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En
On ne peut douter que les frères de Louis XVI désapprouvèrent hautement les concessions qu'il crut devoir faire à la Révolution naissante, et opposèrent à ses vues une résistance formelle. On le sait par une lettre que leur adressa de Vienne l’empereur Léopold, frère de Marie-Antoinette, le 3 décembre 1791. Tout monarque absolu qu'il était, l'empereur reconnaissait que son beau-frère n’uvait pu faire autrement qu’il n'avait fait, et il reprochait aux princes d’avoir abandonné leur frère dans une circonstance aussi critique !,
Louis XVI, en montant sur le trône, avait trouvé la France dans une condition affreuse : la faute n’en était pas à lui, mais aux erreurs de son aïeul Louis XV, disons même à celles de son ancêtre Louis XIV. Le grand Roi avait dit : “ L'Etat, c'est moi”! Il avait assis sa royauté sur les ruines de toutes les libertés politiques, et étouffé les résistances légales qui sont souvent le salut des pouvoirs publics. “Tout fait silence, écrit le duc de Brogiie, tout courbe la tête, et le trône de Louis XIV est comme un autel d’où Sa Majesté va planer pendant un siècle sur un peuple idolâtre ”. Fort bien; mais l'idolâtrie ne peut durer éternellement dans un pays civilisé,
Après Louis XIV, la Régence, “ véritable école de libertinage?” ; puis le triste règne de Louis XV, de la Pompadour et de la Du Barry, règne dont on a dit “ qu’il était comme un malade qui laisse tout aller sous lui ”,
“ Le siècle marche, mûrit, poürrit ”, écrit M. de Vogüé, dans son laconisme effrayant,
Louis XVI reçoit la succession de son aïeul “ comme un héritage en faillite ”, et pour sortir d’embarras, fait appel aux Etats-Généraux, dont la voix se tait depuis deux siècles. Il eût fallu un génie pour sauver la monarchie: Louis XVI
1— Le Correspondant, 10 avril 1886.
2— Crousaz-Crétet, Le duc de Richelieu en Russie et en France.
n'était qu’un bon roi ordinaire, qui apporta à sa tâche une grande bonne volonté, mais succomba sous le fardeau des fautes de ses prédécesseurs, Si du moins il se fût senti appuyé par ses frères dans des circonstances aussi graves : mais au lieu de le soutenir, ils l’abandonnèrent à lui-même et se sauvèrent à l'étranger,
Le comte d'Artois quitta la France le premier, dès 1789 ; le comte de Provence, plus courageux et plus politique, resta deux ans de plus à Paris, et ne partit qu'au mois de juin
1] alla rejoindre Artois et Condé à Coblentz, et se mit à la tête de cette foule d'émigrés qui encombraient déjà les pays voisins,
On évalue à 250,000 le nombre des royalistes qui émigrèrent durant la Révolution: on n'avait vu rien de semb 1ble depuis la fameuse émigration qui suivit la révocation de l'édit de Nantes (1685) 1.
L'émigration s'accentua surtout sous la Convention, durant le règne de la Terreur; mais: elle avait commencé avant même la Révolution, surtout en province.
“ Dans des régions entières, écrit le duc de Broglie, les violences de toute naturo, les pillages et les incendies des châteaux, les attentats à la sécurité des personnes et des propriétés avaient cours impunément dès le lendemain, que dis-je ? à la veille même de la réunion des Etats. Généraux et la terreur a régué en province avant de sévir à Paris. Le premier flot de l'émigration a été ainsi expliqué, sinon justifié ; pour beaucoup de ceux qui quittaient la France, le lieu où ils avaient coutume d’y vivre était devenu inhabitable 2 -
1—4 L’émigration était à la mode. Aux yeux d’un certain monde, rester en France avec la famille royale afin de partager ses dangers et pour la défendre passait pour une faiblesse, presque pour une trahison ”. (Ma jeunesse, par le comte d’'Haussonville),
2— 1815, par le duc de Broglie.
mit
Parmi ces émigrés, il y eut beaucoup d’aventuriers, de gens sans aveu :
“ Si quelques-uns avaient généreusement sacrifié au Roi et à la Royauté leurs fortunes et leur patrie, les autres n'avaient abandonné la France que pour se soustraire aux poursuites de leurs créanciers, et aller chercher chez l'étranger des ressources ou des dupes qu'ils ne pouvaient plus trouver impunément sur le sol natal 1”,
“ Leurs mœurs, écrit le comte de Puymaigre, émigré luimême, étaient celles du règne de Louis XV ; en dépit des principes qui nous avaient fait quitter la France, il n’y avait rien de plus déréglé que l’armée de Condé ; on y était dissolu, mais toutefois jamais sceptique en matière de religion ”. Puis il ajoute: “ Nos hôtes ne pouvaient comprendre que des gens bannis de leur patrie pour Dieu et leur roi allassent pervertir les pays étrangers ? ”,
On aurait tort, cependant, de trop généraliser. On ne quitte pas sa patrie pour le plaisir de la quitter ; on ne quitte pas son champ, sa maison, ses biens, avec la perspective d’une destruction ou d’une confiscation certaine, sans qu’on ait de graves raisons de faire ce sacrifice. En beaucoup d'occasions, sans doute, il eût été plus courageux de tenir tête à l'orage, de rester à son poste, mais l’héroïsme n'est pas le fait de tout le monde,
Pour les ecclésiastiques, surtout, l’émigration fut une nécessité inéluctable. Plutôt que de prêter serment à ] constitution civile du clergé, des milliers de prêtres — 0 évalue leur nombre à plus de 20,000 — n’hésitèrent pas à quitter leur patrie et à prendre le chemin de l'exil. Ils avaient à choisir entre la mot, l’exil ou la trahison de leur
1— Mémoires de Fleury de Chaboulon.
2— De Puymaigre, Souvenirs sur l'Emigration, l'Empire et la Restauration.
conscience : ils choisirent l'exil, suivant le conseil de l'Evangile : “ Quum persequentur vos in civitate istu, fugite in aliam 1 ”,
Un bon nombre passèrent en Angleterre : et quelques années plus tard, quarante d'entre eux obtinrent du guuvernement anglais la permission de venir au Canada, cette autre France. L'illustre Plessis les accueillit avec ce tact, cette bienveillance, cette générosité qui le caractérisaient, et leur confia des postes importants : ils se montrèrent dignes de sa confiance : c’étaient en général des ecclésiastiques du plus haut mérite. Qui pourrait dire le bien que firent au milieu de nous ces hommes de cœur, de zèle et de dévouement? Au point de vue simplement français, qui pourrait dire l'influence que purent exercer parmi nous ces bons prêtres, dans nos différentes campagnes, pour resserrer les liens d’attachement qui nous unissent à la France ?
Détail inédit, je crois : l'un de ces prêtres, M. Courtin ? émigrant au Canada en 1795, était accompagné d’un jeune prince de sang royal, fils naturel de Louis XV, frère du grand Dauphin, oncle par conséquent de Louis XVI, de Louis XVIILet © Charles X, Jean-Louis de Bourbon — c'était son nom — passa incognito au Canada, et y vécut sous un nom emprunté, pratiquant l’humble métier d'orfèvre dans quelque paroisse de la vallée de la rivière Chambly, où il se maria, Plus tard il vint se fixer à Bécancour, où il mourut en 1812, I] laissa plusieurs enfants, dont quelques-uns furent se fixer aux Etats-Unis, d’autres à Montréal, Une de ses filles est décédée, il y a quelques années, à un âge très avancé, et fut inhumée à Saint- Valère de Bulstrode, comté d’Arthabaska, Son père ne lui avait raconté son histoire que dans les der-
1— Matth., X, 23.
