‹ La France au XIXe siècle [microforme]Chapitre 6 sur 11 · DÉPENS · texte numérisé non relu

DÉPENS

Le comte d'Artois conspirait de son côté, non pas pour renverser Louis XVIII, mais pour entraver la marche de son ministère, qu'il ne trouvait pas assez royaliste; et il avait beau jeu, n'ayant qu'à encourager dans cette voie les ultras de la Chambre introuvable, Ceci m'amène à dire un mot de la politique intérieure du ministère Richelieu,

La Chambre introuvable avait élu pour président M, Lainé. “ Le véritable esprit de la Restauration se personnifait dans cet homme, antique par le caractère, le désintéressement et le courage, orateur éloquent, royaliste de cœur, ardemment dévoué aux Bourbons, mais ne séparant pas leur cause de celle d’une liberté sage et raisonnable ; illustré par sa résistance à la tyrannie en 1813 ; grand citoyen que la Providence sembleit avoir donné à la Royauté légitime pour être son son génie, et qui aurait mérité d'en être le sauveur aussi bien que le défenseur 1 ”.

A côté du duc de Richelieu, sur les bancs du Trésor, siège un homme à la physionomie vive et attrayante : c’est Decazes, l’un des plus habiles ministres qu’ait eus la Restauration. Il est véritablement l’âme de la politique intérieure du cabinet, Comme Lainé, il appartient à la bourgeoisie, à cette classe moyenne, industrieuse et éclairée, fille de la Révolution ; comme lui aussi, il a donné en maintes occasions des gages éclatants de royalisme : mais il est en même temps “ pénétré de la puissance des intérêts nouveaux, et convaincu de la nécessité de s’en faire avant tout des alliés et un appui”, Sa maxime est qu'il faut “ royaliser la nation ct nationaliser le royalisme 2”. La monarchie, dit-il,

1— M. de Larcy, La Restauration, 2— Les Royalistes patriotes croyaient, avec Berryer, qu’au lieu de recommencer les fautes et jes malentendus de la Restauration,

doit s'appliquer à devenir nationale, comme elle l'a été aux temps les plus glorieux et les plus féconds de son histoire ”,

Ce qui fait surtout sa force, c'est qu'il a su inspirer au Roi une confiance entière : “ On l'appelait, dit M, Daudet, le maître dirigeant, bien qu'il ne présidât pas le Conseil, Le Roi ne voyait, n'entendait, u'agissait que par lui!”, Et M. Pasquier, dans ses mémoires: ‘ M. Decazes, dit-il, a véritablement régné sur la France ”,

Comment était-il parvenu à devenir ainsi le favori, l’homme de confiance du Roi? Louis XVIII, très désireux d'être informé de l’état des esprits dans le Royaume, de l'attitude et des menées des étrangers, avait pris l’habitude, quand il voulait avoir un renseignement, de mandrr le jeune préfet de la police — ce sont les fonctions que Decazes remplissait tout d'abord — ; et comme celui-ci avait l'intelligence fine et déliée, le caractère air able et affectueux, la conversation vive et piquante, le Re Ata fort des entretiens, qui devinrent peu à peu quotidi. s Louis XVIII avait toujours eu besoin d’un confident: Blacas fut longtemps ce confident ; la-place étant devenue vaçante en 1814 par la nomination de Blacas à l'ambassade de Rome, Decazes en hérita. Telle fut l'origine de son inconcevable fortune.

Louis XVIII lui écrim un jour : “ Tout le monde, mon cher fils, — c'est ainsi qu’i l'appelait ordinairement — convaît mon amitié pour vous; mais beaucoup de gens croient que c’est à cette amitié que vous devez ma confiance, Ils mentent ou se trompent. Vous la devez à ma connaissance approfoudie de la droiture de votre cœur, de votre profond attachement à la monarchie légitime, de vos lumières, de votre capacité...”

la monarchie devait s'appliquer à devenir nationale, comme elle l'avait été aux temps les plus glorieux et les plus féconds de son histoire”. (Le Correspondant du 10 janvier 1902, p. 148),

1—E. Daudet, L'ambassade du duc Decazes.

