ÉTAT ACTUEL DES ACADIENS. — LEUR AVENIR
En résumant l'ensemble de toutes les populations acadiennes dont nous avons suivi les émigrations tant en Acadie que dans le golfe Saint-Laurent, nous trouvons que cette race si cruellement décimée à plusieurs reprises présente encore, dans ses fractions diverses, un chiffre total assez important. Nous avons constaté en effet :
Dans la Nouvelle-Ecosse, ancienne Acadie, dispersés en différents cantons environ 20,000 Acadiens.
Dans le Nouveau-Brunswik, c'est-à-dire le long des côtes du golfe Saint-Laurent, puis sur la côte ouest de la baye de Fundy, et enfin à Madawaska, dans l'intérieur des terres, sur la frontière du Maine, 30,000.
Dans l'île du Cap-Breton, 15,000.
Dans l'île du Prince Edouard, ancienne île Saint-Jean, 15,000.
Aux îles Madeleine et sur la côte du Labrador, 4,000.
Sur la côte nord de la baie des Chaleurs (comté de Bojiaventure, Canada), 8,000.
Et enfin une portion de la population française de Terre-Neuve et des îles Saint-Pierre et Miquelon que l'on peut évaluer à 3,000 individus.
La somme de tous ces Acadiens atteint donc aujourd'hui un chiffre de 95,000 âmes. Il n'est pas sans intérêt de
chercher à se rendre compte de la filiation de ces différents groupes à partir de 1755, ainsi que des lois de leur développement; ne fût-ce que pour mieux apprécier quel pourra être leur avenir. D'après les études précédentes on pouvait compter 18,000 Acadiens en 1755 savoir : 16,000 tant dans la péninsule acadienne que sur les côtes voisines de l'isthme, où beaucoup avaient émigré depuis deux ou trois ans, et 2,000 provenant d'émigrations bien antérieures dans les iles du Cap-Breton et Saint-Jean. De ces 18,000 Acadiens, 6,000 furent enlevés par les Anglais, 1,500 se rendirent au Canada à diverses reprises, il en resta donc 10,500, les uns cachés dans l'Acadie même, au nombre d'un millier environ, les autres sur les côtes du golfe et dans les îles du Cap-Breton et Saint-Jean.
Mais sur ce dernier chiffre il faut encore diminuer au moins 2,000 à 2,500 âmes, à cause de la déperdition que durent occasionner les misères de tant d'émigrations pénibles, et surtout à cause des nombreux prisonniers que les Anglais déportèrent au loin, lors de la proscription de l'ile Saint-Jean, en 1763. C'est donc d'un chiffre de 8,000 à 8,500 âmes qu'est sortie la population acadienne dont nous venons de dresser le tableau. Il faudrait y ajouter sans doute quelques exilés qui purent se rapatrier après 1763, mais il y aurait à tenir compte, d'autre part, de bien des pertes impossibles à apprécier et à établir quoique certaines. Combien de familles en effet, isolées et dénuées de tout, se trouvèrent décimées au milieu des secousses de ces émigrations successives et forcées?
En un siècle, de 1755 à 1855, le nombre des Acadiens s'est donc plus que décuplé, sans le concours certainement d'aucune espèce d'immigration, et par la seule force de leur accroissement naturel. Ce résultat peut paraître étonnant aux esprits habitués à la croissance si lente de
nos populations slationnaires, mais il n'est qu'ordinaire pour l'Amérique (1*), et il est bien inférieur au développement de population franco-canadienne, qui de 1765 jusqu'à nos jours, en un peu moins d'un siècle, a deux fois décuplé le chiffre de son point de départ. Cependant ce progrès des Acadiens est plus notable que celui des Canadiens quand on songe aux difficultés et aux déperditions inévitables à travers lesquelles il s'est opéré; malgré deux ou trois proscriptions successives, par des groupes épars, faibles, souvent dépourvus de rapports entre eux, dénués d'instruction et de richesse, n'ayant pour se maintenir qu'un attachement profond à leur religion, à leur langue et à leurs traditions. Nous y retrouvons donc toujours persistante cette fécondité remarquable que déjà nous avons eu l'occasion de signaler chez eux, et qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Cette puissance de multiplication nous a conduit à quelques observations curieuses dans le développement des familles acadiennes, En compulsant et en comparant les recensements nous sommes arrivé en effet à acquérir la preuve à peu près rigoureuse, que les quatre cinquièmes d'entre elles sortent des quarante-sept familles primitives que nous signale le premier recensement de 1671, c'està-dire que les 400 âmes de 1671 en auraient produit 71,000 en 1830, dans un laps de cent quatre-vingts ans, bien que la moitié presque de la population ait disparu en 1755 et 1763. Ce fait nous a paru assez remarquable pour en faire l'objet d'une petite étude spéciale que nous avons insérée aux notes (2). Quand à l'accroissement que nous venons de constater de 1735 jusqu'à nos jours, il no
1. Voir à la fin de la 1" partie les notes du chapitre vu. Tous les chiffres entre parenthèses dans le teste renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.
présente il est vrai qu'une progression annuelle de 2,50 p. 100 en moyenne; mais il est à croire que les Acadiens, affranchis aujourd'hui des principales difficultés qui pendant longtemps ont enlravô leur développement, s'augmentent maintenant dans une proportion qui dépasse cette moyenne, et qui égale sans doute celle des Canadiens dont l'accroissement actuel est de i p. 100 par an.
Afin de pouvoir suivre plus clairement la filiation de la race à travers la complication des faits, nous avons dû presque constamment laisser de côté les détails pleins d'intérêt que présente la suite des événements. Cependant on a pu facilement entrevoir que bien peu d'histoires présentent un caractère aussi dramatique et aussi touchant que celle de ces populations infortunées. Quelle succession inouïe de proscriptions, de ruines et de déportations répétées, enchaînement de misères et de catastrophes qui aboutit à une fin non moins singulière et non moins triste, par l'incroyable dispersion de ce petit peuple, que l'on pourrait presque comparer à celle des Hébreux. On trouve en effet aujourd'hui les débris des Acadiens dans la Guyane, aux Antilles, à Saint-Domingue, dans la Louisiane, au Canada, dans l'État du Maine, dans le Nouveau-Brunswick, sur la côte du Labrador, dans toutes les îles du golfe Saint-Laurent,sdans leur ancienne patrie, l'Acadie, et enfin en France, dans ce pays môme d'où les chefs de la race étaient sortis il y a bientôt deux siècles et demi.