2—- Il mourat en 1832 à Gentilly, dort il avait été curé plusieurs années,
nières années de sa vie, et elle-même en fit la confidence à son confesseur avant de mourir, La vieille mentionnait surtout le fait qu'on avait coupé le col à un de ses parents (Louis XVI), parce qu'il y avait eu du train, par en haut, Je tiens ces détails du vénérable prêtre lui-même qui l’assista à ses derniers moments,
Jean-Louis de Bourbon portait la croix de Saint-Louis : cette croix fut léguée à une pauvre paroisse des Cantons de l'Est, et servit à orner l'ostensoir du Saint-Sacrement,
Je reviens à nos émigrés de la Révolution.
Ce qu'il faut leur reprocher, ce n’est pas tant le fait d'avoir émigré, très excusable chez le plus grand nombre, que celui d'avoir conspiré contre leur pays natal, et, sous prétexte de combattre la Révolution, soulevé contre la France les peuples de l'Europe, et déchaîné sur elle une guerre de vingt-cinq ans. La patrie est toujours la patrie : quels que soient ses torts, n’allons jamais porter contre elle une main sacrilège, Les Vendéens, restés chez eux, combattent pro aris et focis : en défendant contre les révolutionnaires leurs biens, leurs autels, leur patrimoine, ils défendent leur patrie, Henri IV fait le siège de Paris, la capitale de son royaume ; mais pour s’en emparer, il ne s'allie ni aux Anglais, ni aux Allemands : il est à la tête de ses propres sujets. Les émigrés, au contraire, après avoir quitté la France, s'unissent à l'étranger contre elle : quel singulier patriotisme !
On ne peut donc que gémir, en voyant le comte d'Artois et le comte de Provence, avec le prince de Condé, à Coblentz, sur le Rhin, prêts à fondre sur la France, avec une armée composée à la fois d'étrangers et d’'émigrés,
Les Condé! Ce n'est pas la première fois que dans cette famille on prend les armes contre la France, sous prétexte
de vengeances à exercer, Qui ne se rappelle le grand Condé, s'alliant avec l'Espagne contre son pays, dans la guerre de la Fronde ? Qui ne met Turenne bien au-dessus de lui en cette occasion !?
Au lieu de faire du bien à leur cause, les royalistes, en s'unissant aux étrangers pour combattre la Révolution, rendirent cette cause impopulaire : les républicains fortifièrent la leur, au contraire, en défendant la patrie contre l'étranger.
Louis XVI adressa à tous les émigrés une proclamution pleine de sagesse, et écrivit spécialement à ses frères pour les inviter à rentrer en France 2: ils fureut sourds à son appel. Les révolutionnaires le rendirent, bien à tort, responsable du soulèvement de l'Allemagne, de l'A ngleterre et de l'Autriche contre la France : ils s’en prirent à Louis X VI de ce que ses frères se trouvaient dans les rangs ennemis, et déversèrent sur lui la rage que leur firent éprouver leurs premiers échecs à la frontière, de même que plus tard les communards feront expier aux otages la résistance qu'opposera l'armée nationale à leurs affreux projets,
Après les belles victoires remportées par | troupes françaises à Valmy et à Jemmapes sur l’armée des coalisés, Louis XVII, devenu Régent de France par la mort du roi et la captivité de son héritier, erra longtemps à travers l'Allemagne, de Riegel à Dittingen, à Kuppenheim, à Schutten, à Blankenberg, puis alla se réfugier à Vérone, sur le territoire de la république de Venise, 11 y vécut plusieurs années sous le nom de comte de l'Isle, C’est là qu'il apprit, en 1795, la mort de son neveu Louis XVII. Se regardant dès lors comme investi de la couronne de F rance, il fit sortir la fameuse déclaration dite de Vérone, dans laquelle, réputaut non avenu
1 — Voir dans le Correspondant du 25 nov. 1901, un magnifique article du général Bourelly, sur /e Monument de Turenne à Sasbach. 2— Drioux, Histoire contemporaine,
tout ce qui s'était fait depuis 1789, faisant fi, par conséquent, de la constitution de 1791 consentie et acceptée par son frère, le bon roi Louis XVI, il proclamait s'en tenir purement et simplement à l'ancien régime,
Les émigrés qui formaient son conseil ignoraient complète. ment la situation nouvelle faite à la France : quelques-uns ne valaient pas grand'chose, D'Antraigues, par exemple, que son collègue D'Avaray appelait “ la fleur des drôles ! ”,
Beaucoup mieux avisés et à portée de comprendre la France nouvelle, étaient les royalistes de l'intérieur, L'un deux, Mallet du Pan, écrivait très jndicieusement à Louis XVIII de ne favoriser en rien la coalition étrangère : “ Tout emploi de la force, lui disait-il, contrarierait les causes latentes qui font rebrousser la Révolution vers la Monarchie, 11 faudra, ajoutait-il, en revenir un jour à un 91 modifié, c'est-à-dire, à une Royauté constitutionnelle, avec deux Chambres, un cens d'éligibilité et un cens électoral ? ”,
On a dit que “ l'exil est la grande école des Rois”, Cette maxime ne se vérifia pas pour Charles X, qui ne paraît avoir modifié en rien, dans l'émigration, ses idées d’ancien régime ; mais elle s'applique à Louis XVIII: “ C’est dans l'exil qu'il fit son éducation, dit M. de Eescure, qu'il dépouilla peu à peu le vieil homme, pour revêtir l'homme moderne, qu’il se défit de certaines illusions, de certains préjugés, pour tenir compte des nécessités, des besoins, de l'expérience des hommes et des choses ”,
1— ‘ Arrêté à Venise par Bonaparte, il avait acheté la vie et la liberté en lui révélant les plans des royalistes ”. (Les Emigrés et la seconde Coalition, par Ernest Daudet),
2— Dareste, Histoire de France.
Il serait difficile de se figurer toutes les hurmiliations et les déboires que ce prince eut À subir durant les longues années qu'il passa sur la terre étrangère, Chassé de Vérone par le gouvernement de Venise, sur les injonctions impérieuses du Directoire triomphant, il se vit obligé d'errer en Allemagne de ville en ville, d'auberge en auberge ; né et élevé au milieu des splendeurs de Versailles, il connut de près la misère et les ennuis, sans jamais rien perdre de sa dignité,
Son esprit se mûrit dans l'adversité, son âme s'ouvrit aux besoins de son époque, On a de lui une nouvelle déclaration politique, signée à Colmar: elle est beaucoup plus large et libérale que celle de Vérone : c'est presque déjà la Charte constitutionnelle qu'il donnera à la France en 1814,
Lassé d'errer à travers l'Allemagne, Louis X VIII s'avisa de demander l'hospitalité au Czar de Russie, le seul souverain, avec le roi de Suède, qui avait reconnu son titre royal, Paul 1°, fier d'avoir sous la main un hôte si précieux, s'empressa d'accéder à sa demande, lui permit de se former une cour, et lui assigna comme résidence la petite ville de . Mitau, dans le grand duché de Courlande, là-bas sur la mer Baltique. C'était bién loin de son royaume, de ses comités royalistes, des armées de la coalition! Mais on ne fait pas toujours comme on veut... Et puis le Czar lui avait fait de si belles conditions de vie à Mitau! Quand ou songe qu’il s'était chargé de tous les frais d'entretien de Louis XVIIL et de sa cour! Et quelle cour! Plus de 3,000 personnes y étaient attachées, aux titres les plus divers. Mitau était un petit Versailles... et Louis X VIII disait sans doute avec un cœur reconnaissant : O Melibæe, Deus nobis hæc otia fecit,
Il ne lui manquait qu’une chose : la liberté, Il n'était pas seulement l'hôte de l'empereur de Russie, il était son prisonnier, n'ayant pas même la faculté de sortir du petit
domaine qui lui avait été assigné, Cela ne rappelle.t-il pas, vraiment, la fable du Loup et du Chien!
“,,, Vous ne courez donc pas Où vous voulez? — Pas toujours; mais qu'importe ? — [l importe si bien, que ‘le tous vos “epas Je ne veux on aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor."
