La France au pays noir
Un soir, on causait gaiement dans la demeure de M. d'Arminel. Le dîner avait été très animé; de nombreux invités s'étaient joints aux habitants de la maison pour célébrer la Saint-Louis, fête du troisième fils de cette famille, qui gardait précieusement les grandes traditions du patriotisme et de la foi.
M. d'Arminel était un ancien officier qui, durant l'expédition de Grimée, avait bravement fait son devoir. Au moment de la déclaration de guerre, il était fiancé à une charmante jeune fille, et à Miélan, — chef-lieu de canton du Gers, qui rappelle avec quelque fierté qu'il fut autrefois une ville libre, — aucune mauvaise langue ne s'était avisée de décrier les projets d'une union merveilleusement assortie.
C'est que c'était un beau cavalier que M. d'Arminel, portant avec fierté, mais sans morgue, un nom consacré depuis des siècles par l'héroïsme et la vertu. Grand, brun, à la forte stature, il personnifiait exactement cette race gasconne qui
allie la mâle vigueur du montagnard pyrénéen à l'allure dégagée de la population béarnaise, dont Henri IV incarna la vaillance et l'humeur enjouée. Dès sa plus tendre jeunesse, il avait, après ses études faites au petit séminaire d'Auch, affronté heureusement l'examen de Saint-Cyr, et, à sa sortie de l'École militaire, il s'était trouvé officier de chasseurs. La vie s'ouvrait devant lui riante et belle, et cependant un observateur attentif eût pu remarquer parfois sur son visage la trace de quelque mélancolie. C'est que ce jeune homme avait compris et médité le mot prononcé par Dieu après la création d'Adam : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. » Or, M. d'Arminel était orphelin, et lorsqu'il revenait, par instants, visiter le vieux château du Tuco, il sentait que son cœur ressemblait aux grandes salles du manoir paternel, où la mort avait fait le silence et le vide.
Un jour, le curé du village, qui l'avait accompagné au pèlerinage à la tombe de ses parents, lui dit :
— Mon cher lieutenant, il faut vous marier. Vous donnerez votre démission, vous vous fixerez au milieu de nous, et vous serez utile à notre pauvre pays, qui a grand besoin que les gens de cœur n'aillent pas tous porter à la ville leur activité et leurs mérites.
— Me marier ! Je suis bien jeune encore : vingt-quatre ans ; mais à qui ? Le gentilhomme pauvre est de placement difficile. Et puis, voyez-vous, quitter l'armée, cela me serait impossible. J'aime mon métier, ce noble métier des armes, comme on disait autrefois.
— Et votre village, et votre château, et vos tombes, ne les aimez-vous donc pas?
- — De toute mon âme, monsieur le curé. Cependant, je ne me sens pas la force de ne plus marcher au drapeau. Qui sait? Peut-être bientôt marcherons-nous au canon !
— Dans ce cas, mon ami, vous partiriez, car ce serait votre devoir. Défendre la France, c'est encore servir Dieu.
— Avez- vous donc un parti à me proposer, monsieur le curé ?
— A tout autre, je dirais non. A vous, je réponds oui. Je vous nomme, sans hésiter, la jeune fille que je voudrais voir baronne d'Arminel : présentement elle s'appelle : Béatrix de Cazaux.
— De quel pays?
— Du vôtre, du nôtre, mon cher lieutenant. C'est la nièce de la comtesse de Fréchède, qui fut la meilleure amie de votre respectable mère. Mais vous la connaissez.
— Il y a quelques années, dans une courte visite, j'entrevis une blonde enfant auprès de Mme de Fréchède ; j'allais entrer à Saint-Cyr, et j'avais en tête bien d'autres choses que des projets de mariage.
— Tout vient à point à qui sait attendre. Mais il se fait tard ; je vous quitte. Nous en causerons demain.
