‹ La France aux coloniesChapitre 28 sur 85 · XIII · texte numérisé non relu

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cherchant les craintes et les espérances que l'on peut concevoir pour leur avenir.

Le tableau du développement progressif de la population et des faits qui s'y rattachent est donc le point de vue capital qui a dirigé nos éludes; ce n'est point sans regret que nous avons dû souvent renoncer à suivre les drames pittoresques, bizarres, émouvants, que présente à chaque page le récit de nos entreprises coloniales, la plus aventureuse et la plus dramatique des histoires. Rien de plus séduisant certes et de plus facile, que de trouver dans ces documents le thème d'une œuvre sérieuse comme l'histoire, aussi attachante que le roman, et plus étrange souvent dans sa réalité que les conceptions un peu cherchées de nos faiseurs de fantaisies.

Ce travail était d'autant plus attrayant que le sujet en était plus neuf; nos chroniques coloniales sont peu connues parmi nous, et c'est une entreprise bien propre à tenter l'esprit, que celle de révéler à la France actuelle l'histoire ignorée d'une France inconnue. Néanmoins nous avons cru devoir résister à ces entraînements, pour éviter de nous égarer dans une œuvre trop étendue, et nous maintenir toujours avec fermeté dans des limites plus conformes à notre dessein et à nos forces. Écrire méthodiquement des chiffres et des statistiques, en luttant contre l'émotion intérieure que l'étude des faits éveille dans l'àme n'est point, nous pouvons le dire, une besogne vulgaire ni un petit effort d'esprit; mais le proverbe est sage, qui dit que pour bien tenir il ne faut point trop embrasser; nous ne l'avons jamais perdu de vue, et nous espérons que le public voudra bien nous en tenir compte.

Cependant, tout en suivant le mouvement matériel des populations, nous observerons aussi les circonstances qui

arrêtent ou fécoiulenl leur dôveloppemenl, et comme l'accroissement des habitants est à la fois le point essentiel d'une colonie et le signe le plus certain de sa prospérité, nous parviendrons ainsi à saisir et à exposer les causes générales du succès ou de la ruine de ces établissements, et à apprécier la valeur de celte opinion, considérée jpar beaucoup de gens comme un axiome, et qui affirme que la France est inhabile à fonder des colonies.

Il est incontestable sans doute, en considérant les faits accomplis, que notre infériorité a été frappante sous ce rapport, el si quelque lecteur était tenté de tirer vanité pour le nom français de l'énuméraflon que nous avons établie de nos colonies anciennes et modernes, il suffira de placer sous ses yeux le tableau comparé de celles des autres peuples, pour lui démontrer combien est misérable notre rôle dans l'œuvre de la civisalition et du peuplement du globe.

Tandis que nos îles des Antilles, la Guyane, nos possessions de rOcéanie et de l'Inde, l'île Bourbon, le Sénégal et l'Algérie, ne comptent pas ensemble 300,000 âmes de sang européen, les colonies anglaises de l'Amérique du nord, des Antilles, de la Guyane, de la Nouvelle-Hollande et de la Nouvelle-Zélande, à l'île Maurice, au cap de Bonne-Espérance, etc., etc., etc., contiennent une population blanche de 5,500,000 âmes, dont plus de 4 millions appartiennent à la race anglaise; dans ce relevé nous ne tenons pas compte des Indes orientales, qui ne sont point des colonies proprement dites. Mais il faut remarquer en outre qu'en dehors de ces contrées encore attachées à l'Angleterre, la race anglo-saxonne occupe plus de la moitié de l'Amérique du nord dans les États-Unis, qui comptent au moins 28 millions de population blan-

che, dont les neuf dixièmes sont originaires de la Grande- Bretagne.

Lorsque le grand courant de Témigralion a commencé à se former en Angleterre, un peu avant le début du siècle présent, le nombre des habitants des trois royaumes n'était guère que de 13 millions, tandis que la France possédait déjà 27 millions d'habitants. Néanmoins ces nombreux envois n'ont point empêché la population anglaise de croître plus rapidement que la nôtre, qui pourtant n'émigre pas. La Grande-Bretagne compte maintenant plus de 26 millions d'habitants, et la France environ 36, la première s'étant dcmblée pendant que la seconde n'augmentait même pas d'un tiers.

La Hollande, dont la population n'atteint pas le quinzième de la nôtre, a peuplé et occupé, relativement parlant, bien plus de pays encore.

Elle possède dans les Antilles, Curaçao, Saint-Eustache, etc., qui comptent 30,000 âmes ; en Guyane, à côté de la notre, dont nous n'avons jamais rien su faire, une colonie riche et prospère, avec 90,000 habitants, dont 30,000 libres (la Guyane française a 23,000 habitants, dont 22,000 noirs); en Afrique, de nombreux établissements sur la côte de Guinée.

En Asie, les îles de la Sonde, les Moluques et Célèbes, dont la population dépasse 15 millions d'âmes, et où l'on compte environ 200,000 Européens.

Ce sont eux en outre qui originairement ont colonisé et peuplé le cap de Bonne-Espérance, et aujourd'hui encore la race hollandaise, sous le nom de Boërs, y forme le fond de la population dans un grand nombre de cantons, et figure pour plus de 100,000 individus sur un nombre total de 250,000 habitants.

Enfin c'est encore ce peuple qui a fait de si grande» choses malgré son petit nombre, qui a établi les premiers colons de l'État de New-York, appelé par eux Manhalten, et dans certains cantons de cet État les descendants de ces colons primitifs forment une partie importante et justement considérée de la population.

Vauban regardait les Hollandais comme le premier peuple colonisateur des temps modernes, opinion qui nous paraît très-fondée, et s'ils ont perdu une partie des fruits de leur patience intelligente et laborieuse, on ne doit l'imputer qu'à la maliieureuse adjonction de leur pays aux déplorables folies du premier empire Irançais.

