‹ La France aux coloniesChapitre 27 sur 85 · Dussieux, le Canada · texte numérisé non relu

Dussieux, le Canada

lions pieuses? Séparés par la dislance el la puissance des événemenls, mais unis par l'origine, la langue et l'affec- ^ tion, ne pouvons-nous leur accorder au moins un sympa- *thique intérêt, et renouer avec eux cette union morale qui, supérieure aux circonstances, déjoue les vicissitudes de la politique, franchit les espaces et survit aux accidents de la force comme aux vains arrangements de la diplomatie? Ces études présentent ainsi plus d'un motif digne d'éveiller notre attention et nos sympathies, et en nous fournissant l'expérience du passé pour l'appliquer utilement au temps présent, elles offrent le plus sérieux intérêt à \ tous ceux qui se préoccupent de la grandeur et de l'avenir du nom français. — Toutes les nations européennes, depuis un demi-siècle, ont vu considérablement s'accroître l'extension de leurs races respectives ; et tel est le développement rapide que font présager quelques-unes d'entre elles, que les peuples demeurés en arriére pourront un jour se trouver effacés, au m.ilieu de populations immenses, dans une écrasante infériorité. L'imminence de ce péril s'accroît encore pour nous par un fait extrêmement grave qui s'est révélé dans ces derniers temps; nous voulons parler de l'état de stagnation où demeure la population française depuis un certain nombre d'années, non-seulement dans nos colonies, mais au sein de la France ellemême, tandis que tout autour de nous tant de races étrangères se multiplient avec une singulière activité.

C'est donc s'occuper de l'avenir même qui peut être réservé à la race française, que d'appeler l'intérêt et les réûexions sur la question des colonies, sur le fait essentiel de notre expansion nationale. C'est sous l'empire de ces idées que nous avons étudié nos colonies anciennes et nouvelles, cherchant à bien connaître ce qu'ont été les

premières, les crises do leur formation et les vicissitudes de leur fortune, afin de déterminer, à l'aide de cette observation du passé, l'avenir que l'on peut espérer pour les secondes, les fautes que l'on doit éviter pour assurer leur développement, et les principes qui doivent servir à les féconder.

Au commencement du dix-huitiéme siècle, nous possédions toute l'Amérique du nord jusqu'au Mexique sur l'Océan, et jusqu'à la Californie sur le Pacifique, sauf une bande de terre assez étroite qui, partant de la Floride, remontait le long de l'Atlantique jusqu'à l'entrée de la baie de Fundy, limitée en arriére par les Alleglianys et les Apalaches, et qui formait les colonies anglaises de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre. Le golfe du Saint- Laurent, le Canada, les lacs intérieurs, tout le bassin du Mississipi et du Missouri, le Nord-Ouest, TOrégon et tous les territoires au nord de la Californie et du Mexique nous appartenaient et formaient deux provinces immenses, le Canada et la Louisiane.

Nous occupions dans les Antilles plus de la moitié de Saint-Domingue, Saint-Louis, la Dominique, Saint-Vincent, Tabago, Saint-Barthélémy et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles débris qui nous sont restés de tant de colonies. Dans l'Amérique du sud, nous possédions la Guyane et les Malouines, aujourd'hui îles Falkland.

En Asie nous dominions dans l'Inde, et nous avions des traités qui nous assuraient un établissement en Cochinchine. Enfin le comptoir de la Calle, sur la côte d'Algérie, io Sénégal et les comptoirs de la côte, les îles de France, tle la Réunion, et la suzeraineté de Madagascar, en Afrique, nous attribuaient une grande importance dans cette partie du monde.

De toutes ces possessions, la plus précieuse, sans contredit, était le vaste empire dont nous avions jeté les fondements au nord et à l'ouest de l'Amérique, et qui nous eiût assuré certainement une prépondérance incontestable dans le monde entier, comme le développement de ces contrées l'a bien prouvé par la suite. Malheureusement les systèmes erronés, les fausses idées qui présidèrent alors à la direction de nos colonies, et la mauvaise administration qui en fut la conséquence, firent végéter ces établissements sans force, tandis que ceux des Anglais prospéraient à côté de nous d'une manière extraordinaire. D'autre part, l'insouciance et l'incapacité de la cour de Versailles les laissèrent exposés presque sans défense aux attaques de nos voisins, qui, dix fois plus nombreux que nos malheureux colons, les écrasèrent, en dépit d'une résistance habile, énergique et digne d'une mère patrie plus intelligente, moins frivole et plus secourable.