Cependant en dépit de celte extrême dispersion, en dépit des haines cruelles dont ils étaient entourés, telle était la vitalité puissante de cette population, qu'elle a survécu partout et que chacun de ses tronçons est devenu l'origine d'une petite ou grande tribu acadienne, conservant toujours sa langue, ses mœurs, sa tradition et son
identité. Ainsi, en broyant la nation, les Anglais, au lieu de l'anéantir, en ont multiplié les rameaux, et il ne serait nullement étonnant que plusieurs de ces groupes acadiens, comme par exemple celui du cap Breton, ceux de la baie des Chaleurs, et plus tard ceux des côtes du Labrador, ne devinsent l'origine de petites nationalités acadiennes compactes et vigoureuses.
C'est dans la mauvaise fortune dit-on que s'éprouve le caractère des hommes et des peuples : celui des Acadiens montre assez, au milieu de tant de malheurs, combien il était fortement trempé. Les qualités les plus saillantes que l'on y observe sont : la spontanéité de leur existence sociale, résultat de la grande liberté dont les a forcément dotés l'état d'abandon où ils ont vécu ; puis une énergie et une ténacité singulières dans leurs entreprises; enfin domine sur le tout un invincible attachement pour leur religion et leur nationalité, attachement qu'ils ont poussé jusqu'à des sacrifices héroïques, dont l'histoire offre rarement des exemples.
Le délaissement presque absolu du gouvernement français fut pour eux la cause de graves dommages sans doute, par le défaut complet d'immigration et de sécurité qui en fut la conséquence. Mais comme toute situation a les qualités de ses défauts, il en résulta pour eux la nécessité de pourvoir à leur défense et d'aviser eux-mêmes à leurs besoins et à leur organisation ; de là un esprit de ressource et une puissance propre d'action, qui ont sans doute été en partie les causes de cette indestructible vitalité dont ils ont fait preuve dans leurs revers.
Dans l'appréciation de ces qualités, nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit de la vigoureuse et aggressive résistance qu'ils soutinrent, malgré leur isolement et leur faiblesse numérique, pendant tout un
siècle, contre les colonies anglaises; nous ne reparlerons pas de cette autre résistance morale el laborieuse qu'ils surent maintenir dans leur état de neutralité jusqu'à leur proscription- mais nous appellerons ici l'aUenliou sur un point de vue nouveau, sur l'éludé de l'existence intérieure de celte société abandonnée à elle-même. Délaissés par la France et négligés par leurs nouveaux maîtres, dont ils étaient séparés par une mutuelle antipathie ; cette absence de gouvernement et de direction ne fut point pour les Acadiens, comme plusieurs pourraient le croire, une cause de désordre et d'impuissance, mais ils en profitèrent au contraire pour réaliser des progrés dont nous ne trouvons point d'exemples dans les colonies voisines.
îl est difficile de rétablir aujourd'hui l'histoire intérieure de cette petite société, car l'incendie et les destructions de 1755 en ont anéanti tous les papiers publics et privés; la grande dispersion de tout ce peuple a rompu beaucoup de traditions, et l'ignorance forcée où l'ont plongé ses malheurs, son isolement et sa pauvreté, a achevé de laisser disparaître ses chroniques écrites ou parlées.
Raynàl, il est vrai, a tracé du régime intérieur et des mœurs acadiennes une description séduisante et fort connue; mais il y a trop à présumer que cène fut guère qu'une pastorale de fantaisie dont il aura voulu illustrer son histoire, pour en faire sortir un contraste selon la mode de l'époque, entre les hommes de la nature et les sociétés civilisées. Nous n'attacherons donc point plus d'importance qu'il ne convient à cette narration, mais nous ferons remarquer cependant qu'elle a eu sans doute pour base quelques mémoires ou récits dont les traits généraux, cachés sous les broderies de l'imagination, doivent reposer sur l'observation des faits. On peut donc en tirer quelques données utiles, surtout en les éclairant par l'étude comparée
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des documents, des faits et des lieux. Puis nous possédons une relation assez sèche de Lafargue, quelques traditions éparscs recueillies par Halliburton et par le plus distingué des poètes américains, Longfellow, dans son poëme touchant ù'Évangéline, la jeune fiancée acadienne (3); et Yoilà tout ce qui nous reste de l'histoire de ce peuple.
Mais à défaut de la mémoire des hommes, il est resté la mém,oire des lieux, et les importants travaux qu'ils ont laissés derrière eux sont un livre éloquent, tracé sur le sol même, comme s'ils eussent prévu qu'ayant peu de temps à y vivre ils devaient se hâter d'établir sur cette terre les litres indestructibles de leur passage et de leur primitive patrie. De môme que Cuvier a exhumé par l'étjude raisonnée de quelques ossements l'histoire probable des premiers temps du monde, c'est ainsi qu'il faudra cherclier dans les traces de leur industrie le secret perdu de l'existence publique et privée des Acadiens pendant le siècle qui a précédé leur ruine.
Ils ont été en effet plus remarquables encore comme peuple industrieux et agriculteur, qu'ils ne s'étaient distingués comme partisans militaires. Nous avons vu comment peu à peu les familles les plus laborieuses et les plus paisibles se portèrent, vers 1680, au fond de la baie de Fundy pour s'y livrer à la culture ; ce pays présentait sur le bord de la mer de vastes étendues basses et en partie noyées, mais qui renfermaient un sol d'une grande fertilité. Comment les Acadiens furent-ils conduits à présumer la richesses de ces marais? pourquoi s'attachèrent-ils à la mise en culture difficile et dispendieuse de ces terrains, tandis qu'il leur était si aisé de défricher les hautes terres? C'est ce que nous ignorons, mais il est certain qu'ils y appliquèrent leurs efforts dès le principe, qu'ils conti-
niièrent à se répandre ainsi le long des côtes, et que jamais leurs cultures n'ont pénétré fort avant dans Tintérieur. Or ce genre de travail n'était point une petite entreprise, il s'agissait de lutter contre la mer ainsi que l'ont fait les Hollandais, et d'établir des digues assez fortes l'Our résister à l'aclion incessante de la vague; seulement H } eut cette différence entre les Acadiens et les Hollandais, que ceux-ci furent obligés par les circonstances à exécuter leurs travaux, tandis que les Acadiens semblent avoir affronté ces difficultés de gaieté de cœur, comme s'il eût toujours fallu à ces descendants de corsaires une lutte à soutenir soit contre les hommes soit contre les éléments. S'il en a été ainsi, la Providence les a cruellement repris par oîi ils avaient péché, car ces enfants de la lutte ont été bien tristement victimes des luttes dans lesquelles ils se sont trouvés mêlés.