On causa tant et si bien que M. d'Arminel promit sa foi à MUe Béatrix, qui accueillit *sans déplaisir le futur mari proposé. Les apprêts étaient en pleine voie d'exécution, le vieux château, restauré, rajeuni, avait pris un aspect de circonstance. Sur les murs noircis du dehors, les grenadiers, étalant leurs fleurs rouges, masquaient les injures du temps, et dans l'antique chapelle, devenue l'église de la paroisse, on avait rafraîchi les couleurs un peu effacées du blason patrimonial.
Mais soudain, comme un coup de tonnerre, éclata la déclaration de guerre contre la Russie, et, après des adieux faits à la hâte, l'officier rejoignit son régiment.
Ce serait une banalité offensante pour notre armée d'ajouter que M. d'Arminel se conduisit bravement. Est-ce que le courage n'est pas comme la doublure de l'uniforme français?
Est-ce que du modeste soldat au maréchal de France l'héroïsme ne court pas les rangs de nos régiments ? Les couleurs du drapeau ont pu changer, mais, aujourd'hui comme autrefois, la valeur guerrière de nos troupes impose, même quand elles sont vaincues, le respect à l'ennemi.
M. d'Arminel était à cette charge de l'Aima qui gardera dans l'histoire un renom immortel. Il poussait de l'avant, comme les camarades, lorsqu'un éclat d'obus lui brisa la jambe droite. Relevé parmi les blessés, il fut transporté à l'ambulance. Un chirurgien pratiqua l'amputation. La guérison fut longue, et pendant qu'il gémissait sur son lit de douleur, il était, par une incompréhensible inadvertance, compté comme mort. Son ordonnance, qui avait échappé à la tuerie, l'avait vu tomber dans le tourbillon de fer et de feu.
Il y eut une messe mortuaire dans la chapelle du Tuco ; les armes avaient été voilées d'une bande de crêpe ; lorsque Mme de Fréchède et Mlle de Gazaux entrèrent dans l'église, elles virent qu'elles pouvaient pleurer librement, car les larmes coulaient de tous les yeux. Le curé représentait le deuil. Il avait prié un de ses confrères de célébrer le service, sentant qu'il ne serait pas assez maître de son émotion.
Cependant, si tristes que soient les jours, ils passent avec rapidité ; l'armistice venait d'être conclu, et la paix de Paris allait suivre la prise de Sébastopol.
Une lettre parvint au pasteur de la paroisse qui, en voyant la suscription, poussa un cri de joie : Il vit! et tomba à genoux pour remercier la Providence.
Le digne prêtre brisa l'enveloppe d'une main tremblante et lut ce qui suit :
« Mon cher monsieur le Curé, » Grâce à Dieu, je suis encore vivant, mais je reviens de
loin, et j'ai quelque mérite, car je n'ai plus qu'une jambe. L'autre est restée à la bataille. Je m'en console aisément en songeant aux triomphes de la patrie. Je ne suis plus qu'un estropié. Je rentrerai au pays dans quelques jours, par le prochain transport. Mais je voudrais bien vous prier d'aller, avant mon retour, rendre sa parole à Mlle de Cazaux. Elle avait été assez bonne pour agréer mes hommages et mes promesses, je maintiens ceux-là, quant à celles-ci, elles ne sauraient l'engager, car ce n'était pas un invalide qu'elle devait épouser.
» Je n'ai pas besoin d'ajouter que mes regrets sont grands, et, à vous seul, je dirai qu'on perd moins gaiement une fiancée qu'une jambe.
» A bientôt et avec mon affectueux respect.
» D'Arminel. »
Le curé lut et relut la lettre.
— Estropié ! En vérité, c'est dommage. Mais il faut que je m'acquitte au plus tôt de ma commission.
— • Marianne, vite, ma canne et mon chapeau. Donnez-moi aussi mon bréviaire. Je le lirai en route.
— Monsieur le curé n'y songe pas. C'est bientôt l'heure de dîner.
— Oh ! il s'agit bien de dîner. M. d'Arminel est vivant, et je vais l'annoncer à Mme de Fréchède. Malheureusement, notre lieutenant a été amputé.
— Jésus ! mon Dieu ! le pauvre homme ! Voilà donc la guerre ! Quelle horreur !