Ce fut donc sous le régne déplorable de Louis XV que succomba ainsi notre puissance coloniale; les Anglais, qui déjà en 1713 avaient obtenu la suzeraineté de l'Acadie, nous enlevèrent en 1763 tout le nord de ce continent; l'amant de madame de Pompadour se trouva heureux de rentrer à ce prix dans la quiétude un instant troublée de ses plaisirs, et Voltaire, cet esprit brillant mais superficiel, estima que nous obtenions la paix à bien bon compte au prix de quelques arpents de neige au Canada. La même année nous cédions à l'Espagne la Louisiane et toutes les régions de l'ouest, pour éviter de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans cette année fatale, nous avions encore été obligés de livrer, aux Antilles, la Dominique, Saint- Vincent, Tabago, et en Asie i'empire de l'indo ! Ainsi s'accomplit la ruine de l'œuvre de Richelieu et de Colbert, la

ruine coloniale de la France; ainsi commençait à se précipiter vers son déclin une monarchie vicieuse, impuissante et déconsidérée.

Sous l'empire, il est vrai, par le traité d'Amiens, nous rentrâmes un moment, en 1803, en possession de la Louisiane, toujours restée française sous la domination plus nominale que réelle de l'Espagne; mais Napoléon, emporté par ses passions ambitieuses, ne sut ni apprécier ni utiliser ce riche cadeau que pour la seconde fois nous offrait la Providence. L'égoïsme de son orgueil, qui' l'a rendu si fatal à notre pays, ne lui permit pas de comprendre que la Louisiane avait une importance autrement précieuse que celle des chimériques visées qu'il poursuivait en Europe, et qui le perdirent en nous entraînant dans sa chute. La dixième partie des millions et des hommes sacrifiés en Espagne et en Russie nous eut à jamais assuré la possession de la Louisiane, quelles qu'eussent été les tentatives contraires de l'Angleterre, et nous aurions ainsi presque réparé les calamités du régne de Louis XV. Mais malheureusement il est dans la nature des monarchies de mettre la fortune des peuples à la merci des vertus rares et des vices plus fréquents de ceux qui les gouvernent. Pour n'avoir point derrière lui, dans l'exécution de ses rêves ambitieux, l'embarras de cette colonie, Napoléon la vendit pour quelques millions aux États-Unis, déjà avides et rêvant l'empire américain ; quant à la France, elle dut renoncer désormais à prendre part au magnifique avenir de cette partie du monde. {Voir note 1, chap. ii, partie IT.)

Depuis lors les États-Unis ont triplé leur population; les territoires qui leur furent vendus forment aujourd'hui neuf Étals : la Louisiane, le Mississipi, l'Arkansas, le

Missouri, l'Iowa, le Ransas, l'Utah, le Minnesotta et rOrégon, contenant trois millions et demi d'habitants, plus grands ensemble que la France, et laissant plus d'espace encore derrière eux. — Que nous est-il resté des guerres de l'empire? une dette énorme, la méfiance de toute l'Europe et une gloire... qui n'est pas même sans tache !

En 1815 on nous rendit quelques débris de nos dernières colonies, et la conquête d'Alger est venue depuis y ajouter un territoire colonisable assez important, qui peut permettre enfin à la France de prendre son rang au milieu de l'expansion générale des autres peuples européens. Mais jusqu'à présent, il faut en convenir, toutes ces possessions n'ont présenté qu'un développement bien médiocre, et n'ont formé ni de riches comptoirs de commerce, comme les établissements hollandais et anglais en Asie, ni une extension de la famille métropolitaine, comme les anciennes colonies fondées en Amérique par les Espagnols, par les Anglais et par nous-mêmes.

Dans ces contrées si tristement perdues nous avions en effet, en des temps plus heureux et plus sages, commencé à former des établissements considérables. La France y avait envoyé des populations fortes, laborieuses, dévouées et qui, dans l'humble rôle auquel les a réduits la mauvaise fortune, font encore aujourd'hui à noire pays le plus grand honneur. Quelques-uns des principaux membres de ces sociétés naissantes réémigrèreni, il est vrai, dans la mère patrie lors de la conquête; mais la masse du peuple resta attachée au sol qu'elle avait défriché, et où déjà avaient commencé à se créer pour elle les traditions d'une nouvelle patrie, et dans certaines régions elle s'est développée avec un tel succès qu'il s'y trouve des

groupes de population française plus nombreux qu'en aucune de nos colonies actuelles.

