FAIDHERBE
nations européennes ont fait un partage arbitraire, et qui sera certainement revisé.
Nous tracerons ce récit et nous présenterons ce tableau en suivant les quatre jeunes hommes que nous avons aperçus jouant, avec l'heureuse insouciance de leur âge, clans le château du Tuco, et qui ont tous tenu leurs promesses de vocation.
Charles, Victor et Louis d'Arminel s'embarquaient à Rochefort le même jour, sur le Faidherbe. L'un allait se mettre, comme sous-lieutenant d'infanterie de marine, à la disposition du gouverneur du Sénégal ; le second était enseigne de vaisseau à bord de l'aviso ; le troisième avait pensé que pour les débuts de son premier voyage d'exploration il ne pouvait mieux choisir que la compagnie de ses frères. Le Faidherbe était bon marcheur, et les vents se montrant favorables, il mouillait le neuvième jour en rade de Dakar. Au passage, on avait salué le bancd'Arguin, sur lequel se perdit la Méduse corps et biens. La Méduse! ce nom rappelle un des plus douloureux sinistres maritimes. Qui ne connaît les horribles épisodes du radeau, où des scènes de cannibalisme montrèrent à quelles cruautés l'homme poussé par la faim peut se livrer !
Dakar n'est plus ce que nous l'avions vu en 1860. Alors, le rivage était à peine pourvu de quelques cases espacées, et nous rîmes de bon cœur lorsque, recevant V Illustration, nous contemplâmes la gravure représentant le maire remettant, à titre d'hommage, les clefs de la ville au commandant de la Danaé, qui avait bombardé la cité. L'image était mouvementée, mais il n'y avait pas eu de maisons à détruire, puisqu'il n'en existait point; quant au maire, il ne dit point son nom, et ne fit pas voir le bout de son nez d'ébône. La poudre ne gronda pas.
Nous descendîmes à terre les mains dans nos poches; l'officier chargé de prendre possession du territoire arbora au bout de sa canne plantée dans le sable un pavillon tricolore, salué d'une salve de mousqueterie comme cela se pratique à bord chaque fois qu'on « envoie les couleurs, » c'est-à-dire qu'on hisse au lever du soleil ou que l'on amène à la nuit tombante le drapeau flottant à la brigantine.
Gomme trophée, nous ramenâmes un chien indigène, qui fut nommé Dakar. Le joli petit animal ne mit aucune résistance à nous suivre. Un matelot lui ayant fait sentir un morceau de salé, — le corps expéditionnaire déjeuna sur la plage, — Dakar pensa que son pays devait être celui où l'on mangeait le mieux, et les bananes, le manioc, voire môme le poisson séché, sont un piteux régal pour un chien.
Aujourd'hui, Dakar, avec son port garanti de la houle par une longue jetée, a supplanté Gorée comme point d'escale ; située sur les routes du cap de Bonne-Espérance, du bas Niger, du Congo, du Brésil et de la Plata, cette ville est destinée à prendre un très grand développement. Elle est bâtie en amphithéâtre sur une petite colline ; la batterie de Bel-Air domine les établissements de l'État, la gare, les casernes, les ateliers du port, etc. Le commerce en a fait son centre ; il y a établi des magasins de toutes sortes, et l'on y trouve des hôtels, des restaurants organisés à l'européenne, mais mal organisés. Il nous souvient que, nous étant un peu avancés dans les sables, nous assistâmes au départ d'une caravane. Les chameaux, encore assoupis, se levaient avec nonchalance, et nous admirâmes fort leur docilité. Aujourd'hui, c'est le sifflet strident de la locomotive qui retentit. Le pittoresque y a perdu ce que le confortable y a gagné. Déjà, lors de notre séjour, quelques infiltrations européennes s'étaient produites. C'est ainsi qu'ayant acheté, dans une des
cases en bambous qui se trouvaient à deux ou trois kilomètres dans l'intérieur, un couteau du pays, nous aperçûmes sur la lame ce mot révélateur : Sheffield. C'était vraiment bien la peine de venir à Dakar pour se munir d'un article anglais !
Gorée, célèbre par ses maçons, était alors la reine de la côte. Nous possédons cette petite île depuis 1677, époque à laquelle elle nous fut cédée par les Hollandais. Sa superficie, qui comprend trente-six hectares, est tout entière occupée par la ville. Le château fort et les casernes absorbent plus du quart de son étendue. Les maisons, concentrées dans des rues étroites, comptaient plus de cafés, d'auberges que d'habitants. A chaque porte, on rencontrait aussi, — nous parlons de 1860, — des magasins où l'on s'approvisionnait en vue des campagnes de mer. Le crédit y était illimité. Un officier pouvait faire des acquisitions considérables ; il payait par délégations ou par traites sur la France. Il est très rare que les négociants éprouvent des pertes de ce chef, sauf en cas de mort dans les rivières du Sud, au Gabon ou au Congo.
Gorée n'est qu'à deux milles de Dakar, avec lequel elle correspond par un télégraphe optique. Il y a, du reste, un vaet-vient continuel entre l'île et la terre ferme, mais malheur à qui tombe à l'eau ; des légions de requins escortent les embarcations. Pendant que la Danaé était à l'ancre, un de nos matelots, ayant eu la mauvaise idée de laisser pendre ses pieds en dehors de l'embarcation dont il avait la garde, s'aperçut tout d'un coup que l'eau devenait rouge. Instinctivement, il voulut se relever. Son pied droit manquait à l'appel. L'ablation avait été faite sans douleur. Un requin, sollicité par la chair blanche, était venu rôder autour du canot, puis se renversant avec dextérité sur le dos afin de
pouvoir saisir sa proie — on sait que ces squales ont la mâchoire inférieure plus courte que la supérieure, — il avait, de ses dents triangulaires, plus fines et plus tranchantes que des lames de rasoir, coupé le pied du pauvre marin.
Nous nous vengeâmes quelques jours plus tard de cette agression en prenant à la ligne de traîne un des frères du coupable. Nous dépeçâmes sa mâchoire avec soin ; elle est aujourd'hui dans un musée de province. Quant à son épine dorsale, bien grattée, bien frottée, munie à l'intérieur d'une baguette de fer, elle est devenue notre canne préférée.
La chair du requin est détestable ; néanmoins, il est de tradition qu'on doit y goûter, à titre de représailles. On n'y manqua pas sur la Danaé; du commandant en chef au dernier des mousses, chacun eut sa grillade. Nous ne recommandons ce plat à personne.
A l'est de Dakar se trouve Rufisque, bâtie sur un fond marécageux. Ses cases et baraquements, — car il n'y a guère de maisons, — sont éclairés à l'électricité, tout comme Saint-Louis, où nous allons nous rendre !
Les Portugais, en appelant Rio Fresco (Rufisque) ce point de convergence de diverses routes avec celles du Gayor, ont eu l'ironie cruelle. On y vend beaucoup d'arachides, mais on y meurt comme des mouches. On peut déjà y méditer le proverbe que personne n'ignore au Sénégal : « La chute des feuilles du baobab (la saison sèche), c'est la mort des noirs; la pousse des feuilles (la saison des pluies), c'est la mort des blancs. » Il y a à Rufisque trop d'eau et pas assez ; les marais abondent, mais pour toute eau potable, on est réduit à celle des puits creusés dans un nyage, c'est-à-dire un lac desséché, sur la vase duquel poussent des plantes et arbres aquatiques.
A Saint-Louis.
Il n'est, dit-on, si bonne compagnie qui ne se quitte. Le surlendemain de leur arrivée à Dakar, les trois frères d'Arminel durent se séparer. Avec le Faidherbe, Victor partit pour, selon l'expression consacrée, faire la côte, où nous le retrouverons. Charles prit le chemin de fer en destination de Saint-Louis, et Louis monta dans le même wagon.
— A la grâce de Dieu ! s'écrièrent les trois frères en s'embrassant.
Nous ne suivrons pas le train remontant vers la capitale de nos possessions, et nous aimons mieux nous transporter à Saint-Louis, où viennent d'arriver nos deux amis. Nous empruntons aux notices officielles la description suivante du comptoir fondé en 1626, c'est-à-dire trois siècles après l'apparition des marins dieppois, trafiquant en 1364 sur la côte occidentale d'Afrique :
La ville de Saint-Louis (ou N'Dar en ouolof) est située sur une île placée au milieu du fleuve Sénégal, entre l'île de Sor et la langue de Barbarie. Cette île, qui a environ 2,200 mètres de long sur 400 à 410 mètres de large, coupe le fleuve en deux parties, dont l'une est le grand bras (560 mètres de large) du côté de l'est, et le petit bras (145 mètres) vers la langue de Barbarie.
Le centre de cette île est occupé par le palais et la place du Gouvernement, au nord et au sud de laquelle sont bâtis les quartiers européens, qui ne s'étendent pas tout à fait jusqu'aux extrémités de l'île. Sur la langue de Barbarie, des constructions européennes commencent à s'élever au milieu des deux villages de N'Dar Toute et de Guet N'Dar.
Dans l'île, le quartier européen est appelé par les indigènes quartier chrétiaa (chrétien). Les rues en sont bien bâties, les maisons bien alignées ; la plupart de ces dernières, qui ne dépassent pas un étage, sont construites en briques et chaux, couvertes de terrasses dites armagasses, et ont une cour intérieure, sorte de patio semblable à ceux de nos habitations d'Algérie, au milieu de laquelle est un jardin entouré de galeries intérieures.
L'hôtel du gouverneur a sa façade tournée vers l'ouest ; un jardin, où ont été plantées les principales espèces d'arbres ou de plantes qui poussent dans la contrée, est contigu à l'hôtel, en face duquel est située une belle esplanade qui sert de place d'armes et se trouve bornée au nord et au sud par les casernes d'infanterie de marine dites casernes Rogniat.
Le quartier du sud est traversé, dans le sens de la longueur de l'île, par trois voies principales, coupées ellesmêmes perpendiculairement par une quinzaine de rues transversales. La pointe méridionale de l'île est occupée par un certain nombre de cases indigènes qui avoisinent l'hospice civil.
Au nord de la place du Gouvernement, le quartier européen comprend quatre rues longitudinales, une douzaine de rues transversales et se termine, vers le nord, par un groupe de paillottes, comme le quartier sud.
Le nombre de ces paillottes diminue peu à peu; tous les cinq ans, en raison des nombreux incendies dont elles sont l'objet, on délimite une zone d'où elles doivent complètement disparaître. Les nègres qui les habitent vont alors se fixer de l'autre côté du fleuve, à Bouëtville ou sur la langue de Barbarie.
Au delà de ces paillottes et à l'extrémité septentrionale de l'île, sont groupés divers bâtiments militaires, tels que
les ateliers du Soudan français, la caserne du train des équipages, les baraquements de spahis et le dépôt des artifices.
Les principaux édifices de la ville sont : l'hôtel du gouvernement, les casernes Rogniat, le palais de justice, le palais du conseil général (celui-ci sur le bord même du grand bras, dans une situation pittoresque), la direction du port, le magasin général, l'église catholique (avec ses deux tours carrées entre lesquelles se dresse une grande croix), l'hôpital militaire, l'hospice civil, la direction et la caserne de l'artillerie, la prison, la mosquée, l'hôtel de ville et les quartiers de cavalerie et du train.
Les quais de la ville sont bien construits et pourvus de petits appointements en certains endroits. Jadis le mouvement maritime avait lieu dans le petit bras du fleuve, maintenant il s'est porté dans le grand bras, où la navigation est plus facile. Le petit bras s'envase, en effet, de plus en plus et devient d'un accès tellement difficile qu'il a même été question de le barrer complètement au nord, entre l'extrémité du camp des tirailleurs et la pointe de l'île.
Saint-Louis est relié à la langue de Barbarie par trois ponts sur pilotis et de longueur variable. Au nord, l'extrémité de l'île communique avec le camp des tirailleurs au moyen d'une passerelle étroite, longue de cent quinze mètres et appelée Passerelle du train. Un peu en aval se trouve un pont de cent quarante-cinq mètres de long, dit pont de la Geôle, enfin devant la place du Gouvernement est le pont de Guet N'Dar (147 mètres), qui rattache Saint-Louis à ses deux faubourgs, Guet N'Dar et N'Dar Toute.
Au bout du pont de Guet N'Dar, sur la langue cle Barbarie, se trouve une superbe allée ombragée par des cocotiers et nommée avenue Servatius. Au centre de l'allée est un kiosque où l'on joue de la musique le dimanche : c'est la promenade
de Saint-Louis. Au sud de l'avenue est le village nègre de Guet N'Dar (Jardin de N'Dar) et au nord celui de N'Dar Toute (Petit N'Dar).
Guet N'Dar n'est composé que de paillottes, presque toutes habitées par de hardis pêcheurs, qui vont chaque jour en mer chercher le poisson qu'ils vendent en ville ; beaucoup d'entre eux deviennent laptots (matelots). Au centre du village est une batterie fortifiée qui commande la mer, et, à son extrémité méridionale, se trouve le cimetière des noirs, qui présente l'aspect d'une vaste forêt de perches et de bâtons.
N'Dar Toute, qui est un peu moins important comme population, commence à être envahi par les habitations européennes. L'avenue qui suit le petit bras du fleuve se garnit peu à peu d'une rangée de jolies villas, entourées de jardins, et d'une suite de petits magasins. C'est à N'Dar Toute que les habitants riches ou aisés de Saint-Louis se retirent pendant la saison chaude, pour y jouir de la fraîcheur apportée par la brise de l'ouest et y prendre les bains de mer.
Le long du quai du petit bras se trouvent, en partant du pont de la Geôle, le magasin à fourrages, puis la machine à faire de la glace, enfin, non loin du pont de Guet N'Dar, le marché.