Ayant un jour fait instance pour obtenir la faveur d'aller à Saint-Pétersbourg, jamais le Czar ne voulut ÿ consentir,
Séparé de sa femme, qui, par économie, vivait depuis la Révolution chez son père le roi de Sardaigne, Louis XVIII aurait voulu la faire venir à Mitau: il fallut tout une négociation pour en obtenir la permission du Czar, et l'on ne saurait croire toutes les hutniliations qu'ent à subir à ce sujet le comte de Saint-Priest, très digne homme, jui avait été chargé de négocier ce rapatriement, La comtesse du Provence arriva enfin à Mitau; mais elle était accompagnée d’une favorite, la Gourbillon, que le roi, dans sa dignité, ne voulut jamais admettre à sa cour, La Gourbillon, laissée à la porte, exhala sa rage dans des hurlements qui firent sensation : ce fut tont une scène dans la petite ville de Mitau 1.
Louis XVIII avait aussi chargé le comte de Saint- Priest d'obtenir du Czar et de la cour d'Autriche que sa nièce, la fille de Louis X VI et de Marie-Antoinette, Madame Royale, comme on l’appelait, lui fût rendue, Elle demeurait à Vienne, depuis qu'elle avait été mise en liberté par le Directoire, Louis X VIIT voulait la marier à son neveu le duc d'Angoulême, et avait obtenu pour cela les dispenses nécessaires de la cour de Rome. Le mariage eut lieu, en effet, à Mitau. Cette fille de Louis X VI était, paraît-il, une personne accomplie : son conrage et sa grandeur d'âme étaient admirables.
1 — Ernest Daudet, Louis X VIII et Paut [%,
On connait le mot de Bonaparte à son sujet : “ C'est, disait. il, le seul homme do sa fam:!le ”,
Son premier acte, en sortant de prison, avait été d'écrire à son oncle le comte de Provence pour le supplier de faire cesser la guerre meurtrière que les émigrés avaient déchatnée contre la France, Bel exemple de patriotisme donné par la fille du Roi-martyr!
Outre le personnel de la cour, il y avait la foule des visi. teurs, émigrés du toutes conditions, plus ou moins affamés, qui ne cessaient d'aflluer à Mitau, “ On dine, on soupe aux frais de Sa Majesté, écrivait un jour le comte de Duras, Cela ressemble à ces mendiants qui se font donner la charité par l'impatience qu'on a de se débarrasser d'eux 1”.
La note à payer par le Czar grossissait annuellement d'uno manière alarmante, 11 finit par jeter les hauts cris,
Un jour, il apprend que le maréchal de Broglie vient d'abor. der à Riga, avec quarante autres royalistes: * Eh! quoi, s'écrie-t-il, se croit-on au Pérou, ou vient-on au pillage ? ” Les nouveaux venus furent obligés de déguerpir.
Les largesses du Czar se mirent à diminuer sensiblement : “ On est las de ce que nous coûtons ”, écrivait tristement le comt de Saint-Priest, Les émigrés, cependant, n'en conti. nuaient pas moins à adresser de toutes parts à la cour de Russie des demandes d'argent: la détresse semblait avoir étouffé en eux tout sentiment de dignité, Louis XVIII lui. même, dans de longues confidences épistolaires, “ étalait au Czar sa royale misère ”,
“ Le séjour de Louis XVIII et des émigrés français en Russie, écrit M, Daudet, ne fut qu'une longue mendicité ”.
On en était réduit à se réjouir des échecs qu'éprou vaient de temps en temps les armées françaises de la part de la coalition : curieux patriotisme, vraiment ! On croyait à tout
1— Bardoux, La duchesse de Duras.
instant entrevoir le jour prochain où les Bourbons allaient être appelés au tiône de France : hélas : “ Belle l'hilis, on désespère, alors qu'on espère tou jours.”
Voilà Bonaparte premier consul de la République fran. qaise, et promenant à travers l' Surope ses armées victorieuses ; le voilh proclamé Empereur, et couronné par le Souvernin Pontife lui-même, Les chances de Louis XVIII de rester roi in partibus augmentent, La cour de Mitau entre dans une période de tristesses et d'angoisses indicibles, On lui signifie que son séjour en Russie a été assez prolongé : et alors, il faut dire adieu au château des ducs de Courlande.
Louis XVII jette les yeux vers l'hospitalière Angleterre !, et va chercher refuge “ sur ce sol anglais, où la liberté, dit M. de Vogüé, n'est pas un vain mot? ”,
14 [1 y avait à la fois de la sympathie pour la cause, une compassion véritable pour les victimes de ln démagogie révolution. naire, parfois aussi un peu d'ostentation dans la façon dont s'oxer. qait cette large hospitalité Lord Bridgewater fut au nombre de coux qui se signalèreut ; ‘r munificer.ce, non moins que par l'originalité de ses proc æs membros du clergé français, particulièrement ceux qu partenaient à l'ordre monastique, étaient assurés de trouver dans “1 splendide résidence de oumpagne un refuge toujours prêt. Il avait élevé pour eux sur les pelouses de son pare, faisant perspective pour les fenêtres de son château, de jolies chapelles et des habitations élégantes rappelant le style des couvents de France, Capucins, Chartreux, Bénédiotins, Camaldules aux longues robes blanches, Franciscains aux pieds déchaussés y étaient hébergés à ses frais. Il y avait toutefois uné condition mise à cette hospitalité, condition bien facile à remplir: quand Lord Bridgewater avait du monde au château, le son de la cloche avertissait, à l'heure des repas, tous ces religieux qu'ils devaient sortir de chez eux Pour se promener sur les gazons leur bréviaire à la main, et chacun dans le costume de son ordre, [ls faisaient ainsi point de vue duns le paysago, et Lord Bridgewater ne manquait point de faire remarquer que cela était bien plus pittoresque que des troupeaux de moutons ou de daims ”. (Ma Jeunesse, par le comte d'Haussonville, p. 45).
2— Une visite à Solesmes.
EN
Il demeura d'abord à Londres, puis à Hartwell, dans le voisinage de Londres, A Hartwell, il s'amusait tout simplement à cultiver le petit champ qui entourait son château : * Quand j'ai loué Hartwell, écrivait-il plus tard, le potager était une lande, A force de fumier, notre excellent Bostange l'avait rendu fertile ”,
“ Réduit à l’impuissance de conspirer, il devient un autre homme, Dans son cerveau, les illusions et les rêves stériles font place auxeméditations fécondes. Ses malheurs fortifient sa foi dans ses droits méconnus, le préparent à ses devoirs de roi, devoirs que, rentré en possession de la couronne, il saura remplir avec autant de grandeur que de fermeté 1”,
Le prince qui régnait alors en Angleterre, George III, avait perdu la tête; son fils, le régent, George IV, faisait rougir les Anglais par sa triste conduite: “ Le roi est si bas, disait de lui Wellington, que rien ne saurait labaisser davantage ?”, Et cependant le pays ellait à merveille, grâce à ces admirables institutions politiques qui font sa force et sa gloire, Louis XVIII apprit à les estimer de plus en plus, et se confirma dans la résolution de les appliquer à son royaume,
On a prétendu que la restauration de la monarchie, en 1814, fut imposée à la France par les puissances coalisées. Rien de plus contraire à la vérité des faits comme à l'opinion des historiens les plus sérieux, Les puissances coalisées déclarèrent à maintes reprises qu'elles ne faisaient pas la guerre à la France elle-même, mais À l'empereur, et qu’elles étaient disposées à traiter avec tout gouvernement sérieux, excepté le sien, Le Czar de Russie seul manifesta des préférences
1— M. de Lescure, Une nouvelle histoire de lEmigration. 2— Ernest Daudet, L'ambassade du duc Decazes.
pour Louis XVIII; mais Talleyrand et le sénat eurent à cœur d'agir indépendamment de lui,
La restauration monarchique s'imposa par la force des choses, tout le monde sans exception paraissant comprendre qu'après les 25 ans de révolution qu'on venait de traverser on avait besoin d’asseoir le pays sur des bases solides : il ne fut question sérieusement ni de régence temporaire, ni de république : ce que l'on voulait en général, c'était une monarchie tempérée et constitutionnelle, qui pût réconcilier la France avec l’Europe et donner la liberté.