Les Acadiens, qui ne sont guère connus de la France que par les désastres de leur ruine, ont survécu aux deux cruelles proscriptions dont ils furent frappés par les Anglais en 1755 et en 1763. De nombreux débris de ce peuple infortuné, après avoir longtemps traîné une existence furtive et malheureuse dans les retraites désertes où ils s'étaient réfugiés, ont fini par se multiplier assez pour peupler quelques districts descôles du golfe Saint-Laurent et de la Nouvelle-Ecosse, où ils s'élèvent aujourd'hui à prés de cent mille âmes.

Le Canada, après la conquête et l'émigration qui la suivit en 1765, ne comptait pas plus de 68,500 Canadiens français; aujourd'hui (1859) le Bas-Canada seul ne contient pas moins d'un million d'âmes parlant français et formant une petite nation serrée, indestructible et qui a déjà son importance dans l'économie générale du continent américain.

Dans le Haut-Canada et dans les régions intérieures de l'ouest, nous avions commencé bien longtemps avant 1760 à installer des postes et des colonies, tels que : Détroit, Vincennes, Cahokia des Illinois, Saint-Louis et Sainte- Geneviève du Missouri, etc., etc. Tous ces petits groupes abandonnés par nous et longtemps négligés par les Anglais, dans leur isolement au milieu des déserts, se sont développés paisibles et solitaires dans la mesure des faibles ressources dont ils disposaient. Entourés depuis lors par le flot de la population anglo-saxonne, ils se sont néanmoins assez bien soutenus en plusieurs endroits, et fortifiés de quelques émigrants canadiens que leur amenait de temps à autre le commerce des fourrures, ils ont cou-

serve leur langue et leur tradition nationale, formant de petits îlots de population française au milieu de cette immigration étrangère.

■ A côté de ces rejetons vigoureux de nos anciennes colonies il convient aussi de mentionner un grand nombre 'de Canadiens et de Français qui, établis dans quelques grandes villes des États-Unis, telles que New-York, Chicago, Philadelphie, etc., etc., y forment en quelque sorte de petites colonies françaises, qui souvent même ont leurs sociétés et leurs journaux.

Au sud des États-Unis se trouvait la seconde province de nos possessions américaines , la Louisiane. Quand nous cédâmes ce pays à l'Espagne, en 1763, il contenait environ 13,000 habitants dont 4 à 5,000 de couleur, et en 1803, lors de la cession de ce pays aux États-Unis, on comptait dans la haute et la basse Louisiane (de la Nouvelle-Orléans à Saint- Louis), 49,473 habitants, dont 22,000 blancs, presque tous d'origine française. La Louisiane, contrairement au Canada, ayant presque toujours entretenu des relations assez suivies avec son ancienne métropole, beaucoup de Français se sont constamment dirigés surlaNouvelle-Orléans, de sorte que la population française se trouve formée non-seulement de créoles louisianais, mais encore d'un grand nombre d'émigrants venus de France à diverses époques. On peut évaluer qu'en 1850, dans la Louisiane proprement dite, qui ne comprend que l'ancienne basse Louisiane, sur 200,000 blancs libres qui s'y trouvaient à cette époque, les Franco-Louisianais comptaient pour 80 ou 90,000 âmes. — Dans les deux Étals voisins du Mississipi et de l'Arkansas, on compte en outre quelques groupes français qui appartiennent également à la branche louisianaise.

Aux Antilles, en dehors de la Martinique et de la Guadeloupe, il s'est conservé des restes de population française dans presque toutes les anciennes îles que nous avons possédées. Dans ce groupe, Saint-Domingue, quoique la race africaine y soit l'élément dominant, nous tient de trop près par le mélange du sang chez les hommes de couleur, par la langue et les habitudes générales du pays, pour qu'on ne le rattache pas à la formation et à la filiation françaises. D'ailleurs, contrairement à l'opinion généralement répandue, il y existe encore une certaine quantité de population blanche, et même des paroisses entières, comme celle de Bombardopolis, fondée en 1764 par des réfugiés acadiens.