Pour établir ces digues ils parvinrent à trouver un mode de terrassement économique et solide qui remplit le but difficile auquel elles étaient destinées. Il faut croire que cotait un secret qu'ils conservaient entre eux, car les Américains, qui s'emparèrent de leurs héritages, furent incapables de continuer et même d'entretenir les travaux 'e leurs industrieux prédécesseurs. Ils se trouvèrent alors L'vérement punis de leur injuste avidité : malgré leur prétendue habileté, ils ne trouvèrent en effet que la misère là où les Acadiens avaient produit la richesse, et la plupart io ces émigrants du Connecticul et du Massachusetts furent contraints de retourner chez eux dans le plus grand dénùment. Ceux qui demeurèrent durent se borner aux terres hautes, et quand on voulut reprendre l'œuvre des Acadiens, on fut obligé de rechercher quelques-uns de ceux qui avaient échappé à la proscription, afin d'obtenir leur concours pour la réparation des digues. C'était aussi sans
doute quelque secret de cette nature que possédaient les Acadiens réfugiés en France, pour la construction de leurs maisons, secret dont leurs descendants ont conservé le souvenir, mais dont ils ont perdu la formule.
Ces marais entourés de digues ou abboHeaux, étaient le caractère essentiel et la base de toutes les colonies acadiennes ; elles conquirent ainsi de vastes terrains, poussant toujours '§ur la mer, et plaçant de nouvelles digues en avant des anciennes, si bien qu'Halliburlon compare leurs marais à une ruche de miel entrecoupée de ses compartiments. La Grand-Prée, au pied du village des Mines, avait été conquise ainsi tout entière sur l'océan, pied à pied, et elle contenait 2,100 acres, plus de 1,000 hectares. Ces riches terrains, qu'ils pouvaient dessécher et arroser à volonté, leur produisaient d'admirables récoltes en herbages, en lin et en chanvre. C'était sur eux que reposait la fortune et toute l'existence de ces colons, dont on peut dire mieux encore que des Hollandais, que leur histoire tout entière est écrite dans les digues de leurs marais.
Ils consiruisaient ordinairement leurs demeures un peu plus haut, mais toujours en vue de ces marais précieux qui étaient le grand souci de leur vie laborieuse. Ils se trouvaient ainsi disséminés en petits villages sur une étendue de côtes qui dépassait déjà 30 lieues au moment de leur proscription. Leurs maisons étaient en bois et en terre, généralement élevées sur des caves, qui sont tout ce qui reste aujourd'hui des ruines de leurs hameaux. Chaque famille s'entourait d'un verger, et leurs établissements s'encadraient dans de nombreuses plantations de saules qu'ils paraissent avoir particulièrement affectionnées. Tout le pays était sillonné de chemins, ils avaient construit beaucoup de ponts, et ils circulaient en bateaux dans l'intérieur de leurs marais, au moyen de petits canaux qui
étaient ménagés entre les digues. Tout y démontre l'exislencc d'une société parfaitement ordonnée, laborieuse, économe et industrieuse. Les auteurs anglais estiment que leurs cultures étaient parfaitement entendues, car ils leur accordent ce témoignage significatif dans la bouche d'un Anglais : Iligh stale of cuîlivalion (4).
Comment ce peuple isolé, pourvu de peu d'instruction, dénué de capitaux, parti de rien, privé de toute direction, était-il parvenu à créer un tel état de choses? Sans doute il faut en faire honneur à son intelligence et à son énergie, mais il faut y voir aussi le résultat de celle puissance particulière que donnent aux efforts intellectuels et matériels de l'homme, l'aiguillon de la nécessité et le vif sentiment de responsabilité personnelle qui dérive de l'état de complète liberté, quand il est abandonné à lui-même. C'est là le secret de la force industrieuse de Robinson, comme aussi du grand intérêt que lui donne le lecteur, mesuré sur les difficultés de sa situation.
Le mode d'agriculture que nous venons d'observer suppose non-seulement des travailleurs habiles, mais encore une organisation intérieure assez complète, car la construction des digues, leur entretien, la répartition des irrigations, l'expulsion des eaux surabondantes, les chemins, les ponts, les canaux, entraînaient une certaine complication d'intérêts à régler et à satisfaire; ils ne faillirent pas plus à cette tâche morale qu'à leurs entreprises matérielles, car tous les témoignages s'accordent pour rendre justice à la grande harmonie et à l'heureuse union qui régnaient parmi eux. Non-seulement Raynal, mais tous les écrivains qui ont parlé des Acadiens, ont rendu témoignage du calme heureux et prospère de leur régime intérieur; cl le mélancolique Longfellow, qui sur les lieux même a pu s'inspirer de leurs ruines et des Ira-
dilions du pays, a laissé de ravissantes descriptions de la physionomie générale de celte petite société (5).
Ils avaient aux Mines, avec un fortin bâti en pierre, une espèce de petite ville où se trouvaient notaires, médecins ,||» et autres professions libérales et industrielles que nécessitait de plus en plus le développement de la population. Mais la plupart vivaient disperses dans la campagne, et il y a tout lieu de présumer, en combinant quelques données éparses dans Raynal, dans la Fargue et dans les recensements qui sont aux archives, que leur organisation civile se rapprochait beaucoup du régime des communautés agricoles qui existaient autrefois parmi les paysans du centre de la France, dont M. Dupin a raconté l'histoire et dont on retrouve des traces dans la plupart des fermes désignées sous cette formule : les Bourdins, les Claviers, les Beaugels, les Simons, etc., etc.
Les Acadiens en effet ont toujours été cités pour la puissance de leurs affections de famille, et les enfants, à mesure qu'ils se mariaient, 'restaient groupés autour du toit parternel, jusqu'à ce que la force des choses les obligeât à diriger vers un établissement nouveau une petite colonie qui devenait à son tour le lieu de concentration de tous ses enfants. De telle sorte que souvent tous les habitants d'un hameau portaient le môme nom comme au village des Héberls, à Pont-aux-Buot, à la Préedes-Bourcs, aux Richards, etc., etc.