Avant de disparaître de la scène, Bonaparte fit des efforts de géant pour s’y maintenir, La France est envahie ; les armées étrangères y pénètrent de tous côtés : Bonaparte voit à tout, il est partout, il suffit à tout : il se bat en désespéré, et remporte sur plusieurs points du territoire des succès admirables: on dirait que la fortune lui sourit encore et que l'avenir est à lui, Qui sait même ce qui serait advenu, s’il n'eût pas été trahi ? “ Mais Talleyrand veillait ”, écrit l'abbé Drioux. Marmont signa la capitulation de Paris le 30 mars, au moment où Bonaparte arrivait À son secours ; et les alliés entrèrent le lendemain dans la capitale,
“ Dans aucune des phases de son incomparable carrière, écrit le duc de Broglie, Napoléon n’a déployé plus de ressources de génis que dans cette lutte désespérée, Jamais soleil couchant n'a jeté plus de feux. Aucun spectacle n’est plus saisissant que celui de cet homme seul, n'ayant pour se défendre qu’une armée déjà décimée et des conscrits recrutés d'hier, qui fait tête aux légions de l’Europe entière et à tous les souverains accourus pour se repaître de ses dépouilles. Rien de plus dramatique que de le voir enfermé dans ce cercle de fer qu’il brise à plusieurs reprises par un coup de force et d'éclat, mais qui se reforme impitoyablement et le serre de plus près d'heure en heure, jusqu’à ce que l’hallali
MONTRE DONtÉÉ RÉ S d ÉRS
final de cette chasse humaine suune sous les murs mêmes de la capitale 1”
Se voyant perdu, il gâta un peu le tableau de sa lutte dernière par un acte de faiblesse, et céda à la coupable pensée d'attenter à ses jours, Mais ayant triomphé du poison, après d'affreuses douleurs, il reprit courage et se résigna à vivre,
Quoi de plus touchant que la scène de son abdication à Fontainebleau et de ses adieux à sa garde fidèle? J'ai vu à Fontainebleau la petite table où ce grand homme griffonna sa signature au bas de l'acte d'abdication e ;; :‘i fut imposé, pour ainsi dire, par ses amis, On est proiouucment ému en songeant à cet aboutissement pitoyable de tant de gloires,
Il partit pour l'ile d’Elbe ; et le jour suivant, 12 avril, le comte d’Arto.s, nommé par Louis XVIII lieutenant général
{ du royaume, faisait son entrée solennelle à Paris, aux acclamations du peuple, et recevait les vœux du sénat et de toutes les autorités constituées.
Talleyrand prenant la parole, comme président du gouver. nement provisoire : ‘ Monseigneu- lui dit-il, le bonheur que nous éprouvons en ce jour de régénération est au delà de toute expression, si Monsieur reçoit avec la bonté céleste qui caractérise son auguste maison l'hommage de notre religieux attendrissement et de notre dévouement respectueux ? ”.
Ne croirait-on pas entendre le langage d’un Père de l'Eglise ?
Le comte d'Artois ; enait prendre possession du trône, au nom de son frère, Gracieux, aimable, bon cavalier, ayant un mot affable pour tout le’ monde, jamais homme ne réunit à un plus haut degré toutes les qualités nécessaires à un pré-
1 — Duc de Broglie, 1815.
2— M. de Larcy, La Restauration.
curseur royal. Il produisit dans Paris la plus favorable impression,
Impatient de délivrer la France des armées étrangères qui l'occupaient, il s’empressa de conclure la paix, et signa la convention du 23 avril qui donnait à la France les limites de 1792, On prétendit qu'en attendant un peu, il aurait pu obtenir la frontière du Rhin, Mais la France ne devait.elle pas se trouver heureuse d’en finir au plus tôt avec l'ennemi, sans avoir la moindre indemnité de guerre à payer ?
Louis X VIII s'erapressa de son côté de quitter Hartwell, et débarqua à Calais le 24 avril, au milieu des cris de Vive Le Roi ! et des détonations des artilleries française et anglaise, réconciliées après 25 ans de guerre, Le 23, il était à Compiègne, où il trouva le comte d'Artois, le Czar, le corps législatif et les maréchaux : “ Allons, mes amis, vive le Roi! disait Ney à la foule; voilà le véritable souverain de la France ”.
Le Czar, prenant des allures de mentor et de protecteur auprès de Louis XVIIT, le pressait d'accepter la constitution qu'avait préparée le sénat, Le roi, plein de dignité, ferma l'oreille à ces avis, et résolut d’octroye: iui-même une charte constitutionnelle, semblable d'ailleurs à celle du sénat, qui, tout en maintenant les prérogatives royales, établissait en France un gouvernement parlementaire, Avaat d'entrer à Paris, il publia donc la déclaration de Saint-Ouen, qui renfermait les principes de cette charte ; puis le lendemain, 3 mai, en voiture découverte, il se présenta aux portes de la capitale ayant à ses côtés la duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI, et à sa suite tous les grands corps de l'Etat, Il reçut du conseil municipal de Paris les clefs de la ville, et y entra aux acclamations de la foule,
Il y avait pourtant une classe d'hommes qui le voyaient arriver d’un mauvais œil: c’étaient les soldats de Napoléon. Serrés dans leurs redingotes boutonnées, cachant leurs déco-
rations, froissant d’une main crispée la pomme de leur canne comme la poignée d'un sabre, ils regardaient et n'osaient en ‘croire leurs yeux,
Lorsque Louis XVIII descendit à Notre-Dame, pour le
Te Deum, c'était un régiment de la vieille garde à pied qui
formait la haie le long du quai des Orfèvres. Jamais figures humaines, au dire de Chateaubriand, n'avaient exprimé quelque chose d'aussi InenaçÇant et d'aussi terrible :
“Au bout de la ligne, dit-il, était un jeune homme à cheval; il tenait son sabre nu et le faisait sauter et comme danser dans un mouvement convulsif de colère, Il était pâle, ses Yeux pivotaient dans leur orbite. 11 ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant claquer ses dents et en étouffant des cris dont on n'entendait que le premier son, Il aperçut un officier russe; le regard qu'il lui lança ne se peut dire. Quand la voiture du Roi passa devant lui, il fit bondir
son cheval, et certainement il eut la tentation de se précipiter sur le Roi! ”,
Louis XVIII assista au 7e Deum d'actions de grâces qui fut chanté à Notre-Dame, Puis passa sur le Pont-Neuf uù l'on venait de relever la statue de Henri IV, et prit le chemin des Tuileries que son frère avait quittées 22 ans auparavant pour la prison du Tem ple.
Vis-à-vis des souverains qui étaient alors à Paris, il sut garder une attitude indépendante qui flatta lorgueil national : “ En recevant les rois dans le palais où il venait à peine de rentrer, dit le duc de Broglie, il prit le pas sur eux tous, en
vertu de l'ancienneté de la race et de la supériorité de la gloire ? ”,
1 — Bardoux, La Bourgeoisie française sous Empire et la Res. lauration.