Dans l'Amérique du sud nous aurons à examiner notre colonie de la Guyane, les souvenirs de l'établissement tenté aux îles Malouines, et enfin la colonie nombreuse que forment les émigrants français à Montevideo et même au Chili. Nous suivrons ensuite les débuts de nos colonies naissantes dans l'Océanie, aux Marquises, à Taïli, à la Nouvelle-Calédonie, et nous aurons à jeter un regret sur Akaroaet sur l'admirable situation de la Nouvelle-Zélande, dont le délaissement sera un des plus sérieux reproches qu'adressera l'histoire au gouvernement de Louis-Philippe. Quant à nos établissements de l'Inde, leur importance est si minime, que nous ne les mentionnons que pour mémoire.

Dans les annales coloniales de la France, l'Afrique est sans contredit, après l'Amérique du nord, la partie du monde qui occupe la place la plus importante. 11 y a des siècles que nous avons pris pied au Sénégal, à Maurice, à Bourbon et à Madagascar, et pendant plus de deux cents ans, avant d'accomplir la conquête de l'Algérie, nous

avons possédé sur celte côle le comptoir de la Galle; Maurice, que nous avons perdu, dépend aujourd'hui de l'Angleterre; mais toujours français de cœur, de langage et de mœurs, les habitants de Vile de France sont encore presque tous exclusivement les descendants de nos colons, et l'ile compte environ 100,000 âmes, dont 12 à 15,000 blancs.

Il nous reste encore en Afrique Bourbon, les établissements de Madagascar et le Sénégal, pays immense, qui a pris dans ces derniers temps, sous l'inte'ligente et énergique administration du colonel Faidherbe, une importance toute nouvelle. Malheureusement les chaleurs et le climat excluent complètement toute pensée de peuplement européen dans ces régions.

Nous arrivons enfin à la dernière venue et à la plus considérable de nos colonies actuelles, l'Algérie; seule en effet, elle parait aujourd'hui présenter à nos émigrants un établissement convenable; encore ne faut-il point se faire à ce sujet d'illusions exagérées. Si l'Algérie, par sa situation géographique, est beaucoup mieux placée pour nous que nos anciennes possessions d'Amérique, celles-ci lui étaient bien supérieures par leur fertilité plus grande, leur climat si salubre quoique rude, elles facilitésde toute nature qu'offraient aux colons européens ces pays plus froids, mais richement boisés et sillonnés d'admirables cours d'eau.

L'Algérie compte déjà 200,000 habitants européens, dont 160,000 environ sont français; après le groupe canadien, c'est donc la branche la plus considérable de la race française établie outre-mer. Ce fait seul d'une [topulation aussi forte mériterait toute notre attention, car l'installation du premier noyau, riu)[»lantalion solide de

familles attachées au sol, familiarisées arec ses difficultés et avec ses ressources, propres à fournir elles-mêmes les éclaireurs et les cadres expérimentés de la colonisation qui se portera en avant, sont les premiers et les plus importants progrès que doit réaliser une colonie naissante.

La chaleur un peu forte de son climat, où la race européenne ne peut atteindre au degré de fécondité qu'elle montre en Amérique, est sans doute un grand inconvénient; la présence d'une race indigène nombreuse, agricole, peut être un grand avantage, comme aussi un grand obstacle, selon la direction qui lui sera imprimée; mais néanmoins son territoire étendu, la fertilité qu'elle offre dans certaines régions, et sa proximité de l'Europe, lui donneront toujours un grand prix. Malheureusement les principes qui jusqu'à présent ont présidé à son adminislration paraissent beaucoup trop analogues à ceux qui ont dirigé avec si peu de succès nos anciennes colonies; et il est à craindre qu'ils ne soient pas tout à fait ceux qui conviennent pour assurer la prospérité et le rapide développement d'un pays nouveau.

Tel est l'exposé sommaire des principaux groupes de la race française répandus hors de l'Europe; nous ne nous proposons point, certes, de faire l'histoire de toutes ces populations. Ce serait entreprendre, à peu de chose prés, l'histoire du monde entier; l'objet de notre travail est uniquement d'établir comment ont été peuplées nos colonies, comment et dans, quelle mesure la race française s'y est développée, et suivant la filiation de cette race jusqu'à nos jours, de constater avec détails quel est l'état actuel de leur population, et jusqu'à quel point tous ces pays ont conservé la nature et la tradition françaises, tout en re-

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