Rien n'est plus pittoresque que ce marché dans toute son animation, c'est-à-dire vers six heures du matin. Au milieu des petites baraques à toits en brique rouge qui abritent les bouchers et les autres commerçants, grouille une multitude de gens de toute origine, entremêlés les uns aux autres ; on trouve là des individus appartenant aux diverses parties de la colonie : des Maures, des Sérères, des Peulhs, des Ouolofs, des Toucouleurs, etc. On y vend de tout, depuis l'or du Bambouk jusqu'à des poissons séchés, depuis l'ambre et le musc jusqu'à des herbes de toutes sortes et du bois à brûler. Au
milieu de tout ce monde de marchands et d'acheteurs circulent les caporaux d'ordinaire de la garnison et les cuisiniers des maisons bourgeoises. Au bord du quai, une quantité d'embarcations à voiles ou à rames ; plus loin, une troupe de chameaux amenée par des Maures ; enfin, d'un autre côté, une suite de petits ânes semblables aux bourriquets d'Algérie et chargés, comme eux, outre mesure.
La ligne des brisants qui défend la côte et, d'autre part, la difficulté de franchir la barre sans pilote, garantissent Saint-Louis contre un coup de main.
C'est au sud de Guet N'Dar, sur la plage, que se tiennent en permanence des nègres dont le principal métier est de faire communiquer avec Saint-Louis les bâtiments qui s'arrêtent en vue de la ville ou se disposent à y entrer. L'apparition d'un navire est signalée par le sémaphore placé au sommet de l'hôtel du Gouvernement au moyen d'un pavillon de couleurs différentes, selon que le navire est un voilier ou un vapeur.
Les nègres lancent alors leurs pirogues à la mer, pagayant debout et chavirant quelquefois. Si cet accident arrive, ils redressent leurs pirogues, remontent dedans et reprennent leur route. Dès qu'ils ont accosté le navire, on leur passe les lettres et la patente de santé, le tout enfermé dans un étui de fer-blanc étanche, qui est aussitôt porté à l'hôtel du Gouvernement. Le bâtiment attend alors que le passage de la barre lui soit permis et qu'on lui envoie un pilote. Des mesures sanitaires sont prises en vue d'éviter, autant que possible, l'importation de la fièvre jaune ; des défauts de mise en quarantaine ont parfois occasionné à Gorée et à Saint-Louis de terribles épidémies.
De l'autre côté de Saint-Louis, derrière l'hôtel du Gouvernement, se trouve un pont de bateaux de cinq cents mètres
de long, appelé le pont Faidherbe, qui fait communiquer la ville avec l'île de Sor, où s'élèvent les deux villages de Sor et de Bouëtville. C'est à Bouëtville qu'est située la tête de ligne du chemin de fer entre Saint-Louis et Dakar. La gare est construite au milieu d'un groupe de maisons assez pittoresques, à côté d'un café en terrasse qui est, au moment de l'arrivée des trains, un point de rendez-vous pour les promeneurs de Saint-Louis. On voit aussi à Bouëtville plusieurs magasins européens, quelques villas, un magnifique établissement créé par les Frères de Ploërmel, qui comprend une maison de campagne entourée d'un vaste potager, enfin de nombreux jardins militaires. Tout ce pays est d'un aspect riant et gai. Dans la banlieue de Saint-Louis défendue par quelques fortins, nous citerons Gandiole, à cause de ses salines séparées de la mer par une bande de terre d'environ mille mètres.
La pénétration française. — Hygiène. — Les deux frères sous la véranda.
Les deux jeunes d'Arminel étaient à peine depuis quelques jours à Saint-Louis qu'ils avaient déjà une connaissance suffisamment approfondie de l'histoire militaire et des mœurs du pays. Dans la journée, ils se mettaient, chacun de leur côté, à la recherche des documents et des témoins ; le soir venu, assis sous la véranda de leur habitation, ils se communiquaient le résultat de leur enquête respective. Souvent la conversation tournait à la controverse. L'un trouvait le Sénégal un pays de piteux aspect; l'autre répondait, en montrant l'Orient, que les richesses se dérobaient ici, mais qu'elles étaient là-bas, et il comparait volontiers le fleuve à un avare qui dissimule sous les apparences d'une maison
délabrée les trésors de sa cassette. Mais il était un point sur lequel l'accord était parfait : la nécessité de l'expansion française sur la route tracée par les grands fleuves venant de l'est : Sénégal et Niger.
Il serait superflu de répéter ici ces entretiens, dont il semble que se soit inspiré M. Onésime Reclus dans son beau travail sur Nos colonies.
C'est la France, dit le savant géographe, qui, la première, s'établit à demeure, aux environs de l'an 1650, près de la barre du fleuve Sénégal (le fleuve de l'Or, le Rio de Auro des Portugais), séparée de l'océan par une étroite dune en des lieux sans beauté, sans charme, sans fraîcheur, mais qui se défendent d'eux-mêmes contre le Maure du Sahara, contre le nègre du Soudan, par les deux bras de l'eau tantôt salée, tantôt saumâtre, tantôt douce.
D'où vient le nom cle Sénégal? Probablement de la nation berbère des Zenagas, qui avaient en ces parages des avantpostes. Il se passa deux cents ans, même un peu plus, avant qu'on tirât de ce village, dans cette île, le grand Soudan français, né brusquement entre 1854 et 1883. De 1650 à 1758, ce ne fut pas la France qui gouverna directement le Sénégal, ce furent, l'une après l'autre, des compagnies de commerce. Etant de commerce, elles n'avaient qu'un but : l'argent, dont elles ne se laissèrent point détourner, mais elles n'en ramassaient guère. Le pays, d'énervante chaleur pour nous, était peuplé d'hommes que cette chaleur n'énervait point, parce que c'est elle qui les avait formés : au nord du fleuve erraient des Arabes Berbères tannés par le Sahara ; au sud, des nègres énergiques, bravant aussi bien l'astre d'incendie que les typhons tropicaux, semaient, voyaient hâtivement mûrir et récoltaient en chantant après la décrue du fleuve.
Les compagnies représentant la France n'osèrent pas af-
fronter ces fils bruns, cuivrés ou noirs, de l'indomptable soleil ; ils gardèrent leur Saint-Louis, leur îlot de Gorée, visà-vis du Cap Vert, leurs deux ou trois postes du bas fleuve ; ils achetèrent de la gomme, des dents d'éléphant, surtout des esclaves, — ceci était alors la plus riche des marchandises, se transportant d'elle-même comme le bétail et vendue dix fois ce qu'on l'avait achetée.
Nous perdîmes le Sénégal en 1758, soit un an avant que nous fût enlevé le Canada ; il resta chose anglaise pendant vingt et un ans, redevint chose française en 1779 jusqu'à 1809, époque à laquelle il passa de nouveau entre les mains britanniques, qui ne lâchèrent leur proie qu'à la paix de
De cette date à 1854, notre possession languit. Il faut cependant noter, sous Louis-Philippe, la fondation de Sedhiou sur le fleuve estuaire de la Cazamance. En 1854, le plan conçu par l'un des gouverneurs du Sénégal, l'amiral Bouët-Willaumez, allait enfin recevoir son exécution, et Faidherbe, arrivé comme capitaine dans la colonie, va le réaliser et l'agrandir avec cette ténacité qui fut sa force et ce dévouement qui demeurera son honneur. Les comptoirs et les fortins vont être établis comme des jalons sur le bord du fleuve, les races diverses vont être refoulées ou soumises, et le drapeau tricolore engagera, contre l'islamisme et l'idolâtrie des peuplades africaines, la grande lutte inaugurée par les missionnaires et préparée par les explorateurs.
Il fallait, pour régner sur le Sénégal, puis sur le haut Niger, briser deux pouvoirs : celui des Maures, celui des Foulahs Toucouleurs
Nous relaterons plus loin l'histoire militaire de la colonie. Auparavant, nous devons imposer à nos lecteurs un petit cours d'ethnographie, sans lequel il leur serait difficile de se
rendre un compte exact des travaux accomplis et de l'importance progressive de la conquête.
MM. d'Arminel n'avaient pas tardé à ressentir la mauvaise influence du climat. Ils étaient arrivés à la fin de l'hivernage, c'est-à-dire durant la grande saison des pluies avec accompagnement de tornades, auprès desquelles nos bourrasques d'été ne sont que des orages minuscules. Le thermomètre marquait 30 degrés à l'ombre, et la température, très lourde, était fortement chargée d'électricité. Le vent d'est, harmattan, venant du désert, après avoir traversé les immenses nappes de sables brûlants durant la saison sèche, est moins énervant, bien qu'il pousse le thermomètre jusqu'à 45 degrés, que l'humidité de la saison des pluies, qui fait ressembler l'air ambiant à celui que l'on respire au-dessus d'une baignoire prête à recevoir son hôte.
— Il fait caumas, disait Louis à son frère. Et ce mot, dans notre belle langue gasconne, exprime très bien la touffeur sénégalaise.
— Mon cher, je ne sais ce que je puis avoir, mais je suis brisé, rompu. J'ai la tête en compote.
— • Il faut prendre de la quinine.
— C'est ce que m'a recommandé le docteur. Il m'a prescrit aussi d'éviter toute boisson alcoolique, de manger des aliments à base de lait, des légumes verts, de faire usage de thé et de café. Or, j'ai eu le tort d'aller, avec mes camarades, absorber un soda glacé.
— Est-ce qu'il approuve notre habitude de faire la sieste sous la véranda ?
— Oh ! nullement. C'est un usage détestable, même lorsqu'on aurait le soin de se servir de gilets et de ceintures de flanelle.
— Eh bien ! rentrons. D'ailleurs, faut-il que nous jetions
un coup d'oeil sur nos bouquins afin de nous reconnaître à travers tous les types divers qu'on rencontre à chaque pas.
— Avons-nous les livres suffisants pour cette étude?
— Oui, mon cher; j'ai recueilli toute une bibliothèque, et je puis aller avec mes compagnons reliés jusqu'en plein Soudan. Les marins ne s'embarquent pas sans biscuit, et les explorateurs ne doivent partir ni sans boussole ni sans ouvrages spéciaux. Qu'est-ce que l'expérience, sinon la science des autres ?
— Et leur science remonte?....
— A 1792 avec le major Houghton, à 1805 avec Mungo- Park resté célèbre, à 1824 et 1826 avec Gray, Dochard, de Beaufort, Gordon-Laing, à 1827 avec René Caillié, qui entra dans Tombouctou, dont le premier aspect n'offre qu'un amas de maisons en terre mal construites, dans une plaine immense de sable mouvant. Caillié fut désenchanté. Ce n'était donc que ça, Tombouctou ! J'ai là aussi le Journal de Raffenel, parti en 1846 afin de traverser l'Afrique de l'ouest à l'est, en explorant le Soudan central, et qui, à la veille d'arriver au Niger, fut arrêté à quinze jours de marche de Tombouctou, fut dépouillé sur la frontière du Kaarta, gardé prisonnier durant huit mois, et étant parvenu à s'évader, ne réussit qu'au prix de mille fatigues et de mille périls à regagner Bakel. Raffenel avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Le livre de Mage est plein d'intérêt. On peut dire que ce voyageur, qui, lui aussi, connut les duretés de la captivité avec son compagnon Quintin, a tracé la voie que nous suivrons avec Gallieni pour aller arborer les couleurs françaises à Bammako, sur les rives du grand fleuve des Noirs.
— Mais tu as donc tout un cabinet de lecture, mon cher frère ?
■ — Assurément, et j'arrête là ma nomenclature. Je pourrais cependant continuer aisément la série avec Soleillet, Pascal, Pietri, Sorin, Monteil, etc.
Les races diverses. — Les griots. — Mœurs et superstitions.
Les deux frères accédèrent, par la terrasse supérieure de leur habitation, dans leur chambre à coucher, située dans un pavillon isolé, et dans laquelle la température était à peu près supportable. Leur premier soin fut de se mettre à Taise dans de larges chemises de soie (titssors) qui ne serraient pas leur cou, par-dessus ils revêtirent un léger bourgeron de laine, rejoignant un pantalon à coulisses, non sans quelque analogie avec celui des zouaves quant à la largeur.
— Et maintenant, à l'ouvrage! s'écria Louis.
— Je t'écoute, répondit son frère.
— As-tu remarqué parmi tes tirailleurs de beaux hommes, aux cheveux plus ou moins lisses, au teint plus ou moins foncé, aux traits réguliers ?
— Oui. Mais certains ont les traits épatés et ressemblent beaucoup aux nègres, tandis que d'autres se rapprochent de la race blanche.
— Ce sont des Maures, mais le sang noir, chez beaucoup, ne s'est pas seulement mélangé, il domine, et de là viennent ces accidents.
Les Maures, à part la petite tribu des Dakalifa, qui est restée sur la rive gauche du Sénégal et reconnaît l'autorité de la France, sont tous sur la rive droite du fleuve. Autrefois, ces descendants des Berbères avaient fondé l'empire des Almoravides, et ils faisaient des incursions nombreuses
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dans les pays aujourd'hui soumis à notre domination. Ils se sont croisés avec des Arabes et vivent comme les Bédouins de l'Algérie. C'est un peuple pasteur qui va, selon les pâturages, du fleuve au Sahara et réciproquement, poussant devant lui ses troupeaux, composés de chevaux, chameaux, moutons et bœufs zébus (bœufs à bosse). Quand ils ont recueilli de la gomme, ils se rapprochent d'un de nos postes ou villages riverains et viennent s'aboucher avec les traitants. Musulmans, ils professent le fatalisme le plus absurde. Tout est écrit, pour eux ; tout, même le crime. Ils volent, ils pillent, prenant tout de la main d'Allah. Rigoureusement sobres, ils tombent, suivant l'occasion, dans les excès les plus dégradants. Leur nature orgueilleuse méprise les petits et se complaît dans les actes de cruauté. La femme et l'enfant trouvent cependant grâce devant leur sabre. Il y a deux catégories sociales bien distinctes : les marabouts, gens de religion, et les hassan, gens de cheval, forment la première et oppriment la seconde, celle des ahmé, composée des travailleurs. Chair d'ouvrier, chair d'esclave, le marabout ou le hassan n'en fait aucun cas. Les parias de l'Inde ne sont pas plus méprisés que les pauvres gens issus du vieux fond zénaga.