2— Duc de Broglie, 1815,
À peine arrivé aux Tuileries, où flottait le drapeau blanc, il composa son ministère, Talleyrand fut nommé aux Affaires. Etrangères, le baron Louis aux Finances, Dupont à la Guerre, Blacas à la Maison du Roi, Ferrand, aux Postes, et Montesquiou fut chargé des rapports avec la Chambre,
Ce ministère porte, dans l’histoire, le nom de ministère Talleyrand-Montesquiou. Par un étrange coup de la fortune, on ÿ voit figurer trois ecclésiastiques constitutionnels, Talleyrand, Montesquiou, et le baron Louis, qui avait fait diacre à côté de Talleyrand à la première Fédération !, Mais ces hommes s’imposaient, pour ainsi dire, à Louis XVIII par la force des circonstances, 11 faut plaindre les gouvernants qui, en arrivant au pouvoir, trouvent ainsi de ces auxiliaires forcés, de ces hypothèques, qu'il leur faut subir malgré leur impopularité, Dans le cas présent, Montesquiou et le baron Louis apportaient à leurs fonctions respectives une compétence incontestable : et quant à Talleyrand, “ le prince des sceptiques ”, comme on l'a justement appelé ?, il est évident que Louis XVIII ne pouvait s’en passer, malgré la répugnance qu'il éprouvait pour lui : il étnit l'homme des événements et de la situation ; il s'était fait son nid d'avance: il eût été cruel ct peut-être impolitique de l'en faire sortir, D'ailleurs, il devait jouer un rôle important au Congrès de Vienne qui allait s'ouvrir, et y représenter efficacement la France,
Le comte d’Artois avait dit, en réponse aux adresses qui lui avaient été présentées: “ Rien n’est changé en France; je n’y vois qu'un Français de plus”, Ce Français, c'était-lui, c'était le roi dont il était le représentant, Mais il y en avait bien d’autres qui rentraient en F rance ; il y avait la foule des émigrés dont nous avons parlé, qui considéraient le nouveau
1 — Rombert et Malet, Louis X VIII et les Cent-Jours à Gand. 2— Le Correspondant du 10 déc. 1901,
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Souvernement comme leur chose, et se promettaient bien de l'exploiter !, Que d'ennuis n'allaient.ils pas lui créer! L'an. cien régime va se trouver sans cesse face à face avec le nou. Veau : que d'inextricables embarras pour Louis XVII!
“ Rien n'est changé en France ”. Cette première partie de la phrase de Charles X était plus vraie que la seconde, Avec un désintéressement peut-être excessif, la Restauration maintint à leur poste presque tous les fonctionnaires civils et militaires du régime impérial, Qui pourrait croire qu'elle n'eût pas à en souffrir dans l'affaire des Cent-Jours ?
Sur les conseils de Talleyrand, Louis XVIII se décida mêine à ne rien changer pour le moment à la représentation nationale : le Corps législatif de l’Empire devint la Chambre des Députés ; le Sénat impérial, la Chambre des Pairs : tout cela, eu attendant que l’on fit une bonne loi électorale,
Chose remarquable, ces députés et ces pairs, créatures de l'Empire, montrèrent un bon esprit et une mesure que leur origine n’expliquait guére, et qui prouvèrent la sagesse du parti proposé par Talleyrand, Ecrasés auparavant sous l’autorité de ce géant qu'était Bonaparte, ils semblaient reconvaissants à la Restauration de leur laisser toute liberté de s'exprimer avec franchise.
Le gouvernement que Louis XVIII venait d'octroyer à Ja France était à peu près calqué sur les institutions anglaises : un parlement élu par le peuple, un sénat nommé par la cou- Tonne, un ministère responsable, les impôts votés par les Chambres, égalité de tous les citoyens devant la loi, liberté ‘de la presse, liberté des cultes. La charte, préparée par une Commission royale, assurait à la France la liberté politique vainement rêvée en 89, étouftée dans les convulsions révolutionnaires et anéantie par le héros du 18 Brumaire.
1—E,. Daudet, Les Emigrés et la seconde coalition.
Louis XVIII accorda franchement le gouvernement repré. sentatif à la France : il ne tint qu'à une chose, savoir, qu'on ne mit pas en doute son droit héréditaire et traditionnel, De là la dignité ferme avec laquelle il refusa d'accepter la charte des mains du sénat ou de Tulleyrand, mais voulut l'octroyer lui-même ; de là aussi le fait de dater cette charte de la 19° année de son règne : c'était Ja conséquence du principe même de l’hérédité, Pourquoi l'appelait-on au trône ? Pourquoi lui, plutôt qu’un autre ? Sinon parce qu'il était le représentant héréditaire de cette vieille dynastie à laquelle la nation avait autrefois confié ses destinées, qui pouvait avoir comis de graves erreurs dans le cours des siècles, mais qui n'avait jamais prévariqué jusqu'au point de perdre ses droits : c'était, du moins, son opinion ; et il croyait, d'ailleurs, faire la part juste et raisonnable aux idées libérales du temps, en substituant à l’ancien régime le régime parlementaire,
Ce qui paraît aujourd’hui singulier, c'est. que la fameuse question du drapeau blanc, qui fit tant de bruit en 1873, ne semble guère avoir occupé les esprits à cette époque, On accepta ce drapeau avec la plus grande facilité,
Mais la Restauration remplit-elle ses promesses ? Il ne s'agit ici, ce soir, que de la première Restauration, depuis l'avènement de Louis XVIII jusqu'aux Cent-Jours, La deuxième Restauration fera l’objet d’une autre conférence. Le duc de Broglie, appréciant la première Restauration, dit en deux mots: “ A l'intérieur, c’est une série de mécomptes, de maladresses et de malheurs, qui n’expliquent que trop la catastrophe finale. Au dehors, au contraire, la monarchie restaurée a exercé tout de suite, dans le congrès des puis-
sances d'Europe réuni à Vienne, une influence dont on ne Peut contester l'importance 1 ”.
Il est certain que la Charte satisfaisait la majorité de Ja ation, et Louis XVIII, que son Âge et ses idécs libérales disposaient à régner sans Souverner, était bien résolu à l'ob. server : il l'observa aussi. Ce n'est pas à lui, suivant nous, qu'il faut attribuer ces maladresses et ces mécomptes dont parle le duc de Broglie, c'est aux hommes du gouvernement, c'est surtout aux difficultés inextricables de la situation,
J'ai déjà fait allusion à ces diflcultés, qui venaient surtout des faux amis du gouvernement, les émigrés: ils auraient voulu une restauration complète de leurs anciens privilèges, de leurs droits, de leurs biens; les plus exaltés se groupaient autour du comte d'Ar‘ois, et prétendaient que la Charte faisait trop de concessions à l'espr', moderne, Le gouverne. ment de Louis XVIII se trouvait ainsi pris entre ce groupe et celui des révolutionnaires, qui prétendaient, de leur côté, que la Charte n’étai ‘un trompe-l'œil, et qu’on allait infail. liblement retourne, « .'ancien régime, à la dîme, aux corvées, à la taille, à tous les abus de la féodalité,
Dans le groupe des royalistes exaltés, avoc le comte d’Artois, se fcisait surtout remarquer son fils Je duc de Berry, ‘“‘au caractère impétueux, susceptible ; ” tandis que le duc d'Angoulême,‘ tou jours si dévoué, si modéré. si raisonnable 2” tenait pour son oncle Louis XVIII: la famille royale parais-
reur, mis sur le même pied par la Charte, et ne révaient que l'antique alliance du trône et de l'autel : Les Bourbons et la
1— Duc de Broglie, 1815.
2 — Ernest Daudet, L'ambassade du due de Decczes.
Foi ! Ces ecclésiastiques dénonçaient le Concordat conclu entre Bonaparte et Pie VII, et en réclamaient absolument un autre, Nous verrons co que fit la Restauration pour l'Eglise et le clergé ; mais les ecclésiastiques ardents dont je parle ne trouvaient pas que l'on en faisait assez, D'après " eux, la Restauration devait rendre au clergé tous ses anciens privilèges.
