‹ La France au LibanChapitre 2 sur 21 · LA POPULATION DE SYRIE · texte numérisé non relu

LA POPULATION DE SYRIE

Les Maronites ne sont autres que les anciens habitants de la Syrie, demeurés fidèles aux doctrines de Jésus-Christ, dont ils étaient les premiers disciples. Lors de l'invasion arabe, abandonnés parles empereurs grecs de Constantinople, qui achetaient la paix à prix d'or, ils s'étaient réfugiés dans les montagnes du Liban, où, sous la conduite de saint Maron, ils ont persévéré dans la pratique des vertus chrétiennes. Les infidèles les ont pour cela surnommés Maronites; loin de s'en défendre, ils s'en sont fait un titre de gloire et ont conservé ce nom. En définitive, ils ne sont que les anciens indigènes du pays. Ils parlaient autrefois la langue syriaque, qui, comme on le sait, est sœur des trois langues chaldéenne, hébraïque et arabe. Mais, de leur contact avec les populations musulmanes, il est résulté que la langue arabe est devenue pour eux la langue vulgaire. Leur patriarche, qui a le titre d'Antioche, prend toujours le nom de Pierre, en signe d'attachement à l'Église romaine. Le rite maronite dif-

fêre même très-peu du rite latin. Les Maronites ne communient que sous une espèce. Seulement la langue syriaque a été maintenue dans leurs livres liturgiques: c'était la langue de Galilée, au temps de Jésus-CHrist, celle que le Sauveur avait dû parler davantage, et le Saint-Siège tenait à en conserver le souvenir. Le patriarche maronite est assisté d'archevêques et d'évêques, qui se partagent l'administration ecclésiastique en différents diocèses.

La population maronite, en 1840, dépassait 500,000 âmes : elle est beaucoup moindre aujourd'hui, s'il faut croire les statistiques officielles^ qui accusent à peine 300,000 âmes. Mais plus ces pauvres chrétiens sont victimes de la rapacité des fonctionnaires turcs, qui perçoivent maintenant les impôts, plus ils cherchent à échapper aux recensements. Et, quand on songe que les Maronites ont souvent une dixaine d'enfants, et qu'il n'est pas très-rare qu'ils arrivent à vingt, on peut supposer que leur population a pu déjà réparer une bonne partie des énormes pertes que lui ont fait subir les massacres.

Les Grecs forment, après les Maronites, la portion la plus nombreuse des chrétiens de Syrie, On y compte 90,000 Grecs schismatiques et 70,000 Grecs unis. Les Grecs sont, comme les Maronites, les anciens habitants de la Syrie. A la

différence de ces derniers, ils ont embrassé les premières hérésies et ont suivi les Empereurs bysantins dans le schisme. Aussi les appéUe-t-on Mélchites, mot arabe qui signifie royal. Les Grecs mekhites unis se placent comme les Maronites sous le protectorat de la France, toutes les, fois qu'il s'agit de défendre leurs intérêts religieux. Les Arméniens, qui forment, dans le reste de r Asie-Mineure, une population de 5 à 6 millions, dont près d'un million catholiques-unis, sont peu nombreux en Syrie, La plupart de ceux qui y sont fixés sojit catholiques, et même le patriarche de tous les Arméniens-unis, jusque dans ces derniers temps, avait fixé sa résidence au Mont-Liban, qui lui offrait l'asile le plus sûr.- Les Arméniens et tous les chrétiens des autres rites orientaux dispersés en . Syrie n'atteignent guère ensemble que le nombre de 45,000. La plupart de ces chrétiens sont groupés dans les montagnes du Liban. Toutefois, dans ces montagnes mêmes, deux sectes infidèles se trouvent mêlées à eux^ les Druses et les Métualis.

Les Druses sont originaires de l'Egypte. Vers la fin du dixième siècle, un pacha de ce pays, plus ambitieux que Mahomet, avait prétendu à la divinité. Il avait réussi, par ses largesses, à s'attirer dans le bas peuple iln certain nombre d'adorateurs, n s'était signalé par toutes sortes d'extra-