Les Maures sont divisés, en allant de l'Ouest à l'Est, en Trarzas, en Braknas et en Douaïchs. On peut dire que durant des siècles ils ont fait le désert sous les pas de leurs coursiers. De là, sans doute, les proverbes en cours parmi les nègres :
« Si tu rencontres en ton chemin le Maure et la vipère, tue le Maure. »
« Il y a quelqu'un d'honnête dans la tente du Maure, c'est le cheval. »
Très braves, très durs aux privations, ces nomades, mal-
gré l'infériorité du nombre, auraient fini par être maîtres de toute la rive gauche, mais l'épée cle la France les a rejetés sur le côté droit du fleuve, qu'ils ne peuvent plus passer en armes. Ils sont, du reste, indépendants dans les vastes contrées où ils campent.
— Ce sont, m'ont dit mes camarades, d'excellents soldats que les Porogues, comme on appelle les Maures métissés.
— Rien de surprenant à cela; ils ont conservé les instincts guerriers de la race , et possèdent , d'autre part, l'esprit de discipline que contractent très facilement les nègres. Mais au point de vue de la beauté physique, le mélange a donné des résultats désastreux. On prétend, il est vrai, qu'il ne faut discuter ni des goûts ni des couleurs; personne ne me fera trouver l'abbé tout noir que j'ai aperçu aujourd'hui aussi bien que notre cher curé du Tuco.
— Un prêtre noir ! Il y en a donc ?
— Et pourquoi pas ? Je n'aime pas beaucoup la nuance ébène sur la peau humaine, mais tu sais bien que notre père nous a toujours prémunis contre les préjugés sur lesquels s'est appuyé et s'appuie encore l'esclavage.
— Il y a, à Saint-Louis, un curé et trois vicaires ; à Gorée, un curé et un vicaire; à Dakar, un curé; à Rufisque, un curé. Les Pères du Saint-Esprit ont des établissements à Saint-Louis, à Joal, Sedhiou, Garabane et dans les rivières du Sud, au Gabon et au Congo.
Les sœurs de Saint-Joseph de Gluny desservent nos hôpitaux; on en compte 18 à Saint-Louis, 11 à Gorée, 6 à Dakar. Une école d'enseignement secondaire, des écoles primaires tenues par les frères cle Ploërmel et les sœurs de Saint-Joseph et de l'Immaculée-Conception, existent à Saint- Louis, Gorée, Dakar et Rufisque.
Le service religieux est sous la direction d'un préfet apostolique. Les fruits de la propagande catholique sont lents à venir, mais déjà, cependant, on peut les apprécier, lisseraient plus abondants sans l'élément musulman, qui est actif et qui confond parfois ses pratiques avec celles du fétichisme, afin de pénétrer plus facilement dans cette masse noire en proie aux plus grossières superstitions.
— Voilà qui nous ramène aux nègres.
— Absolument, mais je ne m'en étais pas éloigné puisque je notais en passant le travail de l'action catholique. J'ajouterai que les prêtres indigènes ont plus d'ascendant que leurs confrères français, car les noirs disent volontiers : « Ça bon pour les blancs, mais pas pour nous. » Je reviens à mon étude sommaire d'ethnographie. Les Maures avaient, avant la conquête par nos armes....
— Oh ! la conquête, cela me regarde.
— D'accord. Aussi te laisserai-je le soin de la raconter et l'ai-je négligée dans mes notes. Donc, les Maures ont pour voisins, ou plutôt pour vis-à-vis sur la rive gauche du lleuve, les Ouoloffs et les Toucouleurs.
Les Ouoloffs sont les plus beaux noirs de toute l'Afrique. De forte structure, de haute taille, ils n'ont presque pas de barbe. Leurs dents, d'un blanc à faire envie à la plus coquette Parisienne, tranchent sur leur peau foncée.
Les femmes portent le piadale, jupon qui s'enroule autour de la ceinture et des hanches ; un mouchoir de couleur, vulgairement appelé madras, enveloppe leurs cheveux.
Les hommes ont la tête rasée et ne se servent d'aucune coiffure. Leur toubé, pantalon à coulisses, ne va que jusqu'aux genoux; par-dessus flotte le boubou, chemise descendant jusqu'aux mollets.
Les villages se composent de paillottes en forme de ruche,
groupées sans symétrie. Au milieu de la case se trouve le foyer, la fumée s'enfuit par un trou percé dans la toiture. Le mobilier, sauf dans les habitations aristocratiques, meublées à l'européenne, consiste en quelques ustensiles de ménage, en calebasses, coffres de bois, et en nattes, qui ne constituent pas des lits très moelleux.
Le couscous fait avec du mil, le poisson, sont les bases de l'alimentation, dans laquelle le lait, les oignons, les tomates, le riz et la viande, entrent aussi, mais en petite quantité.
— Tu parlais des demeures aristocratiques. Il y a donc des classes parmi ces sauvages? interrompit l'officier.
— Assurément. D'abord les gens libres, puis les gens de métier, ensuite les griots et enfin les esclaves.
— Les griots ne sont-ils pas quelque chose comme nos anciens troubadours ? Mon capitaine me disait ce matin qu'ils servaient à exciter, par leur musique et par leurs chants, leurs compatriotes au combat.
— C'est exact. Mais leurs talents ne se bornent pas à cela. Ils exploitent la vanité des riches et la peur des pauvres. Tour à tour bouffons, forgerons ou féticheurs, ils tournent un compliment de fête, ils battent le fer ou vendent des gris-gris contre le mauvais sort. N 'as-tu pas remarqué que les piroguiers et laptots qui sont sur les quais portent tous des colliers surchargés d'un tas d'objets bizarres ?
— En effet, j'en ai vu qui avaient des dents d'animaux, des plumes, des brins de fer, etc.
— Ce sont des gris-gris. Il y en a contre les requins, contre le feu, contre les bêtes féroces, un peu pour tout, car le griot a l'esprit inventif.
— Après tout, la crédulité des noirs n'est pas plus surprenante que celle de nos compatriotes consultant les tireuses de cartes et les somnambules qui, avec leurs voitures, par-
courent nos marchés. Les cartomanciennes qui tiennent ouvertement boutique d'oracles à Paris ne sont que des griots féminins.
— Oh ! il y a aussi des griottes. Ce qui fait une forte concurrence aux sorciers noirs, ce sont les marabouts avec leurs amulettes. Les Ouoloffs, il est vrai, tout en devenant musulmans, ne renoncent pas à leurs croyances fétichistes. Ils cumulent les superstitions, voilà tout. Chaque roi, chaque chef, a un griot attaché à sa personne.
Chose singulière, les griots, si redoutés de leur vivant, sont l'objet de l'exécration publique dès qu'ils sont morts. On leur refuse la sépulture; leurs corps, introduits dans les troncs creux des gigantesques baobabs, deviennent la pâture des oiseaux de proie.
Notons que ce qui se passe chez les Ouoloffs a lieu également parmi toutes les peuplades africaines.
— Et les esclaves?
— Il y en a de deux sortes : les esclaves de case, qui sont traités comme les domestiques ordinaires, et les esclaves d'échange, qui se transmettent comme de la monnaie. Il y a aussi les esclaves de traite ; nous retrouverons ces malheureux sur les chemins désolés du Soudan. Les esclaves sont chargés des durs travaux, ainsi que les femmes, qui, dans toutes les conditions, restent en une sorte de servitude. Ce sont elles qui, au cas où les esclaves ne suffisent point à la besogne, transportent les fardeaux.
Les castes sont absolument distinctes comme dans l'Inde. Elles ne s'allient pas entre elles.
— Tu viens de me parler des esclaves. Il y en a donc sous notre drapeau ?
— » Non. Dans le Oualo annexé à notre colonie, l'esclavage est aboli. Mais le damel du Cayor, le teigne du Baol, les
bours du Sine et du Saloum sont des chefs indépendants ; ils vivent en bons rapports avec nous, sous la réserve qu'ils gouverneront à leur façon. La traite, par exemple, est interdite.
— Damel, teigne, bours, qu'est-ce que ces noms signifient?
— Rois. L'étiquette varie, mais le pouvoir reste le même. Il y a une initiation à l'autorité souveraine. Ainsi, M. Louis
Henrique raconte que, dans le Gayor, le damel, le jour de son élection, reçoit un vase contenant une poignée de graines de toutes les plantes qui croissent dans le pays, ce qui signifie que de lui dépend désormais la prospérité des cultures ; il doit, en outre, passer huit jours dans un bois sacré afin de se préparer à la haute mission qu'il va remplir.
— Puisque tu as déjà acquis des connaissances étendues sur les habitants du Sénégal, pourrais-tu me dire l'origine des Toucouleurs ? Il y en a à la caserne des tirailleurs, et on les distingue facilement du reste des noirs.
— Les Toucouleurs (on prétend que ce nom vient de Toukourol, ancien nom du Fouta, ou de Tekrouri, qui, en arabe, veut dire Soudanien musulman) sont des Peulhs, des Foulahs, Fellahs, mêlés à tous les éléments des pays occupés par leurs ancêtres. Mais que sont les Foulahs ?
Ils viennent de l'Est, la chose paraît sûre, et c'est là toute notre science de leurs origines, dit avec raison âM. Onésime Reclus.
« Est-ce du Tell que, Berbères, ils descendirent pour se mêler à des Nigritiens dans le Soudan central, puis s'ébranler vers le Soudan d'Occident ? Sont-ils partis du Nil ou de l'Asie, dans laquelle d'aucuns leur ont cherché une patrie jusque chez les Indiens, voire chez les Malais? Furent-ils parents des vieux Égyptiens, dont trente, quarante, soixante
siècles nous ont transmis les traits, fort pareils à ceux des Foulahs?
» Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'il y eut parmi leurs ancêtres des hommes beaux, de la beauté arabe.
» Beauté qui revit sous nos yeux dans d'admirables visages du plus pur ovale, animés d'un charmant sourire. Les cheveux ne sont ni laineux, ni crépus, ni frisés par touffes; point de prognathisme, des lèvres minces, un nez droit ou busqué — on dirait des Blancs, de ceux qui sont superbes, n'était la couleur de la peau, qui varie entre le rouge sombre et le doré bronzé.
» Leur langue non plus, le foulfoudé, ne nous apprend rien du lieu de leur origine. D'une part, il semble évident que l'arabe n'a pas été sans action sur elle, soit aux temps antérieurs, soit modernement depuis que le Poula (Foulah) a passé de la boolâtrie, culte du bœuf et de la vache, à la religion du Dieu unique.
» C'est un splendide idiome, nous dit-on, puissamment original, prodigieusement riche en formes, extraordinairement soucieux de l'harmonie; sa belle sonorité, la prédominance de la voyelle i, certains redoublements de consonne lui ont mérité le surnom d'italien du Soudan.
» En une chose, il est probablement unique au monde : il n'a pas divisé ses noms en masculins et en féminins; il a préféré mettre en face le genre « humain » et le genre « brute, » qui comprend les animaux et les choses.
» Quand les Foulahs créèrent leur langue, en pleine inconscience (car un jeune peuple est comme un enfant, il ne sait ce qu'il fait), pourquoi divisèrent-ils la nature entre la « brutalité » et « l'humanité, » tandis que nous l'avons partagée entre l'homme et la femme ? La chose peut d'autant plus surprendre qu'ils ont une passion profonde pour ces animaux
qu'ils mirent au même rang que l'inanimé. Aucun peuple n'aime plus ses bêtes de service. Nation pastorale, ils ne se sont faits agriculteurs qu'en de rares pays, et à cela, contraints parle temps, le lieu, le milieu.
» En menant d'herbes en herbes leurs bœufs bossus, dont il semble qu'ils voient en eux des frères et non point des esclaves, ils ont traversé l'Afrique de l'orient à l'occident, à travers Haoussas, Souraïs, Bambaras, Mandingues, laissant çà et là des tribus de leur race, tribus qui ont fondé de vastes dominations, tôt élevées, tôt effondrées. Telle est la loi des empires, mais ceux des Foulahs tombent encore plus vite que les autres.
» Conquérants trop peu nombreux, ils s'absorbent parmi les conquis. C'est une race itinérante, étirée, dispersée. Il lui manque une mère patrie bien vaste, bien compacte, bien peuplée, très essaimante, d'où les colons lui viendraient en grand nombre pour compléter l'œuvre des hommes d'armes. Aucune immigration ne les avive dans les royaumes qu'ils ont établis ; ils y restent quelque temps caste supérieure, puis ils se mêlent et disparaissent lentement dans les nègres qu'ils ont amenés à la loi clu prophète.
» Peu de nations, en effet, sont aussi peu ramassées que celle de ces noirs qui ne sont pas noirs, qui sont (nous ne parlons pas des métis) à peine cuivrés. Immense est l'aire de leur dissémination parmi les Soudaniens vraiment obscurs de peau qui, s'ils leur sont très inférieurs en beauté de visage, leur sont généralement supérieurs en hauteur de taille, en envergure d'épaules, en capacité de thorax.