Dans la noblesse, on entretenait des prétentions analogues, si l’on en juge par le fait, cité par les historiens, de ce seigneur, qui fit un jour tout une scène dans une église de village, parce qu'on avait présenté le pain bénit au maire avant de le lui donner à lui-même, Les vieilles perruques poudrées ” se heurtaient sans cesse au mvunde nouveau dans les relations sociales,
Les militaires, dont ln paix avait brisé la arrière, les fonctionnaires, en si grand norubre, auxquels la perte d’un vaste territoire — celui que Bonaparte avait annexé à la France — avait enlevé leurs places, tous ces hommes, déçus ou blessés, s’unissaient pour faire opposition aux Bourbons,
Au milieu de tant de difficultés, quelles furent les erreurs commises par le gouvernement de Louis XVIII? Il serait long et fastidieux de les citer en détail, Mais la principale, suivant nous, c'est de n'avoir pas fait l'impossible pour s'attacher l'armée, sans laquelle on ne pouvait se maintenir, “et qui, comme le dit si bien M. Dareste, venait justement de sauver l’honneur'de la France dans la lutte inégale de 1814 ”; c’est de se l'être aliénée, au contraire, en licenciant la moitié des soldats, que Bouaparte tenait depuis si longtemps en haleine, qu'il avait promenés à travers l’Europe et grisés de ses victoires ; c’est d'avoir mis à la demi-solde plus de 14,000 officiers: tout cela, sous le prétexte très plausible de rétablir les finances du pays. Mais pendant qu'on faisait ces économies, on favorisait les émigrés qui avaient servi dans les armées étrangères, on en remplissait la maison du
roi, on en faisait Presque une classe privilégiée, D'un côté, on s'aliénait lo cœur des soldats ; de l'autre, on laissait se Propager dans les Campagnes ces sottes légendes de retour À l'ancien régime, aux dîmes, aux corvées, aux impôts de toutes sortes, L'armée et le peuple se détachaiont des Bourbons : et Bonaparte qui guettait tout, là-bas, voyait le terrain se pré. parer pour lui,
Louis XVIII réussit plus d'une fois à atténuer le mauvais effet produit par des paroles imprudentes ou des actes regret. tables de ses ministres ; mais il ne pouvait réparer toutes leurs fautes, Il en subissait le contre-coup et les déplorait, Nous avons son discours aux députés, lors de la réception du 1° janvier 1815: il dénote un grand désir de procurer le bonheur de ses sujets :
“ Je souhaite, disait.il, que tous les Français forment un faisceau ; j'ai voulu que la charte constitutionnelle en fût le lien ; rappelez dans vos départements la fable de Lafontaine sur la nécessité de l'union, Il est impcssible qu'il n'y ait pas queljuefvis des divergences sur telle ou telle question, mais les intentions sont au fond les mêmes, et toutes pour le bonheur du peuple ”.
Eh! bien, messieurs, malgré les fautes commises par le 8ouvernement de Louis XVIII, fautes qu'il admettait lui. même avec une franchise un peu rare chez un touverain, et dont la plupart étaient presque inévitables, il est certain que jamais la France ne fut plus heureuse, plus prospère et plus tranquille, ne joutt d’une plus véritable liberté que dans cette période, malheureusement si courte, de la première restauration,
Le duc de Broglie, qui constate les mécomptes du gouvernement de Louis XVIII, proclame en même temps “ l'ex. trême douceur du régime dont la France, à peine remise de tant d'épreuves, fut appelée à jouir pendant ce premier essai de restauration royale ”,
Et M" de Staël, l'ancêtre du due de Broglie, la fille de Necker, écrivant à Talleyrand durant les Cunt-Jours, et regrettant la chute de ceux qui avait gouverné sous la première Restauration: “ Nous étions si heureux ! dit-elle ; ils étaient si bons, si justes! Une pareille année ne saurait s'oublior ” !
“ Personne ne fut inquiété pour ses opinions, écrit M. de Larcy ; la France était ouverte de toutes parts, On allait, on voyagvait comme on voulait, La confiance renaissait partout, les ports se rouvraient, l'industrie et le commerce allaient reprendre l'essor, et, comme pour inaugurer cet heureux avenir, le gouvernement du roi, en s'imposant la règle d'acquitter scrupuleusement toute dette qui pouvait être considérée comme dette de l'Etat, proscrivait à jamais l’odieuse banqueroute, fondait le crédit de la France, et accroissait dans des proportions infinies la fortune publique et les fortunes privées,
“ Une liberté, une prospérité si nouvelles auraient dû profondément toucher ceux qui en profitaient, c'est-à-dire la France entière; mais ce à quoi on s'accoutume le plus faci. lement, ajoute tristement M. de Larcy, ce dont on se fatigue le plus vite, surtout en France, c'est le bonheur”,
Par le traité de Paris, ratifié par Louis XVIII le 30 mai 1814, la France se débarrassait des arinées étrangères, sans avoir à payer aucune indemnité, et rentrait dans ses anciennes limites, :
Sait-on les conquêtes auxquelles elle renonçait, le chiffre de la population qu'elle perdait ? 32 millions d'habitants, reufermés dans les territoires que Bonaparte, sans plus de façon, ni de raison que celle du plus fort, avait annexés à la Frence. “ Il avait défait des nations, pour faire des royaumes ”,
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Has mhsediié) is hé hs Bidbis ciné: rébidé : : à.
C'est son neveu, pourtant, Napoléon TI, qui devait un jour proclamer si haut le fameux principe des nationalités !
Ces populations, comme des troupeaux sans pasteurs, il fallait les rattacher à quelques états; il fallait disposer des territoires abandonnés par la France, et rufaire la carte de l'Europe, que Bonaparte avait remaniée cinq où six fois, Tol était le but du Congrès convoqué à Vienne pour le mois d'août et qui ne COMMença ses travaux qu'au mois de novembre,
Tous les souverains de l'Europe y étaient représentés, à l'exception du roi de Saxe, le fidèle allié de la France, On Y voyait toutes les célébrités diplomatiques du temps : Talleyrand et Dalberg y représentaient la France ; Mutter. nich, l'Autriche ; Nesselrode, la Russie; Lonl Castlereagh et Stewart, l'Angleterre ; Harlenbery et Huruboldt, la Prusse ; Consalvi, le Saint-Siège ; Labrador, l'Espagne,
La première partie du Congrès se passa en fêt:s brillantes que se donnèrent les diplomates : ce qui ft dirs à un homme d'esprit: “ Le Congrès danse et n'avance à rieu”, Dans cette arène ouverte aux plaisirs de toutes sortes, Talleyrand n'eut pas de peine à remporter la pale, et fit bénéficier la France de ce premier succès. I] était le plus grand seigneur, l’homme le plus poli de toute l'Europe, Bonaparte en avait fait son profit, quelques années auparavant, à Erfurt.
Le désintéressement avec lequel la France, renonçant À toute annexion de territoire, s'était coutentée, par le traité de Paris, de rentrer dans ses anciennes limites, donnait une grande force À ses représentants au Congrès, C'est ce que comprit immédiatement Metternich, le ministre autrichien :
“ Le rôle des ministres de France, écrit.il dans ses Mémoires,
était au fond le plus simple et le plus beau, Tout ce qui
regardait la France se trouvant réglé par le traité de Paris, ils n'avaient rien à deman:
ler pour eux-mêines, et pouvaient
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se borner à surveili.: la conduite des autres, à défendre los faibles contre les forts, à contenir chaque puissance dans de justes bornes et à travailler de bonne foi au rétablissement de l'équilibre européen ”,
C'est aussi le programme que Louis XVIII avait tracé à sos ministres, Talloyrand se posa à Vienne comme le champion du droit publie contre le droit de conquête et des annexions injustes, 11 afirima également le principe de la légitimité monarchique héréditaire : “ C'est 00 principe, disait. il, qui vient de ramener les Bourbons sur le trône de France, que la France a acclamé comme son salut suprême après tant de révolutions, et qui vient d'être reconnu solennellement par toutes les grandes puissances continentales ”.
Avec ces principes de droit public et de légitimité hérédi. taire, fortement et nettement accentués, au grand étonne. ment de la plupart des diplomates du Congrès, Talleyrand réussit à grouper autour de lui tous les petits Etats européens, qui se sentaient menacés duns leur existence, Les grandes Puissances, en effet, Ctaient venues au Congrès avec la déter. mination avouée de les laisser de côté, y compris la France, dans le règlement de toutes les questions, Il fallut désormais Compter avec eux, Chaque fois qu'il était question de commettre quelque grande injustice, Talleyrand élevait la voix pour réclamer en faveur du droit public, On ne saurait croire combien ce cri avait encore de forcs à cette époque.