Nous ne raconterons pas l'entrevue du curé avec la fiancée de M. d'Arminel. Disons seulement que Mlle Béatrix déclara qu'elle ne reprenait pas sa parole et ne dégageait pas le lieutenant de ses promesses,
— Ce serait incligne d'une Française, conclut-elle, de rougir d'une blessure faite à son fiancé par l'ennemi. Et, murmura-t-elle, j'aime mieux M. d'Arminel aujourd'hui que le jour où il m'a remis sa bague. Je l'épouserai donc, à moins que la gloire ne l'ait rendu inconstant.
A quelque temps de là, le mariage eut lieu, et ce fut un sermon à inscrire dans les annales de la chapelle du Tuco que l'allocution vibrante du curé, qui, cette l'ois, ne se fit pas remplacer.
Quand M. d'Arminel sortit de l'église, traînant sa jambe de bois, et s'appu}rant au bras de l'éblouissante jeune fille qui venait de s'unir à lui, les applaudissements et les acclamations enthousiastes saluèrent l'heureux couple. Gomme une goutte de sang versé sur le champ de bataille, le ruban de la Légion d'honneur ressortait sur le dolman de l'officier, qui avait tenu, disait-il, à se marier sous les armes.
Le souhait du bon curé s'était réalisé. Dans le château repeuplé, des voix d'enfants retentissaient à travers les vastes corridors rayonnant de jeunesse et de soleil.
Or, le jour où commence ce récit, la table de famille était au grand complet, et les enfants avaient toute liberté de parole.
— Que veux-tu être? demanda M. d'Arminel à son fils aîné, Charles, un joli brun à la figure décidée.
— Soldat, mon père.
— Et toi, Victor ?
Le blond, à qui s'adressait la question, répondit :
— Marin, papa.
. — Et toi, Louis?
— Moi, dit le troisième fils, dont la chevelure tournait au rouge, et qui portait déjà l'empreinte d'une volonté tenace, moi, je serai explorateur.
— Et où iras-tu ?
— Si je puis satisfaire mes goûts, je visiterai le grand continent noir où a péri Livingstone. Il y a là tout un pays inconnu, et les récits que j'ai lus me donnent le désir d'en connaître davantage.
— Et vous, Jean? interrogea avec bonté Mme d'Arminel, en se tournant vers un adolescent dont la physionomie avenante reflétait la modestie.
— Oh ! Madame, moi, avec la grâce de Dieu, je serai prêtre. Et si je le puis, j'irai évangéliser les sauvages.
— Lesquels? s'écria M. d'Arminel. Il y en a un peu partout.
— Je n'ai pas de prédilection. Qu'ils soient noirs, rouges ou jaunes, ce sont tous des hommes, des frères.
Jean Rival était le fils d'un paysan du bourg ; le curé du Tuco avait remarqué sa précoce intelligence en même temps que sa piété exemplaire. Aussi se l'était-il attaché comme enfant de chœur, et lui donnait-il des leçons de latin, afin de « X avancer pour son séminaire, » dont une bourse diocésaine devait payer les frais. C'était encore un enfant, presque un jeune homme par sa gravité, et M. et Mmc d'Arminel avaient été heureux de lui prodiguer des marques d'estime et de bonté. Il avait au château ses grandes entrées ; dans la paroisse, on l'appelait déjà M. l'abbé.
— Un soldat, un marin, un explorateur, voilà qui est très bien, fit observer M. d'Arminel, mais qu'est-ce qui nous restera ?
— Moi, murmura la gentille voix d'une gracieuse fillette, dont les bras s'enlacèrent autour clu cou de son père.
— Merci, ma chère Nadèje.
— Et l'ancien officier embrassa tendrement la câline enfant, qui transmit avec usure les baisers paternels sur les joues de sa mère.
Le curé poursuivit et compléta la pensée de son hôte :
— Un soldat pour combattre à terre, un marin pour défendre le pavillon sur tous les rivages, un explorateur pour enrichir la science de ses découvertes, pour tracer au commerce des routes nouvelles, un prêtre pour bénir ces entreprises et pour faire de la croix la hampe du drapeau ; en vérité, c'est le génie de la France qui est représenté par ces chers enfants, de la France grande par son courage, par sa bonté, par ses lumières et par sa foi.
