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Louis XVIII, à qui incombait la tâche d'acclimater la France au régime constitutionnel, en comprenait parfaitement l'esprit et la pratique. On cite de lui ce mot caractéristique :
“Je dis à mes ministres: — Avez-vous la majorité ? — Oui, — Alors, je vais me Promener, — Le lendemain, je dis à mes ministres : — Avez-vous encore la majorité ? — Non, — Alors, allez vous prowc:er ”,
On cite encore de lui une autre parole non moins signifi. cative, et qui rend bien le sentiment profond qu'il avait de la responsabilité de ses ministres, L'un d'eux se présente un
jour à lui avec une mesure pour laquelle il sait que le Roi a quelque répugnance, et il Jui demande d'y apposer sa signature, Louis XVIII ne se fait nullement prier ; mais il Jui dit: “ Ma main signe; c’est votre tête qui répond 2”,
Réconcilier les Emigrés, les Royalistes ardents et exaltés, avec la monarchie parlementaire, était encore plus difficile après les Cent-Jours qu'auparavant, Le retour de Bonaparte, sa rentrée en France et sa réinstallation sur le trône, la guerre et les malheurs qui avaient suivis, les avaient exaspérés : ils ne voyaient partout que traîtres à punir, que vengeances à exercer. Dans le midi de la France, surtout, où les passions
1 — Luc, V, 87-39, traduction de l'abbé Fillion. 2— Bardoux, La duchesse de Duras.
politiques et religieuses furent toujours si ardentos, régi à durant plusieurs mois une véritable Terreur . nombre de Bonapartistes, de Républicains et de Huguenots furent vie. times de la fureur de certains Royalistes : et comme tout cela se faisait, en apparence, à l'ombre du pavillon aux fleurs de lis, on donna à cette terreur le nom de Terreur blunche, Il fallut que le gouvernement intervtnt pour réprimer le zèle excessif de ses amis et arrêter les massacres,
Louis XVIII, en remontant sur je trône, avait promis l'amnistie à ceux qui s'étaient laissés entraîner dans l'affaire des Cent-Jours : il n'avait excepté du pardon que “ les ins tigateurs et les auteurs de cette trame horrible ”. De là le procès de certains personnages marquants, chers à l'armée, idoles de la France populaire, leur condamnation, leur exécution lamentable, celle de Labédoyère et du maréchal Ney, par exemple,
Aujourd'hui, tout le monde juge sévèrement, et avec raison, “ l'absurde chose qu'est un procès politique” ; on n'a pas de peine à reconuattre “ l'incurable boiterie de la vieille Thémis, aussitôt qu'elle se fourvoie dans ces fondrières ”. Prenons garde, cependant, messieurs; et rappeluns-nous que pour apprécier avec équité les homes et les choses du passé, il faut tenir compte de l'esprit de leur époque : j'admire, à ce sujet, le petit passage suivant de M. de Vogtié sur la sentence du maréchal Ney :
“ On lit, dit-il, au bas de cette pièce, la grande signature de Chateaubriand ; on y lit beaucoup d'autres noms qui furent portés par des gens de cœur et d'honneur. Répétons-le encore une fois : nous devons déplorer l’entratnement de ces hommes, nous pouvons condamner leur acte ; nous n'avons pas le droit de condamner leurs consciences, parce qu'il nous est impossible de nous replacer dans leur état d'esprit ! ”,
1— M, de Vogüé, Heures d'histoire.