Ils vivaient ainsi sur leurs bonnes mœurs, sans roi ni gouverneur et sans police, se devant tout à eux-mêmes et à leur liberté, depuis l'idée créatrice de leur fortune, jusqu'aux détails de l'organisation de leurs travaux; et ils le savaient parfaitement, ce qui était le principe conservateur de l'ordre et du labeur au milieu d'eux. Ce n'est point sans but, en effet, que Dieu a donné à l'homme
le degré de liberté que celui-ci possède, quand il lui eût été si facile de la réduire à une certaine mesure par quelque dose de cet instinct qui commande les actions des animaux. Mais il n'a pas craint de nous placer entre les enseignements salutaires de la tradition primitive et les entraînements de l'exagération de nos désirs ; faisant dominer le tout par la puissance des besoins et de la nécessité, qui obligent l'homme, quoi qu'il en ait, à surveiller ses propres écarts, et qui le ramènent sévèrement, par la douleur, au droit sentier du travail et de la vertu quand il s'en éloigne avec trop d'excès. Ainsi Dieu a voulu que fut l'homme, et quand nous cherchons à changer cet ordre par de folles visées d'autorité humaine, nous nous jetons gratuitement dans des combinaisons trèscompliquées, où se perd la force de la société, quand il aurait été si facile et plus fructueux de laisser toutes choses au simple courant que lui avait imprimé la sagesse divine.
Aussi est-il certain que lorsque l'on compare ce qui s'est fait en Acadie et aux colonies anglaises, avec le Canada, la Louisiane et les colonies espagnoles, on se demande en vérité h quoi servit dans ces pays l'intervention et la prétendue direction des monarchies métropolitaines. Mieux eût valu peut-être leur abstention complète; car leurs faibles secours ont toujours été payés trop chers par la paralysie dont leur intervention a frappé la puissance humaine chez l'individu.
Certes le Canada a bien peu reçu de la mère patrie; et quand on songe aux devoirs impérieux que prescrivait à celle-ci le voisinage des colonies anglaises; lorsqu'on calcule la somme de forces et de capitaux qu'elle eût dû rigoureusement apporter à la colonie, comme juste indemnité du régime énervant qu'elle y maintenait par sa pas-
sion déraisonnable d'autorité, on reconnaît toute la légimilé des reproches que les Canadiens peuvent lui adresser aujourd'hui. Néanmoins on y entretenait une garnison, on y envoyait des vaisseaux, on y dépensait chaque année, bien ou mal, quelque cent mille livres; pendant dix ans môme, Louis XIV et Colbert déployèrent une sollicitude active et habile pour le peuplement et !e bon établissement du pays ; celte intervention et celle subvention de la mère patrie, toutes faibles qu'elles étaient, y jetaient des capitaux, entrelenaient les relations avec la France et un courant naturel d'immigrations qui furent beaucoup plus nombreuses qu'on ne se l'imagine communément.
Mais l'Acadie, n'eut ni garnison ni budget, point d'avances d'aucune sorte, nulle immigration, et son développement partit d'une population de 400 habitants misérables, ignorants et plus habitués à la bataille qu'au travail. Cependant les Acadiens en quatre-vingts ans (de 1G71 à 1753) avaient mullipiié quarante-cinq fois leur nombre primitif; luttant contre les hommes et contre les éléments, malgré la sévérité du climat et leur pauvreté, ils avaient créée la fertilité et l'aisance dans le désert; ils exportaient à Boston une grande quantité de bétail, de lin et des denrées (G), l'argent abondait dans leurs familles, et ils étaient incontestablement à cette époque le peuple le plus industrieux et le plus avancé en culture de toute l'Amérique (7).
Dans le même laps de temps les Canadiens ne parvinrent qu'à se décupler (5,870 âmes en 1668 et 73,000 âmes en 1750), et leur histoire ne présente qu'une longue suite de déperditions inutiles du peu de forces que fournissait la France ; l'argent élait une rareté et les liansactions s'opéraient au moyen d'un papier-monnaie de l'État, auquel
le gouvernement royal fit deux ou t^-ois fois banqueroute; les colons vivaient assez largement sur leurs fermes, mais pauvres et sans industrie; la contrée fut plus d'une fois exposée à la disette, et même, quand la population fut nombreuse, elle produisait si peu au delà de ses besoins, que la moindre surcharge de troupes amenait la rareté des subsistances. Nous avons calculé qu'il vint au Canada environ 10,000 immigrants pendant la domination française; si l'Âcadie en eût reçu la dixième partie, et si elle eût eu garnison pour se défendre, elle eût été en 1735 plus peuplée que le Canada et probablement aussi riche que le Massachusels.
C'est ainsi que l'arbre se juge par ses fruits. Tels ont été les résultats, dans la sphère coloniale au moins, des deux régimes comparés, d'une part la liberté ou pour mieux dire l'abandon, et de l'autre la direction gouvernementale; ces résultats, nous les verrons grandir dans leurs différences, à mesure que nos études nous conduiront vers des populations plus considérables; mais qui pourrait dire qu'aucune d'entre elles nous offrira plus d'intérêt que ce petit peuple façonné dans les épreuves de la liberté et de la misère ; et combien ne doit-on pas regretter sa destruction ne fut-ce qu'au point de vue de la science, pour qui sa destinée ultérieure eût été si curieuse à étudier.
Il ne faudrait pas croire pourtant que les choses eussent progressé avec autant de bonheur, s'il ne s'était joint à cette énergique puissance, résultat de la liberté, quelque qualité particulière qui maintînt ce bon ordre et cette harmonie. La liberté suffit bien pour fonder la puissance, elle porte même avec elle d'énergiques correctifs pour limiter le funeste effet des désordres; mais elle n'a point en elle-même la vertu de les prévenir. Les Acadiens eus-
sent pu être tout aussi forts, tout aussi industrieux, mais ils n'eussent point été aussi paisibles ni aussi heureux, si leur âme n'avait point clé modérée par une foi religieuse, profonde et pratique, qui a été et qui est encore le caractère dominant de ce peuple.
Dans leur direction et leur organisation, si toute autorité extérieure fut absente, on peut dire que partout on pressent chez eux le gouvernement de cette autorité intérieure qui part du cœur et des croyances fortement arrêtées. Devenus riches, ils restèrent simples, ayant cela de commun avec leurs voisins des États-Unis. Les principes religieux produisaient ainsi le même effet chez les deux peuples, mais l'Américain demeura froid et sec dans son économie étriquée, tandis que les Acadiens furent affables, gais et d'un grand cœur. Il y avait trop de roideuret d'orgueil dans la simplicité yankee, elle devint petitesse d'esprit ; il y avait plus de naturel et de croyance naïve chez les Acadiens, et leur bonhomie s'éleva jusqu'à la grandeur d'âme.