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Voilà l'idée que Louis XVIII avait de Decazes ; ce qui ne l'empêcha pas, en vrai monarque constitutionnel qu'il était, de le mettre plus tard de côté, lorsqu'il s'aperçut qu'il n'avait plus la confiance des Chambres et du pays.

Decazes et ses collègues, tous de la bourgeoisie — Richelieu seul appartenait à l’ancienne aristceratie —,se mirent sérieusement à l'œuvre pour améliorer la situation financière du pays, en vue surtout de le débarrasser de l'occupation étraugère, Mais ils rencontraient à tout instant des obstacles insurmontables de la part de la Chambre introuvable.

On aura une idée de ces obstacles, par le seul fait qu'un certain nombre d’ultra-royalistes soutenaient qu'il ne fallait pas regarder comme dettes légitimes celles qui avaient été contractées par le gouvernement des Cent-Jours: comme s'il eût été possible que l'Etat répudiât ainsi ses obligations !

La Chambre bharcelait sans cesse les ministres par ses exigences; elle aurait voulu voir de suite redresser tous les abus, épurer toutes les administrations, Dans son désir, par exemple, d'avoir une magistrature aussi parfaite que possible, elle alla jusqu'à voter une mesure plus révolutionnaire que conservatrice, qui en détruisait l'inamovibilité : houreusement, cette mesure fut rejetée par la Chambre des Pairs. Par leur intempérance de langage, certains députés soulevaient des tempêtes, et empêchaient cette union de toutes les fractions modérées de la Chambre, qui était le rêve de Louis XVIII et de son ministère :

“ Marchons, disait le Roi, entre la droite et la gauche, en leur tendant la main, et en nous disant que quiconque n’est pas contre nous est avec nous ”.

Bref, les choses en arrivèrent à ce point que Decazes, qui était de plus en plus l’âme du ministère, crut que l'existence de la Chambre introuvable était un obstacle invincible à la marche des affaires. Lui et Lainé réussirent à convaincre

le duc de Richelieu qu'il fallait proposer au Roi de dissoudre le Parlement,

Le droit de dissolution était dans la Charte, Par l'ordonnance du 5 septenbre 1816, Louis XVIII proclama donc la dissolution de la Chambre introuvable, Une loi électorale provisoire fut préparée par Lainé; et c'est d'après cette loi que se firent immédiatement les élections, qui donnèrent au pays une nouvelle Chambre.

Elle était beaucoup plüs politique et modérée que l'ancienne : son esprit se personnifiait dans le président de son choix, M. de Serre, l’un des homines les plus honnêtes, l’un des orateurs les plus sympathiques qu'ait eus la Restauration, “ l’homme le plus éloquent de son siècle !”, a dit un écrivain de l’époque. C’est lui qui écrivait un jour à uu de ses amis :

“ Je n'ai jamais compté que la route du devoir serait semée de fleurs; mais j'y suis. Priez Dieu qu'il me donne la force de m'y tenir ”.

Une des premières mesures dont la nouvelle Chambre eut à s'occuper fut la loi électorale proposée par Lainé : elle fut votée le 5 février 1817. On était bien loin du suffrage universel, à cette époque, bien loin même du suffrage restreint, tel qu'il se pratique généralement aujourd’hui. Quand on songe que l'on croyait faire beaucoup, en créant, par la loi Lainé, 100,000 électeurs dans la France entière !

Et savez-vous à quel âge, dans ces temps héroïques de la Restauration, on devenait éligible ? A 40 ans; c’est-à-dire, à l’âge où beaucoup de personnes n’ont plus de dents pour mordre un adversaire, plus de cheveux à se laisser arracher!