Il y eut sans doute bien des iniquités de commises; mais Talleyrand en empêcha un bon nombre, Le Cougrès de Vienne fit des annexions injustes, mais il confirma tous les Etats, y compris ceux de l'Eglise, dans leurs droits principaux et leur existence : et ses décisions assurèrent la paix de . :urope pour une longue période,
Talleyraud finit même par rallier à ses vues Castlereagh et Metternich, ministres respectifs de l'Angleterre et de l’Au.
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triche : il signa avec eux un traité secret d'alliance offensive et défensive, par lequel chacune des trois puissances, la France, l'Angleterre et l'Autriche, s'engageait à mettre, en cas de besoin, 150,000 hommes sur pied, Quel succès pour la France, qui, la veille encore, était occupée par l’ennerni !
La Prusse et la Russie s'étaient entendues pour s’annexer, la première, lu Saxe, l’autre, la Pologne, Avec le concours de Castlereagh et de Metternich, Talleyrand réussit à sauver, au moins en partie, la Saxe : qui sait s’il n'aurait pas fini par em pêcher aussi la destruction de la Pologne, si le Congrès de Vienne n'eût été interrompu soudainement par la malheu.-
reuse affaire des Cent-Jours, qui replongea la France dans une effroyable tourmente ?
Avec une perspicacité vraiment divinatoire, Bonaparte avait suivi, du fond de son exil à l’île d’Elbe, les mouvements de l'opinion publique en France, et prévu l'accueil qui lui serait fait par les populations effarées, et mécontentes, on ne sait pourquoi, du régime de la Restauration,
Le 28 février 1815, à 8 heures du soir, il partit de Porto- Ferrajo avec 900 hommes, et fit voile pour la France. Le brick qu'il montait, accompagné de trois petits vaisseaux, trompa la vigilance de la croisière chargée de surveiller l’île d’Elbe, et aborda en plein jour, dans l'après-midi du 1° mars, dans le golfe de J uan, près de Cannes. La petite troupe passa la nuit sur la plage, et le lendemain se dirigea À travers les Montagnes sur Grenoble. Cambronne, avec 40 grenadiers, en formait l'avant-garde :
“ Français, disait Bonaparte, dans les proclamations qu'il semait sur son Passage, dans mon exil j'ai pensé à . vous, J'ai entendu vos plaintes et vos Vœux. J'arrive pour rep» .ndre imnes droits, qui sont les vôtres.
“ Soldats, venez vous ranger sous le drapeau de votre chef.
La victoire marchera au pas de charge; l'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. ”.
Ce langas : laissuit ind'Sérentes ln bourgeoisie et la classe moyenne ; riais les soldat: et la populace y répondaient par le cri: Vive ‘’Ampereur .
Dans l'Isère, Bonaparte rencontra les premières troupes royales ; et Bertrand l'informa que Cambronne ne pouvait les gagner, Il comprit que l’heure était décisive, mit pied à terre, et s'avançant seul au-devant d'elles :
— “ Soldats du 5°, leur cria-t-il, ne reconnaissez-vous pas votre ancien général? S'il en est uu seul parmi vous qui veuille tuer son empereur, ajouta-t-il eu se découvrant la poitrine, il le peut, me voilà ”!
— “Vive l'Empereur ” ! répondirent d’une seule voix tous les soldats,
—“ Ça va bien, dit Bonaparte à Drouot ; dans dix jours, nous serons aux Tuileries ”,
Vizille, un petit bourg de 4,000 habitants, est le seul endroit où l'enthousiasme paraît avoir été général: on le reçut avec des transports de joie, saluant en lui “ le représentant de la liberté française ”!
À Grenoble, Labédoyère lui amena son régiment; mais Bonaparte ne fut pas satisfait de l'accueil des habitants aisés ; seule Ja populace s'était portée sur son passage en criant Vive l'Empereur !
À Lyon, même accueil peu enthousiaste de la part des classes aisées, Mais le comte d’Artois et le maréchal Macdonald sont impuissants à maintenir les troupes dans le devoir. Bonaparte, désormais sûr de son entreprise, agit en empereur, Il publie une série de décrets pour révoquer des fonctionnaires et des généraux, abolir la cocarde blanche, rétablir la garde impériale, dissoudre les Chambres,
Le maréchal Ney s'avance vers Besançon, après avoir pro-
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mis à Louis XVIII de lui amener Bonaparte prisonnier ; malgré la tiédeur de ses troupes et l'agitation du peuple, il est résolu de demeurer fidèle à son devoir, Dans la nuit du 12 au 13 mars, des émissaires de Bonaparte viennent lui dire que tout est concerté depuis longtemps entre Paris, l'ile d'Elbe, Vienne et Londres ; qu'à Paris une vaste conspiration, Comprenant l’armée entière, va renverser les Bourbons, si déjà elle ne l'a fait : « Vous serez responsable du sang versé, ajoutent ces envoyés, si vous résistez à l'Empereur ”,
Ne sachant que faire, Ney consulte les généraux Lecourbe et Bourmont : ils ne savent que dire, Après de longues hésitations, Ney se décide à changer de Camp. Alea jacta est ! Le lendemain il réunit ses troupes, et leur ] mation qu'on lui a rédigée, et qui doit un jour lui coûter la vie : “ Soldats, s’écric-t-il, la cause des Bourbons est à jamais perdue! C’est à l'empereur Napoléon qu'il appartient de régner sur notre beau pays ” !
—" Vive l'empereur ! Vive le maréchal Ney!” dent les soldats.
La défection du maréchal assurait le triomphe de Bonaparte, qui partait à ce moment même de Lyon pour Paris, Ney vint le trouver à Auxerre, Bonaparte arriva le 20 au matin à Fontainebleau, qu'il avait quitté onze mois auparavant pour l’île d'Elbe ; et le soir du même jour il rentra aux Tuileries,
Louis XVIII, tenu au courant d
passé, et ne pouvant rien faire sans l’armée qui lui tournait
le dos, avait quitté Paris, la veille, et pris le chemin de Gand !,
it la procla.
répon-
e tout ce qui s'était
1— Les diamants de la couronne furent sauvés et de France par François Hiüe, l’ XVIII Voi
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Où: est confondu en songeant à ce qu'il avait fallu d'imagination, de génie et de calcul, de la part de Bonaparte, ‘ laissé à lui-même, pour combiner ce plan d'évasion de l'ile d'Elbe, de volonté, de Courage et d'audace pour l'exécuter. Audaces fortuna juvat. Ce coup de force, cet acte audacieux, probablement unique dans l’histoire, a été appelé avec raison “ la folie ‘criminelle des Cent-Jours”, à cause des résultats désastreux qu’il eut pour la France, Mais dans le fait lui-même, quel prodige de bonheur et de succès !
Les contemporains, stupéfaits de l'événement, cherchaient à s’en rendre compte, ct ne le pouvaient guère, Bonaparte, lui, prenait les choses plus à froid, Mollien raconte dans ses Mémoires qu'il alla le féliciter du « miracle de son retour,” le lendemain de sa rentrée aux Tuileries : «“ Mon cher, lui dit l'empereur, le temps des compliments est passé; ils m'ont laissé venir, comme ils ont laissé partir les autres ”,
Bonaparte, en homme de génie qu'il était, comprenait la situation mieux que personne, Il savait qu’il ne devait son retour qu’à la défection de l’armée, que la Restauration n'avait pas suffisamment cherché à s'attacher, puis à l'ignorance et à l'irréflexion du peuple, qui s'était laissé circonvenir par la
peur de toute espèce de fantômes, par la crainte d'un retour ‘
à l’ancien régime, comme les enfants “ont peur des rovenants ”, suivant l’expression du duc de Broglie ; mais qu’il n'avait nullement pour lui les classes éclairées et dirigeantes, sans lesquelles il est im possible de se maintenir longtemps au pouvoir,
“Is m'out laissé venir, comme ils ont laissé partir les autres”. Cela se vérifiait surtout à Paris: là, nul enthousiasme à l’arrivée de Bonaparte. Voici ce qu'on lit dans les Mémoires du vieux duc de Broglie :
“ Le lendemain du départ de celui qu'on laissait partir et le jour de l’arrivée de celui qu’on laissait venir fut encore plus
triste que la veille. Paris était Iugubre, les places publiques désertes, les cafés, les lieux de réunion à demi fermés; les passants s'évitaient:; on ne rencontrait guère dans les rues :
leur sabre, des cocardes tricolores.”