» Il y en a sur mille lieues de long (de l'orient à l'occident) et sur deux cent cinquante de large (du nord au sud) dans les bassins du lac Tzade, du grand fleuve Niger et du moyen fleuve Sénégal, au milieu de quatre ou cinq grands peuples
ailophyles et allophones vis-à-vis desquels ils ne sont, tous réunis, qu'une petite minorité.
» Le même siècle aura vu leur grandeur, leur décadence, et ce siècle est le nôtre.... »
— Voilà, certes, mon cher frère, interrompit Charles, une très intéressante page, mais, si nous allions nous coucher?
■ — Volontiers, d'autant mieux que je dois demain faire une excursion.
— Une excursion durant l'hivernage ?
— La chose n'a rien d'impossible, et je tiens à jouir de la luxuriante végétation activée par les pluies.
Sur le fleuve.
L'homme propose et Dieu dispose. Le sous-lieutenant d'Arminel reçut la mission confidentielle de visiter les postes échelonnés le long du fleuve, et il l'accueillit avec joie. Louis, de son côté, obtenait de se joindre au capitaine Gallieni, chargé d'étudier le pays entre Mécline et le Niger, d'examiner les ressources locales, et de conclure avec les chefs indigènes des traités permettant le passage d'une voie ferrée. Les deux frères allaient se séparer.
L'officier était accompagné d'un tirailleur qui comptait déjà plusieurs chevrons. On l'avait surnommé Yolof, parce qu'il représentait avec exactitude la physionomie de cette race, et Yolof était un crâne. Il s'était battu contre les Maures, il avait fait toutes les campagnes de Faidherbe conquérant le Oualo, le Cayor et le Djolof, et pourchassant l'ennemi jusqu'en plein Sahara.
— Bizarre fortune ! s'écria Charles en montant sur le bateau
à vapeur, bizarre fortune ! C'est moi, mon cher frère, qui suis l'explorateur....
— Oh ! les régions où tu vas sont déjà en notre pouvoir, répondit Louis, et il n'y a rien à découvrir.
— Un peu plus qu'à Saint-Louis, cependant. Mais dans quelques jours tu me rejoindras et tu me dépasseras. Qui sait, d'ailleurs, si le Soudan ne nous verra pas réunis ?
~ Tu crois à une prochaine expédition ?
— Tout bas, je te dirai même que je suis certain qu'elle aura lieu.
— ■ Et ta mission ?
— Chut ! C'est le secret professionnel. Le sifflet retentit.
— Allons voilà qu'on démarre, adieu et à bientôt !
Les deux frères se serrèrent la main, et Louis regarda s'éloigner le vapeur, dont le panache de fumée ne tarda pas à se perdre dans le feuillage des arbres de la rive du fleuve qui, de son embouchure à sa formation par le Bakoy (rivière blanche) et le Baffmg (rivière noire), mesure 1,700 kilomètres de parcours.
La nuit tombe rapidement en ces régions où il n'y a pas de crépuscule. Mais rien n'est plus pittoresque que la fin du jour à bord. « On aperçoit les campements maures, et autour des tentes, quelques chameaux profilant leur silhouette sur les sables de la rive droite dorés par le soleil couchant. Sur la rive gauche, les pâtres, conduisant de grands troupeaux de bœufs qui vont boire à la rivière, poussent des cris pour effrayer les caïmans qui semblent dormir sur le bord ou dans les hautes herbes. Tandis que les pélicans, plongeant dans les eaux du fleuve pour chercher leur repas du soir, se croisent avec les marabouts au brillant plumage, on entend les perroquets qui jasent et les singes qui sifflent avant de s'endormir.
Des profondeurs de la forêts viennent aussi vers l'eau les fauves altérés. Voici une panthère qui saute, voilà le lion sans crinière, qui contemple d'un air furieux l'éléphant, le seul de tous les animaux qui ose engager avec lui des combats souvent victorieux. »
Il est nuit. Le bateau, parti à cinq heures du soir de Saint- Louis, trouble do ses fanaux dont les feux se jouent sur les ondes sinueuses, les lourds hippopotames, — ces chevaux de fleuve, — qui n'ont du cheval ni la grâce ni l'agilité. De temps en temps, on entend le bruit d'un plongeon, puis un peu plus loin, on distingue comme un petit îlot. En y regardant bien, on s'aperçoit que ce qu'on avait pris pour un dépôt d'alluvions est une tête, mais elle disparait bientôt. Le jour est revenu. C'est le matin. Le bateau mouille devant un village ombragé de palmiers. Charles d'Arminel descend à terre, et pénètre dans un bouquet de verdure au-dessus duquel flottent les trois couleurs. C'est Richard-Toll, placé à l'extrémité de la pointe formée par le Sénégal et la rivière de la Taouey, qui sert de déversoir aux eaux du lac de Guier et du marigot de Bounoun. Le lac semble avoir été créé pour les pêcheurs et pour les chasseurs. Le poisson est abondant dans ces eaux qui, à la saison des pluies, s'étendent sur une largeur de 1 1 kilomètres, et dans l'île de Djeban ou sur les bords du lac le gibier foisonne, depuis le lièvre, plus petit que celui d'Europe, jusqu'aux bœufs sauvages et aux animaux féroces, depuis le passereau jusqu'à l'autruche, dont les plumes sont l'objet d'un actif commerce.
La végétation est très puissante aux alentours du marigot, et Charles d'Arminel ne manqua pas de s'asseoir à l'ombre du tamarinier de Bounoun qui peut, dit-on, abriter cinquante cavaliers rangés en bataille. C'est une légende facile à vérifier. Il suffit d'aller s'assurer par soi-même de son exactitude.
N'est-ce pas à ce tamarinier que fut pendu naguère le faux prophète Mohamed-Amar qui, battu ainsi que les Maures Trarzas venus à la conquête du pays, fut mis en fuite près de Dagana et poursuivi jusqu'à Richard-Toll ?
La culture de l'indigo et du coton fut tentée dans l'île de Tocld et sur les rives de la Taouey ; elle ne donna que de médiocres résultats.
Richard-Toll est un lieu de plaisance, et son magnifique jardin contient de succulents légumes, mais l'air est malsain, la fièvre typhoïde y règne ainsi que les maladies de foie. La garnison de spahis, peu nombreuse, est renouvelée fréquemment. Les hommes qui ont pu résister, sans trop d'anémie, aux émanations pestilentielles des marigots, aiment ce séjour. Ils se font jardiniers et chasseurs. Le sanglier est une des ressources alimentaires du pays. M. Eugène Béchet raconte qu'un officier de ses amis « en tua plus de cent cinquante en six ou sept mois. » Admettons une petite erreur d'addition ; il restera encore assez de jambons à fumer.
Charles d'Arminel, ses notes prises au fort, dut remonter en bateau.
Le paysage est changé, les rives sont plus fertiles; des champs de mil ont remplacé la monotonie de la friche sénégalaise. Des enfants agitent des cordes garnies de grelots et de plumes dans l'espoir, souvent trompé, de défendre la récolte contre les oiseaux, aussi jolis que variés. Ainsi plus d'un de nos jeunes lecteurs a parfois essayé de protéger les belles cerises contre le bec des pies et des geais en plaçant au sommet de l'arbre fruitier une girouette munie de chiffons, ou tout simplement un mannequin habillé avec les vieilles défroques de famille et coiffé d'un chapeau à l'aspect lamentable. La précaution était excellente, mais ventre
affamé n'a pas plus d'yeux que d'oreilles, et voilà pourquoi les cerises ne furent pas toujours respectées. v,
— Stop ! le bateau arrive à Dagana, poste des grandes escales, entrepôt de la traite des gommes. C'est un point de commerce important. Les signars (mulâtres) y représentent les maisons de Saint-Louis, et si les maris sont âpres au gain comme des juifs, leurs femmes se distinguent par leur beauté. Mais il faut plus d'une génération pour que disparaissent les traces désobligeantes du monde noir.
Le jour même où Charles d'Arminel était de passage à Dagana, arrivèrent les Maures porteurs de sacs de cuir. C'étaient les gommiers venant échanger leur récolte contre du mil, du riz, du maïs, du biscuit, des articles de cotonnade et des « gourdes, » c'est-à-dire des écus de cinq francs. Le marché se conclut le plus souvent au coup d'œil ; les traitants timides achètent au poids, mais les signars qui connaissent leur métier font leurs acquisitions par tas. La gomme est récoltée deux fois par an. Elle est fournie par des forêts, kraba, qui sont exclusivement exploitées par les Maures Trarzas, Braknas et Douaichs. Pour avoir voulu casser une branche dans ces forêts sacrées, un indigène fut en danger de mort. Il aurait été massacré s'il n'avait réussi à gagner le poste français.
C'est par l'exsudation que s'obtient la gomme. Une incision faite sur le tronc des acacias de la kraba la provoque. L'arbre souffre, la feuille tombe, mais l'amas gélatineux s'épaissit, et l'on évalue par pied la récolte annuelle à près d'un kilogramme. Or, dans tout le bassin du Sénégal, dans - le pays des Maures et dans le Diourbokho (rive droite) ainsi que dans leOualo, le Cayor et le Djolof (rive gauche), ces acacias à gomme se rencontrent par groupes sur de vastes étendues ; ils existent en quantité considérable dans le désert du Ferlo.
Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que les esclaves qui viennent extraire la gomme avec leurs crochets de fer en ramassent au total trois millions de kilogrammes. Elle ne tiendrait pas toute dans les jolies poteries de Dagana; aussi les Maures se rendent-ils dans les escales diverses du fleuve, et le marché y est des plus animés, surtout à Podor.
Il fait très chaud, et il n'y a pas de glacière. Cependant, un verre d'eau bien fraîche est offert à l'officier qui demande à se désaltérer avant son départ et ne veut aucune boisson alcoolique.
— Oh ! la bonne eau ! s'écrie-t-il. On dirait qu'elle sort d'une carafe frappée.
Le chef du poste se met à rire, et lui montrant une gargoulette en terre poreuse exposée au soleil et entourée d'un linge mouillé :
— Voilà l'appareil, dit-il. Ces gargoulettes n'ont rien de commun avec les terres cuites que l'on vend en France après les avoir vernies et privées ainsi de toute efficacité évaporative.
En route pour Podor qui commande le pays des Braknas comme Dagana surveille les Trarzas. On aperçoit le lac Gayar, long de vingt kilomètres, et qui communique avec le fleuve par des marigots. Les rives du Sénégal s'abaissent et deviennent très boisées. Elles sont solitaires.
Voici l'île de Laménago, qu'on pourrait appeler la capitale des hippopotames, qui y vivent en troupes serrées. La chaleur est intolérable. Plus de doute, le soleil sert d'indicateur. Podor ! tout le monde descend, excepté le thermomètre, qui monte à 45 degrés.
C'est à quatre kilomètres au nord de Podor que Faidherbe fit établir le camp de Koundy. Au mois de mai 1857, Mohammed-el-Habib, qu'il avait pourchassé sur la rive droite
et qui s'était retiré dans le nord, reparut. Sa défaite sur les bords du lac Cayar et quelques engagements postérieurs amenèrent la soumission des Braknas, comme les combats de Dikten et de Dioubboudou avaient, deux ans auparavant, chassé les Trarzas et consommé la déchéance de la reine du Oualo. Les Ouolofs avaient cependant juré par le nez de leur mère de vaincre ou de mourir. Ils se réfugièrent dans le Cayor.
Charles d'Arminel a jusqu'ici voyagé comme un touriste. Mais le voilà reparti ; au barrage de Mafou naissent les difficultés; les eaux commencent à baisser, et le bateau ne navigue plus qu'à la cordelle. Aux endroits où le niveau de l'eau est insuffisant, le capitaine fait mouiller le plus loin possible une ancre à jet (petite ancre) par un canot; l'équipage tire sur le câble de l'ancre, et ainsi on avance peu à peu. L'opération se répète à chaque instant, ce qui rend le voyage long et pénible, malgré les chants des griots, et peutêtre à cause de cela.
L'île de Morfil (ivoire) — mais les éléphants ont disparu, — se trouve placée sur le marigot de Doué formé par le petit bras du Sénégal qui se sépare du grand bras près de Saldé. En face de l'île, sur la rive gauche du marigot, a été construit le poste d'Aéré. Au nord se dessinent les tours de Saldé et de Matam, postes destinés à contenir les Toucouleurs. Les rives du fleuve sont escarpées, et l'eau manque ; néanmoins, voici Bakel. Douze cents kilomètres sont franchis. De Bakel à Kayes, la traversée est de plus en plus lente et laborieuse. Le Falémé, sorti des massifs du Fouta-Djallon, vient se jeter dans le Sénégal, rive gauche, tandis qu'à droite, entre Kayes et Médine, le Koulow, après avoir arrosé le Kaarta et le Diombokho, se déverse dans le fleuve, coulant dans une immense plaine, improprement appelée un désert.
Kayes est une station très animée. On y construit le chemin de fer de Bafoulabé et de Bammako, sur le Niger. La population est un ramassis de nègres de toutes sortes, d'Européens et même de Chinois ; on se croirait, à part la diversité des races, sur un quai français, tant l'activité est grande. Des rectangles en terre pisée forment les habitations des em-
TOUCOULEURS
(Gravure extraite des colonies d'Afrique. — Quantin)
ployés. Tout ce monde cosmopolite est miné par la fièvre typhoïde au moment où Charles d'Arminel débarque. La brièveté du séjour ne garantit pas l'officier contre les atteintes de l'épidémie, et il est forcé d'entrer à l'hôpital. Un traitement énergique le remet sur pied ; huit jours après il parvient, à demi convalescent, à Médine, qui est le terme de son voyage.
A Médine. — Les coutumes. — Habitations. — Les fourmis et les termites. — Mariages et funérailles.