“ Leur état d'esprit ” Messiours, 44'ils Éprouvaient, en voyant l'al Cent-Jours avait replongé leur m:
foulée aux Pisds par douze
ce qu'ils sentaient, ce me de maux où l'affaire des heureuse patrie: la France cent mille soldats étrangers ; Paris ot toutes les grandes villes du Royaume occupées par l'ennemi : l'armée française, reculée au delà de Ja Loire, Comme indigne de défendre le PsY8, et remplacée par une armée étrangère de 150,000 hommes, que la Franco dovmm subir et entretenir à ses frais durant cinq aus, ces cinq années pouvant être réduites à trois, moyennant bonne conduite ; la France, condamnée à payer 700 millions d'indemnité de Buerre, plus 400 Millions de réclamations particulières ; la France, mutilée dans son territoire, et menacée de malheurs encore plus grands ; les souverains de l'Europe, leurs géné. raux, leurs Ministres installés dans sn Capitale, vivant aux dépens des Particuliers, s0 repaissant de leurs infortunes ; Louis X VIII, abreuvé d'amertumes et d'outrages, supportant tout, cependant, avec dignité, avec une héroïque patienge, Mais cette Patience, pouvait.or l'exiger de tous les Fran. ais ? Leur rage et leur eXaspération contre et les auteurs de
qu'on peut dire,
Louis XVI11] lui-même, tout décidé qu'il fût à ne pouvait quelquefois s'empêcher de ] 80h jatriotisme se révoltait; il eut souvent des mouvements adinirables, Un jour, il apprend que Blücher, le farouche Blücher, Veut faire sauter le pont léna, dont le nom lui rappelle de si Cuisants Souvenirs: “Eh! bien, dit le Roi avec dignité, s'i] veut mettre sa menace À exécution, j'irai m'asseoir sur le pont Téna ; rai avec lui, et m'ense-
renonça à son hideux
les instigateurs tous ces maux étaient au delà de tout ce
patienter, rctester vivement :
et s'il saute, je saute
velirai sous ses décombt :8 ”. Blücher projet,
Un des Premiers actes de Louis XVIII, apr à Paris, avait été de dissoud:
ès sa rentrée e les Chambres, qui avaient
coopéré à l'œuvre néfuste des Cont-Jours, et de convoquer les collèges électoraux du pays pour procéder à de nouvelles élections, La France fit ces élections dans l'état d'Ame où elle se trouvait, c'est-à-dire, en haine de la révolution, de l'anarchie, du bonapartisme : nous avons vu quelque chose d'analogue, de nos jours, au lendemain de la guerre franco. Prusienne, Les élections du 13 juillet 1815 donnèrent au Paÿs une assemblée tout à fait royaliste : on n'y voyait qu'une infime minorité d'opposition, Le Roi, tout étonné de tr uver en France, après 25 ans de révolutions, tant d'éléments d'ordre et de sagesse, s'écrin : “ Vraiment, une pareille Chambre est introuvable "! Le nom lui est resté dans l'histoire,
La Chambre introuvable était honnête, religieuse, toute dévouée au Re, et avec cela très indépendante ; mais elle avait les défauts de ses qualités: elle se montra souvent intransigeante, revêche, et trop peu disposée à donner satisfaction aux exigences raisonnables des temps, Nous verrons le sort auquel elle se condamna inévitablement par son intolérance,
En attendant, elle fit du bien, et le premier résultat de sa présence dans les conseils du Souverain, fut de le débarrasser du ministère qu'on lui avuit presque imposé, Comme le dit si bien M, de Larcy, “ l'ombre seule de la Chambre fit fuir ce ministère”, Talleyrand et Fonché n'attendirent pas même son verdict: se sentant perdus d'avance, ils offrirent leur démission, et le Roi s'empressa de l'accepter :
“ I portait avec peine, écrit Talleyrand dans ses Mémoires, le fardeau de la reconnaissance qu'il sentait me devoir ”.
Eh! bien, sait-on jusqu'à quel point Louis XVIII se montra ingrat envers Talleyrand? Jusqu'à lui procurer une sinécure de 100,000 francs par année !!
1— M. de Larey, La Restauration.