L'Espagne elle-même est bien au-dessus de nous sous le rapport colonial : ses riches possessions de Cuba, de Porto-Rico, des îles Philippines, des Canaries et autres îles de la côte d'Afrique dépassent 4 millions d'âmes, et ses anciennes colonies du continent américain comptent près de 20 millions d'habitants, chez lesquels le sang, les traditions et les usages espagnols sont tellement enracinés aujourd'hui, qu'il est souvent difficile de déterminer la partie de la population qui appartient à la race conquérante et celle qui descend des races indigènes.

Le fonds du système colonisateur de l'Espagne, dont l'idée mère fut toute différente de celle des Anglais et des Hollandais, reposait essentiellement sur la conservation et la transformation des peuples indigènes; le peuplement par l'immigration ne venait qu'en seconde ligne. Il a fallu toute la malveillance systématique des philosophes du siècle dernier pour transformer les excès des premiers aventuriers espagnols en un système général de conduite de la part de leur gouvernement. Il est au contraire fort remarquable que la nation espagnole, si fort accusée de

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barbarie, soit précisément celle qui ait le plus conservé de races indjfïèrtes dans ses établissements, et qui se soit ,|oujours le plus franchement mêlée avec elles, tandis que les Anglais, qui se sont édifié eux-mêmes, à l'usage du julgaire, une réputation si brillante de philanthropie, ont été^parlout où ils se sont établis les plus cruels et les plus grands destructeurs des races étrangères. ■•■ Quelles que soient les fautes du gouvernement despotique qui a perdu l'Espagne, on doit reconnaître que les ; principes de ce sysléme colonial d'identification parlaient d'une idée généreuse et féconde, oîi Tinspiration du génie catholique se révèle dans toute sa grandeur; et telle a été la puissance de leur application, que les deux tiers de ï'Amérique ont adopté la langue et les mœurs de l'Espagne, et les ont conservées tout en rejetant sa domination.

Il n'est pas jusqu'au Portugal qui n'ait établi plus de monde que nous hors de l'Europe, aux Indes, à Mozambique, dans le Congo et dans le Brésil. — La Russie, malgré son immense territoire à peine peuplé, s'est déjà préoccupée de l'avenir, et a voulu assurer à sa race une large part sur le globe; elle a fondé dans les vastes solitudes de la Sibérie des colonies trop peu connues, qui sont plus prospères, plus civilisées et plus libres que la Russie môme.

L'Allemagne enfin, qui n'a ni marine, ni gouvernement central, ni colonies à elle propres, a vu cependant ses enfants émigrant, se concentrer dans certaines provinces des régions américaines; de sorte que, malgré un désordre inévitable dans la répartition des hommes et une déperdition considérable d'individus, l'émigration de nos vuisins d'outre-Rhin est parvenue à établir de véritables colonies germaniques, notamment dans les États de Pensylvanie,

Ohio, Missouri etWisconsin (États-Unis), dont certaines portions présentent tout à fait l'aspect d'une petite Allemagne transportée en Amérique, avec son langage, ses* journaux et ses mœurs. Un mouvement analogue commence à s'opérer vers l'empire du Brésil, et ainsi le peuple allemand peut désormais prendre rang parmi les peuples colonisateurs.

Gomment se fait-il qu'au milieu de cet essor général de toutes les familles européennes, nous restions stationnaires, comme les Italiens, les Grecs et les Suédois, dans notre petit coin de l'Europe, dont nous sommes si fiers, mais qui finira certainement par ne présenter qu'une importance bien médiocre à la suite de celte expansion universelle et de cette transformation du monde ancien? Notre pays serait-il donc réduit un jour à n'être qu'un souvenir glorieux et attrayant, oîi les immenses nations de l'avenir viendraient étudier ce qui fut la France, comme nos touristes vont aujourd'hui à Athènes et à Sparte s'étonner que d'aussi petites bourgades aient pu faire tant de fracas dans le monde civilisé d'autrefois?

Est-il vrai que le peuple français, par son caractère, ses mœurs, ses tendances, soit inhabile à fonder des colonies? Nous pensons que l'observation attentive de celles que nous avons établies, loin de confirmer cette assertion mise en avant par la légèreté et accueillie par la paresse, nous montre qu'il est peu d'hommes aussi aptes que les Français à faire de courageux émigrants et d'excellents colons; ils sont doués pour cela de qualités spéciales qui leur ont permis de s'établir solidement dans plus d'une contrée où tout autre peuple n'aurait pu que languir impuissant. Si nos colonies sont restées si faibles, c'est par les mêmes raisons qui ont longtemps paralysé notre industrie et

notre conimerce. Ce n'était pas que le Français manquât d'adresse ni d'intelligence, mais il manquait de bonne organisation, et les principes faux qui régissaient son économie sociale lui faisaient épuiser ses forces dans une action stérile; c'est ainsi que nous devons également attribuer nos mécomptes coloniaux aux vices de notre politique et à nos erreurs d'administration.