1 — Comte de Puymaigre, Souvenirs sur l'Emigration, l’Empire et la Restauration.

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Ah! jeunes amis qui m'écoutez, si jamais vous vous sentez un peu froissés dans vos légitimes ambitions, si vous êtes tentés de vous plaindre que vous n'arrivez pas assez vite, songez à Berryer, à Guizot, à Thiers, qui furent obligés d’attendre leurs 40 ans pour entrer en Chambre ; ils n'y purent siéger que tout à fait à la fin de la Restauration,

On peut affirmer sans crainte de se tromper que si le régime parlementaire, en France, ne donna pas à cette époque toute la mesure de sa valeur, c'est que l'on n'était pas fixé sur un bon système électoral !, On passa tout le temps de la Restauration à tâtouuer autour de quelque projet, oscillant tantôt du côté de la bourgeoisie, tantôt du côté des grands propriétaires, mais v’arrivant jamais au point qui aurait pu donner satisfaction à la véritable France, la France du peuple,

11 faut dire la même chose de la liberté de la presse, cette condition indispensable du régime parlementaire, Le priucipe en était admis par la Charte, et M. de Serre fit voter par les Chambres une excellente loi pour en assurer l'application, Eh! bien, cette loi était à tout instant mise de côté, et remplacée par des mesures d'exception, qui soulevaient de vives récriminations dans les camps les plus opposés : le pays était toujours dans le trouble et le malaise.

Je parle de la liberté de la presse, et non de la licence : autant la première est nécessaire dans un gouvernement constititionnel, autant la seconde doit être réprimée avec vigueur, mais réprimée et jugée comine tous les délits ordinaires :

“ Les lois sur la presse, dit un auteur, n’ont jamais été faites qu’au détriment de la liberté, 11 ne faut pas de lois sur la liberté de la presse ; les lois sur la calomuie, sur l’avilissement des autorités constituées; sur la provocation au pil-

1— “ Sous la Restauration, les ministères passèrent leur temps à combattre la presse et à préparer les élections ”, (Le Marquis de Blosseville, p. 91).

lage, à l'assassinat, s'appliquent à la presse, comme à la parole, comme à toutes les manières de communiquer uue pensée coupable ou d'exciter à une mauvaise action. Ce qui est le plus nécessaire, ajoute avec raison cet auteur, ce n'est pas une loi sur la presse, mais un gouvernement fort et décidé à appliquer les lois ! ”,

Et M. Thiers : “ La presse, dit-il, peut être illimitée sans danger : il n'y a que la vérité de redoutable ; le faux est impuissant ; plus il s'exagère, plus il s’use 2”,

Plus ou moins gauche et sans expérience par rapport aux lois électorales et à la liberté de la presse, le gouvernement de la Restauration fut plus heureux dans le règlement de la question économique et financière, ainsi que dans ses rapports avec l’armée,

Les finances de la France devinrent très prospères sous le le ministère Richelieu-Decazes : elles s'élevèrent à un degré inoui de succès sous celui de M. de Villèle: le 57 qui ne valait que 45 en 1814, se vendait au pair et au delà trois ou quatre ans plus tard.

Quant à l’armée, la loi Gouvion Saint-Cyr, ainsi appelée du nom de son auteur, ministre de la guerre dans le gouvernement de M. Decazes, opéra sa réconciliation complète avec la Royauté, “ C'était, dit M. Dareste, une loi admirable, qui est devenue la base de notre système militair *”, Elle rétablissait la conscription qui avait été abolie en 1814. Pour être nommé sous-officier, il fallait avoir vingt ans accomplis et deux ans de service actif, Les deux tiers des grades de lieutenant et de capitaine étaient conférés d’après l'ancienneté, sans distinction de caste ou d'origine. Sous l'ancien régime, il n’y avait guère que les nobles qui pou-

1— Paul Gauthier, Madame de Staël et la République de 1798. 2— Thiers, Histoire de la Révolution.