Il est probable que si nous pouvions pénétrer le détail de leur histoire, nous y trouverions que le clergé joua un grand rôle dans la formation de leur société ; le peu que nous savons sur l'attitude de l'abbé Leloutre au milieu de leur émigration de Shédiak nous donne à cet égard plus que des présomptions. Rien de plus admirable en effet que le clergé catholique dans la colonisation, rivalisant de zèle, de dévouement et de sacrifices avec le dernier des colons; il les maîtrise dans la prospérité par une moralité sévère, et dans le malheur il prend, comme l'abbé Leloutre, la bêche à la main et se met le premier à l'ouvrage pour établir de nouvelles cultures et de nouveaux foyers.
Ainsi appuyé sur les deux véritables bases de l'ordre
social, la religion et la liberté, il n'est point étonnant qu'un peuple devienne vigoureux et prospère. L'histoire ne peut se tromper en effet sur les causes de l'heureux développement des Acadiens ; le récit de leur dévouement et de leurs malheurs répète à chaque page Religion et Patrie; de même on trouve partout inscrit sur leurs digues et sur les ruines de leurs établissements : Liberté, Spontanéité ei Industrie. Non-seulement ces diverses vertus firent leurs succès, mais elles communiquèrent une singulière force à l'obstination indomptable de leur caractère, qui devait être le palladium de leur exil et le salut de la patrie au milieu de leur dispersion.
Le même esprit d'industrie qui avait créé leurs fertiles colonies les suivit en effet dans leur misère et dans tous leurs exils, soutenu par une énergie de persistance dont on ne peut se faire une juste idée que par les faits. Persistance infatigable et vigoureuse que rien n'a abattu, qui renaissait de la ruine, et qui à travers les contradictions et les malheurs s'est élevée opiniâtre, comme la plante rustique des forêls au milieu des broussailles, jusqu'à ce qu'elle se soit épanouie à l'air et au soleil.
Ces hommes en effet ne se découragèrent jamais; partout où les mena le mauvais sort, on les vit, se reprenant à l'œuvre, chercher à improviser quelque établissement nouveau. A peine arrivés à Shédiak, en 1755, leur premier soin est de se discipliner, de se mettre au travail, et ayant à leur tète l'abbé Leloutre, d'entreprendre non pas un campement ou quelque défrichement grossier, mais des digues et de nouvelles conquêtes sur la mer, pour remplacer les héritages qu'ils venaient d'abandonner (8). En lisant cette relation on se rappelle involontairement ces admirables tribus de castors, qui, expulsées d'une première colonie par le chasseur, vont plus
loin rétablir leur république laborieuse, sans que celte inépuisable industrie puisse jamais s'arrêter dans la carrière du travail et de la production.
Émigrés à l'île Saiul-Jean (île du Prince-Edouard), de 1754 à 1763, en un laps de huit ans ils y ressuscitèrent une nouvelle Acadie fertile et prospère, et Halliburton nous montre qu'ils alimentaient déjà le marché de Québec. Quand les Anglais les y proscrivirent de nouveau, ils possédaient mieux que de l'aisance, et on comptait 8,000 habitants dans cette île où les Anglais, avec de grands efforts, mirent ensuite soixante-dix ans pour installer 25,000 âmes.
Les familles qui se rendirent à la rivière Saint-Jean (Frederickslown), après avoir subi les épreuves d'une disette, ne tardèrent point, malgré leur déniiment, à y établir leurs cultures, et ils jouissaient d'une heureuse abondance, lorsqu'on 1784 les Anglais s'emparèrent de leurs héritages et les transportèrent à Madawaska. Là, sans s'abattre et sans perdre de temps en lamentations vaines, ils reprirent aussitôt racine, comme un de ces arbres vivaces dont il suffit de ficher en terre un tronçon pour les multiplier. Ils se réinstallèrent de nouveau, et vingt ans après ils formaient deux paroisses : Saint-Basile et Saint- Bruno.
A Saint-Domingue et en Louisiane, ni la chaleur du climat, doublement accablante pour ces hommes du Nord, ni les maladies, n'ont pu arrêter leur laborieux essor; ils ont eux-mêmes défriché leurs terres, et sont encore aujourd'hui un des rares exemples de population blanche travaillant le sol sous cette latitude (8 his). 11 en fut de même en France lorsqu'on les eut installés sur des landes jusque-là stériles; partout la vie et la fécondité naissaient sous les pas de cette race entreprenante et courageuse.
Déportés au Massachusets, et trop fiers, pour accepter
la charité publique, ils s'élevèrent, par leur sobriété et leur travail, au-dessus de la misère de leur exil; ils se construisirent des bateaux, s'organisèrent pour la pêche, et bientôt après pour le cabotage, préludant ainsi à la nouvelle industrie qui devait constituer la seconde destinée de leur race.
Eq effet ceux qui restèrent dispersés dans le golfe Saint-Laurent, autour de leur Acadie perdue, se voyant constamment spoliés du fruit de leurs labeurs, se sentirent déshérilés en quelque sorte de l'espoir de posséder le sol. Trop courageux cependant pour s'abandonner à l'apathie, ils tournèrent les yeux vers l'océan pour y chercher une industrie et une patrie, et ils se firent pêcheurs. Ces descendants des plus habiles agriculteurs de l'Amérique du nord ont alors montré qu'ils étaient avant tout des hommes actifs et de ressources. C'est avec un profond sentiment des nécessités de leur situation qu'ils choisirent cette industrie mobile, éminemment propre à les mettre à l'abri delà violence, rompant ainsi avec leurs traditions, comme autrefois avaient déjà fait leurs ancêtres, quand ils échangèrent le mousquet contre la bêche et la charrue.
