LA LANGUE FRANÇAISE
Mais le fait le plus typique sur ce sujet est celui-ci : le roi Edouard VII ne peut compter dans son magnifique empire des Indes que 70.000 sujets d'origine anglaise en face de 250.000.000 dlndigènes.
Ce n'est point par le nombre que les grands pays de la civilisation européenne peuvent tenir les colonies. Ce qui importe à leur domination, c'est qu'elle ait un caractère économique et la vfiJeur économique du colon se mesure à plusieurs éléments : principalement à sa valeur intellectuelle parce qu'il doit employer pour l'exploitation de la colonie la méthode scientifique et la recherche expérimentale, A son capital, parce que rien ne lui servirait de son intelligence s'il devait pour agir attendre d Savoir acquis, En Europe, sous le ciel natal, au milieu des siens, l'individu a le temps d'épar gner son premier capital, de créer son premier fonds. Là bas, dépaysé, en lutte avec les éléments hostiles, il doit déjà posséder son instrument de travail.
La colonisation est donc Tapplication la plus immédiate et la plus élémentaire de cette théorie qui se dégage déjà du fond de l'histoire humaine : les peuples compétents sont destinés à dominer et à conduire des peuples incompétents. Le nombre ici n'intervient pas, mais la qualité. S'il est vrai que Thomme doit agir dans le sens de son caractère, n'y a-t-il pas lieu
de constater ici que la race française n'a d'autres ressources d'avenir que la supériorité de sa volonté, de son intelligence et de son épargne ?
N'en déplaise à M. Piot, on ne remédie pas à l'insuffisance de la natcdité par des encouragements empiriques. Il faut savoir prendre son parti de ces phénomènes sociaux, mais en même temps, il faut les utiliser. Un sol moins encombré, une nation peu nombreuse doivent avoir avantage sur les grandes colonies humaines. Mais il leur faut mériter la supériorité par une culture etime intelligence supérieures. »
L'autorité pohtique de M. Pierre Baudin, l'importance de l'organe dans lequel il s'efforce chaque semaine de répandre ses opinions, méritent que l'on apporte à cette thèse quelque attention. En vérité, elle a de quoi surprendre! Et quelque contradictoires qu'en soient les exemples et les faibles statistiques dont l'ancien ministre des Travaux publics prétend la fortifier, par l'imprévu de son audace, l'inattendu de son étrangeté, justifie notre stupeur.
Tout d'abord M. Pierre Baudin — et on ne peut que l'en féliciter — brise avec la coutume primaire qui consiste à diviser les occupants de nos colonies en indigènes et...; Européens. 11 nous apporte ce chiffre pour la population tunisienne de 1.800.000 indigènes, 12.000 Maltais, 28.000 Français, 80.000 Italiens. Et M. Baudin
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s'insurge contre « cette conséquence de la théorie du peuplement national, tendant à violenter les faits, à faire plier la vie au joug d'une idée fixe », et qui consiste à faire s'indigner secrHement qu'on puisse enseigner l'italien dans nos écoles.
« Voudriez-vous que 80.000 Italiens abandonnassent leur langue pour la nôtre. Impossible I »
Ici apparaît la fâcheuse tendance de ces esprits habitués aux querelles de la tribune — querelles de mots et luttes d'intérêts — qui s'ingénient à tout modifier par des lois et prêtent au pouvoir légiférant une puissance capable de l'emporter sur les mœurs, et pour reprendre l'expression même du distingué publiciste « de faire plier la vie au joug d*une idée fixe », Ssns doute, il ne suffira pas d*une discussion parlementaire, même enregistrée avec ses sanctions an Journal Officiel^ pour faire abandonner leur langue aux 80.000 émigrés de Sicile Ou de Piémont qui pavent les routes, sulfatent les vignobles ou récoltent rolive du Protectorat I Sans doute, on ne peut sauter à pieds joints par dessus les traités et ravir à ritalie ce droit d'ouvrir et subventionner des écoles, sous notre protection, en terre tunisienne I
Mais il est cependant indiscutable que le fait seul d'une administration française, opérant
en langue française, constitue pour la suprématie de notr^ langue un précieux avantage.
D'accord avec M. Baudin nous reconnaîtrons que la valeur intellectuelle et le capital sont les éléments indispensables à toute domination économique et politique dans une colonie ; mais il lui faut bien admettre — l'étude seule de la distribution des terres aux Européens le prouvant — qu'en Tunisie ces éléments français sont prépondérants, en dépit du nombre ; et qu'en dehors des petits métiers, sous la dépendance directe du capital, il ne reste, à de rares exceptions, qu'une place utile et rémunérée de large aisance et de vie confortable à l'émigration active et laborieuse qui nous vient d'Italie. Je laisse à M. Baudin le soin de mesurer la facilité que valent à la propagation de notre langue de tels éléments.
Esi-il maintement nécessaire d'opposer à cette infiltration du langage français les résistances durables et nuisibles des concurrents étrangers ? Ces concurrences, les traités nous contraignent à les subir, — et même des nécessités économiques. Devons-nous par des subventions et un enseignement les encourager et les développer ?