Les principes qui régissaient autrefois la France, implantés dans nos colonies, furent donc la première et la plus importante cause de leur faiblesse et de leur dépérissement. Ces habitudes de la concentration de l'autorité et de la responsabilité sociale entre les mains d'un seul, cette exclusion des habitants de toutes les affaires publiques, déjà funestes en France, l'étaient bien plus aux colonies, et encore y furent-elles exagérées! Il se trouvait en effet dans la métropole une ombre de participation des citoyens à l'administration de leurs intérêts; mais aux colonies il n'y avait pas même de communes, cet élément primitif et vital de tout peuple naissant. Or, de toutes les sociétés, contrairement aux préjugés. répandus à ce sujet, les colonies sont celles qui demandent à être gouvernées le moins possible, car il n'est pas une situation oîi une grande liberté soit aussi peu dangereuse et aussi nécessaire. L'action de l'aulorité peut être d'autant plus utile qu'une société est plus civilisée, plus considérable, et que ses ressorts sont plus compliqués; mais dans une colonie, où les éléments sont peu nombreux et les questions plus simples, les citoyens sont bien plus aptes à les traiter et à les résoudre euxmêmes sans inconvénient. La liberté produit en outre un avantage immense dans un paysqui commence, et y satisfait en quelque sorte à une nécessité de premier ordre, en formant de bonne heure des hommes actifs, énergiques, ha-

biles à se créer des ressources et à se suffire à euxrmêmes dans les difficultés inévitables de la formation.

Rien de moins propre en effet à l'établissement d'une colonie que ces esprits débiles qui ont contracté la funeste habitude de toujours tendre la main pour être secourus par une autorité prétendue protectrice, et qui ne protège en fait que l'apathie et l'impuissance volontaire. Chacun convient tout d'abord que, dans sa lutte contre la nature déserte et sauvage, cette spontanéité est matériellement essentielle au pionnier qui défriche; mais on peut être non moins convaincu que ces mêmes nécessités existent pour ces mêmes hommes, moralementet socialement,lorsqu'il s'agit de fonder une société nouvelle. Quand des principes opposés président à sa formation, il en résulte les traditions les plus funestes de laisser aller, d'insouciance et de débilité dans les usages sociaux, et elle produit des êtres infirmes, dépourvus de réflexion et d'esprit d'ordre ;par la longue habitude qu'ils ont de tout voir faire par

laulrui; d'où suit une incapacité générale de s'organiser et

de se défendre contre les crises inévitables qu'offre l'existence d'une nation. Nul doute que si les anciennes colonies espagnoles se trouvent hors d'état de prendre leur équilibre et d'asseoir chez elles une marche régulière et bien ordonnée, on ne doive l'attribuer principalement au desiiolisme énervant sous lequel a eu lieu le développement de ces sociétés et la formation de leurs habitudes et de leur caractère.

Aux fâcheuses conséquences de ces excès de l'esprit gouvernemental il faut joindre ce qui en est presque toujours le corollaire inévitable, savoir : la plus parfaite insouciance de toutes les entreprises et de tous les intérêts remis à sa charge, car on peut établir en principe que plus

^ l'État est tout-puissant, moins l'administration s'occupe :des affaires publiques. Nous oublions trop volontiers aujourd'hui tout ce que nous devons de puissance et de progrés au régime delà liberté; pour quelques inconvénients passagers qui nous ont blessé et que nous avons exagéré à plaisir, il est de bon Ion maintenant parmi nous de déclamer contre les journaux, contre le régime parlemen-

^, taire et la liberté.

Mais il suffirait de se reporter un peu de temps par la pensée et par l'étude au milieu des siècles derniers pour éteindre ce beau zèle et revenir à de tout autres sentiments. Il faut avoir observé de près l'orgueilleuse inertie où se pavane une administration sans contrôle, son dédain pour tout avis profitable, sa suffisance aveugle et présomptueuse, son immobile incapacité en présence du danger, pour comprendre combien sont utiles la pression de l'opinion sur elle et la discussion de ses actes, dût celle-ci

'' dégénérer jusqu'à la mauvaise foi; car après tout mieux vaudrait que l'administration souffrît du public, plutôt que de voir le public victime de ses abus. Nous saurions apprécier alors tous les fruits de l'activité que ces forces, inutiles pour les esprits étroits et superficiels, ont imprimée à tant de fonctionnaires qui sans elles auraient continué à sommeiller paisiblement dans l'indolence traditionnelle.

Nous vivons encore aujourd'hui sur les habitudes contractées à une autre époque; chacun éprouve toujours un certain respect, une certaine appréhension de l'opinion, et quels que soient les grands airs qu'il se donne, il n'est point de fonctionnaire si haut placé qui la dédaigne entièrement. Mais il n'est pas besoin d'être prophète pour prévoir que ces sentiments allant toujours en faiblissant,

nous ne tarderions pas à revoir, si le présent état de choses devait durer longtemps, l'incurable paresse, la spirituelle incapacité, les préoccupations puériles, l'orgueilleuse impuissance, qui ont signalé l'administration française depuis la fin de Colbert jusqu'à la révolution. S'il arrive quelquefois qu'une administration puisse marcher seule quand elle renferme dans son sein un homme actif et supérieur, ce n'est qu'une circonstance exceptionnelle; mais on peut établir comme règle qu'elle a besoin d'être un peu violentée en quelque sorte par une force extérieure, sinon elle devient immobile et impuissante.

Voilà quelle a été l'utile action de l'opinion publique sous toutes ses formes, depuis soixante ans, et voilà d'où provient la différence si considérable entre les résultats de ce demi siècle et ceux du siècle dernier tout entier. Telle fut aussi l'origine de l'insuccès de nos colonies, tandis que celles de l'Angleterre progressaient au décuple : aucune émigration ne se dirigeait sur nos établissements et on ne s'inquiétait en aucune façon d'en créer ou d'en faciliter le courant; aucun travail d'utilité publique, aucun encouragement à l'immigration ni à la production; les communications avec la métropole existant à peine, le commerce entravé par des prohibitions ridicules, l'instruction nulle, des garnisons illusoires, recrutées souvent d'hommes infirmes, incapables ou débauchés, qui laissaient les gouverneurs sans autre force que la malheureuse milice du pays, qu'il fallait à tout propos enlever à ses travaux. Au lieu d'argent on mettait en circulation du papier d'État auquel on faisait périodiquement banqueroute. Envoyait-on des émigrants dans un accès fantasque de colonisation, on ne se préoccupait ni de leur départ ni de leur arrivée, et des milliers d'hommes, partis sans ressources,

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étaient jetés sur des côtes sauvages où, comme un fléau imprévu, ils venaient aggraver la misère des quelques colons qui s'y étaient déjà établis avant eux. A cette négligence et à celte incapacité flagrantes se joignaient une prétention implacable d'autorité et de direction sur toute chose, et une prohibition inexorable pour qui que ce fût de tenter aucune entreprise ni de concerter aucune action commune sans l'assentiment, l'avis et le concours de ce même gouvernement fainéant, inhabile et désordonné.

