CANOTIER MINA
7 juin. Le croiseur
e 10 août 1892, je m'embarquai à Bordeaux, à destination du Dahomey, sur la Vi/le-de-Céara, de la Compagnie des Chageurs-Réunis, qui fait le courrier de la côte occidentale d'Afrique. J'allais servir à l'état-major du commandant supérieur des établissements français du golfe de Bénin. Les hasards de la vie coloniale me portaient encore, après dix-huit mois d'absence, vers cet étrange pays, que j'avais habité de 1887 à 1891 et où je pensais ne jamais retourner.
En mer on fait vite connaissance. Nous sommes plusieurs à bord qui rallions le Bénin. Capitaines Lemoine, Benoît, lieutenants Mérienne-Lucas, Mouveaux, Bosano, etc. Temps clair. Conversation animée. Au départ de Pauillac,
/.:-■ on nous a communiqué les derniers càblogrammes du
Dahomey. « Le 9 août, le colonel Dodds est arrivé à Cotonou sur la canonnière Opale. Bombardement de la côte dahoméenne, mise en état de blocus depuis le
le Talisman est devant Ouidah. L'artillerie du blockhaus de Cotonou
tire dans la plaine, où campent de nombreux partisans ennemis. Les avisos Héron et Ardent participent à l'action de leurs postes de mouillage. Un détachement de 300 tirailleurs sénégalais, sous les ordres du commandant Stéfani, a fait une sortie vers Zobbo, près du lac Nokoué (Denham). Rencontre de l'ennemi. Dix heures de combats et de marche à travers des lagunes pestilentielles.... » « Et nous n'y sommes pas, dit en soupirant Mérienne- Lucas. Vous verrez que ce sera fini avant notre arrivée. »
17 août. — Sainte-Croix-de-TénérijJe. — Un aviso français de la station navale du Dahomey est en réparation dans le port. Nous ne pouvons pas descendre à terre: Le commandant a reçu l'ordre de se rendre d'urgence à Dakar. On file dix nœuds. Le soleil devient dangereux. Les plus prudents arborent fièrement leurs casques et les dolmans blancs. Derrière nous le pic de Teyde se perd dans des nuages grisâtres. A l'est, au loin, une plaine de sable brillant, faisant l'effet d'un immense miroir, prolonge l'océan. C'est le Sahara étincelant de mélancolie. La nuit vient un peu rafraîchir l'atmosphère. Le ciel scintille de globes en feu. On aperçoit la Croix du Sud. À travers les eaux transparentes, qui se remplissent de myriades de phosphorescences, le paquebot trace un sillon lumineux. Personne ne dort, personne ne peut dormir. Nous sommes six par cabine. Les plus jeunes n'ont pas de lit; leur réquisition de passage portait : sans garantie de couchette. Nous nous vengeons sur la table. Nous mangeons de tout avec un appétit féroce, quoique le menu soit très chargé. Le maître d'hôtel nous lance des regards écrasants, que nous supportons d'ailleurs plus facilement que ses aulx et ses oignons, qui empoisonnent l'air ambiant.
21 août. — Le Sénégal. Dakar. Le phare des Mamelles. — Lorsqu'on approche du cap Vert, la noire Afrique se présente au navigateur sous la forme d'une femme nue, terre cuite nonchalamment étendue sur un tapis bleuâtre. A la lorgnette, nous distinguons, sur le quai, à côté du magasin de charbon, une foule grouillante d'hommes, d'animaux, de femmes et de bagages. Guinées bleues, cotonnades aux couleurs bariolées, burnous et boubous blancs, chéchias et madras rouges. Ce sont les spahis volontaires du capitaine Crémieu-Foa qui attendent la Ville-de-Céara. intrépides cavaliers du Cayor, guerriers du Sine, du Saloum et du Baol, tous ont répondu à l'appel du gouverneur, M. de Lamothe, tous ont voulu suivre le colonel Dodds, leur compatriote, le vainqueur de Samba-Laobé, d'Aly- Boury, d'Abdoul-Boubakar, rois sénégalais, dont le commandant actuel du Dahomey a détruit la puissance. L'embarquement s'effectue rapidement au moyen de cotres, de chalands et de chaloupes à vapeur qui entourent le bateau. En quelques minutes une bande de noirs prend d'assaut le gaillard d'avant, crie, hurle, gesticule, salit tout. Le milieu de la Ville-de-Céara est transformé en écuries au moyen de planches ajustées à la hâte et formant mangeoires. La grue à vapeur hisse les bêtes, petits chevaux bais, bruns et gris, très étonnés de ce tohu-bohu, résignés. Le pont devient inhabitable. Partout des indigènes chargés de sabres, de pistolets et d'amulettes ou gris-gris destinés à les protéger contre les
DE BORDEAUX A COTONOU.