Dans cette nouvelle carrière ils ont apporté toutes les qualités qui les avaient distingués dans leurs travaux agricoles, inleUigence, adresse, persévérance. Aussi sont-ils les premiers pêcheurs de ces régions, comme ils en avaient été les premiers cultivateurs, et c'est à eux que l'île de Jersey doit les brillantes fortunes de ses armateurs de pêcheries, qui depuis un demi-siècle n'emploient pas d'autres équipages que les équipages acadiens. De même qu'ils sont tous pêcheurs, ils sont tous aussi constructeurs de navires. Un pauvre matelot acadien n'est point embarrassé d'aller dans la forêt choisir les arbres nécessaires pour la construction de son petit brick; nul autre que lui et ses
enfants n'y mettra la rnain, et le même bras qui aura façonné la quille et les étraves tiendra la barre et gouvernera la manœuvre. Dépourvus de science, sachant à peine lire et écrire, presque sans capitaux, on en a vu souvent d'assez hardis pour se hasarder à construire eux-mêmes jusqu'à des bâtiments de 200 tonneaux, et, chose remarquable, ces navires, produits de l'intelligence et de l'adresse naturelles, sont des plus solides et des meilleurs voiliers qui se trouvent dans le golfe Saint-Laurent.
Longtemps néanmoins leur extrême dénûment les a forcés à n'être que de malheureux salariés dans la main des spéculateurs. Ils ont fait la fortune des Américains et des Jerseyais; ce n'est que depuis peu d'années qu'ils sont arrivés, à force de travail et d'économie, à être eux-mêmes négociants pêcheurs; mais déjà progressant toujours, ils deviennent peu à peu caboteurs, et le port d'Arichat est rempli de petits bricks acadiens de 100 à 400 tonneaux, qui n'ont d'autre destination que le transport de la houille et des différentes marchandises des côtes voisines. Ils sont encore peu riches, il est vrai, saris chefs, sans instruction, sans rien de ce qui paraît faire la puissance et la force des sociétés ; mais enfin, après tant de revers, ce peuple ruiné commence à renaître en chacun de ses tronçons, leur nombre s'accroît, l'aisance reparaît, l'instruction viendra bien vite, et comme ils ont conservé un profond sentiment national et cette foi religieuse, vive et pratique qui fait les hommes forts, ces héritiers d'une race industrieuse se relèveront sans aucun doute un jour, en quelqu'un des lieux où les a jetés la fortune ennemie.
C'est avec un véritable et sûr instinct de leur position certes, qu'ils se sont presque partout exclusivement adonnés aux occupations maritimes. Par ces habitudes de mer, ils sont parvenus à créer, dans leur extrême dispersion,
une communication facile entre les groupes acadiens les plus éloignés; de sorte que ce grand espace d'eau qui paraissait devoir les séparer à tout jamais est devenu, par leur industrie, le lien qui maintient, en dépit du malheur, les relations, les traditions communes et une sorte d'unité pour la grande famille acadienne. Dans cet abandon général de l'humanité, où ils ne rencontraient plus que des ennemis ou des indifférents, ils ont fait de l'océan leur ami, leur père nourricier, leur refuge et en quelque façon leur patrie. Aussi les trouve-t-on partout établis sur les bords de la mer; ils semblent même avoir pris en méfiance les occupations de terre ferme, et ce n'est jamais sans une certaine répugnance qu'ils se déterminent à aller former un établissement dans l'intérieur, hors de la vue des côtes (9).
Cet état de choses a eu sa raison d'être, mais ce serait maintenant de leur part s'exposer à de graves mécomptes, que de persister dans cette tradition ; quelles que soient les relations suivies qu'ils conservent entre eux par la voie de la mer. Si leur race doit avoir quelque avenir et se bien conserver distincte, il est nécessaire qu'ils constituent des groupes compactes et d'une certaine profondeur; il est nécessaire qu'ils s'étendent dans l'intérieur du pays qu'ils habitent. Pour atteindre ce but, il faut qu'ils rendent aux occupations de la culture le rang et l'importance qui leur appartiennent; il faut qu'une partie de la jeunesse acadienne, guidée et entraînée au besoin par les anciens du pays, se porte sur les bois et sur les landes de l'intérieur et y crée de nouvelles paroisses, en arriére des anciennes, afin de s'assurer une largo part dans la propriété du sol, celte base essentielle de la nationalité.
Rien n'est plus facile sur toutes les côtes du golfe Saint- Laurent, dans leNouveau-Brunswick et le comté de Bona-
ventcre, puisque, à partir de quelques milles du rivage, le pays ne présente que d'immenses forêts et des terres désertes; au cap Breton et même dans plusieurs quartiers de l'ile du Prince Edouard, la profondeur des terres est encore vacante, et elle appartiendra aux hommes qui seront les plus laborieux et les plus actifs pour les défricher. Personne mieux que les Acadiens n'est capable de réaliser cette colonisation : ils sont nés dans le pays, rompus à toutes ses habitudes; et appuyés sur leurs familles, qui peuvent chaque année leur fournir un peu d'aide pour la formation d'un établissement, leurs jeunes gens pourront à peu de frais se créer de nouvelles fermes. Nous pensons que dans la Nouvelle-Écose plus d'un district offre a\iS5i des ressources pour la culture et pour l'extension de la population dans l'intérieur, car le pays nous semble bien peu peuplé relativement à son étendue.
Quant aux îles Madeleine, et peut-être aussi à Chelicamp du cap Breton, nous savons que la terre commence à manquer à la population, la terre cultivable du moins; déjà, depuis quelques années, un certain nombre d'émigrants sont partis de ces lieux, et ils se rendent généralement au Labrador pour y former des établissements de pêcherie. Sur ces côies sauvages, où ils ne peuvent être mêlés qu'à des émigrants canadiens, ils ont toute chance certes de conserver parfaitement leur langue et leurs traditions; cependant le pays est si pauvre, et offre tant de difficultés à la culture et à l'expansion de la population dans l'intérieur, que nous aimerions bien mieux les voir rejoindre, dans des vues agricoles, leurs compatriotes si voisins du Nouveau-Brunswick et du comté de Bonaventure.
Là se trouvent dans l'intérieur, derrière les villages acadiens de la côte, d'immenses forêts et des terres fertiles,
qui assureraient à ces hommes laborieux et à leurs descendants, un long avenir de tranquille prospérité. L'immigration anglaise y est rare ; ils y seraient appuyés sur de nombreux groupes de leurs compatriotes, et de telles émigrations ainsi dirigées avec ordre et méthode auraient pour résultat, en renforçant les Acadiens de ces contrées, d'y concentrer une forte portion de leur race pour y reformer plus vite une nouvelle Acadie. Nous soumettons en toute humilité et de bon cœur ces observations, faites de si loin et dans l'inexpérience du pays, à ceux des Acadiens qui songent à l'avenir de leur nationalité dispersée; nous les soumettons à leur apprécialion, à leurs calculs et surtout à leur patriotisme.