Défions-nous des Mémoires, messieurs; il est rare que leurs auteurs n’y travaillent pas, sans vergogne, à leur propre canouisution,
Le duc de Richelieu, appelé par Louis XVIII à former son ministère, était l'idéal du gentilhomme, Désintéressé et modeste, à la fois timide et courageux, simple et grand, il acceptait les institutions et la société nouvelles par droiture et par bon sens, non par goût niintérêt. C’est, non pas la plus brillante, mais peut-être la plus pure et la plus noble figure de l'aristocratie royaliste, Il était admirablement choisi pour gouverner ia France nouvelle au nom de la France ancienne et pour les réconcilier toutes deux,
Il ne possédait pas cette énergie, cette volonté de fer du Cardinal qui le premier rendit illustre le nom de sa famille ; il n'avait pas même l’habileté et la finesse d’un Mazarin ou d'un Talleyrand ; il eut encore moins l'audace et l'absence de scrupules qui firent la fortune d'un Cavour et d’un Bismark. Moins bien doué que tous ces personnages fameux à des titres si divers, il fit plus qu'eux peut-être pour le bonheur des deux patries qu’il servit tour à tour, la Russie et la France.
Ce qui lui manquait le plus, c'était l'ambition, “ ce puissant stimulant qui double les facultés des hommes d'Etat, et sans lequel la plus haute vertu ne leur donne pas la force suffisante pour porter longtemps le fardeau du pouvoir 1 ”,
Il n’accepta le pouvoir qu'avec la plus grande répugnance, Ecrivant à son ami l'abbé Nicolle :
“ Le sort en est jeté, dit-il; j'ai cédé aux ordres du Roi, aux instances de l'Empereur, ct à la voix publique, qui,
ttes siens pese
| fl | |
1— Viel-Castel, La Restauration.
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j'ignore pourquoi, m'a appelé au ministère dans le moment le plus affreux ; c’est ce qui m'a fait accepter, Il y eût eu de la lâcheté à abandonner ce malheureux Roi, dans l’horrible position où il se trouve. Je ne vous exhorte pas à revenir en France !; nous sommes sur un volcan, Adieu, M. l'abbé ; priez le Bon Dieu pour moi, je n’eus jamais si besoin qu'il vienne à mon aide... Pauvre France! … L'homme est posé par la Providence au haut d’une montagne, d'où elle le pousse et le fait rouler jusqu’en bas, sans qu'il puisse s'arrêter; puissé-je ne pas tomber, avec la chose publique, au fond du précipice..….” | |
De son côté, M"° de Staël, écrivant à Richelieu pour l’encourager : ‘“ Quelle gloire, lui disait-elle, et, ce qui vaut mieux, quelle jouissance du cœur n'aurez-vous pas, si vous nous refaites une patrie! Le problème consiste dans l'intégrité de la France, le départ des étrangers, et la constitution anglaise franchement et sûrement établie. Cette trinité de bonheur vous sera-t-elle accordée par le Bon Dieu...2”?
Emigré en Russie dès avant 89, Richelieu s'était acquis l'estime du Czar, qui lui avait confié l'administration d’un vaste pays, la Crimée. Sur ce théâtre, illustré plus tard par une des grandes guerres des temps modernes, il déploya des talents auxquels rien, ni dans son éducation, ni dans son entourage, ne semblait l'avoir préparé, D’un pays désert, inhabité, sans culture, il réussit à faire une province peuplée, fertile, justement qualifiée de grenier de l'Empire russe. Par ses soins, un village de quelques centaines de feux, à peine fréquenté par de pauvres pêcheurs, devint bientôt une opulente cité, un port de premier ordre; et dès 1828, Odessa élevait une statue à son fondateur, dont le nom est encore populaire sur ces rivages lointains.
1— L'abbé Nicolle était encore en Crimée.
