‹ La France au LibanChapitre 1 sur 21 · La France au Liban · texte numérisé non relu

La France au Liban

Le dernier dénouement des affaires d'Orient appelle plus que jamais rattention sur les chré-: tiens de Syrie. L'Europe civilisée s'était beaucoup émue, en 1860^ des massacres du Liban ; il fau^ drait remonter aux siècles les plus reculés de la barbarie pour trouver de pareilles atrocités. Là diplomatie, qui avait cru y parer pour l'avenir, a aujourd'hui un cruel démenti dans la Turquie d'Europe : les massacres de la Bulgarie ne l'ont cédé en rien à ceux de la Syrie.

Depuis longtemps la diplomatie se préoccupe . des chrétiens de l'empire ottoman, et voilà que précisément ce qu'elle a prétendu faire en leur faveur amène leur destruction complété. Au lieu de leur être utile, elle n'ai fait que leur nuire et n'a réussi qu'à se lier les mains quand il s'agit de leur donner un appui efficace. L'honneur national en est ému, en même temps que la conscience humaine; il n'y a qu'un cri pour réclamer de meilleure^ garanties.

C'est qtfeu réalité, à côté de l'intérêt des chré-

tiens, il y a la plus grave question politique des

temps modernes : des modifications dans l'Empire

...ottoman QQnipj:'()njettent l'équilibre de l'Europe.

'ies graûflefeî^ieéances qui aujourd'hui la domi-

/[.. : ïj^itti .iWfiiWeât,Y.des: changements qui peuvent

'* amener une véritable révolution dans le monde

et déranger tous leurs calculs. A tout prix, elles

voudraient composer; mais la conscience des

peuples parle plus haut et les entraîne malgré

elles dans la voie de la justice de Dieu.

Rendons-nous compte, d'abord, de l'importance politique de la Syrie, que remet en scène, malgré la France, l'occupation de l'île de Chypre par l'Angleterre.

La Syrie s'étend à l'extrémité orientale de la Méditerranée, sur une longueur d'environ quatrevingts lieues, depuis l'isthme de Suez jusqu'au golfe d'Alexandrette, où commence la presqu'île de l'Asie-Mineure. Le Mont-Liban occupe le centre du pays, et ses ramifications se prolongent sur toute la côte ; en face se trouve l'île de Chypre ; par derrière, de l'autre côté de la chaîne appelée l'Anti-Liban, se développent les vastes plaines de la Mésopotamie, arrosées par l'Euphrate et le Tigre, qui débouchent dans le golfe Persique, vers l'océan Pacifique. La Syrie, au Nord, est séparée de la mer Noire par l'Arménie ; elle est bordée au Sud par le désert de l'Arabie, et sert He passage

pour arrîvôr à TEgypte. Ainsi la Syrie est la clef des trois continents du vieux monde.

On y place le berceau du genre humain ? Babylone avait été fondée sur l'Euphrate et Ninive sur le Tigre. Tandis que les grands empires de l'antiquité se formaient à l'entrée de l'Asie, les habitants de la Phénicie, resserrés entre le Liban et la mer, envoyaient de Tyr et de Sidon leurs colonies vers l'Occident. Originaires de la Mésopotamie, les fils de Jacob, après leur captivité d'Egypte, s'arrêtèrent en Palestine au sud de la Phénicie. Toutes les tribus d'Israël se partagèrent cette terre promise, depuis le Thabor et Nazareth jusqu'à Jérusalem et Bethléem.

C'est en Syrie que s'est accomplie la rédemption du genre humain, et que les disciples de Jésus- Christ ont commencé à prêcher l'Evangile. Saint Pierre avait fondé son premi-er siège à Antioche, à l'extrémité septentrionale de la Syrie. Tous les souvenirs de la foi chrétienne se rattachent à ce pays ; il fut le théâtre des luttes les plus glorieuses du moyen-âge, alors qu'il fallait défendre l'Europe contre les envahissements des fanatiques disciples de Mahomet.

Après la prise de Constantinople, affaiblis par le luxe, les musulmans n'étaient plus un danger pour la chrétienté d'Occident, et l'Orient allait être oublié devant d'autres préoccupations. La

découverte du Nouveau-Monde changea les intérêts commerciaux; leur centre n'était plus nia Venise, ni à Pise, ni à Gênes, mais bien sur les côtes de TOcéan. L'Espagne, le Portugal, la France, la Hollande et le Danemark allaient remplacer les républiques italiennes, jusqu'à ce que l'Angleterre parvînt à attirer le monopole.de l'industrie et du commerce.

Mais bientôt la conquête de l'Algérie par la France vint modifier le courant commercial du monde. Le bassin delà Méditerranée, affranchi de là piraterie, devenait aussi sûr pour le commerce . que rOcéan. On <îoniprit bientôt qu'il offrait pour les Indes une route beaucoup plus courte que celle du cap. de Bonne-Espérance. L'Angleterre s'était déjà emparée, sur l'Espagne, du passage de Gibraltar; elle nous avait supplantés à Malte et Occupait aussi Corfou, à l'entrée de T Adriatique.

Néanmoins, la France, avec Toulon, avec la Corse, avec deux cent cinquante lieues de côtes, sur l'Afrique, qu'elle pouvait garnir de bons ports militaires, ne lui laissait pas l'empire de la Méditerranée. La France, il est vrai, n'avait pas encore pied dans le bassin oriental de la mer intérieure; mais elle exerçait un antique protectorat sur toutes les échelles du Levant. Les chrétiens de ce pays tournaient vers elle toutes leurs espérances. La France n'avait pu

dans ces derniers temps conserver TElgypte ; mais son expédition avait laissé des traces et préparait dans ce pays une régénération dont Méhémet-Ali s'était fa\t le promoteur. Il était notre allié, il avait compris les destinées de son pays, il songea bientôt à s'emparer de la Syrie : elle lui assurait la possession de l'isthme de Suez et de l'Egypte elle-même, carie maître de l'unene pouvait manquer de dominer aussi l'autre.. Le fils de Méhémet- Ali, Ibrahim-Pacha, essaya donc la conquête de la Syrie. Aujourd'hui ce pays est rentré sous la domination du Sultan, et le percement de l'isthme de Suez est accompli.

S'il est vrai que parles nouveaux développements de la civilisation, la Syrie se retrouve placée au centre du monde, il ne s'agit donc plus seulement là d'une question religieuse, mais de l'affaire la plus importante pour la prospérité de l'Europe; ^t la question de l'Italie elle-même, qui nous préoccupe tous à divers titres, ne peut détourner l'atten- • tion des derniers événements de l'Orient, qui n'intéressent pas moins les habitués de la Bourse que les fils des croisés. Rendons compte ensuite des diverses populations qui occupent la Syrie.

Page 1