‹ La France aux coloniesChapitre 2 sur 85 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

L'examen du développement de la populallon, c'est l'étude de Thisloire transportée au sein même du foyer domestique, pour mieux y saisir, à l'aide d'une patiente analyse, le mécanisme secret des ressorts les plus élémenlaires du corps social. Ce travail, dont au premier abord le cadre semble assez restreint, n'en a pas moins une importance réelle; car il n'est pas une seule crise historique qui ne fasse aussilôt sentir son contre-coup sur la marche de la poi)ulâlion, dont le progrès croît, se ralentit ou diminue, en indiquant, avec toutes ses nuances, la bonne ou la mauvaise fortune des peuples.

Cependant nous devons convenir qu'en analysant ainsi la marche de la société dans le mouvement même des familles, Thisloire se morcelle en une infinité de petits drames, dont l'ensemble doit former la grande scène historique, mais qui exposent l'observateur à la tentation de diviser son attention à l'infini.

C'est une succession de tableaux de genre d'un effet aussi saisissant qu'original ; l'esprit s'élonne singulièrement en suivant la formalion et le développement de ces familles, de ces paroisses dont les chances diverses offrent tantôt d'incroyables accroissements, tantôt des déperditions inexpliquées; parfois on découvre, parmi les documents, quelques pauvres émigrants indiqués avec leurs noms mêmes et leur point de départ; on suit leur odyssée à travers ses agitations et ses souffrances; on les voit s'installer laborieusement dans quelque canton désert : le désert se transforme ; leurs enfants, qui croissent autour d'eux avec l'abondance, fondent bientôt eux-mêmes de nouveaux établissements et multiplient à leur tour; la famille devient une tribu; cl on surprend en quelque sorte l'enfance de la société dans le travail de sa formalion.

Il arrive alors que l'on se sent pris, pour ces existences aventurées, d'une attache aussi profonde que celle qu'inspire, dans son île déserte, le héros de Daniel de Foë; l'intérêt, qui grandit avec le nombre et les travaux de ces pionniers, se passionne quelquefois et veut suivre le merveilleux développement de ces familles, pour faire l'histoire du peuple par celle d'un de ses éléments; mais tout à coup la Irace se perd, non que la famille s'éleigne, bien au contraire, mais parce que les renseignements particuliers s'absorbent dans les documents généraux de la population, devenue trop nombreuse; il est dès lors impossible de suivre plus loin les individus perdus au sein de celte multitude. La force des choses arrêtant ainsi le cours de ces petits romans historiques, empêche l'imagination de transformer l'histoire en une série d'épisodes, et soustrait l'étude sérieuse au danger d'une curiosité indiscrète qui pourrait compromettre l'intégrité des

points de vue généraux qui doivent toujours dominer la science.

Nous ne craindrons pas cependant d'avouer notre faible pour ces fantaisies d'érudition, auxquelles nous nous sommes quelquefois abandonné. Bien que la plupart de ces détails aient été renvo3és aux notes, on ne laissera pas que d'en rencontrer encore quelques vestiges dans le corps même du texte; mais nous espérons que nous n'en serons pas trop bicâmé. — Des naluralisles ont bien imaginé, pour mieux étudier les mœurs des abeilles, do leur construire des ruches en verres, dans lesquelles ils pouvaient observer patiemment et jusque dans ses détails individuels l'organisation de celte singulière république. N'y a-t-il pas quelque chose d'à peu près semblable dans l'élude de la formalion intime d'une population? — N'estce donc pas aussi un curieux spectacle que d'assister à ce travail intérieur où l'on voit successivement les groupes se former, se répandre, se rejoindre, s'agréger de nouveau, pour se disperser encore, toujours s'élendant, toujours se muUi[)liant selon les lois d'une progression croissant à ruilini où l'esprit se perd émerveillé?

Si ce genre d'études offre quelques inconvénients et quelque as parente petitesse, ce serait cependant un grand tort de le dédaigner. En évitant de disperser les éléments de son travail dans des minuties où ils menaceraient de se perdre, en sachant à temps les coordonner et les réunir en faisceaux, on peut en tirer les plus profitables enseignements pour former l'ensemble que l'esprit doit se proposer pour but.

C'est une étrange prétention chez quelques écoles philosophiques, de croire que rintelligence supérieure des choses, que l'aperception des grands points de vue de la science se révèlent en quelque sorte à l'homme par un

mouvement d'intuition spontanée qui devrait précéder toutes ses études. Cette doctrine est pleine d'illusions et d'embûches : car, si quelquefois, dans son application, on rencontre quelques aperçus pleins de grandeur et de justesse, nous sommes malheureusement trop souvent conduits à prendre les entraînements secrets de nos passions pour les inspirations intérieures du sens commun et de la philosophie générale des choses.

