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LA BARRE DE COTONOU

Nous voyons enfin Cotonou, le blockhaus, les baraquements et le wharf, magnifique appontement en fer forgé construit par des ingénieurs français, MM. Daydé et Pillé, de Creil. L'ouvrage est à peine achevé. Mais on s'en sert déjà pour débarquer le personnel et le matériel.

Cotonou n'est pas une rade. Les bateaux y roulent toute l'année bord sur bord, soulevés par de fortes lames de fond.

La station navale est composée, outre le Mytho (commandant de Percin), des bâtiments suivants :

1° Talisman, croiseur de 3e classe (commandant Marquer);

2° Héron, aviso à roues (commandant Rougemont) ;

3° Brandon, aviso à roues (commandant Jacquet);

4° Ardent, aviso à roues (commandant Le Moine des Mares) ;

5° Mésange, aviso à roues (commandant Le Bris) '.

On nous met dans un grand canot que remorque une chaloupe à vapeur. Nous accostons au wharf. Nous nous accrochons à une échelle de corde et nous nous hissons sur le tablier, à 280 mètres du rivage. Sous nos pieds d'immenses volutes d'eau salée passent avec une rapidité qui donne le vertige. Des montagnes de mer se brisent avec éclat entre les piliers de l'appontement, s'étalent sur la grève et se retirent en laissant une nappe écumeuse qui bruit sans discontinuer. En quelques secondes cependant nous touchons le sol dahoméen sans aucune avarie. La construction du wharf a rendu faciles et rapides les débarquements, autrefois lents et dangereux.

Deux ans auparavant on risquait sa vie chaque fois qu'on allait à terre ou qu'on se rendait en rade, à cause de la barre, phénomène naturel et constant qui étonne le voyageur, dès qu'il arrive sur la côte du Bénin.

Le courant de Guinée est un contre-courant équatorial. Les eaux, poussées au fond du golfe de Biafra par les deux courants de la Guinée septentrionale de l'ouest à l'est, et de la Guinée méridionale du sud au nord, viennent s'amortir l'un contre l'autre, en remous, sans direction fixe, autour des îles de Fernando-Po et du Prince, pour reprendre leur course équatoriale de l'est à l'ouest, à une soixantaine de milles au sud-ouest de San- Thomé. Vers le 12e degré de longitude ouest, les remous équatoriaux, se détachant vers le nord, viennent se diviser sur le cap des Palmes; une partie, très faible, remonte vers le nord-ouest le long de la côte de Libéria, mais la plus grosse masse prend la direction de l'est et court le long de la côte de Guinée avec une vitesse qui atteint jusqu'à deux nœuds à l'heure et rend impraticable aux voiliers le louvoyage de l'est à l'ouest pour remonter cette côte.

Ce courant ne paraît pas avoir d'influence sur la barre qui s'étend le long des plages.

). La canonnière à hélice le Scorpion n'arrivera que le H octobre. Le Sané a quitté Cotonou le 29 juillet 1892.

Cet état de la mer est causé par la houle du sud-ouest, qu'occasionne le vent frais qui souffle tous les jours de cette direction moyenne entre Téquateur et la côte, et généralement à partir de midi. Ce vent lui-même est un contre-courant des alizés qui va remplir le vide des régions échauffées où la rotation de la terre, de l'ouest vers l'est, engendre dans les régions supérieures un retour apparent des ondes atmosphériques de l'est vers l'ouest.

La barre est plus ou moins grosse, suivant qu'elle frappe la terre plus normalement ou que les grands fonds sont plus ou moins voisins du littoral. Ainsi, du cap Saint-Paul à Elmina-Chica, la côte court presque nord-est et la houle du sud-ouest devant Quittah, dont la plage n'est battue que par des ondes en retour, laisse une barre très faible, un seul brisant peu élevé, que les indigènes traversent en pirogues légères pour porter aux paquebots des chargements de volailles et de fruits. A partir de la Volta et jusqu'au cap Formose la barre devient très difficile, parce que la terre est frappée perpendiculairement par des vagues gigantesques, suivant l'impulsion acquise. La base de la masse d'eau se heurte contre l'accore, tandis que la partie supérieure continue sa marche en avant, rebondit comme du haut d'une cascade en rouleaux de sable et de sel. Le mouvement de translation continue avec rapidité jusqu'au rivage. Les trois lignes de brisants ainsi formées sont séparées par des vallées ondulées, peuplées de requins.

J'ai souvent franchi la barre à Ouidah, à Grand-Popo et à Cotonou. J'ai éprouvé chaque fois une émotion incompréhensible, indéfinissable. Le courage individuel et la confiance en l'habileté des rameurs sont paralysés par l'appréhension du requin. La crainte de l'accident est instinctive lorsqu'on a vu, après que l'embarcation a chaviré, de malheureux Minas s'échouer mourants sur la plage, complètement défigurés, horriblement mutilés par les squales voraces.

Pour passer, la barre on emploie de grands canots (surf-boat) que montent douze pagayeurs et un pilote. L'équipage ou compagnie laisse à terre son cuisinier et ses féticheurs. Ce sont des noirs d'Accra ou de Cape-Coast qui font ce rude métier pour 30 francs par mois et la ration de riz. On leur distribue en outre du tafia de traite, une bouteille par homme et par jour, une bouteille par voyage pour tout le monde et une gratification d'une bouteille par trois voyages effectués sans accident, c'est-à-dire lorsque aucun colis n est tombé à la mer. Seize voyages sont le maximum qu'on puisse atteindre en une journée de barre belle. Avant de lancer l'embarcation, on la roule sur le sable pour la placer sur le revers de la dune, droite à la lame. Le pilote, armé d'une godille en guise de gouvernail, se tient debout sur l'arrière et dirige la manœuvre. Immobile, il attend l'embellie. Lorsque la vague du dernier brisant va se former, pendant que le rouleau intermédiaire est en action, au moment précis où déferle la volute la plus rapprochée, le pilote crie, les féticheurs poussent à la quille, les Minas entièrement nus se hissent sur les rebords et rament vigoureusement à peine assis. L'embarcation flotte. On franchit le deuxième brisant à coups répétés de palettes, pendant que la troisième volute

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