8 — Dareste, Histoire de France.

vaient aspirer aux grades supérieurs dans l'armée : “ Désur. mais, disait Louis XVIIT, chaque soldat saura qu'il porte dans sa giberne le bâton de maréchal ”,

Mais que d'opposition cette loi ne rencontra.t-elle pas de la part des anciens nobles, des éinigrés, des ultra-royalistes ! que d'obstacles, également, se présentèrent au ministère Richelieu, dans le règlement de la question religieuse! La charte de Louis XVIII, allant plus loin que le Concordat de 1801, proclamait la Religion catholique, apostolique et romaine “ Religion d'Etat”, Les royalistes et les ecclésiastiques trop ardents dont j'ai parlé dans ma dernière conférence en profitèrent pour demander à grands rris que le Concordat de 1801 fût supprimé et remplacé par celui de François 1°, On entama à ce sujet de longues négociations avec le Saint- Siège; et la cour de Rome, malgré ses répugnances, finit par consentir au changement demandé,

Les conséquences étaient immenses : le nombre des évêchés était porté de 50 à 92: la carte ecclésiastique de la France était toute remaniée : 42 évêques nouveaux furent nommés et institués par le Saint-Siège, Mais quand il fallut pourvoir à leur traitement, on s’aperçut, quoique un peu tard, que le nouveau Concordat avait besoin d'être ratifié par les Chambres françaises : et celles-ci refusèrent absolument leur concours,

Tout était donc remis en question ; les évêques nouvellement institués ne pouvaient prendre possession de leurs sièges; et la cour de Rome se plaiguait amèrement de la situation fausse où on l'avait engagée,

On ne peut douter que cette malheureuse affaire ne fût pour beaucoup dans la détermination que prit Richelieu d'abandonner le pouvoir quelques mois à peine après le grand succès qu'il avait remporté au Congrès d’Aix-la-Chapelle pour la libération du territoire de la France.

Decazes, à la demande du Roi, prit en mains les rênes du gouvernement ; puis, sans trop s'occuper des ultra-royalistes, entama lui-même de nouvelles négociations avec le Saint- Siège : 11 réussit à obtenir un arrangement, Le gouvernement de Louis XVIII s'engagea à faire tout sou possible pour augmenter peu à peu, avec le temps, le nombre des évêchés en France ; et le Pape, de son côté, consentit à ne rien changer, pour le moment, aux circonscriptions diocésaines de 1801, pourvu que les évêques récemment nommés y donnassent leur consentement, Grâce à l'intervention de M!* de Quélen, coadjuteur de Paris, et de quelques autres personnages influents, 37 de ces nouveaux prélats acquiescèrent aux désirs du souverain pontife; et dans le Consistoire du 23 auût 1819, Pie VII déclara maintenir le Concordat de 1801.

Decazes ne tarda pas à remplir son engagement envers le Saint-Siège : dès 1822, le nombre des évêchés français était porté à 80. Puis, pour achever de donner satisfaction à l'Eglise de France, il fit ériger 500 nouvelles paroisses succursales, allouant aux nouveaux titulaires un traitement convenable, 11 accorda en même temps une plus grande liberté aux ordres religieux.

Mais plus cet habile ministre montrait de décision et d'énergie dans le règlement des affaires, plus il soulevait la jalousie et la haine des ultra-royalistes, qui le voyaient avec dépit afferruir de plus en plus son maintien au pouvoir et grandir sans cesse dans l'estime et la confiance du Roi, Leurs journaux étaient remplis de diatribes contre son gouvernement,

Parmi les publicistes exagérés de l’époque, se faisait remarquer le fameux abbé Lamennais, On connaît les tristes écarts de cet homme en matière religieuse : à aucun écri-