On s'étonne de l'insuccès de nos colonies; il y a lieu, bien plutôt de s'étonner que nous ayons pu y créer quelque chose; aucune autre nation peut-être ne fût parvenue à fonder rien de sérieux dans de pareilles conditions, il a fallu certes que le colon français, pour y réussir aussi solidement dans le peu qu'il a établi, possédât des aptitudes spéciales, comme il se montre en effet par l'étude des événements; et les causes de notre infériorité coloniale sont tout entières dans les erreurs de notre administration et les fautes du gouvernement français.

Nous venons d'indiquer tout ce qu'avaient de vicieux et d'erroné les principes politiques et économiques qui ont présidé constamment à la fondation et à la direction de nos coloni-es. D'autre part cependant, tandis que nous les laissions languir sans habitants, sans améliorations, sans défense, nous les tenions constamment plus exposées que celles d'aucun autre peuple, par les folies de cet esprit militaire et de ces goûts batailleurs qui nous ont mêlés à tout propos, et souvent hors de propos, à toutes les querelles de l'Europe. Une colonie a besoin d'une paix profonde, surtout quand la mère patrie, l'abandonnant à ellemême, s'occupe aussi peu de son développement et de sa protection. Mais pendant que nous ne faisions rien

pour les nôtres, nous les exposions constamment à des agressions ruineuses et destructives : étrange injustice ! elles étaient solidaires de toutes nos crises, de toutes nos fautes, sans jamais profiler de nos succès ni de nôtreprospérité, et durant toutes nos guerres les colonies s'estimaient victorieuses quand elles n'avaient été ni prises ni pfllées. Un contre vingt, nos colons finirent donc par succomber après des luttes généreuses et ignorées, et le dévouement de ces héros oubliés dans leurs lointains déserts attend encore de la gloire et des vengeurs. Voilà comment périrent nos colonies.

Quant à nos colons, braves, laborieux, entreprenants autant qu'hommes du monde, ils ont progressé dans leur petit nombre, dans leur faiblesse, dans leur abandon, à peu prés dans la même mesure que les colons anglais et hollandais, ainsi que nous le montrerons dans le cours de ces études. S'ils ont fait moins, c'est qu'ils furent très-peu d'abord, puis délaissés, et enfin paralysés par les vices du gouvernement central; s'ils ont succombé, ils n'ont péri nulle part qu'écrasés par les'forces décuples de leurs adversaires et abandonnés par la métropole.

Ce faux système de conquêtes et d'extension en Europe qui a prévalu dans nos conseils, et disons-le, dans l'esprit même de la nation, depuis Louis XIV jusqu'à nos jours, n'a été que l'exagération abusive des plans que la nécessité des faits avait inspirés à Henri IV et à Richelieu. Après Richelieu ce système ne servit plus qu'à satisfaire des passions mesquines, même dans leur apparente grandeur; il s'agissait toujours au fond beaucoup moins de la France que de quelque moi particulier qui, bien qu'on ait pu dire, ne s'identifie jamais parfaitement avec les intérêts de l'État. Les destinées d'une nation sont longues, durables, pa-

tientes, elles tendent vers l'avenir; les passions d'un homme sont toujours plus passagères, plus impatientes, désireuses du présent, et souvent portées à escompter l'espérance. Que restait-il à faire quand la situation européenne de la France fut consolidée, sinon à améliorer le pays, à accroître sa force intérieure et à s'appliquer, si l'on voulait des conquêtes, à faire au dehors ces conquêtes pacifiques et bienfaisantes que conseillait Vauban. « Qui « peut entreprendre, disait ce grand homme, quelque « chose de plus grand et de plus utile qu'une colonie? <^ N'est-ce pas par ce moyen, plus que par tout autre, (( qu'on peut avec toute la justice possible s'agrandir et « s'accroître? » La France ne serait-elle pas mille fois plus puissante aujourd'hui si Louis XIV avait écouté les sages conseils de ce noble penseur sur sa politique intérieure et extérieure?

Napoléon, qui souvent peut-être a été fort grandi par les divers partis qui tour à tour ont eu besoin de son nom, ne fut guère, comme homme d'État, que l'égoïste imitateur des anciennes données de la royauté française, et comme elle, après d'éclatants et vains triomphes, il a laissé la France affaiblie et ruinée. Ces fautes de conduite sonlelles inhérentes àla nature des Français? Nous ne le pensons pas : de même que nous avons su transformer sur tant de points l'État ancien à l'intérieur, de même pouvons-nous faire pour notre politique du dehors et notre système colonial. Mille raisons nous en font un devoir et presque une nécessité.

