‹ La France au XIXe siècle [microforme]Chapitre 2 sur 11 · PREMIÈRE CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE CONFÉRENCE

2e Tableau: La Restauration

M" l'Archevêque !, M, le Recteur,

Messieurs,

“ Jamais deux personnes n'ont lu le même livre, ni regardé le même tubleau ”.

Cette pensée si vraie, dans sa forme un peu paradoxale, de M"*° Swetchine, me revient À l'esprit, au moment où j'aborde avec vous. le 2° Tableau de la France au XIX° siècle, la Restauration, pour faire suite au Tubleau des premières années, Bonaparte et Pie VII, que nous avons examiné ensemble l’année dernière. Ma manière d'apprécier ce tableau et les principaux personnages qui s'en détachent sera-t-elle celle de ‘ous mes auditeurs ? J'en serais trop heureux, mais je ne puis me flatter de cette illusion. “ Jamais deux personnes n'ont regardé le même tableau”, c'est-à-dire, n'ont vu les choses absolument du même point de vue, du même œil, dans le même état d'ân« surtout, Tot capita, tot sensus,

1— Mgr Bégin, archevêque de Québec.

Tout ce que vous me demandez, j'en suis sûr, c’est que je vous donne tout bonnement et sincèrement ma manière de voir, sans avoir la sotte prétention de l’imposer à personne.

Aussi bien, il ne peut s'agir, en deux ou trois conférences, de faire l’histoire de la Restauration, Mon ambition doit se borner à en donner un aperçu général, à jeter une vue d’'ensemble sur la scène politique, en France, depuis l’abdication de Bonaparte, au printemps de 1814, jusqu’à la chute définitive de la branche aînée des Bourbons, en 1830.

La Restauration, comme le nom l'indique, est le relèvement et la reconstruction, malheureusement éphémère, de cette antique monarchie française, vieille de huit siècles, qui avait sombré dans la tourmente de la Révolution, C’est aussi, par extension, le gouvernement même de cette monarchie restaurée, qui a régi la France de 1814 à 1830. La Restauration couvre une période de dix-sept ans, à partir de la rentrée en France de Louis X VIII, le 24 avril 1814, jusqu’au 31 juillet 1830, date de l'abdication de Charles X : période de paix relative et de bonheur pour la Frauce, qui ne fut sérieusement troublée que par la crise des Cent-Jours, au printemps de 1815.

Un illustre historien, Augustin Thierry, parlant de la Restauration, dit: “ Nous n'avions alors qu’une odieuse et ridicule singerie des institutions anglaises”. Un autre écrivain disait tout récemment: “ La Restauration fut sans aucune espèce de comparaison possible, le meilleur des gouvernements du XIX* siècle 1”. Cela donne une idée des diverses manières d'apprécier les choses. Evidemment, voilà deux écrivains qui n’ont pas vu “ le même tableau ”.

1— Le Correspondant, 10 oct. 1901.

Louis XVIII, comte de Provence, et Charles X, comte d'Artois, qui furent successivement les deux rois de la Restauration, étaient frères de Louis X VI, fils du grand Dauphin et de Marie-Josèphe de Saxe, petit-fils de Louis XV et de Marie Leczinska,

Les trois frères naquirent à Versailles, dans cette chambre du grand Dauphin si bien décrite naguère par M. de Vogüé, dans ce Château “ qui fut près de 120 ans le cerveau où se concentraient toutes les forces vitales d’une grande nation ! ”,

Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, par une singulière fortune héritiers tous les trois du trône de leur aïeul, n'héritèrent point de ses vices : ils ont ceci de commun, la dignité et l'intégrité de la vie: leur mémoire, sous ce rapport, est restée irréprochable,

En regardant attentivement leurs portraits, il n’est pas difficile de saisir, dans le même type bourbonien, les différences de caractère : chez Louis XVI, c’est la bonté qui domine, et “ cette générosité, imprévoyante et impolitique qui lui coûta si cher”? ; la figure de Louis XVIII dénote un esprit politique, sage, bien équilibré; Charles X est un homme aimable, gracieux, aux idées chevaleresques, mais léger, trop accessible aux influences, sans beaucoup de caractère. .

Parlant de Louis XVIII: “ C'était, dit M. de Lescure, un homme de beaucoup d'instruction et d'esprit”. M, Dareste loue “ la calme fierté de son caractère”; puis il ajoute : “ 11 avait peu de passions, un sens juste, beaucoup de dignité et de courage personnel. Si l'éclat lui manqua, il laissa du moins, dans un pays déchiré par les luttes politiques, une mémoire respectée.

1— Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1901.

2— Le Correspondant, 10 nov. 1901.

3 — Ibid., 25 juillet 1886.

“ Charles X, ajoute-t-il, ne lui ressemblait en rien, Esprit étroit, léger d'idées, n’attachant nulle importance aux doctrines politiques, il possédait les qualités brillantes qui manquaient à son frère. Il était bon, affable, cherchait à plaire, Il aimait la popularité, et l’obtenait facilement, Il aimait la représentation, et s’abusait sur les ovations qu'il recevait, Il se livrait facilement aux aventuriers qui cherchaient à l'exploiter.… 1”,

Le comte de Provence et le comte d'Artois étaient mariés aux deux sœurs, filles du roi de Sardaigne : le premier n’eut point d'enfants; la comtesse d'Artois donna naissance au duc d'Angoulême et au duc de Berry, Le duc de Berry devint l'héritier présomptif du trône de France; et lorsqu’en 1820 il mourut, sans enfants, frappé par le poignard d’un assassin, la France légitimiste entra dans une profonde douleur, qui se changea.en joie lorsque quelques mois plus tard la duchesse de Berry donna naissance au fameux comte de Chambord, que nous avons connu, et qui s’est éteint de nos jours sans postérité à l’âge de 63 ans.

Le comte de Provence prit le nom de Louis X VIII, comme successeur de Louis XVII, mort en 1795 das la prison du Temple.

Le comte d'Artois prit le nom de Charles X : c'était de mauvais augure: ce nom rappelait le souvenir d’un des plus tristes règnes de l’histoire de France, celui de Charles IX, et la journée lugubre de la Saint-Barthélemy (1572).

A vant de jeter un coup d’œil sur les règnes de Louis X VIII et de Charles X, il semble nécessaire de connaître ce qu’avaient été ces princes avant la Restauration, leurs agissements à l'étranger durant la Révolution. Où les trouvons-nous, pendant les longues années de la Révolution et de l’Empire ?

1— Dareste, Histoire de France.

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