vagances. Un de ses adeptes ayant voulu faire un livre pour prouver sa divinité, et s'étant avisé de le lire dans une mosquée, ameuta contre lui les ulémas. Pour sauver sa vie, il alla se réfugier dansies environs de Damas. Il parvint à y réunir une bande de brigands qui adoptèrent sa doctrine. Quelque temps après, le pacha d'Egypte ayant été assassiné, les gens de sa suite vinrent rejoindre les nouveaux sectateurs. Ils se sont peu à peu répandus dans la plaine du Haouran et dans le Liban. Les Maronites leur ont ouvert leurs rangs, pensant qu'ils leur serviraient de boucliers contre les musulmans. Ils vécurent en effet longtemps en bonne intelligence^ ne songeant qu'à repousser l'ennemi commun. LesDruses n'ont aucun culte extérieur. On a prétendu qu'ils adoraient le veau d'or, mais il n'y en a pas de preuve certaine, et leur doctrine, s'ils en ont conservé une, est enveloppée d'un profond mystère. Ils forment une espèce de franc-maçonnerie. Les simples sectaires ne savent rien et n'ont d'autre devoir que d'obéir aveuglément aux chefs, qui sont initiés par degré et qui s'appellent sages. Ces chefs sont très-simplement vêtus, très-sobres et ne se nourrissent guère que de pain ou de fruits secs. Ils parlent peu et toujours à voix basse. Ils ont des loges isolées dans la montagne, où ils se donnent rendez-vous et se concertent sur les ordres à donner,

lesquels immédiatement sont transmis partout* Les Druses n'habitent que de misérables gourbis sans meubles. Ils n'attachent de prix qu'à leurs armes et à leurs chevaux. Ils laissent aux vieillards le soin de cultiver les terres. Les jeunes gens préfèrent exercer le brigandage ou se mettre au service du gouvernement. Ils sont d'autant plus hardis que, croyant à la métempsycose, ils méprisent la mort. La population druse est d'environ 80,000 âmes, dont 55,000 dans le Liban, le reste dans la plaine du Haouran ou dispersé ailleurs.

Les Métualis sont des musulmans Chihits ; leur seule dissidence avec eux est qu'ils croient qu'Aliben-Abi-Tâleb, gendre de Mahomet, était son vrai kalife, tandis que les autres considèrent comme tel Abou-Bakr, son beau-père. Après la mort du Prophète, une guerre eut lieu entre les prétendants. Ali et ses fils furent tués et leur parti persécuté, d'où des haines profondes naquirent et se perpétuèrent. Puis, en matière de religion, les musulmans s'appuient en partie sur le Coran, en partie sur la tradition. Cette tradition part de ceux qui fréquentaient le prophète ; ainsi les Métualis font dire à Ali diverses choses à leur convenance, entre autres que la location d'une femme à temps déterminé équivaut à un mariage légal. Les Métualis sont surtout répandus en Perse. En Syrie ils occupent principalement les

chaînes qui font suite au Liban jusqu'à Jérusalem. Us sont dans ces montagnes au nombre de 60,000 et forment à peu près toute la population de la Galilée et de la Samarie, dont les plaines sont désertes au bord de la mer. On ne compte que 20 à 30,000 Métualis autour du Liban. Ils y habitent des gourbis, mais travaillent peu la terre. Ils s'absentent des mois entiers pour aller exercer le brigandage : c'est leur seule profession avouée. Aucun gouvernement n'a pu jusqu'à présent changer ces habitudes. Ces Métualis ne reconnaissent aucun chef; ils sont aussi indisciplinés que les Druses sont unis, et ne peuvent, comme ces derniers, réussir dans une attaque sérieuse. Ce sont de véritables brutes se laissant aller à leurs grossiers instincts.

A part les* Métualis, il y a trés-peu de musulmans dans le Liban ; on n'y trouve guère que quelquesfamilles qui, àla suite des siècles, se sont réfugiées auprès des chrétiens, sans doute pour éviter les dangers que des événements leur faisaient encourir chez leurs coreligionnaires. Elles y avaient laissé leur fanatisme pour faire cause commune avec leurs hôtes.

On comptait encore,, en 1860, environ 400,000 chrétiens dans le Liban et l'on pouvait évaluer à 80,000 âmes sa population, tant druse que métualis. Les Maronites habitent particulière-

ment la partie septentrionale du Liban, sur les versants des montagnes les plus élevées. Ils vivent là, sans aucun mélange, sous l'autorité de leurs cheikhs chrétiens. Ils ont formé de nombreux villages et s'adonnent à l'agriculture ; ils plantent du tabac ; toutes leurs montagnes sont couvertes de mûriers et de vignes. Les Druses habitent l'extrémité opposée du Liban, mais la plupart de leurs districts et même de leurs villages sont mélangés de populations chrétiennes. Les chefs druâes ont d'immenses domaines ; et comme leurs coreligionnaires ont plus de goût pour la guerre que pour l'agriculture, ils attirent en qualité de fermiers un grand nombre de Maronites. Les Grecs soit unis, soit schismatiques, sont presque tous dispersés dans les districts mixtes, surtout dans les portions qui bordent la côte. Les Métualis occupent la Célé-Syrie, grande plaine formée entre les deux chaînes du Liban et de l' Anti-Liban, au milieu de laquelle se trouve la ville de Baalbeck. Ils sont mélangés de populations chrétiennes, et même la ville de Zahleh, au pied du Liban, est entièrement peuplée de chrétiens. Les Métualis occupent aussi au milieu des Maronites une petite vallée du versant opposé du Liban qui fait face à la mer ; ils sont groupés là au nombre de 5 à 6,000.