2— Crousaz-Crétet, Le duc de Richelieu en Russie et en France
I] me semble que les ossements de Richelieu durent tressaillir, lorsque la France, dans la guerre de Crimée, unie aux Anglais par une de ces alliances bybrides qui n’ont rien de naturel, alla exécuter dans ce pays lointain justement la contre-partie de son œuvre,
Le duc de Richelieu est un des précurseurs de cette alliance russe dont la résurrection fuit battre, de nos jours, tous les cœurs français, tant il y a d’affinité entre la race Slave et la nôtre ! Il comprit que les deux peuples, unis par les liens d’une solide amitié, seraient maîtres des destinées de l’Europe,
Son amitié avec Alexandre valut à la France des avantages incalculables, Ce que Talleyrand n'avait pu gagner, parce qu'il avait froissé le Czar au Congrès de Vienne, il l’obtint, Les puissances continentales avaient décidé d'enlever à la France l'Alsace et la Lorraine ; Alexandre les fit renoncer, non sans peine, à cet odieux projet ; et il remit lui-même à Richelieu, comme un trophée, la carte où elles avaient tracé d'avance la nouvelle frontière de la F rance, d’après leurs vues : “ Voilà à quoi nous avons échappé”! lui dit-il avec une exquise bonne grâce :
“ J'ai vu de mes propres yeux, écrit Chateaubriand, cette carte du Styx entre les mains de M" de Montcalm, sœur du noble négociateur 1”,
La France, il est vrai, perdait plusieurs autres parties de son territoire ; elle avait une énorme indemnité de guerre à payer ; elle restait occupée par une armée étrangère : et ce fut la mort dans l’âme que le duc de Richelieu se vit obligé d’apposer sa signature an traité de paix du 20 novembre 1815, Mais du moins il avait réussi à faire réduire l'indemnité ; puis il avait l'espoir que par l'influence du Czar la durée de l'occupation du pays serait abrégée, Aussi le Roi, comptant sur Ja bonne fortune de son ministre et sur le dévouement
1—M, de Laroy, La Restauration.
de son peuple, pouvait-il dire, avec une vraie émotion, dans son discours aux Chambres :
“Roi d’un autre pays, j'aurais pu perdre l'espérance ; mais le Roi de France ne désespère jamais avec des F rançais ; qu'ils ne forment qu'un faisceau, et nos malheurs se répareront 1 ”,
Ils se réparèrent en effet, avec un bonheur qui n’a d'égal que celui dont nous avons été témoins, de nos jours, après la guerre franco-prussienne: l'indemnité de guerre fut payée avec une ponctualité toute française ; et le 18 octobre 1818, moins de trois ans après le traité dont je viens de parler, se tenait le Congrès d’Aix-la-Chapelle : grâce à l'empereur Alexandre, grâce à Pozzo di Borgo, l'ambassadeur russe à Paris, et à son ami Capo d’Istria, le duc de Richelieu obtenait la libération complète de 8 à pays, et la France rentrait dans le concert européen :
“ Dès que la nouvelle en fut connue À Paris, il y eut explosion de joie ; les journaux de toutes nuances furent unanimes à louer M. de Richelieu de l’heureux résultat obtenu par sa loyauté, Louis XVIII lui écrivait pour le remercier : ‘ J'ai assez vécu, disait-il, puisque j'ai vu la France libre et le drapeau français flotter sur toutes les villes françaises ”, Quelle conso!ation pour le ministre qui avait versé des larmes de colère et de désespoir en mettant son nom au bas du traité du 20 novembre, de rapporter à son Roi la convention qui rendait la France à elle-même ” !
Dans les réjouissances bien légitimes qui eurent lieu à cette occasion aux Tuileries, et auxquelles prirent part tous les membres de la famille royale, l'absence du duc d'Orléans, le futur Louis-Philippe, fut très remarquée, Commençait-il déjà à conspirer ? Etait-il dès lors prétendant au trône de France 2 ?
1 — Crous:.2 Crétet, Le duc de Richelieu en Russie et en France. 2—‘ Ii s'était décidé à parcourir certaines provinces du Royaume
pour y recueillir les “ vœux des populations ”, suivant le langage
officiel ”. (Souvenirs et conversations du maréchal Canrobert).
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