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lui a parole des saintes Ecritures : Non plès sapere qudm oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem \. Ses exagirations religieuses n'avaient d'égales que 05 exagérations poli. tiques : après avoir prôné la monarchie la plus absolue, il devint plus tard l'apôtre de la démocratie révolutionnaire,

Et ici, je ne puis m'empêcher de citer un petit dialogue qui eut lieu un jour entre cet ecclésiastique intransigeant et l'illustre Berryer, le grand orateur légitimiste, cet esprit si sage et si bien équilibré, Berryer était chez Lamennais, et celui-ci développait à sa manière, c'est-à-dire, avec une grande intempéranco de langage, je ne sais quelle thèse. Tout à coup, Berryer ne pouvant se contenir :

“ Taisez-vous, lui dit.il, vous me faites peur ! — Et pour. quoi ? — Je vois que vous deviendrez chef de secte, — J amais! plutôt rentrer dans le seiy de ma mère, que de sortir du giron de l'Eglise. — Je vous dis que vous en sortirez; je vous en vois sortir, — Et pourquoi ? et comment ? — Pourquoi ? C'est que vous suivez inexorablement vos idées où elles vous mènent, sans qu'aucune considération puisse vous arrêter; c'est que votre esprit domine tout, sans que rien le domine ”,

C'est Berryer lui-même qui raconte quelque part cet incident,

Les ennemis de Decazes avaient juré sa perte, Ils se réunissaient souvent chez le comte d'Artois, et avisaient aux moyens de lui créer le plus d'ennuis possible, D'autres réunions hostiles se tenaient chez un autre personnage important de Paris; et c'est là que s'organisa la fameuse Conspiration du Bord de l'eau, ainsi nommée parce que la rési. dence de ce personnage s'élevait sur les bords de la Seine : il ne s'agissait de rien moins, paraît-il, que de faire enlever de force les deux ministres auxquels on en voulait le plus, Decazes et son collègue Gouvion de Saint-Cyr, puis de les

1— Rom, XII, 3.

enfermer à Vincennes, Heureusement, cet odieux projet n'aboutit point,

Ce qui exaspérait surtout les ei... de Decazes, c'était de voir arriver en Chambre, à la faveur le sa loi élactorale, des députés aux opinions plus ou moins avancées, comme Manuel, Benjamin Constant, Lafuyatte, le général Foy, et surtout en 1819, l'ex-évêque constitutionnel, le régicide Grégoire, La peur est mauvaise conseillère: à la vue de l'opposition soulevée contre le gouvernement, quelques-uns des collègues de Decazes l'abandonnèrent, Lui, dont les mœurs parlementaires étaient faites depuis longtemps, ne croyait pas devoir s'alarmer outre mesure de la présence en Chambre de députés dangereux, qu'il y avait toujours moyen de combattre avec les armes constitutionnelles.

Il reconstitua aussitôt son cabinet, et continua à diriger les affaires, paraissant plus maître que jamais de la situation, Mais la roche tarpéicnne n'est pas loin du Capitole : un incident imprévu vint tout à coup briser la carrière du tout. puissant ministre.

Le dimanche du Carnaval, 18 février 1820, le duc et la duchesse de Berry étaient à l'opéra. Vers onze heures du soir, la princesse ayant manifesté le désir de se retirer, le duc la conduisit à sa voiture, 11 regagnait la salle, lorsqu'un garçon sellier, nommé Louvel, lui plongea un poignari dans le cœur: “Je suis assassiné! s'écria-t-il, je suis mort ” ! Il expira, en effet, dans la nuit même,

C'était l'héritier présomptif de la couronne, après Charles X, qui disparaissait,

On ne se figure pas les exagérations, disons le mot, la folie de langage dont le crime de Louvel fut l'occasion, Un député de l'extrême-droite, Clausel de Coussergues, accusa directement de ce crime M. Decazes. La Chambre écarta cette accusation insensée ar la question préalable, mais l'accusation n’en continua pas moins à faire son chemin dans

la presse et dans les salons royalistes : “ Le poignard qui a frappé le duc de Berry, écrivait Charles Nodier, est une idée libérale ”,