Les chrétiens forment donc plus des quatre cin-

quièmes de la population du Liban. Sauf un groupe de Métualîs et quelques milliers de Druses établis sur un de leurs districts, ils sont seuls maîtres de la partie septentrionale.. Dans le sud, ils sont encore en majorité ; les Druses ne forment guère que le tiers de la population des districts mixtes: mais, quoique supérieurs en nombre, les chrétiens, n'étant pas les propriétaires du sol, sont sous la dépendance complète des chefs druses.

La population musulmane est, au contraire, prédominante dans les plaines qui s'étendent derrière le Liban. Cette population est presque entièrement composée d'Arabes; on ne rencontre guère de Turcs que parmi les fonctionnaires du gouvernement ou dans la milice.

Les deux grands centres des plaines de Syrie sont Damas et Alep. Damas, à peu de distance de l'Anti-Liban, a une population de 80,000 âmes, et de plus de 120,000 en y comprenant sa banlieue. C'est là qu'Abdel-Kader est venu se fixer après le tremblement de terre qui a détruit Brousse, où il s'était établi d'abord. 1,200 Algériens ont voulu partager son exil. Damas, dans ces derniers temps, renfermait environ 20,000 chrétiens de différents rites. Les patriarches grecs y ont leur résidence. La population d'Alep dépasse 200,000 âmes; on y compte au moins 50,000 chrétiens, et parmi eux bon nombre de Maronites.

Cette ville est le centre le plus industriel du Levant, mais les marchandises anglaises font depuis quelque temps une grande concurrence à Tindustrie indigène. Du reste, la population arabe dispersée dans la plaine est peu considérable ; elle ne se compose guère que de Bédouins habitant sous la tente et se livrant au brigandage encore plus qu'à rélève du bétail. Il n'y a pas là de grandes tribus guerrières fortement constituées, telles que celles que nous avons trouvées en Algérie, et dont Abd-el-Kader avait su tirer si bon parti pour asseoir sa domination et constituer une nationalité arabe.

Quant à la population européenne, elle est plus particulièrement groupée à Beyrouth, port de mer le plus central en face du Liban. La populalion de cette ville dépasse aujourd'hui 60,000 âmes. Les grandes puissances y ont des consuls généraux. Beyrouth est sur une anse, au nord et au sud de laquelle viennent mouiller les navires. Les^utres ports de la Syrie, beaucoup moins importants, n'offrent pas un meilleur abri et sont tous exposés aux vents de l'ouest. En remontant vers le nord, on trouve Tripoli, Latakié et Alexandrette , qui est le principal débouché d'Alep. A une dizaine de lieues au sud de Beyrouth est Saïda, l'ancienne Sidon, dont le port ne serait pas trop mauvais s'il n'était ensablé. Un peu plus

— lô- Ioinonrencontre Sour, Tancienne Tyr, puis Saint- Jean-d'Acre encore fortifiée et pouvant l'être bien davantage; enfin Jaffa et Gaza. Jaffa est le port le plus voisin de Jérusalem.

Toutes les villes de la côte sont en grande partie peuplées de chrétiens de différents rites et surtout de Grecs. Les Grecs-unis ont un évêque à Saïda comme à Beyrouth. Les Grecs schismatiques se sont seuls maintenus à Tripoli.

Volney porte à 2,300,000 habitants la population totale delà Syrie. Ce chiffre serait aujourd'hui bien exagéré. Depuis une quarantaine d'années, la population chrétienne a beaucoup diminué par suite des guerres et des massacres, et d'un autre côté la polygamie favorise peu l'accroissement des populations musulmanes. Lapopulation chrétienne de toute la Syrie, y compris l'île de Chypre, peut aujourd'hui être évaluée à environ 700,000 âmes. Or, et les musulmans et toutes les sectes ennemies des chrétiens ne dépassent pas beaucoup ce nombre, *

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