Des hommes d'un génie supérieur se sont égarés dans cette roule et nous ont offert dans leurs travaux un incroyable mélange de sublime et d'absurde qui nous charme et nous révolte tour à tour. — Il faut se méfier de ces esprits absolus et puissants dont l'haleine s'épuise en un magnifique élan vers les cieux, et qui, revenus sur la terre, manquent de force pour opérer la simple analyse des choses vulgaires. C'est alors que dans l'harmonie de leurs œuvres se glissent ces notes fausses qui nous blessent, parce qu'enivrés par l'inspiration qui les élève sur l'heure, ils se croient plus grands que nature et oublient la mesure qui convient à notre sphère bornée. Leurs œuvres sont admirables sans doute, mais faute de tact et de justesse elles écrasent l'homme du sublime pavé de leur logique et de leur génie. L'intelligence humaine procède du petit au grand et ne peut par elle-même produire aucune synthèse qui précède son analyse; sans doute nous n'étudions les faits que pour aboutir à des lois; mais nous sommes sanscesse obligés de redescendre de la théorie à l'observation, pour remonter ensuite vers de nouvelles théories (!').

Une vieille fiction nous dit qu'Antée avait besoin de

1. Voir à ];i fin de la 1" partie l?s notes du cliapilre I". Tous les chlH'rps entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.

loucher la terre pour y renouveler ses forces. Cet Anlée, ainsi que Dédale, Prométhée, Hercule et tant d'aulres mythes Je la fable, est un symbole de rhumanilé ; l'homme aussi a besoin à chaque instant de redescendre des hauteurs où l'entraînaient les séductions de la pensée, pour retremper au sein de la réalité des faits le nerf de son intelligence, faute de quoi sa pensée perd en force ce qu'elle paraît gagner en ampleur.

L'élude du détail historique est donc non-seulement un travail uliie, mais la base nécessaire de la science même, dans le sens le plus élevé du mot. Ce mouvement intérieur des éléments qui forment un peuple, cette multiplication des familles, leur expansion, les crises diverses qu'affectent leurs évolutions, ne sont-ils pas comme le prélude et l'image de l'organisme général et définitif delà sociélô qu'ils sont appelés à constituer? Ne renfermentils même pas tous les principes moraux et intellectuels de cette société comme ils en contiennent en germe tous les éléments matériels? L'origine, les usages, les idées, les qualités et les défauts de chaque famille sont sans aucun doute, la véritable source des vertus et des vices du peuple qu'elles composent; on peut déjà même pressentir dans les habitudes de cet humble foyer domestique les tendances futures de la nation, deviner les lignes générales de ses destinées ultérieures, et ainsi ne point rester étranger, dans les plus modestes analyses, à la philosophie de l'histoire.

Sans prétendre remplir ici le cadre d'un si beau programme, plus facile à concevoir qu'à réaliser, nous nous sommes efforcé néanmoins de maintenir constamment ces éludes de détail à un certain point de vue élevé qui pût dégager le sens général des faits et leur enseignement utile. Voilà certes, dira-t-on, de bien grands mots et des

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discussions bien transcendantes pour arriver à l'histoire de quelques pauvres colonies qui n'ont pour elles ni le brillant de la gloire ni l'importance de la richesse, pas même celle du nombre. Mais pourquoi de pareils dédains? Les observations qui précèdent tendent précisément à nous prémunir contre la vanité de ces jugements irréfléchis. Le petit et le grand sont également utiles à observer, car au fond la nature de l'homme et celle de la société est toujours la môme, sur les moindres scènes comme sur les plus grands théâtres.

Nous espérons donc que l'on pourra accueillir avec intérêt l'histoire fort simple de ces populations que la France a semées derrière elle dans la carrière de sa gloire et de ses malheurs. Les souvenirs de nos colonies nous rappellent en effet et les temps les plus glorieux de la monarchie française, et les plus funestes désastres qu'elle ait subis. Leurs débuts remontentà Henri IV, et c'est sous Louis XIV que leur établissement fut poussé avec le plus de vigueur. Mais ce dernier prince, par l'exagération môme de l'emploi de ses forces, prépara l'affaiblissement et le désordre général de l'État. Nos possessions d'outre-mer commencèrent dés lors, non pas à décliner dans leur progression propre, mais à recevoir les plus fâcheuses atteintes par, la suite des complications extérieures de politique, qui devaient amener, sous le triste régne de Louis XV, leur perte définitive pour la France.

Celles qui vont nous occuper tout d'abord méritent d'aulantplus nos sympathies, qu'elles ont été les victimes, non pas tant de nos malheurs que de nos fautes. Le souvenir des Acadiens et des Canadiens devra toujours en effet éveiller dans toute conscience française, non-seulement des regrets, mais de secrets et légitimes reproches pour l'inexcusable négligence et l'incroyable faiblesse par

lesquelles nous avons rendu inutiles leur glorieuse bravoure et un dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme.

Depuis lors, quoique faibles et privés de tout, ces colons n'en ont pas moins grandi, et les difficultés qu'ils ont surmontées par leur courage et leur intelligence montrent assez ce qu'ils eussent valu pour la mère-patrie dans le cours d'une meilleure fortune. Doués d'une noblesse de cœur qui a égalé leur énergie, loin de garder contre nous aucun fâcheux sentiment de notre abandon, ils ont pieusement conservé pour la France un culte patriotique et une affection filiale, dont ils ont fait leur force aux mauvais jours. Aussi en étudiant leur histoire, on se prend à regretter pour notre pays, plus encore la perte de ces populations généreuses, que celle des riches contrées que nous avons sacrifiées avec elles.

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