Il avait des instructions secrètes et nous sommes, par conséquent, excusable de ne pas les révéler, mais^on nous
en voudrait de ne pas transcrire ici quelques extraits de sa correspondance.
« Médine, le....
» Mon cher frère,
» Me voici à Médine depuis quelques jours ; je profite du départ du bateau pour t'envoyer de mes nouvelles; j'y joins quelques notes sur le pays et sur son histoire. Elles t'intéresseront, j'en suis sûr.
» Le cercle de Médine commande le Khasso, le Logo et le Natiaga. La ville est la résidence de Sambala, roi des Khassonkés. Elle a pris un grand développement et notre fort commande tout le pays protégé.
» Ah ! mon cher Louis, c'est ici que tu pourrais faire des études curieuses sur les mœurs et les coutumes ! Moi, je me suis surtout attaché aux souvenirs militaires. Cependant, j'ai pensé à toi, comme tu vas le voir.
» Les Khassonkés sont de beaux hommes. Ils ont, ainsi qu'on dit dans le Gers, un air crâne avec leur bonnet à deux pointes, collé sur l'oreille. Un boubou, couleur safran, leur sert de chemise et de blouse. Leur pantalon est d'une extrême ampleur et d'une longueur minuscule, quelque chose comme un caleçon de bain démesurément élargi.
» Les femmes sont jolies, mais des piqûres d'indigo sur les lèvres et aux gencives leur donnent une teinte violacée. Elles n'ont ni le nez épaté ni les grosses lèvres. Elles sont coiffées avec coquetterie. Les épouses des forgerons sont de vraies artistes capillaires. Les cheveux tressés et ramenés en arrière forment comme un casque surmonté de divers ornements, notamment de cauris. Ce menu coquillage sert de monnaie dans le Soudan ; mille valent 2 fr. 50. Tu vois que les Médinaises ne pourraient pas aisément porter leur fortune
sur leur tête. Leurs vêtements sont ceux des femmes de Saint- Louis, mais en raccourci. A noter cependant que les jeunes filles se contentent souvent d'un morceau de calicot noué autour du cou comme une serviette en guise de boubou. Elles portent toutes le pagne.
» Trait distinctif : la propreté.
» Les ablutions sont fréquentes et combattent la mauvaise odeur de la race. Les cases, rondes, sont enduites de terre sur laquelle sont dessinés, à la bouse de vache, des mains, des pieds, des caïmans et autres animaux. Si tu franchis la porte d'entrée, faite de planches grossièrement assemblées, tu te trouves dans une cour autour de laquelle sont les cases composant l'ensemble de l'habitation, les greniers à mil, les cuisines et autres dépendances. Autant les abords des demeures sont sales, autant l'intérieur est irréprochable.
» Le mobilier est d'une simplicité qui ne nécessite le concours d'aucun tapissier.
» Quelques piquets reliés par des traverses de bambous forment le lit. Une natte remplace, peu avantageusement, le sommier. Au reste, les indigènes n'habitent leurs cases que durant l'hivernage ; ils n'y sont que très relativement à l'abri de la pluie, et quand vient une tornade, ils se voient parfois forcés de s'accroupir contre les murs intérieurs, dénudés de la couverture en paille, que le vent a emportée.
» Pendant la saison sèche, ils dorment à la belle étoile pour cause de chaleur. Dans la campagne, ils ont à redouter les fourmis noires, dont la piqûre est des plus cuisantes. Le chatouillement causé sur tout le corps par ces légions d'hyménoptères est intolérable. Serpents, lézards, scorpions, sont des hôtes indiscrets, car ils se glissent dans les lits ; j'en ai trouvé jusque dans ma couverture de voyage, mais qu'est-ce que cet inconvénient de voisinage auprès du supplice des
moustiques'et des fourmis qui dévorent jusqu'aux crapauds, dont chaque case possède une petite armée ! Le crapaud fait la chasse avec vaillance, et, parfois, le régiment des assaillantes le cerne, l'envahit, le déchiquette vivant. La fourmi a dans les termites un ennemi redoutable ; des combats acharnés se livrent autour des forteresses de ces derniers. Forteresses est bien le mot qui convient pour désigner ces nids coniques de plusieurs mètres de hauteur, ayant des galeries, des créneaux, beaucoup mieux établis enfin que les tatas (fortins) des noirs. Les termites laissent les fourmis monter à l'assaut, puis ils font une sortie générale et de leurs mandibules taillent (c'est bien l'expression) leurs ennemies en pièces. J'ai assisté à une de ces batailles, et non sans émotion. » Le Khassonké pratique l'agriculture avec habileté. Pour défricher, il incendie les broussailles durant la saison sèche. En juillet, c'est-à-dire au commencement des pluies, il gratte la terre avec une pioche et sème le mil, le maïs, le riz, l'arachide, dont les pistaches servent à la nourriture, à moins qu'on ne la vende pour faire de l'huile. Le tabac vient bien, cela se voit au nez des jeunes filles, qui prisent avec passion ; elles fument aussi comme le plus vieux marin. Pas de palabre sans fumée, pas de causerie le soir dans les cases, où l'on raconte les histoires de sorciers, sans accompagnement de tabagie. Oiiné est le loup-garou des nègres. Personne ne l'a vu, et tout le monde lui prête les formes les plus bizarres, comme la puissance la plus malfaisante. Les griots ne manquent pas d'utiliser cette crédulité superstitieuse. On les trouve, du reste, partout ces jongleurs criards et impudents. Au combat, ils chantent, tout en se tenant à l'abri des coups ; ils passent du vainqueur au vaincu avec une absolue indifférence, ils semblent, comme l'âne de la fable, se dire qu'ils ne porteront jamais qu'un bât. Y a-t-il un mariage, on entend
les griots louer, avec accompagnement d'une guitare peu harmonieuse, les vertus, les grâces de la fiancée, le courage du futur.
» Le mariage n'est ici, — est-ce ici seulement? — trop souvent qu'un marché. Le jeune homme traite avec les parents de la jeune fille qu'ira retenue, en versant des arrhes, dès l'enfance. Contrairement à nos usages français, c'est lui qui apporte une dot, représentée par un ou plusieurs esclaves, des animaux et des pièces d'étoffe.
» J'ai été témoin hier d'une noce khassonké. Voici le récit de la cérémonie :
» La jeune fille, la tête couverte d'un épais voile blanc, a été conduite au domicile conjugal. Un nombreux cortège l'accompagnait. Des femmes, voisines ou amies de la famille, portaient des corbeilles contenant des provisions de bouche et les divers articles de ménage : mortiers, pilons, paniers à couscous, bancs, nattes, jarres en terre cuite, calebasses, etc. C'étaient les cadeaux. Dès qu'elle est entrée dans la case, au son du tam-tam, la jeune fille, toujours sans lever son voile, reçoit les femmes du village venues pour la féliciter. Les hommes ne sont pas admis à cette réception ; ils congratulent le fiancé. Tout d'un coup, celui-ci s'élance dans la case, les chants retentissent, les décharges de mousqueterie, comme au sortir de l'église dans les noces de nos villages, éclatent avec fracas, le tam-tam devient de plus en plus bruyant. Au dedans et au dehors, c'est un effroyable vacarme. Le mariage est accompli. Aucune cérémonie religieuse ne l'a consacré.
» Les Khassonkés n'ont pas, comme beaucoup de peuples sauvages, le culte des morts. Cependant les notabilités sont enterrées avec un certain apparat. On tire quelques coups de fusil; des pleureuses, aux yeux plus ou moins secs, font sem-
blant de sangloter, les inévitables griots prononcent une oraison funèbre qui n'a rien de commun avec les chefsd'œuvre de Bossuet, et le cadavre est descendu dans la fosse creusée autour de l'habitation ou en pleine cour.
» Pour les captifs, la sépulture n'existe pas. Leur corps est abandonné aux hyènes et aux vautours.
» Selon l'usage général en Afrique, c'est le plus âgé des frères qui hérite du défunt ; les successions se répartissent par ligne collatérale ; il en est de même du pouvoir.
» Je voudrais te dire que ce peuple est charmant, mais je ne suis pas de lavis de la Fontaine :
A beau mentir qui vient de loin.
« J'aime mieux m'en tenir à la vérité, qui me force à reconnaître que les noirs paraissent avoir des notions précises sur la probité Spartiate. Ils volent avec audace, et si on se plaint au roi, celui-ci est par complicité obligé de se montrer indulgent.
» Je ne te décris point Médine ; à quoi bon ? Toutes les cases se ressemblent, et, quant aux constructions européennes, tu en trouveras le plan dans les bureaux du gouverneur à Saint- Louis. Mais je suis bien sûr que tu ne perdras pas ton temps à aller les consulter.
» Bientôt, du reste, tu vas quitter la capitale avec la mission à laquelle tu es attaché. Tu auras, je te l'assure, beaucoup d'observations curieuses à noter. Il me vient ici du Soudan oriental des échos qui excitent mon ardeur guerrière, et par ce que je vois, je pressens l'intérêt de la campagne dont tu seras un des héros, peut-être pas toujours pacifiques.
» Lorsque je rentrerai à Saint-Louis tu seras parti. J'espère qu'avant de te mettre en route tu m'expédieras les lettres de France. Etre sans nouvelles de ses parents, de son pays, constitue une dure épreuve.
» Et notre marin ? As-tu reçu quelques mots de lui ?
» Il fait, mon cher Louis, une chaleur étouffante. Toutefois, je constate que les faiseurs de thermomètre ne se sont pas piqués d'exactitude scientifique lorsqu'ils ont inscrit en face du cinquantième degré centigrade : température du Sénégal. Même à titre exceptionnel, la mention est exagérée. Mais l'air est lourd, la fièvre, quoique latente, n'en exerce pas moins ses ravages sur l'organisme, et je vois ici des cas terribles d'anémie. Hier, un soldat s'est blessé avec un couteau ; les linges dont on a entouré la plaie portaient à peine la trace d'une légère coloration. Le sang n'est plus rouge ; il devient blanc, il se décompose, et la pâleur des anémiques a d'étranges rapports avec la teinte cadavérique.
» Enfin, à la grâce de Dieu, mon cher frère, je t'embrasse du fond du cœur. Charles. »
Les héros de Médine. — Faidherbe, Molle et Al-Hadji Omar.
Yolof était, en même temps qu'une ordonnance, un guide précieux pour l'officier. Il connaissait le pays, et ses souvenirs militaires remontaient à 1857.
Or, un jour, Charles d'Arminel était en train de lire l'épitaphe gravée sur la pierre qui rappelle la prise de Médine. Yolof se permit de lui adresser la parole :
— Moi connaître histoire de pierre ; moi étais là et m'être battu. Médine, alors pas comme aujourd'hui, cases bâties sur descente colline jusqu'à fleuve avec tata qui l'entourait, le fort au-dessus.
— Ah ! dit Charles d'Arminel, tu faisais partie de ces braves. Conte-moi donc ce que tu sais.
Yolof se mit en devoir d'obtempérer à l'ordre reçu, mais*
comme le [respect de la couleur locale rendrait par instants le récit incompréhensible, nous allons transcrire celui-ci d'après les notes du lieutenant.
Les Khassonkés aimaient les blancs depuis qu'un Français, nommé Duranton et devenu le gendre du roi Awa Demba, les avait aidés à repousser les Bambaras qui razziaient fréquemment le village. Duranton était doué d'une grande force musculaire, et il imposait beaucoup aux noirs. D'où venaitil, lorsqu'en 1830 il pénétra dans le Khasso? Il ne l'apprit jamais à personne, pas même à son épouse Sadioba, qu'il aimait beaucoup. Il travailla à garantir, avec ses faibles ressources, la sécurité des États de son beau-père, et ne négligea aucune occasion de représenter les Français, dont on commençait à parler le long du fleuve, comme des hommes très braves et très dévoués aux indigènes. Sambala, son beaufrère, qui avait succédé à Awa Demba, suivit les conseils de Duranton et entretint avec nous commerce d'amitié. Sans cesse exposé aux attaques du prophète Omar à la tête des Toucouleurs, le roi du Khasso comprenait l'utilité bienfaisante de notre alliance. Des traitants de Saint-Louis ayant été pillés à leur arrivée à Médine, et Omar ayant refusé toute restitution de marchandises, toute réparation, Sambala tourna les yeux vers l'ouest. Ce ne fut pas en vain ; le général Faidherbe, alors colonel, remonta le fleuve jusqu'à Médine et dans vingt jours construisit un fort comme rempart contre les musulmans ; il relia ensuite Bakel à Podor par les postes de Matam et de Saldé. C'était en 1855; l'année suivante se passa en continuels engagements entre les Toucouleurs et les Khassonkés appuyés par les garnisons de nos postes. Omar résolut de frapper un grand coup.
Qu'était-ce que ce prophète? — Un Phoul, né à Aloar, près de Podor, en 1797. Son père était un marabout qui lui
apprit l'arabe et l'initia à l'étude du Coran. Omar parlait avec facilité et acquit promptement une grande réputation de vertu et de science. Il traversa l'Afrique, en passant par Tombouctou, et se rendit, non sans péril, à la Mecque. A titre de (Al-Hadji) pèlerin, il fut à son retour accueilli partout avec respect ; il demeura cinq ans au Haoussa, dont le roi lui donna sa fille en mariage. La vente des amulettes l'avait enrichi, et il possédait de nombreux esclaves qu'il amena avec lui sur les bords du Sénégal. Ils devinrent ses capitaines. Alors il prêcha la guerre sainte, souleva les populations du Fouta- Djallon au Kaarta et promena dans ces malheureux pays ses hordes barbares. Ce fut le massacre et la ruine. Les hautes herbes poussaient dans les villes où ce nouvel Attila avait établi son camp. Enhardi par ses effrayants succès, Omar travailla par ses émissaires la région qui s'étend de Saint- Louis à Bakel, qu'il menaça ainsi que Podor. La panique clés habitants était extrême. En mai 1857, Kartoum, frère de Sambala et son héritier présomptif, avait été chassé de Médine, où il était devenu un artisan de discordes ; il gagna l'armée du prophète ; il dépeignit comme très précaire la situation de notre poste et celle de Sambala. Dès lors, l'attaque fut résolue.