Une seconde réflexion sur laquelle nous appelons également leur attention pour leur développement à venir, c'est la nécessité de répandre davantage parmi eux une instruction que le malheur des temps a rendue trop rare. Beaucoup, il est vrai, ont appris à lire et à écrire par les soins de leurs curés, mais là se borne toute leur science. Nous devons dire cependant qu'à Arichat, il y a une petite maison d'éducation, et que sous peu les excellents frères des écoles chrétiennes vont y ouvrir un pensionnat supérieur; nous aimons à penser qu'à Garaquelte, qui est une petite ville aisée, il y a aussi quelques bons éléments d'éducation; mais malheureusement les uombreux Acadiens dispersés sur la côte du Nouveau-Brunswick, ceux de Madawaska et ceux de la Nouvelle-Ecosse sont, assuret-on, complètement dénués de ressources pour leur instruction.
Dans le comté de Bonaventure et aux îles Madeleine, le gouvernement du Canada a fait dans ces derniers temps, comme sur tout le reste de son territoire, de généreux efforts pour installer des écoles convenables, et il estàespé-
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rer qu'elles y produiront d'heureux fruits ; mais en somme les Acadiens ont beaucoup souffert, sous ce rapport comme sous tout aulre, de la suite de leurs désastres, et cette infériorité d'éducation les a placés généralement dans un état fâcheux de dépendance vis-à-vis de quelques spéculateurs et marchands anglais ou américains, qui se sont fixés au milieu d'eux pour les exploiter. Il est donc très-nécessaire qu'une instruction plus répandue vienne aider les plus intelligents d'entre eux, à s'élever à des professions libérales ou commerciales. Ils échapperaient ainsi à cette tutelle étrangère et oppressive, et verraient naître parmi eux des chefs et une direction raisonnée dans le réveil et le mouvement progressif de leur nationalité; de là pourrait aussi résulter la multiplication bien désirable du nombre des prêtres sortis de leurs familles; car en ce moment, ra'a-t-on assuré, ou ne compte encore que quatre prêtres acadiens, MM. Girouard, curé de l'île Madame; Boudrot, à l'île Madeleine; Poirié, dans l'île du Prince- Edouard et Babineau, curé de Bouctouche (Nouveau- Brunswick). On remarquera que ces quatre noms appartiennent aux familles acadiennes primitives de 1671.
Ce même souci de leur avenir et du maintien de leur ensemble nous conduit à émettre un troisième vœu, celui de voir se créer quelque lien commun qui, par la pensée, à défaut du voisinage matériel, resserre plus étroitement leur faisceau. Nous désirerions leur voir adopter un signe de ralliement qui pût rattacher leurs groupes épars, un moyen, qui leur fît savoir les uns aux autres tout ce qui existe des branches de leur famille; comment elles vivent, heureuses ou malheureuses; les liens étroits de leur parenté et de leurs traditions ; qui leur montrât ce qu'ils sont aujourd'hui, ce qu'ils peuvent être un jour, et ce qu'ils doivent faire pour leur avenir; nous voudrions voir
s'élever ainsi parmi eux le concert d'une action commune vers le but commun de la résurrection de leur nationalité.
L'homme en effet n'est point façonné pour l'immobilité : il faut qu'il recule ou qu'il avance ; s'il hésite il est naturellement entraîné en arrière. Il ne suffit donc point de s'être conservé avec tant d'énergie, il faut maintenant faire quelque chose de plus et progresser, sous peine de se voir périr. Voilcà pourquoi il est nécessaire d'éveiller de nos jours un mouvement d'ensemble dans la nationalité acadienne en lui créant un avenir; et cela est possible; nous en avons pour gage le passé de leurs pères, passé plein d'honneur, qui les oblige aujourd'hui.
Tl serait donc utile de créer pour eux un journal, qui relaterait tout les incidents, les travaux, les progrès, l'état de situation des divers groupes de la famille acadienne; leur donnant par là un courage mutuel et une pieuse émulation, ce journal ne dût-il contenir qu'une petite feuille et ne paraître qu'une fois par mois, on y gagnerait dans les émigrations plus de méthode et de fruit; on y trouverait les premiers éléments d'un secours et d'un appui mutuels, et une force bien ordonnée dans l'action commune vers le progrés général. On lirait ces pages dans les veillées, les anciens en commenteraient la lecture par leurs souvenirs, et raille récits revenant à leur mémoire ranimeraient l'ardeur de la jeunesse par les relations du courage et des malheurs de leurs aïeux ; c'est ainsi qu'au foyer domestique la tradition renaissante viendrait se joindre à l'enseignement du présent pour préparer le développement de l'avenir.
Mais nous désirerions surtout voir s'établir parmi les Acadiens quelque société analogue à celle de Saint-Jean- Baptiste au Canada; ne serait-il pas utile et fructueux pour eux de se choisir un patron, qui serait le prolecteur
(le lour développement, l'emblème de leur union; ils auraient comme les Canadiens leur fête nationale, jour d'allégresse où chaque homme sait que tous les cœurs sortis de la même race battent à l'unisson du sien; douce harmonie de sentiments, d'autant plus précieuse pour lesAcadiens, qu'ils sortent presque tous d'un petit nombre de familles qui se sont toutes alliées ensemble, et que réellement ils sont tous pour ainsi dire parents entre eux.
Pour réaliser de telles idées il faut, nous le savons, du temps, des sacrifices, et du dévouement, et il serait difficile sans aucun doute aux pauvres Acadiens de pouvoir suffire seuls à accomplir cette œuvre; mais ne peut-il se trouver quelques âmes généreuses et dévouées parmi les Canadiens leurs voisins, pour venir en aide au salut et au progrès de ce peuple héroïque et abandonné? Il y a bien aussi la France! la France qui a de bien autres dettes vis-à-vis des Acadiens, dettes de mère patrie, de mère patrie ingrate et oublieuse ; mais que demander aujourd'hui à notre pauvre pays, tout riche et tout glorieux qu'il soit? Engourdis de plus en plus dans un matérialisme égoïste, nous trouvons bien encore du patriotisme pour applaudir aux succès éclatants de la guerre ou à des entreprises retentissantes; mais réclamer quelque appui modeste, obscur et utile, pour ces frères misérablement séparés de la famille principale, serait s'exposer sans aucun doute au sourire de la moquerie ou à un impitoyable dédain (10).