Il ne s'agit pas seulement en effet de nous piquer d'un beau point d'honneur, afin de faire montre vis-à-vis des autres peuples de nos colonies et de notre puissance extérieure. La question est plus pressante; celui qui

n'avance pas recule, et nous faisons en ce moment même une triste expérience de la vérité de ce proverbe. En effet les Anglais, Hollandais, Russes, etc., ont vu leurs populations se multiplier dans des proportions inespérées,' malgré leurs nombreuses émigrations, tandis que la nôtre, qui, en apparence, aurait dû profiler de tout ce qu'elle ne donnait pas au dehors, ne s'est jamais accrue que faiblement. Depuis quelques années môme, nous végétons dans une stagnation qui est un véritable recul relatif, et pendant que nous nous enorgueillissons dans des succès qui ont plus de brillant que d'utilité réelle, pendant que nous nous croyons si volontiers la première nation du monde, nous nous préparons en réalité à descendre peu à peu les échelons de la puissance sociale ; c'est ainsi que bercés dans cette bonne opinion de nous-mêmes, nous glisserions doucement, si nous n'y prenions garde, jusqu'à la surprise d'une situation que la force des choses rendrait bien secondaire.

Nous renverrons le lecteur, sur ce point, aux différentes études publiées dans ces derniers temps par presque toutes les revues, mais surtout au livre écrit par M. Brame sur le mouvement de la population en France depuis dix ans. Ce travail considérable contient sur les causes du mal, et sur les remèdes qu'il conviendrait d'y apporter, des observations très-remarquables et qui ne sauraient trop appeler l'attention. Cependant nous pensons que l'auteur a omis, dans ces études, d'examiner l'influence importante qu'exerce en cette matière le défaut de colonies et d'expansion extérieure, défaut qui est une des causes notables de la stagnation de notre population.

Au premier aspect, cette assertion surprend et semble un paradoxe, car toute colonisation suppose une émigra-

tion, et toute émigration semble emporter pour un pays la diminution de ses habitants. Il faut se garder cependant ' de souscrire trop tôt, dans les sciences, à ces apparences matérielles qui ont plus de relief que de solidité. L'économie politique surtout est une science qui ne se fait pas, -comme plusieurs l'imaginent, seulement avec des chiffres et des faits; les considérations morales et rationnelles doivent y entrer pour une forte part, et c'est pour avoir négligé cette part essentielle que tant de théories économiques ont rencontré dans l'application de cruels mécomptes.

C'est d'abord une erreur manifeste que d'affirmer l'appauvrissement nécessaire de la population d'un pays par l'émigration, car les nations qui se développent avec le plus d'énergie sont précisément, comme nous l'avons indiqué plus haut, celles qui fournissent le plus à l'émigration et aux colonies. Il est facile de vérifier ce fait dans les statistiques de l'Angleterre, de l'Irlande, de la Belgique, de la Suisse, de l'Allemagne, pays qui tous, depuis de longues années, ont jeté dans le monde des flots d'émigrants; au contraire, l'Italie, l'Espagne, la France, la Suède, d'où il ne sort qu'un très-petit nombre d'individus, ne s'accroissent que dans des proportions insignifiantes. Un exemple bien frappant, que tant de personnes ont pu vérifier elles-mêmes en voyageant dans la Méditerranée, c'est la petite île de Malte, qui a rempli de ses enfants tous les ports du Levant et des côtes barbaresques, et qui continue chaque année d'y envoyer de nouveaux convois, sans jamais s'être dépeuplée, bien loin de là, tandis que tout à côté d'elle, l'ile de Sardaigne, d'où il ne sort point d'émigrants, reste stalionnaire. On a allégué, nous le savons, que certaines races hu-

maines possédaient une plus grande fécondité que certaines autres, et on n'a pas manqué d'affirmer que la race française était une des moins prolifiques. En supposant que cette théorie générale soit admissible, ce qui n'est point prouvé, le fait particulier n'en serait pas moins fort singulier, lorsqu'on se rappelle la multiplication étonnante des anciens Gaulois et les invasions si nombreuses qu'ils ont dirigées sur presque tous les points de l'Europe. Mais il se trouve, ainsi que nous le prouverons, que cette as-sertion est tout le contraire de la réalité, et que si l'on peut observer une différence entre la fécondité des races, on trouverait plutôt quelque avantage au profit de la race française, lorsqu'elle est placée dans des conditions semblables à celles des autres peuples.

Quelle peut donc être la cause de cette anomalie apparente, qui semblerait indiquer que moins une nation développe d'expansion au dehors, moins elle s'accroît au dedans? Elle nous paraît dériver fort naturellement de ce principe mainte fois signalé dans les recherches sur le mouvement de la population, savoir : que les familles ne s'accroissent que proportionnellement au souci plus ou moins grand des parents pour l'avenir de leurs enfants; de telle façon que plus les populations sont ignorantes et grossières, moins elles se montrent prévoyantes; plus elles sont intelligentes et instruites, plus elles déploient une sollicitude qui souvent devient abusive. Il est donc visible que plus les hommes s'éclaireront, moins ils croîtront en nombre, s'ils n'aperçoivent autour d'eux que l'encombrement de la multitude et une carrière sans issue; tandis qu'au contraire, dans les pays où se produit un essor extérieur très-actif et où s'ouvre un horizon sans bornes pour le travail humain, plus la nation sera riche et civilisée,

plus elle tendra à se multiplier pour profiter de ces avantages.

C'est ainsi qu'il se fait que chez tant de nations industrieuses et intelligentes l'émigration n'a été qu'un stimulant à leur développement intérieur. Si maintenant à ces observations on joint de justes considérations sur l'esprit d'entreprise que la liberté fait naître, et sur la moralité générale que la religion crée et maintient parmi les hommes, on aura résumé, pensons-nous, les principales données qui régissent la croissance et l'amoindrissement du développement de la race humaine.