— Bravo ! Bravo ! notre cher pasteur, dit à son tour la châtelaine.
— Je n'ai pas fini mon sermon, Madame. J'ajoute qu'il restera ici, honneur et joie de ses parents, Mlle Nadèje, déjà si fidèle aux exemples et aux leçons de la charité.
Et qui sait, le jour viendra peut-être où, tous encore réunis à cette table hospitalière, nous lèverons nos verres en l'honneur de saint Louis, ce grand roi qui fut un grand saint. Votre pauvre curé sera très vieux, si Dieu, toutefois, lui prête vie jusque-là. Mais, moi aussi, j'ai un héritier. N'est-ce pas, Jean? Il est beau de songer aux noirs, aux rouges, aux jaunes. Il serait mal de ne plus penser aux blancs, au moins dans nos prières.
— Dans mes prières et partout, monsieur le curé, votre souvenir me suivra, répondit Jean avec un accent ému.
— J'en suis sûr, mon garçon. Et maintenant, pour commencer à me prouver que tes actes valent tes discours, tu vas faire route avec moi jusqu'au presbytère, en bon voisin que tu es.
— Nous allons tous vous accompagner, monsieur le curé, dit Nadèje, car c'est votre fête à vous aussi, aujourd'hui.
— Et nous qui n'en savions rien ! s'écrièrent M. et Mmo d'Armineb
— Au fait, c'est vrai, Mademoiselle, et c'est bien aimable à vous de me le rappeler. Mais comment avez-vous connu mon prénom ?
— Oh ! la chose est très simple. C'est la pauvre vieille des Coustères qui m'a dit ce matin, lorsque je suis allée la visiter :
— Mademoiselle, priez bien pour moi saint Louis. C'est le patron de M. le curé. Et je l'ai fait de bon cœur.
— Charmante enfant, balbutia le prêtre aux oreilles de Mme d'Arminel.
— Mais, tout d'un coup, des cris joyeux éclatèrent, et de vacillantes lueurs éclairèrent l'avenue. C'étaient Charles, Victor et Louis qui, balançant avec grâce des lanternes vénitiennes, se formaient en escorte autour du pasteur.
— Tiens, Jean, toi aussi, tu es du cortège, et l'aîné remit à son compagnon un des porte-flambeaux coloriés.
— Vive M. le curé ! crièrent tous les enfants. Et l'écho sonore répercuta au loin leurs acclamations.
En route pour le Sénégal.
Le Sénégal est aujourd'hui presque aussi connu que l'Algérie. L'œuvre du général Faidherbe a été continuée avec fruit et succès, et c'est vers le Soudan que se dirigent les efforts de la pénétration française, soit par le nord, soit par l'ouest, soit par le sud-ouest, soit par le sud-est. Ici, nous rencontrons les Pères Blancs, ou missionnaires d'Afrique, qui poussent leur pointe courageuse à travers le Sahara, en même temps que par le Tanganika et le Nyanza ; là, nous trouvons les Pères des missions lyonnaises d'Afrique, les Pères du Saint-Esprit, les Jésuites, les Frères et les Sœurs, ceignant les côtes orientales et occidentales. Au Congo avec Brazza et au Dahomey, sur les territoires de Kotonouet de Porto-Novo, l'action pacifique ou militaire accroît l'influence française, et soit par des conquêtes utiles, soit par des traités opportunément passés, nos possessions se relient, sur la carte, de Brazzaville à Saint-Louis, en passant par le Soudan, où nos soldats se fraient chaque jour de nouvelles routes jalonnées par des victoires.
- Il nous a semblé intéressant de présenter le tableau restreint, mais exact, de ce mouvement colonisateur et de tracer le récit sommaire des gestes de Dieu accomplis parles enfants de la France, soldats, prêtres, voyageurs, sur ce sol dont les