Omar prit ses dernières dispositions, affirma que les canons français ne partiraient pas, car ainsi le voulait Allah, et confiant l'opération militaire à ses lieutenants, attendit le résultat à Sabouciré. L'armée se mit en marche ; elle comptait quinze mille hommes, mais femmes et esclaves formaient un long convoi. Les Toucouleurs marchaient sur deux colonnes, l'une dirigée contre le fort, l'autre contre le village ; une troisième colonne, qui devait opérer vers l'ouest, était composée des Khassonkés du traître Kartoum.
A Médine, lorsque l'on aperçut l'ennemi le 20 avril au lever
du soleil, la panique fut extrême parmi les habitants du village. Vieillards, femmes, enfants, poussaient des cris d'effroi.
Deux mille guerriers de Sambala étaient préposés à la défense du village. Quant au poste, il était commandé par un signar de Saint-Louis, Paul Holle, dont la foi catholique exaltait le courage héroïque contre les musulmans. Au-dessous du drapeau français, il avait placé cette inscription : Pour Dieu et la France! Jésus! Marie!
Sept Européens, vingt-deux soldats noirs, trente laptots de Saint-Louis, voilà tout l'effectif de la garnison du fort, relié au village par un mur en terre blindé d'une palissade.
L'attaque fut impétueuse des trois côtés à la fois ; un instant l'étendard du prophète flotta sur le rempart ; et par les échelles de bambou l'ennemi monta courageusement à l'assaut. Mais les canons du fort se joignaient à la mousqueterie et faisaient des ravages considérables. Le porte-drapeau fut tué, et après cinq heures de lutte, les Toucouleurs durent se mettre en retraite sur Sabouciré, où Al-Hadji Omar, qui, seul, n'était pas découragé, chercha à réveiller leur fanatisme et leur prédit de futures victoires.
Médine, qui n'avait pu être enlevée de vive force, fut bloquée ; il y avait encore des vivres dans la ville, mais l'eau manquait, et les assiégés étaient obligés d'aller la puiser dans le Sénégal. Or, au milieu du fleuve, un îlot de sable commandait la rive. Pris par les Toucouleurs, il fut repris à la suite d'un combat acharné. A la fin de juin la famine commença ; on rationna les quelques provisions de mil et d'arachides qu'on ne pouvait plus cuire, faute de combustible. Chose encore plus grave : les munitions faisaient défaut ; Sambala en ayant demandé afin de pouvoir écarter par des décharges répétées les avant-postes des Toucouleurs, Paul Holle l'engagea à ménager ses provisions de guerre, et ajouta :
— J'en ai mes magasins remplis ; je t'en donnerai à discrétion le jour du combat.
Il écrivait, d'autre part, à Saint-Louis et à Bakel :
— Je n'ai plus que dix paquets de cartouches, et je vide mes vieux obus pour avoir de la poudre.
A quelque temps de là, on apprenait à Médine que le vapeur envoyé au secours de la ville s'était échoué à Tambokané et avait dû faire des prodiges de vaillance pour repousser les pillards Toucouleurs. Les indigènes n'osaient pas s'enrôler comme volontaires ; la terreur d'Omar avait gagné tout le pays.
Paul Holle épuisa ses dernières cartouches à repousser Omar qui, la nuit, avait tenté d'ouvrir une brèche dans le tata du village. On était au commencement de juillet. Plus de vivres, plus de munitions.
— Mes amis, dit le chef intrépide, l'heure est venue des suprêmes résolutions. Nous ne livrerons pas le drapeau de la France, nous ne subirons pas le joug des musulmans. Nous sauterons dès que l'ennemi sera maître du fort. A moi le soin de l'habitation ; à vous, sergent Desplats, la poudrière !
— Et Sambala? dit un des laptots.
— Oh ! il tiendra jusqu'au bout. Il méprise Mahomet, et veut boire du vin, de l'eau-de-vie.
— Même un peu trop, fit observer Paul Holle, jetant ainsi la note gaie dans cette réunion d'hommes se disposant à mourir en braves.
Il n'y avait plus que pour quelques heures de vivres. Dans le camp des Toucouleurs, on croyait tenir la proie. Soudain, Paul Holle se dresse :
— Le canon ! Entendez-vous le canon ? Dieu soit loué, et vive la France!
Le canon tonnait en effet.
C'était Faidherbe qui arrivait, après une traversée contrariée par mille difficultés de navigation, et après avoir dû plusieurs fois aborder, l'épée au poing, l'ennemi. Aux Petites Cataractes, le Basilic fut arrêté, le 17 juillet, par la baisse des eaux ; il talonnait le fond.
— ■ Forcez les feux, et en avant ! Il faut sauver Médine, s'écria le gouverneur.
Le lendemain, les rochers des Kippes qui surplombent à pic les rives du fleuve étaient attaqués avec vigueur et, après avoir culbuté les Toucouleurs étonnés de l'audace des assaillants, les Français accomplissaient une escalade qui semblait impossible.
Le Basilic secondait les compagnies de débarquement.
La colonne repassa sur la rive gauche, et Faidherbe, avec sa lunette, aperçut à quatre kilomètres le fort de Médine.
— C'est singulier, dit-il à son officier d'ordonnance, dans la plaine, les Toucouleurs s'agitent, et Médine ne donne pas signe de vie. Arriverions-nous trop tard? La ville serait-elle prise?
— ■ Mon colonel, j'ai des yeux perçants, et je ne crois pas me tromper, c'est bien notre drapeau qui flotte sur le blockhaus.
— Oui, le drapeau, répéta Faidherbe avec émotion. Eh bien, courons au drapeau !
Et la colonne de secours (500 hommes dont 100 blancs) s'élança au pas de charge sur les positions ennemies. Les Toucouleurs, au nombre de 18,000, se défendirent avec fureur. Ils voyaient leur échapper l'honneur du triomphe et le profit du butin. Ils durent, après de grandes pertes, se retirer à distance respectueuse. Paul Holle, à la tête de ses compagnons, avait fait sa sortie, et des cris d'allégresse saluaient Faidherbe et ses soldats.
Le gouverneur embrassa ces héros. Lorsqu'il pénétra dans le village et qu'il vit la population hâve, amaigrie, croupis-
sant au milieu d'immondices, il comprit mieux encore les souffrances endurées pour conserver à la France une position importante.
Les Toucouleurs, ayant reçu quelques renforts, essayèrent les jours suivants dé changer leur défaite en victoire, mais Faidherbe les battit, et voulant faire place nette, les chassa du Khasso. Le prophète se vengea de sa déroute en ravageant le Bélédougou, le Ségou et le Macina. Tombouctou même n'échappa point à cette invasion. Les victimes cle sa fureur se lassèrent enfin, et se révoltèrent. Après deux ans de guerre, Omar, assiégé dans Hamdallahi, qui fut prise d'assaut, s'assit sur un tonneau de poudre auquel il ordonna à un de ses serviteurs de mettre le feu, le Coran défendant au croyant de se donner la mort de ses propres mains. N'était-ce pas, après avoir abusé de la force, exagérer la subtilité ?
Réponse à une lettre intéressante. La mission Galliéni. — Un voyage en chameau.
Lorsque Louis d'Arminel reçut la lettre de son frère, il venait d'aller prendre les ordres du capitaine Galliéni en vue du départ.
— Ah! les précieux renseignements, se dit-il, en lisant soigneusement la missive. Je vais les transmettre à mon père. Ce sera comme la préface de mon prochain récit de voyage. La lettre de Charles comblera une lacune, car jusqu'à Bakel, nous ne nous arrêterons guère. A partir de ce point, nous nous engagerons dans le Foulaclougou. Alors, mes notes iront leur train.
Charles a bien raison. C'est dur, très dur, de rester sans nouvelles de sa famille. Je comprends son impatience affec-
tueuse. Allons ! mettons sous enveloppe sa part du courrier.
Le bateau part ce soir ; il est temps cle faire le paquet. Mais
je ne puis cependant pas me dispenser d'un mot d'envoi.
Et Louis se mit à sa table de travail sous la véranda.
« Mon cher frère,
» Ta lettre m'a ravi. Non, assurément, tu n'es pas un égoïste, et tes notes sont du plus grand intérêt. Je les fais partir pour la France. Nous les retrouverons plus tard ; en attendant, elles feront les délices de Nadège, et je suis sûr que papa et maman les liront aussi avec plaisir. Le 30 janvier, je me mettrai en route ; la mission est bien organisée. Le capitaine Galliéni amène avec lui des officiers de premier mérite, notamment les lieutenants Piétri et Vallière, et deux médecins, MM. Bayol et Tautin. Pourvu que les deux docteurs soient d'accord ! Le cortège est très nombreux ; il forme une petite armée : trente spahis et tirailleurs, des laptots qui seront les matelots de nos canots sur le Niger, cent âniers ou domestiques chargés du convoi, qui comprend trois cents ânes. Et je ne compte pas les femmes des tirailleurs, qui s'en vont en famille. On me raconte que les épouses portent sur leur tête tous leurs instruments de ménage, tandis que les enfants, attachés à califourchon sur le dos de leurs mères, se cramponnent à leurs pagnes. Cela est très original. Le colonel Faidherbe a dit au capitaine Galliéni :
« Votre mission est d'étudier le pays situé entre Médine et un point sur le Niger, d'examiner les ressources de la région et de conclure avec les indigènes des traités d'amitié. »
» Le programme est aussi étendu que vague. On verra beaucoup, et l'on retiendra le plus possible. C'est ainsi que moi, qui ne suis qu'un amateur, je traduis les instructions officielles.
» J'ai reçu, mon cher Charles, de bonnes et longues lettres de « chez nous. » Tout le monde est bien et désire que leurs présentes nous trouvent de même. Il est question pour Nadège d'un brillant mariage. Le futur est un de nos amis de collège, Jacques de Sauriac. Te souviens-tu d'un grand garçon qui nous épargna beaucoup de brimades? Ce doux blond avait une poigne solide, et tu sais qu'il était un excellent élève. Avocat distingué, il a déjà une lucrative situation.
» C'est notre bon curé qui veut marier la fille comme il a marié le père. Les cheveux blanchissent, mais l'ardeur du pasteur reste la même.
» — Que dit Nadège? me demanderas-tu. Notre chère sœur répond toujours qu'elle a le temps d'entrer en ménage; la vérité est qu'elle tient à ne pas laisser seuls papa et maman. Nous sommes tous partis, et la pauvre maisonnée est bien vide. Nadège nous vaut tous, à elle seule, et si elle s'en va au bras de l'époux, quelle solitude dans notre cher Tuco !
» Je n'ai reçu de notre enseigne qu'un petit mot, daté de Grand-Bassam. Il me promet beaucoup de renseignements, mais il m'en donne fort peu. Enfin, il est en bonne santé, et c'est l'essentiel.
» D'ici, je n'ai rien à te signaler. Saint-Louis m'ennuie depuis que tu n'y es plus. Ce métissage d'usages français et de mœurs africaines me déplaît, me choque à chaque instant. Cependant on trouve, par-ci par-là, avec qui causer même dans les milieux indigènes. Grâce à l'un de ces créoles colorés, j'ai pu lier des relations avec les Maures, je suis allé de l'autre côté du fleuve, et je t'assure que mon excursion ne manquait pas de charmes. Je me suis avancé à travers les sables ; on m'avait donné un chameau de choix. Je ne puis mieux te décrire mon méhari, comme disent les Algériens, qu'en empruntant la plume de M. Hugues le Roux, un tou-
riste fantaisiste du Sahara. Tu trouveras cette citation en postscriptum.
» Quand nous reverrons-nous, mon cher frère?
» Impossible de fixer une date prochaine. Aussi le mieux est-il de ne pas trop penser à un plaisir encore lointain. Mais, j'y songe, donnons-nous rendez-vous aux noces, cependant incertaines, de notre chère sœur.
» Je t'embrasse bien tendrement.
» Ton frère qui t'aime,
» Louis d'Arminel.
» P. S. — Voici la description promise. Je reviens à mon chameau.
» Le chameau de bât, le cljemel, qu'on rencontre dans toute la région du nord, surprend nos yeux d'Européens par le cabossage de ses formes, et il faut quelque acclimatation pour s'habituer à son dos caricatural, à la prétention de son port de cou, à la gaucherie de toutes ses allures.
» Le méhari s'impose du premier coup comme un animal noble. 11 est aussi différent du djemel parla taille, les formes, toutes les proportions, qu'un cheval de course d'un cheval de fiacre. Un proverbe arabe dit « qu'il a les oreilles de la gazelle, l'encolure de l'autruche, le ventre du sloughi. » La tête est sèche, attachée à un cou si souple que, dans la colère et la révolte, il emprunte des ondulations de serpent. Les yeux à fleur de tête, très noirs, sont voilés de cils saillants, qui leur donnent une profondeur pensive. Le museau effilé n'est guère plus gros que celui d'un fort bélier. La bosse du djemel a fondu sur le dos du méhari, tandis que cette partie antérieure de la poitrine, sur qui le poids de l'animal porte dans Faccroupissement, avance en éperon de navire. Des pieds étroits, des jambes sèches, un jarret musclé, incliquent
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les soins donnés depuis des siècles à la reproduction de cette race. Encore aujourd'hui, au moment même de la naissance, on emmaillote avec une large ceinture les intestins du jeune méhari pour que leur paquet ne prenne point un développement trop volumineux. De là l'évidement du ventre à l'âge adulte dans une forme de lévrier. Ces chameaux, remontés du pays touareg, sont tout blancs ou de robe fauve, avec des basanes blanches et des crinières de lions noirs.