Nous considérons donc que les habitudes de l'émigration fortement implantées dans un pays sont une des causes les plus puissantes qui puissent engager les populations à sortir de leur apathie routinière; présenter à l'esprit d'un père de famille un avenir illimité pour le bon emploi de l'intelligence et du labeur des siens, c'est lui permettre de chasser ces soucis importuns qui viennent parfois gâter les saintes joies de la paternité, lorsque la veillée rassemble autour de lui l'essaim joyeux de ces têtes insouciantes dont il doit prévoir l'avenir. Telle est en effet la plus grande difficulté qui arrête le développement de la population dans la nation française, si active et si immobile à la fois. Notre activité, qui fermente au dedans, sans issue au dehors, qui s'agite en un cercle restreint, se replie sur elle-même et se consume infructueusement en une agitation stérile, qui s'épuise sur place comme celle du malheureux enfermé dans le tread-mill. De cette façon nous présentons une masse immobile et improgressive vue de l'extérieur, qui cependant renferme en son sein une activité fiévreuse, supérieure peut-être à celle de ces peuples dont les émigrants vont peupler le monde.

Or, quand une population est entrée dans la voie funeste du stationnement, il y a fort à craindre qu'elle ne s'y maintienne et même qu'elle ne diminue ; car les mêmes' considérations qui ont arrêté son développement, frappant de plus en plus l'esprit des hommes, paralysent l'accroissement des familles, encouragent le célibat, substituent l'inconduite et le désordre aux habitudes du foyer domestique, et tendent à l'altération la plus grave de l'avenir d'un peuple; et tandis que les nations où l'esprit d'entreprise et d'émigration s'est fortement enraciné se développent, les autres diminuent.

Les colonies et l'expansion extérieure agissent donc de la façon la plus fructueuse sur la progression des peuples ; de môme que les considérations qui arrêtent la multiplication des familles les entraînent vers une diminution constante, de même celles qui assurent leur avenir et leur accroissement les font de plus en plus grandir ; aussi ,telle est chez ces peuples l'énergie de ce ressort, qu'on y trouve toujours, même après les expatriations les plus extraordinaires, une augmentation proportionnelle de population pour les effacer; témoin l'Irlande, qui en quelques années a vu partir un million d'âmes (un neuvième de ses habitants), et qui déjà presque a réparé cette perte.

Que l'on examine au contraire les pays dépourvus de colonies et d'émigration; ils demeurent stationnaires ou même diminuent, bien qu'ils conservent avec soin tous leurs habitants, bien qu'ils reçoivent même beaucoup d'immigrants du dehors; et la plus grande prospérité matérielle, impuissante elle-même à conjurer ce mal, semble au contraire en aggraver les symptômes. Rien en tout ceci ne doit nous étonner beaucoup, car ils subissent les uns et les autres les effets d'une même loi générale de l'expan-

sion et du progrès, loi par laquelle l'avare qui entasse ses écus s'appauvrit, tandis que l'homme industrieux qui les hasarde au dehors les multiplie et progresse.

Cette influence de l'émigration sur la population d'un pays dérive d'un principe analogue à celui de la médecine homœopathique, sur laquelle on s'esi peut-être fort mépris en en faisant un système excentrique, quand elle était simplement l'application d'une grande loi que l'on peut observer partout dans la nature, et que l'on pourrait Dommer la loi de révulsion. Dans combien de circonstances ne peut-on pas observer en effet qu'il est utile, pour donner du ressort à une certaine force, d'agir sur elle en sens inverse de son progrès apparent. C'est ainsi que l'on coupe un arbre qui languit pour rajeunir sa souche en rejetons vigoureux; ainsi dans les pays froids l'homme se friclionne avec de la neige pour rappeler dans le sang une généreuse chaleur; et toujours en vertu de cette même loi on administre au malade le médicament fiévreux du quinquina, lequel surexcite sans doute dans l'organisation humaine les principes inconnus qui règlent le bon équilibre de la circulation générale. Nous pourrions multiplier ces exemples, mais nous devons nous limiter, et nous nous bornerons à faire observer ici que l'étude de ce principe de révulsion et des lois qui doivent régler, restreindre ou écarter son application efficace dans le système général de la nature, semble indiquer toute une science nouvelle à créer, science dont les résultats pourraient être d'une éminente utilité.

Quoi qu'il en soit, l'effet de l'ômigration n'est qu'un des exemples bien constants de celte loi appliquée au développement des peuples; elle paraît enlever quelques individus à un pays, mais en réalité elle communique aux

familles une telle puissance d'accroissement, qu'elle compense et au delà les vides qu'elle a pu produire d'abord; Sans doute en la développant, il en résultera dans les premiers temps quelque trouble dans l'économie publique et il y aura quelques dangers à prévoir; 'mais telle est la condition de tout progrés, de toute amélioration, et il faut même remarquer que plus on attend pour corriger, un mal on modifier une fausse direction, -plus l'on reticontre de difficultés et de souffrances, en effectuant ces modifications nécessaires avant qu'elles puissent produire, leur résultat utile.

C'est ainsi qu'il en a été et qu'il en est encore pour I l'application des principes de liberté qui ont procuré à 1 noire pays tant de force et de richesse; pour être restés 1 trop longtemps dans un abandon aveugle de nous-mêmes, sous la tutelle de l'autorité et de l'État, cette transformation ne s'est produite chez nous que sous les formes les plus pénibles et les plus douloureuses, de sorte qu'avant d'en recueillir entièrement les fruits il nous a été, il nous sera encore nécessaire de passer par de difficiles épreuves. Une nation qui n'est pas habituée à la liberté en use mal souvent, car il lui faut faire, au milieu de circonstances critiques, l'éducation qu'elle aurait pu acquérir convenablement et avec calme dans des circonstances paisibles. De là une suite de revirements funestes, qui nous font osciller d'un extrême à l'autre, aujourd'hui nous attachant passionnément aux nouveautés, demain à l'imitation du passé ; partageant de vains efforts entre la nécessité qui nous pousse en avant et les regrets de nos habitudes anciennes trop enracinées dansnos esprits; parant de temps en temps au plus pressé, sans jamais rien établir de solide; semblables en tout à ces enfants qui ne savent se

(l(''cider à accepter résolument un breuvage salutaire, qui en prennent la moitié, repoussent le reste, demeurent malades" et cumulent sottement, par ce manque d'énergie, les ennuis de la médication avec les dangers de la maladie.