Bonaparte, sentant qu'il fallait faire quelque chose pour satisfaire l'opinion, se décida, avec assez de mauvaise grâce, à donner à la nation des institutions libérales presque semblables à celles qu'avait octroyées Louis X VIII : elles furent accueillies avec peu d'enthousiasme : la défiance était dans tous les esprits: on ne pouvait croire à tant de libertés après
la servitude de l'Empire, et chacun pensait, s’il n’osait le dire tout haut :
Timeo Danaos et dona Jerentes,
Du reste, l'heure des réflexions ne fut pas longue : le temps d'agir arriva bientôt. Les puissances continentales ont déjà levé 800,000 hommes, et les dirigent du côté de la France, En un instant l’armée des Coulisés est sur la frontière.
De son côté, Bonaparte est prêt: il a sous la main cette armée dévouée qui a favorisé son retour: elle n’attend qu’un signal pour se lancer contre l'ennemi,
Mais avant de donner ce signal, Bonararte, qui aime les scènes d'apparat, Convoque au Champ de Mars une immense assemblée pour la distribution des aigles impériales, L’occasion est des plus solennelles. Bonaparte faillit en compromettre la gravité par une tenue ridicule chez un chef d'armée qui s'en va an feu :
“ Il portait, dit M. Houssaye, une tunique et un manteau nacarat, des culottes de satin blanc, des souliers à bouffettes et une toque de velours ornée de plumes blanches. Les
princes qui l’accompagnaient étaient entièrement vêtus de velours blanc avec de petits manteaux à l'espagnole brodés d'abeilles et toque tailladée ”,
“ Quand le cortège prit place dans ce travestissement presque grotesque, ajoute le duc de Broglie, la surprise fut générale. Un sourire passa sur toutes les lèvres, on crut assister à une représentation de théâtre, et le langage de l'Empereur, bien qu’assez digne, parut un rôle qu'il débitait, et ne recueillit que quelques vivats de commande,
“ Mais dès que commenca le défilé de l’armée, la réalité — une noble et sévère réalité — apparut. Ces braves gens passaient, dit un récit que j'ai sous les yeux, l'air martial, la démarche fière, le regard brillant d’un feu ardent et sombre, Une clameur formidable sortait de leurs poitrines: on croyait entendre : Ave, Cæsar, morituri te salutant 1 …
Et cette armée s’élança du côté de la frontière Belge.
On sait le reste : les premiers succès des armes françaises sur la Sambre, les prodiges d'organisation, d'activité, de ressources déployés par Bonaparte dans cette courte campagne, les prodiges de valeur des soldats et de leurs officiers, les fautes, les contretemps, les déceptions de la journée du 18 juin, qui semblaient être un Mane, Thecel, Phares, le désastre de Waterloo, et la retraite sur Paris, le sol de la France foulé par un million de soldats étrangers, l’abdication définitive de Bonaparte, la création d’un gouvernement provisoire dont Fouché, le triste Fouché, se fait nommer président, afin d'avoir une chance d'entrer dans le gouvernement de Louis X VIII, Bonaparte constitué par les Anglais leur prisonnier de guerre, puis sa captivité à Sainte-Hélène.
1 — Duc de Broglie, 1815.
CR PP EPST EP RENN SEP ON TPE INT
Le 22 juin, quatre jours après Waterloo, Louis XVIII quitta Gand, où il attendait l'issue de la lutte Bonaparte et l'Europe, et reprit le chemin de 1
La proclamation qu’il publia, en passant à Camb les esprits en sa faveur, Dans cet écrit, dû à Ja plume de Talleyrand, revenu du Congrès de Vienne, «
il reconnaissait que, malgré ses bonnes intentions, son gouveérnement avait fait des fautes ; il promettait d'en profiter à l'avenir, et s'engageait à faire observer fidèlement la Charte,
Il fit son entrée à Paris le 8 juillet , et constitua immé. diatement son ministère. Hélas ! à la tête de ce ministère, encore Talleyrand, l'inévitable Talleyrand ! Cet év Varicateur semblait être le mauvais génie de la monarchie, Du moins, tout méprisable qu'il fût
en lui-même, il avait rendu de réels services à la France ; il venait de faire bonne
e Vienne : on pouvait croire que se pré.
sence (tait nécessaire À la tête du cabinet de Louis X VIII, qui allait avoir à traiter avec l’Europe,
Mais Fouché, le régicide Fouché, qui avait voté la mort de Louis XVI, comment expliquer sa présence dans le ministère de Louis XVIII, frère du Roi-Martyr? Ses mains
êque pré-
» Pourtant, sous le rap.
ntenant, après s'être
1— “ Le jour même où le Roi reprit Possession du château des Tuileries, je fus amené par ma mère dans le jardin et sous les fené. tres de l'appartement royal devant lequel se Pressait une foule innon brable, poussant des cris forcénés de Vive > Roi! Quand Sa Majes.é se présentait au balcon — elle Y parut deux ou trois fois c'était un vrai délire, Chapeaux et Casquettes de voler en l'air en signe de joie ”?, (Ma jeunesse, par le comte d'Haussonville),
cn 41 —
imposé de nouveau à Bonaparte, durant les Cent-Jours, le voilà qui se pavane triomphant à la cour de Louis XVIII!
Eh ! bien, le croirait-on? Ce « corrompu fameux, ce roué de cour et de révolution, ce Talleyrand d'un espère plus basse ”, comme dit un auteur 1, est imposé à Louis X VIII, non seul.inent par les puissances étrangères, mais par les amis mêmes de la Royauté, qui se figurent qu'elle ne peut s'en passer, imposé par ceux d'entre les royalistes qui se prétendent les plus purs et les plus vertueux, que dis-je ? par le comte d'Artois lui-même, le futur Charles X !
“* Fouché, dit M. de Vogüé, possédait l'anneau magique des politiciens heureux, qui ont le don de faire oublier après six mois toutes leurs fautes, tous leurs crimes, alors que les maladroits restent éternellement noircis par une peccadille ”,
M. de Vogüé raconte ensuite comment ce misérable échappa, pendant la Terreur, à la guillotine qui fit tomber la tête de Robespierre, de Marat, et de tant d'autres ; puis il ajoute :
“ Fouché sauvé nous fait Présque regretter Robespierre, Celui-ci valait mieux, 11 croyait du moins à l'utilité publique du sang qu'il versait, L'autre n’en répandait que pour son utilité personnelle,
“ Après le 18 Brumaire, il sert Bonaparte. Disgracié en 1810, il se refuse en 1814 aux ouvertures de Vitrolles et de Blacas : il ne peut pas croire à un pardon que sa conscience ne lui accorde pas. Aux Cent-Jours, son mattre le reprend, par force, à Contrecœur, sachant que ce fourbe trahira à journée faite,
“ Chef réel du gouvernement provisoire, après Waterloo, imposé à Louis X VIII par les Anglais, par les Russes, par l'inexplicable engouement de la société légitimiste, sollicité par le comte d'Artois lui-même, on le voit enfin entrer chez
1— Camille Pelletan, De 1815 à nos jours,
le Roi Très-Chrétien, au bras de Talleyrand, “ le vice appuyé sur le crime... 1”,
Hâtons-nous d'ajouter, messieurs, que Louis XVIII, plus politique et plus digne, mieux avisé que tout son entourage, ne fut pas longtemps sans se débarrasser de ces deux conseillers, qui lui pesaient horriblement sur les épaules, et que le ministère ‘alloyrand-Fouché, au bout de quelques semaines, fit place au grand ministère du duc de Richelieu, Nous ver. rons cela dans une prochaine conférence,
1— Revue des Deux: Mondes, 1 mars 1901,