» Quand le cavalier s'approche d'eux, il les trouve agenouillés sur les jambes de devant, accroupis sur les jambes de derrière. Le harnachement est à la mode touareg. La selle en bois se creuse comme une assiette ; le dossier monte en pointe jusqu'à la troisième ou quatrième vertèbre du cavalier. A la place du pommeau, une petite croix de même hauteur. On vous avertit tout d'abord de ne jamais toucher à cette pièce, qu'on serait parfois tenté de saisir à pleines mains. Elle est supportée pas un os de gazelle, fragile comme du cristal. Pour monter en selle, tandis que le chamelier se tient à la tête du méhari et le rassure par la parole, il faut poser le pied sur l'encolure, et s'asseoir légèrement dans le creux de l'assiette avec la petite croix du pommeau dressée entre les cuisses. On installe alors ses pieds, placés l'un derrière l'autre, sur l'encolure même du chameau, et, saisissant les guides, on l'oblige à lever la tête, de façon à trouver un point d'appui un peu solide sur le cou. Alors, le chamelier agite son bras : c'est le geste qui commande de se dresser. L'animal, qui rugit presque aussi violemment que le lion, lève brusquement son train de derrière. Ce mouvement sans nuance lance en avant le cavalier inexpérimenté. Avant qu'on ait pu reprendre l'équilibre, un choc tout aussi robuste vous rejette en arrière. C'est que le méhari vient de se lever sur les pieds de devant. Le troisième mouvement, le plus péril-
leux pour les novices, se produit encore une fois d'arrière en avant, quand le chameau se dresse sur ses jarrets. Dans cette secousse, on joue sur la selle le rôle d'une pierre dans une fronde. Il fait bon se cramponner, car on est alors porté par ces animaux gigantesques à deux mètres cinquante ou trois mètres du sol. Et les histoires sont fréquentes de cavaliers assoupis dans une marche de nuit, qui se sont tués en tombant de leur monture.
» L'équitation du méhari est sûrement une vocation. Il y a des hommes de cheval qui n'entreront jamais dans les allures du chameau et qui resteront crispés à la selle. Il y en a d'autres avec qui les saccades s'assouplissent et qui finissent par obtenir de leur monture des airs de manège, du trot, du galop, du passage.
» L'usage des pieds comme aides joue un rôle important dans la modération des allures. La principale difficulté demeure pourtant la position de la tête et le doigté des rênes. Elles s'attachent à un anneau de fer rivé dans la narine droite du méhari, et passant de droite à gauche, elles viennent se réunir sur le garrot avec la longe du licou qui s'appuie de gauche à droite. Le plus léger mouvement sur la rêne de narine cause à l'animal une douleur très vive. Il cède, il prend sa droite ou sa gauche, et il avance. Il oblique, il modifie son allure. Le meilleur moyen de définir la légèreté de main ici nécessaire est peut-être obscur : « Il faut tenir le méhari sans le tenir, tout en le tenant. »
» On raconte dans le Tell que les méhara font en un jour dix fois la marche d'une caravane, soit cent lieues. Mais les meilleurs et les mieux dressés, du soleil à la nuit, ne vont pas au delà de trente à quarante lieues. Pour nous, notre entraînement n'a jamais dépassé quatre-vingts kilomètres par jour en deux étapes. Et après cette expérience, je suis tout
à fait de l'avis du général Daumas, qui dit dans son Grand Désert : « Si les méhara pouvaient courir cent lieues, pas un de ceux qui les montent ne résisterait à la fatigue de deux courses. » C'est, en effet, dans cette fatigue du cavalier que gît l'obstacle.
» Ceux qui parlent du mal de mer dont on souffre sur les chameaux prouvent par là qu'ils n'y sont jamais montés, ou, tout ou moins, qu'on les a fait voyager en bas&our, dans le palanquin des femmes. Un homme à califourchon sur sa selle, assez assoupli pour ne pas résister avec raideur au léger tangage de l'amble que les méhara marchent même au pas, n'a rien à redouter de leurs balancements. Mais dès que l'animal prend le trot, qui est son allure ordinaire, qu'il exécute, la jambe tendue, sans jamais plier les genoux, la souffrance est certainement assez vive pour des Européens. Nos Chaamba se soutenaient par deux ceintures très serrées, l'une autour des reins et du ventre, l'autre sous les aisselles. Pour avoir négligé de les imiter, j'ai passé par une courbature effroyable, car les poumons, le foie, tous les organes battent ici contre les côtes. Cela produit une multitude de points de côté qui vous font à la longue une ceinture de douleur. On n'en meurt point. Le galop est la grande épreuve : les foulées de la bête atteignent vingt mètres. On a, en l'air avant la secousse de la chute, la sensation délicieuse du vol. Lorsque le méhari succombe à la fatigue, on le saigne soit par une estafilade qui ouvre l'animal de la croupe à l'épaule jusqu'aux côtes, soit en crevant une veine du front. Le sang est arrêté à l'aide d'un bourrelet de crottin. Les méhara supportent ces incisions sans se plaindre.
» .... Honnête et sûr, malgré des révoltes passagères et des rages léonines, pour l'agenouillement et la montée en selle du cavalier, le méhari ne connaît point la peur. Il passe
par des pentes de torrents où l'on ne se risquerait à pied qu'avec crainte sur les pierres roulantes.
» Le méhari ne commet l'écart que lorsqu'il rencontre sur sa route le squelette d'un de ses frères à moitié ensablé. Il vient flairer les os dispersés par les chacals et les hyènes, et souvent il prend un de ces débris dans sa mâchoire. C'est un spectacle fréquent au désert. »
La mission Galliéni. — A Kita. — Nama, le sorcier. — L'ânesse sacrée. — La photographie et les noirs. — Le palabre de Louis d'Arminel.
Le capitaine Galliéni avait déjà exploré la région vers laquelle il se dirigeait jusqu'à Bafoulabé, où, par ses soins, un poste avait été établi.
Lorsqu'il y arriva, le 1er avril 1880, avec sa mission, une imposante cérémonie avait lieu. Les officiers et les soldats, qui habitaient encore dans des paillottes, posaient la première pierre du fort.
Louis d'Arminel apprit que son frère était passé quelques jours auparavant, se rendant à Saint-Louis. Il voyageait avec une escorte par la voie de terre, car il avait reçu l'ordre de visiter le Bondou et de ne rejoindre le fleuve qu'à Bakel.
Dans toute la région du Bakhoy, les habitants, ruinés par les razzias incessantes des Toucouleurs de la rive droite, étaient disposés à accepter avec gratitude l'alliance des Français. Les Malinkés avaient, sous Omar, préféré la mort à l'esclavage, et ces souvenirs étaient rappelés avec fierté. Le massacre de Fangala avait laissé dans les cœurs une haine toujours vivace. La mission fut donc bien accueillie et, le 22 avril, elle parvint à Kita, après avoir visité Badumbé, où
ne poussaient pas alors comme aujourd'hui tous les légumes d'Europe, pommes de terre, choux-fleurs, oignons, melons, carottes, radis, etc.
Kita, bâtie sur des rochers élevés, domine une vaste plaine garnie de nombreux villages.
Elle commande les routes conduisant tant au Kaarta qu'au Ségou et au Macina. La ville n'était pas ce qu'elle est maintenant avec son fort bien construit et sa garnison.
Lorsque le capitaine Galliéni pénétra à Kita, il fut reçu par Tokonta, parent du roi qui avait, en fait, abdiqué entre ses mains. Le vieux souverain aimait passionnément le dolo, bière très capiteuse faite avec du mil ou du maïs. Il était retiré à quelque distance de la ville, et quand un visiteur venait le surprendre, il le trouvait dans un état d'abrutissement complet. C'était Tokonta qui gouvernait. C'est en son nom qu'étaient administrés les coups de corde aux noirs récalcitrants.
Le marché de Kita était, dès le temps de ce récit, très animé. On y voyait, rangés le long de la place, des marchands de toute sorte, ceux-ci troquant contre de l'or, de la poudre, des armes, du mil, des barres de sel de Tichit, des bêches, des bouleaux, de fabrication locale, des pagnes venant de Ségou. Les femmes du marabout, qui loge les traitants musulmans, font les cours de ce marché. Les habitations, bâties en terre pisée et défendues par des palissades de branchages, sont plus remarquables par leurs écuries que par leur mobilier. De nombreuses vaches donnent un lait peu abondant, mais très succulent, et contribuent ainsi puissamment à l'alimentation d'un pays pauvre, d'ailleurs, en légumes et en fruits. Les caravanes des Dioulas étaient fréquemment pillées par les esclaves et les sujets de Tokonta, qui ne ménageait que les Toucouleurs afin de s'assurer un appui contre les Bambaras du Kaarta. Cependant, le chef réel de Kita avait
refusé d'embrasser la religion musulmane. La raison de ses résistances, il fallait la chercher au fond des jarres de clolo. Tokonta avait, comme le roi, pour cette boisson un goût immodéré, et lorsqu'il recevait ses voisins ou allait chez eux, avec sa famille et ses griots, sa raison s'évanouissait prompiement ; au nombre des calebasses vidées, on pouvait s'expliquer facilement la lourde ivresse du noir. Est-ce dans un de ces moments où il contemplait d'un œil appesanti les ébats des danseuses, massées au son des tam-tams et des balafons sur les touches desquels s'abaissait un marteau de bois, et dont le son se mêlait à celui de harpes pincées avec des griffes de lion ; est-ce sous l'influence de cette musique étrange que Tokonta concéda, en 1868, à d'anciens habitants du Birgo le droit de résidence sur le territoire de Goubanko? Nous l'ignorons ; toujours est-il que cette largesse lui coûta cher. Il avait, selon l'expression populaire, mis les loups dans la bergerie. Peu à peu les protestations de fidélité et de soumission diminuèrent, et, un beau jour, les nouveaux venus, qui avaient eu le soin de fortifier leur village, parlèrent en maîtres. C'en était fait de la tranquillité de Kita. Les déprédations quotidiennes troublèrent la quiétude de ce calme pays. Même secondé par les Toucouleurs, Tokonta, qui avait assiégé Goubanko, ne put prendre le tata et dut battre en retraite. Il était donc bien disposé à recevoir les Français, mais la mission Galliéni lui paraissait trop peu importante, et, avec la prudence familière aux nègres, il ne voulait être ni pour ni contre nous. Il redoutait les Toucouleurs et tremblait devant Goubanko. Le capitaine Galliéni avait hâte de poursuivre sa route avant l'hivernage. Feignant de vouloir traiter avec Goubanko, il obtint, par cette ruse, une convention d'amitié avec Tokonta, et le vieux roi sanctionna ce sommaire instrument diplomatique. Les cadeaux avaient été abondants, et
— 6G — l'entente fut complète lorsque le chef de la mission française eut mené à bien les négociations entre Kita et Goubanko. La paix était éphémère, mais on rendit de part et d'autre les femmes et les bœufs volés. Cela suffit pour réjouir les cœurs.
Une circonstance particulière vint, du reste, mettre le comble aux bonnes dispositions de Tokonta à notre égard. Louis d'Arminel, muni d'un appareil photographique, s'était mis à parcourir les environs de Kita afin de prendre des vues du pays. Il remarqua un énorme baobab, autour duquel s'agitaient des noirs gesticulant et criant à l'envi. S'étant approché avec l'interprète, il aperçut un homme dans le tronc creux de l'arbre. On lui apprit que c'était un nama, sorcier. Vite, il braqua son instrument, et quelques minutes après, il présentait à la foule ébahie la reproduction de la scène à laquelle il venait d'assister. Les Malinkés, ravis, stupéfaits, en se reconnaissant sur la plaque photographique, entourèrent l'explorateur, et lui dirent en leur idiome :
— Toi, plus grand que le nama, toi valoir ànesse sacrée.
Et ils lui montrèrent un animal bien en graisse qui daignait tondre de la prairie où elle se trouvait plus que la largeur de sa langue. Cette ânesse, un jour, avait mangé une partie du mil destiné au nama ; elle avait, depuis lors, été considérée comme sacrée, et était adorée par ces malheureux fétichistes, qui avaient aussi le culte des branches du baobab. C'est une chose singulière que la facilité avec laquelle les païens improvisent des divinités. Tant il est vrai de dire que si l'homme peut vivre sans pain, il ne peut pas vivre sans foi.
Louis d'Arminel fut ramené en triomphe, et conduit auprès de Tokonta, qui voulut avoir son portrait. Le vieux roi eut le même désir, auquel il fut fait droit, et lorsque le capitaine Galliéni vit ainsi son compatriote en pleines fonctions de Naclar africain, il ne put s'empêcher de sourire.
— Et que nous donneras-tu? demanda-t-il à Tokonta.
— Ce que tu voudras, répondit celui-ci.
— Eh bien, ton amitié ; et le capitaine tendit la main au noir.
Le lendemain eut lieu un grand palabre, et des discours dont on n'a pas conservé la copie furent prononcés. Nous savons, toutefois, qu'il y fut dit beaucoup de choses aimables pour la France.
— La France ! s'écria d'Arminel, elle a des braves comme Galliéni, et un Dieu qui soutient les petits.
— Et tu l'appelles, ton Dieu ?
— Jésus-Christ.
— A-t-il des namas ?
— Non, il a des prêtres, c'est-à-dire des hommes qui font aimer ses préceptes et se dévouent pour le bien de tous ceux qui souffrent.