“Oui, M. Decazes, s'écriait Martainville dans le Drapeau blanc, c'est vous qui avez tué le duc de Berry. Pleurez des larmes de sang ; obtenez que le Ciel vous pardonne, la patrie ne vous pardonnera pas ”,

Profitant de l'excitation qui passionnait tous les esprits, le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême se rendirent aux Tuileries, peu de jours après l'assassinat du duc de Berry, et se jetant aux genoux de Louis XVIII, le supplièrent, les larmes aux yeux, de ne point garder un ministre qui, suivant eux, perdait la France et la dynastie,

Decazes aurait-il pu, aurait-il dû tenir tête à l'orage ? Beaucoup l'ont pensé : d'après eux, il aurait dû demander aux Chambres un vote de confiance, continuer avec calme à administrer les affaires, et ne se retirer du pouvoir qu’à un moment de son choix. Il ne le voulut pas : sa dignité per-

sonnelle se révoltait à la vue des scènes étranges dont il était témoin, 11 donna sa démission ; et c'est à cette occasion que Chateaubriand, de qui on aurait pu attendre un langage plus noble et plus juste, écrivait dans un journal : “ Les pieds lui ont glissé dans le sang ; il est tombé !”

Louis XVIII ne se sépara qu’à regret de son favori : il le créa duc, ministre d'Etat, et le nomma ambassadeur à Londres,

Sur les instances pressantes et réitérées du Roi, le duc de Richelieu consentit à reprendre la direction des affaires, mais avec la promesse formelle du comte d'Artois que ni lui ni ses amis ne conspireraient contre son administration. Cette promesse ne fut pas tenue : il était trop dans les habitudes du prince d'intervenir secrètement dans toutes les affaires : et

quant aux amis qui le fréquentaient, ils étaient trop ardents pour qu'il pôût les contrôler :

“ Je lui fis observer, écrivait un jour Pozzo di Borgo, que son intervention dans les affaires d'Etat et dans les changements ministériels perdrait la monarchie et sa famille ! ”,

Richelieu avait aussi exigé du Roi la promesse qu'il ne permettrait pas à Decazes de rester à Paris. C'était beaucoup demander à un prince qui s'était accoutumé à voir son favori tous les jours et même plusieurs fois le jour. Mais Richelieu, sachant la haine qu'un certain nombre de royalistes avaient vouée à Decazes, se figurait que la présence seule de son ancien collègue à Paris lui causerait mille embarras. Il avait donc fait de son éloignement de la capitale une condition sine qué non de sa rentrée aux affaires,

Louis XVIII fut fidèle à sa promesse. Jamais souverain

:se montra plus loyal envers ses ministres, Il a promis à Richelieu de tenir Decazes loin de Paris; et ichelieu en a fait une question d'Etat : Louis XVIII oblige Decuzes à partir le plus tôt possible pour son ambassade de Londres, Quand il y est rendu, il lui écrit souvent, et toujours dans les termes de la plus affectueuse amitié ; mais il ne veut pas qu'il songe à revenir en France, Decazes s'acquitte admirablement de ses fonctions d’ambassadeur auprès du gouvernement anglais; mais l'ennui du pays natal vient quelquefois l’assiéger : il ne peut cependant que regarder de loin la terre promise,

Un jour, sa femme étant tombée gravement malade, tous les médecins sont d'accord pour prescrire à Decazes de Ja conduire aux eaux minérales du midi de la France, Le duc se hasarde à en demander timidement la permission au Roi. Louis XVIIT ne peut décemment lui refuser cette permission ; mais il l'avertit qu'en passant à Paris son séjour devra être

1 Crousaz-Crétet, Le duc de F''chelieu en Russie et en France.

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