Et le sophisme grossier ne serait-il pas de Violenter les faits et faire plier la vie, au détriment de notre rayonnement national I
Si nous étudions maintenant l'exemple de
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TAlgérie, que nous apporte M. Pierre Baudin, nous trouvons tout de suite matière à discussiçn dans ses chiffres.
La statistique générale de rÂlgérie, année 1900, publiée en 1902, donne le dénombrement de 1601 à la page 34-35 :
On y voit : population totale : 4,723.000, ainsi décomptée :
Etrangers, 245.853.
Juifs, 57.132.
Sujets indigènes, 4.072.789.
Français nés en France 121.500 — dont l'armée et les fonctionnaires, c'est-à-dire près de 60.000.
Français nés en Algérie, 172.964.
On compte dans cette statistique 71.793 étrangers naturalisés.
En résimié, 294.464 Français d'origine et 291.380 étrangers qui se divisent en 71793 naturalisés, 155,265 Espagnols, 38.791 Italiens, 25.531 divers.
Mais ne chicanons pas. Ici l'exemple — que M. Baudin nous pardonne — ne signifie rien.
Quelles écoles sont subventionnées par nous, pour enseigner les langues étrangères — sauf bien entendu lorsqu'elles entrent dans les prsgrÊunmes de concours publics ? C'est un des sujets de la campagne dirigée contre la France en Espagne, par M. Villanueva, ancien ministre, que notre indifférence vis-à-vis des écoles
espagnoles. A quoi V Union Latine, journal publié à Alger en Espagnol, Italien et Français, répondait justement qu'il n'appartenait pas au régime français de faciliter l'enseignement de langues rivales, et qu'on ne pouvait exiger de notre pays de faire pour les Espagnols d'Algérie ce que l'Espagne ne faisait pas pour les Français habitant l'Espagne.
Certes les émigrants venus en Oranie ne se dépossèdent pas brusquement de leur parler natal. Leurs fils bénéficient d'une connaissance des deux langues, mais étudiez la troisième génération 1 C'est en français que le percepteur adresse sa feuille d'impôts, les circulaires administratives ne sont pas, je pense, en patois valencien, et le maître d'école est Français.
Nous passerons également sur « ce magnifique empire des Indes où le roi Edouard VII ne possède que 70.000 sujets d'origine anglaise en présence de 250.000.000 d'indigènes ».... Parce que M. Pierre Baudin — et pour cause — ne nous indique pas le chiffre dérisoire que peut donner la concurrence étrangère I
Voici une bien longue discussion. Mais nous avons pour la première fois entendu nier par un homme politique — et non des moindres — la vertu d'une langue et la force incomparable qu'elle met au service de sa nation-mère. Estce qu'après avoir répudié les théories de la Revanche qu'enseignaient sous Gambetta nos
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instituteurs, le parti républicain répudirait d'autres doctrines I L'Alliance Françaiss y condamnée après la Ligue des Patriotes I Et le livre du métèque Novicow, — qui le croirait ? — traité comme un opuscule du Français Déroulède I
On a déjà donné une prime sérieuse à renseignement de la langue rivale en expulsant nos religieux français éducBteurs, de Tunisie, alors que les traités nous obligent à tolérer les moines et religieuses italiens, grassement rémunérés par leur gouvernement I Et voilà un plaidoyer pour la liberté des dialectes qui paraît surprenant, si Ton veut bien se rappeler des condamnations prononcées — sous M.
Combes — contre ces recteurs qui prêchaient et enseignaient leur religion en Bas-Breton.
Au nom de TUnité Nationale il fut alors dit beaucoup de bêtises dans les journaux favorables au gouvernement. C est peut-être qae nos jacobins estimaient qu*en France, entre Français d'origine, Tunité nationale était davantage menacée qu'en Tunisie où 28.000 Français sont en présence de 12.000 Maltais et 80.000 Italiens 1
ff Oh I Monseigneur, » disait au cardinal Lavigerie Tagent consulaire d'Italie à Tunis^ « que vous faites de bien I mais que ce bien nous fait de mal I j*
On sait aujourd'hui que le gouvernement de
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la République exécuta point par point les instructions données par Mgr Lavigerie en 1873, dans une lettre secrète aux Affaires Etrangères : et on n'oublie pas Ténergie du prélat français contre les capucins italiens qui, après rinstallation de notre autorité nous opposaient des obstacles.
Mgr Lavigerie est mort. Son rêve de la Tunisie française est réalisé diplomatiquement. Mais ce que le grand Français avait entrepris pour y donner suite est âprement détruit. Ne discutons pas les méthodes, Je suis bien persuadé que M. Baudin a confiance dans Tefficacité patriotique de ses théories... mais son indifférence pour notre langue et ses vertus trahissent trop réducation, la légèreté et les préjugés d'un parlementaire, pour qu'après en avoir montré la faiblesse, il n'y ait quelque intérêt à lui opposer la leçon féconde d'un homme qui fut sur cette terre d'Afrique le plus grand des créateurs français, le plus résolu des constructeurs d'unité nationale, et qui, professeur d'énergie incomparable, se montrait encore dans toutes les manifestations de son activité religieuse, politique et sociale, un précurseur des idées d'association, en matière coloniale.