— Des marabouts ?
— Oh ! mieux que cela. Us aiment le peuple, le consolent dans ses douleurs, lui enseignent à bien vivre et à bien mourir, et au delà de la vie lui assurent le bonheur.
— Ils ont des gris-gris ?
— Leur gri-gri, c'est la Croix sur laquelle est mort leur Maitre pour racheter de son sang l'humanité, les noirs comme les blancs.
— Eh bien! pourquoi ne viennent-ils pas ici?
— Tu auras bientôt leur visite. Us se présenteront sans armes, seuls, et tu devras les bien recevoir, si tu tiens à l'affection de la France.
Louis d'Arminel annonçait ainsi la fondation religieuse qui devait s'accomplir quelques années après par les soins des Pères du Saint-Esprit.
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Route pénible. — Le guet-apens de Dio.
La mission s'était remise en route. Dix jours après, ayant traversé sans encombre, mais non sans fatigue, des pays arides, contemplé les ruines de Bangassi détruite en 1860 par les hordes d'Al-Hadj-Omar, elle arriva à Koundou. Elle vainquit toutes les défiances avec un bidon d'eau-de-vie qui fit merveille. Après une halte de vingt-quatre heures, elle repartit et pénétra dans le Bélédougou. Le lieutenant Piétri avait pris les devants pour éclairer la route, tandis que le lieutenant Vallière étudiait avec trois tirailleurs les régions du sud. Tout semblait aller pour le mieux. Cependant, une grande agitation régnait dans la contrée. Les habitants de Daba avaient résolu de traiter les Français comme une caravane; n'osant les attaquer en face, ils eurent recours à un guet-apens. Avaient-ils deviné les instructions du capitaine Galliéni, qui devait couronner son voyage par une entente avec le roi de Segou, leur ennemi? Cela paraît peu probable, mais ils convoitaient les armes, les munitions, les marchandises de la colonne. Le voletait le mobile, la politique servait seulement de prétexte. Toujours est-il qu'à Guinina le capitaine Galliéni, reçu avec difficultés, organisa son campement sur le pied de guerre, fit former le carré, aux angles duquel il braqua ses espingoles. Au dehors du village, tout était calme, mais dans l'intérieur, on parlait d'exterminer les toubabs (Français) et l'on se préparait à combattre. En présence de l'attitude de la mission, la tactique changea. Le chef de Guinina offrit même guides et porteurs; mais à deux kilomètres de Dio, les cavaliers envoyés en reconnaissance tournèrent bride, et le capitaine apprit que, dans les broussailles, des bandes armées se disposaient à l'attaque.
— C'est singulier, disait-il à un de ses compagnons, je suis sans nouvelles de Piétri qui, jusqu'ici, a été si exact. La situation devient très grave, notre convoi perd ses derniers animaux, et nous marchons au milieu d'ennemis. Je vais écrire au lieutenant. Peut-être pourra-t-il nous venir en aide, à moins qu'il ne lui soit arrivé malheur.
Un vieux malinké, dont la fidélité était éprouvée, partit dans la direction de Bammako. C'était un homme familier avec le désert, et aussi brave que prudent. Disons tout de suite qu'il ne parvint pas à destination. Le soir même de son départ, il avait été massacré.
Le capitaine Galliéni avait conservé son attitude menaçante. Le chef de Guinina renouvela ses offres de guides et de porteurs et jura sur la poudre et le fusil que la mission ne serait pas attaquée jusqu'à Dio, c'est-à-dire tant qu'elle serait dans les limites du territoire dont il avait la garde. Serment de Bambara ne fut jamais trahi, mais il y a des accommodements avec la conscience. A Dio, la réception fut cordiale. Toutefois elle eut lieu en dehors du village où, tandis qu'à l'extérieur on se confondait en démonstrations affectueuses, les guerriers s'assemblaient en grand nombre. Le capitaine se tenait sur ses gardes. Le lendemain il leva le camp, en faisant précéder la colonne par des spahis. La colonne venait, par une erreur voulue d'un guide, de s'engager dans une gorge étroite et encaissée entre des monticules escarpés. Au moment où le capitaine Galliéni ordonnait au guide de remettre le convoi sur la vraie route, une décharge éclata, et de toutes parts retentit avec force ce hurlement sinistre : hou ! hou! qui est le signal de l'attaque. M. Piétri raconte ainsi, d'après les notes de son chef, cette odieuse agression dans son excellent livre : Les Français au Niger :
« Ils tirent à coups précipités sur les voyageurs, se ruent sur eux et sur le convoi qui les suit, et une mêlée confuse se produit. Mais au milieu des cris et des coups de fusil on entend le son du clairon, auquel se rallient les tirailleurs et les spahis. Nos soldats repoussent avec peine le premier assaut des Bambaras, à cause du désordre inévitable du commencement. Puis, lorsque le capitaine Galliéni a réuni tous ses hommes, il bouscule autour de lui les ennemis qu'il rencontre ; il a même de la peine à contenir ses soldats surexcités par le bruit du combat. Enfin il parvient jusqu'aux ruines d'un ancien village, où il s'établit solidement.
» Quant au convoi, il avait été perdu dès le commencement de la lutte. Les àniers s'étaient dispersés, avaient tâché de rejoindre la tête, pendant que les pillards se précipitaient sur les ânes tout effarés et immobiles au milieu de ce tumulte, et les tiraient à deux mains par les oreilles en dehors du sentier.
» La fusillade à l'arrière-garde avait éclaté presque en même temps qu'à la tête du convoi. Le docteur Tautin avait été surpris par l'attaque avant de traverser le ruisseau. Le danger y était encore plus grand qu'en tête, à cause de la nature du terrain : les Bambaras, cachés au milieu de l'épaisse végétation, où l'on ne voyait que les canons de leurs fusils, faisaient feu presque à coup sûr, de très près, sur l'arrière-garde qui s'approchait. Bientôt les mulets se renversent dans le lit du marigot, leurs conducteurs sont tués pendant qu'ils essaient de les relever, le passage semble devenu impossible. Heureusement le jeune docteur (auprès duquel était M. d'Arminel) possède un sang-froid magnifique, et les braves gens qui l'entourent font preuve du plus grand courage. Les tirailleurs se jettent en avant comme à l'assaut; les laptots ouloffs résistent solidement au bord du ruisseau. Un de ces derniers,
Saër, atteint de plusieurs blessures, ne pouvant plus se tenir debout, continue, tout assis, à faire le coup de feu, et ses camarades sont obligés de l'entraîner pour qu'il ne reste pas aux mains de l'ennemi.
» Enfin, on aborde le ruisseau, on le franchit péniblement au milieu du feu; sur l'autre bord, on entendait le clairon des tirailleurs qui s'avançait. Alors, profitant d'une éclaircie, l'interprète Alassam, le seul qui fût encore à cheval, fait saisir le docteur Tautin par un de nos robustes indigènes, le met en croupe derrière lui, et tous deux, suivis des combattants qui restaient, se précipitent au pas de course sur les Bambaras qui leur barraient le passage dans la direction où l'on entendait toujours le clairon plus rapproché. Quelques minutes après, les deux troupes se rejoignent et reprennent ensemble le chemin des ruines, dont on s'empare encore et où les combattants peuvent avoir un moment de répit.
» On commença par se compter.
» Moment douloureux, car parmi les plus braves et les plus aimés plusieurs manquaient
» Maintenant on songeait à la retraite; les Bambaras entouraient toujours les débris de la mission, cachés dans les broussailles, et leur feu, quoique ralenti, n'était pas interrrompu. Il fallait s'ouvrir un passage au milieu d'eux, et l'embarras était grand : on n'avait plus de guides, il était impossible de suivre les sentiers frayés, et le capitaine voulait à tout prix emporter ses blessés. Le dévouement des indigènes avait été entier et sans faiblesse ; leur courage, ils l'avaient prouvé d'une manière brillante ; un dernier trait montra aux Européens à quel point on pouvait encore leur demander des sacrifices. L'interprète Alassam, qui avait déjà arraché le docteur Tautin du ruisseau de Dio, proposa au chef de la mission, une fois qu'on se serait dégagé, de rester en arrière
avec quelques combattants pour tenir tête à l'ennemi, pendant que son chef et ses deux compagnons, suivis des tirailleurs restants et du convoi, gagneraient plus sûrement le Niger et Bammako.
» — Nous deviendrons ce que nous pourrons, ajouta l'interprète ; vous, au moins, vous serez sauvés.
» — Je te remercie, répondit le capitaine Galliéni; mais c'est moi qui vous ai amenés ici; je ne vous abandonnerai pas au milieu du danger.
» On jeta à terre toutes les cantines, même celles des médicaments; on se partagea les sacs d'argent qui n'étaient pas perdus; les mulets et les chevaux qui restaient servirent au transport des blessés. Puis on se mit en marche au milieu des broussailles vers le sud-est. Cette fois, l'ennemi ne fit pas de résistance; le cercle qu'il formait s'ouvrit; mais il poursuivit la mission en retraite, mettant à profit les accidents de terrain, se cachant dans les broussailles épaisses pour ralentir sa marche et lui tuer des hommes. Les fugitifs marchaient lentement, avec circonspection, répondant à peine à ces coups de fusil. Ils n'avaient plus maintenant qu'un but : arriver au Niger et de là à Bammako où, peut-être, on les recevrait encore en amis. Ils allaient devant eux, évitant les villages, dont les murs se garnissaient de fusils à leur approche, franchissant les marigots profonds et vaseux, non sans pertes, escaladant les hauteurs escarpées, roulant quelquefois avec des pierres au bord des précipices, et toujours harcelés par les Bambaras acharnés. Enfin, la poursuite cessa, la marche au Niger continua plus tranquille.
» Vers minuit tout le monde était exténué ; la fatigue et la faim avaient abattu tout le courage des indigènes, que l'ardeur de la lutte ne soutenait plus. Par une réaction très naturelle chez ces hommes, après toutes les émotions de la
journée ils ne demandèrent plus que le repos ; ils se jetaient par terre pour se relever ensuite avec effort et continuer péniblement leur marche, lorsque le capitaine Galliéni, revenant à eux, les encourageait, leur donnait l'exemple de l'énergie et du sang-froid, car il les guidait lui-même, à pied comme eux, réglant sa route d'après les étoiles. Enfin, il fallut s'arrêter. Le ciel s'était couvert, une tempête de vent et de pluie menaçait et vint bientôt les assaillir. Ils étaient sur un plateau découvert, et tous s'étendirent, harassés, sur le sol, pour dormir malgré l'orage, pendant que les Européens, veillant à côté de leurs chevaux, le mousqueton à la main, essayaient de percer l'obscurité de la nuit, de crainte de surprise.
» Le matin, à trois heures, on put repartir ; la tempête avait cessé, le ciel était devenu plus clair. Au jour, on était sur une hauteur d'où l'on dominait une plaine brumeuse, celle du Niger. En arrière, vers la droite, une troupe nombreuse de Bambaras s'avançait pour continuer la poursuite. La mission descendit dans la plaine qui s'ouvrait devant elle ; elle se trouvait à quelques centaines de mètres d'un village inconnu. A son approche, quelques bergers qui gardaient le bétail s'enfuirent sans rien vouloir écouter. Elle s'avança quand même vers le village. Le capitaine Galliéni espérait se trouver maintenant sur le territoire de Bammako. S'il en était ainsi, le village ne serait peut-être pas hostile, et il se trouverait enfin à l'abri de toute poursuite. Une troupe de guerriers étaient assis autour de l'enceinte, le fusil entre les jambes, qui regardaient curieusement les étrangers. N'être pas accueillis à coups de fusil, c'était déjà beaucoup, et l'on pouvait espérer mieux.
» Le capitaine s'avança seul avec un interprète vers le groupe qui l'observait et fit le salut d'usage. Il apprit ensuite qu'il se
trouvait en effet sur le territoire de Bammako et que le village était habité par des esclaves des Maures de ce pays. Ils savaient déjà qu'un Français était arrivé chez leurs maîtres et qu'il était leur ami. Lorsqu'ils connurent l'attaque des Bambaras, le pillage et la poursuite, ils dirent au chef de la mission qu'il pouvait se reposer en sécurité chez eux et qu'ils lui donneraient des guides pour aller trouver leurs maîtres. Leur premier soin fut de fournir quelques vivres bien nécessaires à ces hommes après tant de fatigues. »
La jonction. — A Bammako. — Sur le Niger. — Captivité de la mission à Nango. — Curieuse fête militaire.
Le capitaine Galliéni vit venir à fond de train des cavavaliers. Il les reconnut bientôt. C'étaient les lieutenants Vallière et Piétri.
— Vive la France ! s'écrièrent-ils en l'embrassant.
Le premier moment d'émotion passé, on causa des motifs et de la gravité du désastre.
— J'avais partout été bien reçu, dit le lieutenant Piétri, et à la fin de chaque palabre, — un par village, — je vous en ai avisé.
— Je n'ai rien reçu.
Les courriers avaient été arrêtés. En voyant le papier, les Maures avaient redouté quelque maléfice.
— Comment n'êtes-vous pas revenu sur vos pas à mon appel que vous a transmis un de nos vieux émissaires ?
— ■ Mon capitaine, personne n'est venu ; je n'ai vu aucun envoyé.
On sait que celui-ci avait été massacré presque aussitôt sa mise en route.
— Nous sommes en piteux état, poursuivit le capitaine Galliéni. Plus de vivres, plus de médicaments. Qu'importe ! Il fautcontinuer sur Ségou; sans cela, notre défaite delà veille détruirait tout notre prestige pour le lendemain. Mais quel accueil nous va-t-il être fait à Bammako ?
— Excellent. Je n'ai même pas eu, répondit le lieutenant