Telles sont les conditions dans lesquelles s'accomplissent toutes les réformes tardivement résolues et appliquées j 'avec hésitation; il ne faut donc point attendre, dans cette question si grave du mouvement de notre population, que le mal soit devenu assez urgent pour rendre toute amélioration difficile et peut-être périlleuse. Aujourd'hui le ralentissement de notre progression, quoique sensible déjà dans plusieurs départements, n'est point encore assez important pour ne pas nous permettre d'affronter cette épreuve de l'émigration. Provoquée et dirigée avec une sage réserve, elle ne peut produire dans la répartition de la main-d'œuvre des inconvénients assez notables pour qu'ils ne puissent être réglés et supportés sans péril, jusqu'àce que nos habitudes modifiées apportent elles-mêmes, par l'accroissement plus grand des familles, le véritable et durable remède à ces perturbations passagères. Plus tard la situation pourrait être aggravée; nous n'aurions plus alors à choisir qu'entre une décroissance forcée dans le statu quo, ou des perturbations économiques longues et ruineuses, dans l'application de toute réforme propre à guérir le mal.

Il convient donc d'utiliser, sans relarder jusqu'à la dernière heure, cette précieuse colonie que nous possédons, si près de nos côtes, en Afrique; sans doute elle n'est pas située sous la latitude la plus convenable peut-être au rapide développement de notre race; peut-être serait-il à désirer que l'on pût en quelque autre partie du globe.

parmi tant de pays encore déserts, assurer à la France une région qui fût aussi favorable au tempérament européen que nos anciennes possessions de l'Amérique; mais comme il est difficile souvent de retrouver les occasions perdues, et que le plus sage parti pour attendre une meilleure fortune est encore de mettre à profit les ressources dont on dispose, sachons faire fructifier tant de sacrifices prodigués dans l'Algérie, en créant vers ce pays un énergique courant d'émigration, deux fois utile pour nous et par l'heureuse impulsion qu'il donnera à nos forces intérieures, et par le développement de puissance qu'il nous fournira au dehors. Lorsque la population, ayant pris une plus forte assiette dans ce pays, s'y trouvera mieux fondue avec les nécessités du climat, on doit espérer du reste que sans présenter peut-être une aussi forte progression que les populations d'Amérique, elle fournira néanmoins un accroissement trés-satisfaisant pour le développement de la colonie.

Nos anciens mécomptes coloniaux, sérieusement étudiés et appréciés dans leurs causes, ne peuvent ni préjuger la question ni causer aucune appréhension à notre esprit. Le Français ne manque ni de courage, ni de patience, 1 ni d'esprit d'entreprise et de ressources; nous voulons ''^ montrer bien au contraire, l'histoire des colonies à la main, qu'aucun peuple n'a possédé ces qualités à un aussi haut degré que nos colons. La seule appréhension que le passé puisse nous inspirer, c'est la crainte salutaire de son imitation et de la routine. Nous devons y apprendre à réaliser dans notre politique extérieure et coloniale ce que déjà nous avons exécuté en partie dans notre politique intérieure, en renonçant à d'anciennes et funestes traditions, pour adopter résolument tout ce que l'expé-

rience nous démontre raisonnable et utile. Observons comment s'y sont pris ceux qui ont réussi autour de nous, et comment nous avons abouti à échouer toujours; condamnons, s'il le faut, notre passé sans fausse honte; acceplons leurs exemples et marchons de l'avant, c'est ainsi que s'opère le progrès; seuls, les esprits indolents et bornés renoncent à faire ce que tout le monde fait, parce qu'ils n'y ont pas réussi d'abord.

L'accroissement de notre richesse et de notre puissance depuis soixante ans montre assez la sagesse de cette ligne '^de conduite. De même que nous avons progressé depuis lors autant qu'aucun peuple, de même nous serons trèssurprisdenous trouver aussi capables que tous autres dans ce travail de colonisation qui nous étonne aujourd'hui comme une œuvre inconnue. Pour sortir de cet état de stagnation , qui est véritablement un amoindrissement relatif et menaçant, il ne s'agit donc que de vouloir. Si dans le passé que nous allons parcourir nous rencontrons de tristes pages et quelques funestes souvenirs, que ces leçons du moins nous soient profitables! En étudiant les faux systèmes qui nous ont perdus, l'impuissance que nous avons montrée, les progrès immenses qui se sont accomplis après notre retraite, bien instruits désormais des fautes que nous avons commises et du bien que nous aurions pu faire, sachons reconnaître ce que valent des colonies bien conduites et la véritable puissance des principes de liberté qui doivent présider à leur établissement.

Avant de terminer celte introduction, il nous reste un devoir à remplir, vis-à-vis du public et vis-à-vis des personnes qui ont bien voulu nous seconder de leur bien-

veillance, en énonçant les sources principales où nous avons puisé nos documents. Ces sources, comme toutes les sources historiques, sont de trois sortes : les manuscrits et archives, — les livres divers qui ont été publiés sur ces contrées, — et la connaissance que nous avons acquise des choses et des faits , soit par nous-même, ~ soit par les récits ou correspondances que nous devons à l'obligeance de plusieurs personnes.