Le curé d'Arichat (cap Breton), M. l'abbé Girouard, en nous écrivaat dernièrement, émettait un vœu bien humble et bien simple, et cependant nous ne l'enregistrons qu'en hésitant, tant nous savons combien la France et surtout l'administration ont aujourd'hui d'indiflèrencc el de froideur de cœur. Ce bon prêtre demandait qu'on
fixai à Ariclial, le lavilailleinent des bateaux à vapeur français qui slationnent dans ces parages; ses raisons étaient à la fois d'un grand sens et d'un bon cœur : <( Ces « navires, disait-il, vont aujourd'hui chercher la houille à <( Sydney, au nord de l'île; pourquoi ne viendraient-ils « pas à Arichat, où sont aussi des mines de houille? elle (( leur reviendrait au même prix, mais tandis qu'à Sydney (' il n'y a que des Anglais, ils se trouveraient ici au milieu « d'une population française; s'il faut un vice-consul il ne « manquerait point ici de négociants acadiens capables « de remplir ce poste, qui s'en chargeraient volontiers, et « nous serions tous bien contents, n'ayant jamais eu le « bonheur de voir une frégate française dans Arichat. »
Ces motifs seraient excellents pour beaucoup d'esprits, mais de quel poids pèseraient-ils dans les bureaux d'un ministère? — Bonnes gens d'Arichat qui pensez à nous et nous regrettez, qui pense ici, hélas! aux pauvres Acadiens d'Arichat? — Nous confions cependant ce vœu aux feuilles légères du papier ; on ne sait où peuvent voler ces confidentes fugitives de l'esprit, qui sur l'aile du hasard portent quelquefois la pensée des plus humbles jusque dans les palais des puissants du jour; puissent-elles rencontrer sur leur roule quelque administrateur de bon vouloir et de bon cœur! 11 en coûterait si peu à la France pour réjouir l'âme de ces braves gens, et la France a tant à réparer envers ces populations qu'elle a ruinées et sacrifiées autrefois.
Quoi qu'il en soit, il faut l'avouer, bien que cet aveu soit triste, pour les questions éloignées et dénuées de retentissement, on doit aujourd'hui faire peu de fond sur la France, même dans les moindres sujets. Mais les malheureux, dit le proverbe, sont toujours pitoyables aux malheureux, et les Canadiens, (]ui sortent eux-mêmes
(l'une si longue lutte, ne peuvent rester froids et indifférents pour leurs voisins Acadiens, qui de tout temps ont été leurs frères et leurs amis. Ils sont intéressés d'ailleurs à voir la famille acadienne les fortifier en grandissant à côté d'eux ; il n'y a point de place si sûre que celle dont les avant-postes sont bien gardés. Pour eux, c'est donc un acte habile eu même temps qu'une grande générosité de cœur que de venir en aide à cette race sœur et infortunée, qui a longtemps couvert leur frontière de son courage et de son dévouement.
Ce n'est point d'ailleurs une si grosse entreprise : il s'agirait de réunir quelques hommes qui s'appliqueraient à rechercher tous les moyens pratiques propres à relier entre eux les divers groupes des Acadiens, et à organiser leur développement intellectuel et matériel. Dans cette occurrence ne verrait-on pas en première ligne ceux des Canadiens qui descendent des réfugiés acadiens de 1755? On aurait alors à se mettre en relation avec les divers pays habités par les Acadiens; on s'étudierait à chercher les lieux où il serait possible d'établir des médecins, des artisans, des marchands, qui entreraient dans leurs familles et ne les laisseraient plus à la merci de l'étranger; on donnerait des instituteurs canadiens aux districts qui en sont réduits aux écoles anglaises; combien de touristes parlant des bords du Saint-Laurent pourraient diriger leurs excursions parmi eux; ces contrées ne sont pas moins pittoresques que les États-Unis ou l'Europe, mais ce voyage serait plus émouvant que tout autre, aussi bien par le spectacle du présent que par les souvenirs qu'il évoquerait, et ce passage fréquent de quelques Français inteUigenls et dévoués au milieu d'elles, serait certainement d'un effet moral considérable sur ces populations isolées.
Il serait à propos aussi de leur faire parvenir des journaux canadiens, et mieux encore de créer spécialement un petit journal pour eux. Enfin il serait d'une grande utilité d'ouvrir une route vers le comté de Bonaventure et d'encourager même pécuniairement quelques-uns des émigrants qui chaque année partent du Saint-Laurent, à aller s'établir prés des Acadiens, dont ils aideraient et fortifieraient le développement dans ce pays, et jusque dans le Nouveau-Brunswick. Ne pourrait-il se trouver aussi dans le clergé canadien, si dévoué, si actif, si intelligent, quelques âmes d'élite qui s'entremettraient dans cette œuvre pour la vivifier par leurs vertus et par les bénédictions du Seigneur? Ce clergé a été la pierre angulaire de la nationalité de son pays, et plus d'une fois déjà, il est venu en aide aux pauvres Acadiens; à lui mieux qu'à personne conviendrait de donner une utile et puissante direction aux efforts qui pourraient être tentés en leur faveur. C'est un sacrifice que nous réclamons ainsi sans doute, car on a peine à suffire aux besoins spirituels du Canada, mais c'est un de ces sacrifices intelligents et méritoires qui fructifient au centuple sur la terre comme au ciel.
Dans tout ceci il faut quelque argent peut-être, mais plus encore de sollicitude et de dévouement, car c'est déjà doubler la force d'un peuple délaissé, que de lui donner le sentiment certain d'une sollicitude active et sympathique qui veille autour de lui et qui appuie son progrès. Les Canadiens sont aujourd'hui libres, assurés chez eux de leur nationalité; ils possèdent des ressources considérables de savoir, d'aisance cl de nombre; ils sont maintenant les tuteurs naturels de la famille française dispersée et abandonnée en Amérique; qu'ils sachent noblement en remplir les devoirs.
Rien de plus digne du vieux génie français, que d'ac-
copier ce rôle chevaleresque et fraternel, el de couronner dignement leurs luttes patriotiques en se faisant les chefs de la famille française dans celle partie du monde. Ce sera donc un jour illustre pour l'histoire du Canada que celui où l'on verra ces frères aînés d'une race infortunée donner le signal de ce généreux réveil, assurer à jamais la nationalité des Acadiens, et les tenant par la main, élever devant le monde ces fils des martyrs glorieux et oubliés.