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CHAPITRE II

IKotc i.

Le premier soin de M. de Poutrjncourt fut, le lendemain même de son arrivée, de mettre ses gens en besogne au labourage et culture de la terre, et dès l'année même il put vérifier les bonnes conditions dans lesquelles la terre américaine produisait les divers grains qu'il lui confia. Un avocat de Paris, nommé Marc l'Escarbot, s'était joint à cette troupe en manière de touriste, et il ne fut point sans être utile à la petite colonie par l'heureux entrain de sa gaieté et son esprit d'à-propos et de ressources. « Il se prenait à toutes choses, et (( tout en s'appliquant à animer et à aider chacun au besoin dans son travail, <( il ne se passait pas de jouts qu'il n'inventât quelque singularité plaisante « qui tenait tout le monde en belle humeur et en courage pour bien faire. »

Il nous a laissé dans son histoire de la Nouvelle-France une relation fort détaillée et curieuse de l'année qu'il passa en Acadie, et il nous y ramène constamment à la question d'agriculture, qui paraît, chez M. de Poutrincourt, avoir dominé toutes les autres. Dès cette époque on discutait dans cet établissement la

question comparée des colonies agricoles et des colonies à mines précieuses, comme on pourrait le faire aujourd'hui.

<( Revenons ù notre labourage, dit l'Escarbot, car c'est là où il nous faut « rendre, c'est la première mine qu'il nous faut cherclier, laquelle vaut mieux « que les trésors d'Atabalippa. »

Et ailleurs : « La plus belle mine que je sache, c'est du blé et du vin, avec « la nourriture du bétail; qui a ceci il a de l'argent, et des mines nous n'en « vivons point. »

M. de Poutrincourt avait donc bien certainement pour dessein principal, en se rendant en Acadie, de s'y l'tablir avec tous les siens, en créant autour de lui un pays fertile et bien peuplé dont il eût été le seigneur. On doit ajouter qu'il paraît généralement que ce désir de se créer un fief agricole fut l'idée constante de tous les Français de cette époque qui cherchèrent à établir des colonies dans ces contrées. Nous la retrouvons à un haut degré chez Champlain, chez les fondateurs de Montréal, chez tous les premiers seigneurs du Canada, et les aventuriers môme qui se partagèrent l'Acadie, ne semblent pas y être restés étrangers.

Xote 2.

En général ceux qui succédèrent à M. de Poutrincourt en ce pays sont loin de pouvoir lui être comparés. Cependant nous devons remarquer parmi eux M. Denys, qui, tout en guerroyant comm.e les autres et en faisant la traite des pelleteries, tenta de louables etTorts pour former un établissement agricole. 11 avait trois forts : Sainte-Anne et Saint-Pierre dans l'île du Cap-Breton, et Checlabouctou [GuisOoroo) sur la côte nord-est de l'Acadie; c'est surtout autour du dernier qu'il avait installé des hommes et des cultures, et ce lieu n'a pas cessé d'être liabité depuis lors.

On doit aussi distinguer dans cette période, M. de Razzilly, homme éminemment recommandable, et M. d'Aulnay de Charnisay, qui appartenait à une famille des plus honorables; l'un et l'autre, tout en étant seigneurs de Port-Royal, avaient une commission royale qui en faisait en quelque sorte les lieutenants du roi en Acadie, taudis que les autres seigneurs n'agissaient qu'à titre de particuliers.

On peut voir dans Charlevoix, tome I", livre IX, page 408 et suivantes, les incidents désordonnés et parfois burlesques de toutes les petites guerres qui désolèrent alors l'Acadie. Mais on y trouvera aussi combien, à diverses reprises, on amena de convois et d'immigrants en Acadie. Jamais certes la France n'y envoya autant de monde que durant cette époque de misère et de troubles. Si on eût apporté un pareil empressement à y conduire des colons, lorsque se développaient sans fracas, mais dans une honnête aisance, les colonies des Mines, nul doute que l'Acadie n'eùi atteint promptement une grande importance.

Note S.

On trouve sans doute plusieurs exemples de Canadiens ayant épousé des squaws, non-seulement dans les territoires de l'ouest, mais dans le Canada même, surtout aux premiers temps de la colonie; mais chez les Acadiens, vu la proportion de leur petit nombre, ils sont bien plus fréquents et ont dû par conséquent exercer beaucoup plus d'influence sur la race entière.

Dans le recensement de 1671, nous trouvons un Pierre Martin marié à une squaw; et en 1680, Saint-Castin et un do ses hommes; Enaiid soigneur de Népisigny; un autre xMartin demeurant à la Hève. Ainsi en deux recensements, sur une population de 60 ;'i 70 famille^;, nous voyons cinq mariages avec des femmes sauvages. Mais de 160G à 1671, quand la population se

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recrutait d'aventuriers, venant d'iiabitudc seuls et sans faniillu, quand les femmes européennes étaient par conséquent bien plus rares que les hommes, combien dut-il y avoir d'unions de cette espèce! et en effet une tradition constante chez tous ceux qui se sont occupés de leur histoire a attribué £n partie à ces fréquentes unions l'étroite amitié qui a toujours régné , sans jamais s'altérer, entre les Acudiens et leurs voisins Micmacs et Abénakis (Charlevoix, Halliburton, Ilildreth, etc.). Comme les familles originaires des Acadiens ont été peu nombreuses, on peut donc affirmer que, par suite des mariages subséquents, il est peu de familles acadiennes qui n'ait quelques gouttes de sang indien dans les veines. Ils représentent ainsi sur la terre d'Amérique deux nobles races, l'une et l'autre dispersées, l'une et l'autre spoliées; mais tandis que la race indienne s'éteint, les Acadiens commencent à croître en nombre et en richesse, et peut-être leur est-il réservé de faire dignement un jour figurer aux yeux du monde le double titre de noblesse dont ils sont les gardiens.

Note 3 bis.

Pour les aventures du baron de Saint-Castin et de son fils, on peut consulter : Histoire de la Nouvelle-Ecosse (la Fargue), Hildreth, toutes les chroniques de la Nouvelle-Angleterre, et surtout les Documents de Paris, pages 8S3, 858, 910, 102G, etc.; lire aussi l'Histoire de Garnault, tome II.

TVotc 4.

Recensement nominal de l'Acadie, envoyé en 1671, par M. de Grandfontaine et déposé aux archives du ministère des colonies à Paris ( ci-devant au ministère de la marine).

Les numéros qui suivent les noms indiquent l'âge de chacun, b. c. veut dire bêtes à cornes; br., brebis; ar. v., arpents de terre en valeur: les chififres qui suivent ces divers signes indiquent la quantité de chaque objet.

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