Nous avons dû à la bienveillance de Rï. le ministre de ' la marine de pouvoir consulter nos archives coloniales, aujourd'hui transférées au ministère des colonies, et le •^• dépôt des cartes et plans de la marine. Nous avons été i assez heureux pour rencontrer dans le conservateur dps archives, M. Margry, un homme aussi bienveillant que-* savant, auquel, nous ne craignons pas de l'avouer, nous avons dû beaucoup dans nos recherches sur les temps anciens de nos établissements; non-seulemént il a facilité notre travail au milieu du vaste dépôt confié à ses soins, mais il a bien voulu, avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop le remercier, nous communiquer souvent le fruit de ses laborieuses et patientes investigations; heureux, disait-il, de contribuer en quelque chose à une œuvre qui devait s'occuper des colonies, à l'étude desquelles il a voué son existence et son talent.

Nous donnerons à la fin de chaque volume la liste méthodique des auteurs que nous aurons consultés, sachant par notre propre expérience qu'un livre de recherches est peut-être plus utile encore par l'indication des sources que par le travail même qu'il présente au public. Quelques-uns de ces ouvrages se trouvent à la bibliothèque nationale de la rue de Richelieu ; mais tous n'y sont point, tant s'en faut, car ce dépôt si remarquable est

r- malheureusement assez pauvre en ouvrages américains. , , '^ La bibliothèque de l'hôtel de ville renferme une salle qui leur est spécialement destinée. Cette création, dont l'idée et les matériaux ont été fournis par un de nos bibliophiles les plus distingués, M. Vattemare, et à laquelle le gouvernement des États-Unis a donné le con- J* cours le plus entier et le plus généreux, n'a point reçu, il faut bien le dire, avec une suffisante sollicitude le développement que méritait cette bibliothèque unique en France, et bien féconde en résultats, si on s'appliquait à les lui faire produire.

Ces réflexions nous amènent naturellement à témoigner toute notre reconnaissance à la bienveillante sympathie de M. Vattemare, qui a bien voulu suppléer autant que possible, pour nous, aux vides que laisse dans cette bibliothèque le grand nombre des ouvrages non classés. Nous ne saurions trop signaler le bureau de la librairie internationale, qu'il a fondé pour faciliter l'échange des productions intellectuelles dans le monde entier; cet établissement est d'une grande utilité scientifique, et c'est à son concours que nos grands dépôts de livres doivent * la majeure partie des ouvrages transatlantiques qu'ils possèdent. La conception et la création de cette agence, due à un simple particulier dont le nom est aujourd'hui européen , font autant d'honneur à l'intelligence de M. Vattemare qu'à son énergie, et il est triste d'avouer qu'il n'a point toujours reçu les encouragements ni même le concours qu'il a si bien mérité.

La bibliothèque du dépôt des cartes de la marine nous a été aussi fort utile, car elle renferme plusieurs ouvrages que l'on ne saurait trouver ailleurs à Paris. Plusieurs collections particulières nous ont en outre fourni d'abon-

dantes ressources, et nous devons ici un juste tribut de remercîments à M. de Puibusque , qui a bien voulu mettre à noire disposition sa précieuse bibliothèque, si riche en documents sur l'Amérique du nord.

Nous avons rencontré également de l'autre côté de l'Océan le plus bienveillant et le plus sympathique concours. Il nous serait difficile de citer toutes les personnes qui ont plus ou moins contribué à nous fournir les matériaux du volume que nous publions aujourd'hui; mais nous devons un hommage tout particulier de gratitude à Mgr l'évêque d'Ottawa (Bylown), qui a eu l'extrême bonté de nous faire transmettre les renseignements les plus détaillés sur l'état actuel de son diocèse. M l'abbé Gingras, directeur du séminaire de Québec, et M. l'abbé Pilolte, qui nous ont montré une si grande obligeance pendant leur séjour à Paris; M. l'abbé Mailloux, M. l'abbé Mignaut, et M. l'abbé Girouard, auxquels nous devons des lettres aussi louchantes qu'instructives , voudront bien agréer de même le sincère témoignage de notre reconnaissance.

Nous devons aussi remercier bien cordialement M> Garnault, l'historien du Canada, de la gracieuseté avec laquelle il a fait naître pour nous les plus utiles et les plus agréables relations. La correspondance de M. Parent, secrétaire général de la province; de M. Tessier, membre du conseil législatif; de M. Barlhe, rédacteur en chef du Canadien, et de M. OUivier do Berthier, nous a procuré de précieuses ressources. M. Chauveau, surintendant de rinstructiou publique , a bien voulu non-seulement nous écrire, mais nous a envoyé en outre un grand nombre de documents importants, et M. le capitaine Fortin, durant son séjour à Paris, nous a aussi fourni les renseignements

les plus intéressants. Nous ne saurions trop rendre hommage à la bienveillante courtoisie et au zèle patriotique que nous ont montrés ces messieurs, et que nous avons généralement trouvés en cette circonstance chez tous les Canadiens.

En consacrant ce volume à nos frères d'Amérique, nous nous sommes souvenu que voilà bientôt un siècle que le Canada et la France ont été violemment séparés. Peut-être nous aurait-il été utile de retarder un peu de temps encore celte publication pour compléter plusieurs renseignements, mieux fondre l'ordonnance et la rédaction des matières, donner au style plus de nombre et aux détails plus de fini. Mais nous avons voulu que ce livre vit le jour sans attendre la fin de la présenle année, afin qu'il vînt resserrer les liens de noire parenté avant l'avénemenl de ce triste anniversaire. Qu'ils le reçoivent donc, comme un souvenir de leur ancienne patrie, comme un faible témoignage de l'affection de tous ceux qui, sur ce vieux continent, ont pieusement conservé la mémoire de notre commune origine, de tous ceux qui, en admirant le patriotisme et le dévouement de leur passé, espèrent tout pour leur avenir de leurs vertus et de leur énergie.

Paris, ce 10 décembre 1839.

E. Rameau.

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