CHAPITRE II
DE 1600 Jk i663.
Ce fat en Acaclie, dans l'année 1G04, que le sieur de Monts fonda à Port-Royal, ainsi que nous l'avons vu , le premier établissement stable et solide des Français dans le nord de l'Amérique. Mais longtemps avant cette époque on avait déjà dirigé de nombreuses expéditions dans, ces parages, surtout vers les rives du Saint-Laurent. Les frères* Cabot, Jacques Cartier de Saint-Malo, qui le premier remonta le Saint-Laurent, M. de Roberval, le marquis de la Roche, etc., etc., y dirigèrent plusieurs voyages d'exploration et de commerce ; cependant aucun d eux ne put effectuer d'installation durable; la première tentative sérieuse à cet effet fut celle de MM. de Pontgravé et Chauvin, négociants de Saint-Malo, qui, au commencement du dix-septième siècle obtinrent du gouvernement français le privilège du commerce du Canada, à charge par eux d'y créer au nom du roi des établissements fixes avec une population sédentaire.
Ils installèrent d'abord un poste à Tadoussac, à l'embouchure du Saint-Laurent, puis en 1603, de concert avec quelques marchands de Rouen, ils équipèrent une expédition pour l'Amérique. Mais cette entreprise, laissant de côté Tadoussac, fut dirigée plus au sud, vers l'Acadie; et sous l'inspiration de M. de Monts, qui était devenu le principal propriétaire du privilège, ce fut en ce pays, à
Port-Royal, que furent installés les premiers établissements et le premier fort, comme nous l'avons dit plus haut. M. de Monts, s'attachant alors exclusivement àTAcadie, c'éda en 1608 son privilège, en ce qui concernait le fleuve Saint-Laurent, àM. de Poutrincourt; et celui-ci organisa un nouvel armement pour le Canada, en mettant à sa tête Champlain, gentilhomme de Saintonge, qui déjà avait fait partie d& l'expédition envoyée en Acadie.
Champlain jugea le port de Tadoussac insuffisant et peu commode, remonta le Saint-Laurent et fonda le poste et le fort.de Québec, — qui devait devenir le centre de nos grandes colonies américaines. — Tout en s'occupant avec activité du commerce des pelleteries et des pêcheries, ce qui était le but principal de ses armateurs, Champlain s'efforça d'attirer des colons qui pussent s'établir à demeure dans le pays, et par leurs cultures approvisionner ses postes. Quelques-unes des familles du Canada datent de cette époque, entre autres la famille Hébert et la famille Sevestre.
Ces faits firent une certaine impression à la cour de France, et en 1620 Champlain reçut le litre de gouverneur de la Nouvelle-France. Richelieu pressentit l'importance de cette contrée et de cet établissement; il entra complètement dans les vues de Champlain sur la nécessité d'une population laborieuse et agricole, pour la création et la consolidation de celte colonie. Il suscita donc lui-même une compagnie considérable, nommée la compagnie Richelieu ou des cent associés, dont le but était la colonisation de la Nouvelle-France, ainsi que l'on appela alors le Canada, et lui adjoignit le duc de Vontadour avec le titre de vice-roi. Par une combinaison ingénieuse on chercha à défrayer les dépenses de la colonisation par les profits qu'offraient le commerce de fourrures et les pêcheries. La
compagnie reçut le privilège commercial du Canada, à charge par elle d'y transporter chaque année un certain nombre de colons, de les y établir et de les fournir de tout ce qui serait nécessaire en bestiaux, ustensiles, etc.
Malheureusement la guerre qni éclata peu après entre la France et l'Angleterre fut désastreuse [lour. cette entreprise. Deux convois, partis successivement pour le Canada avec des soldats, des colons et des munitions, furent capturés par les Anglais, qui en 1629 remontèrent le Saint- Laurent et s'emparèrent de Québec même et de toute la colonie naissante. Ce ne fut qu'en 1632, par le traité de Saint-Germain, que la France rentra en possession de cette contrée. Les diplomates de la cour de Louis XIII en faisaient peu d'état et proposaient dans le traité d'abandonner cet article, afin de tenir (a main plus ferme sur d'antres sujets; mais Richelieu insista et voulut que l'on considérât ce point comme un des plus importants de la négociation.
-~ Certes Richelieu a semé sa carrière politique de plus d'un acte odieux, mais il faut rendre justice à son génie, à la grandeur et à la profondeur des vues qu'il jeta sur l'avenir. De tous les hommes qui ont présidé aux destinées de la France, seul avec Sully et Colbert, il a montré les qualités précieuses et rares d'un homme d'État. La guerre, les finances, le commerce et l'administration intérieure, l'Europe et les colonies, la politique du présent et celle de l'avenir, rien n'échappait à la sollicitude et à l'intelligence de ces véritables grands hommes. Quelle différence avec le cardinal de Fleury, se cantonnant dans les vues étroites d'une économie stérile ; avec M. de Choiseul, sacrifiant les colonies françaises et souriant au mot de Voltaire sur les arpents de neige du Canada; avec Napoléon lui-même, vendant la Louisiane aux Étals-Unis, et
répondant à ses ministres « qu'il n'était point de ceux dont la politique cherchait à voir de si loin (1'). »
Richelieu et Colbert eurent la puissance de voir de loin comme do près. Qu'était-ce à leur époque que les territoires de l'Amérique du nord? des déserts sans aucune utilité présente ni même prochaine. Mais ils sentaient que ces vastes solitudes, si admirablement situées, renfermaient un avenir immense pour la nation qui s'en assurerait la possession; ils sentaient que les conquêtes en Europe de populations étrangères par leur langue et leur origine ne pouvaient asseoir réellement la puissance française; qu'il était plus essentiel encore d'étendre la race que la domination; que tôt ou tard le besoin viendrait de déverser dans une nouvelle France la population trop nombreuse de l'ancienne ; et ils appliquèrent toutes les forces de leur génie à conquérir cet avenir éloigné, que l'on n'a pas su de nos jours retenir au moment où il allait fructifier. Ceux-là étaient véritablement des hommes d'Étal, et la France depuis lors n'a compté que des hommes politiques ou des aventuriers ambitieux, toujours absorbés par le souci étroit du présent ou dominés par l'égoïsme intraitable de leurs passions.
En réfléchissant à l'avenir de ces immenses régions de l'Amérique du nord, Richelieu avait calculé qu'elles offraient à la France une possibilité indéfinie d'extension et une puissance fondée sur les bases les plus solides, sur une population entièrement française, que la mère patrie eût successivement déversée en cette contrée. Voilà pourquoi il appela ce pays la Nouvelle-France et voulut que la compagnie qu'il instituait s'obligeât à transporter, dans un