Voir à la fin du volume les notes du chapitre ii
Tous les cliiiTres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.
délai de vingt ans, 16,000 colons ruraux, auxquels elle devait fournir les provisions, bestiaux et outils nécessaires; et c'est pour cela qu'en dernier lieu, en traitant de la paix, il attacha une importance capitale à la conservation de la Nouvelle-France.
La guerre de 1620 contre les calvinistes et les Anglais fut donc un des événements les plus funestes pour le Canada, en mettant à néant les'desseins et entreprises dé Richelieu sur l'Amérique. Souvent la destinée d'une nation tient à un événement misérable en apparence, mais gros de conséquences. C'eût été un grand point de gagné en effet si les premiers efforts de la compagnie Richelieu-, vigoureusement poussés par l'énergique habileté du ministre, eussent pu arriver à bonne fin; si tous ces convois avaient débarqué leurs colons et si l'établissement se fût trouvé à l'abri de tout trouble par la paix et une garnison suffisante; le progrès de la colonie dirigé par un homme intelligent et dévoué comme Champlain, appuyé par le concours du cardinal, eût marché d'un pas rapide. Le Canada eût atteint dès lors le degré d'accroissement qu'il n'obtint que quarante ans plus tard, sous l'administration de M. Talon et le ministère de Colbert. Un millier de colons débarqués et installés en 1625, suivis non pasmôme des 16,000 colons promis par la compagnie, mais seulement de quelques autres envois, auraient assuré à cette contrée un développement de population assez prompt et assez considérable pour lui permettre d'affronter sans péril les invasions qui entraînèrent sa perte au milieu du siècle suivant. On se rend peu compte généralement de l'action importante qu'exercent les premières émigrations sur le sort ultérieur d'une colonie, mais l'histoire des Acadiens peut faire pressentir, et la suite de ce travail le montrera, l'influence majeure qu'un millier de
colons de plus ou de moins, en 1650, pouvait avoir un siècle après sur la destinée du Canada (2).
Loin d'aboulir a un pareil résultat, le bénéfice même du premier et laborieux établissement de Champlain se trouva .complètement perdu pour la colonie. En 1G32 il fallut tout recommencer à nouveau; la compagnie avait avancé sans résultais des sommes considérables dans les premiers convois caplurés par les Anglais; elle se trouvait alors restreinte dans ses moyens d'action, singulièrement refroidie dans son zèle colonisateur, et Richelieu, embarrassé dans les intrigues sans nombre 'que les débris de la noblesse nouaient autour de lui, ne pouvait accorder l'altenlion nécessaire aux affaires d'outre-mer. Champlain, renvoyé au Canada, mais avec de faibles ressources, avait à peine commencé à rétablir la colonie dans sa primitive assiette^ qu'il mourut en 1635, ne laissant qu'une œuvre ébauchée et sans force. « A cette époque, nous dit Charle- « voix, le Canada consistait dans le fort de Québec, envi- « ronné de quelques méchantes maisons et de quelques « baraques, deux ou trois cabanes dans l'île de Montréal, « autant peut-être à Tadoussac et en quelques autres en- « droits sur le Saint-Laurent, pour le commerce des pelle- « teries et la pêche; enfin un commencement d'habitation « à Trois-Rivières. '>
Le commerce des fourrures et la pèche, tels avaient été les premiers motifs des excursions françaises en ces contrées; telle était encore la préoccupation principale de ceux qui s'y étaient établis. Cependant, comme dès le principe Richelieu et Champlain avaient senti que le développement d'une population agricole était la première nécessité d'une colonie sérieuse, ils s'élaient allachés ày faire venir des cultivateurs et à créer des cultures. Malheureusement la compagnie Richelieu, qui avait repris ses opérations
après la paix, était frappée d'impuissance : loin de remplir les conditions de son contrat, c'est à peine si elle amena quelques centaines de colons. La mort de Richelieu, en 1C42, acheva de lui ôler son dernier stimulant, et elle tomba dans une inertie à peu prés complète.
Le système de colonisation consistait non-seulemenC à distribuer des terres aux émigrants autour de Québec, mais encore à concéder d'immenses étendues de terrain à titre de tenure seigneuriale à ceux qui, par ieur fortune et leur situation, paraissaient en état de créer eux-mêmes des centres de population. Ce dernier mode de concession fut celui qui prévalut à la longueT, et pendant toute la domination française la colonisation s'opéra par l'intermédiaire des concessions seigneuriales, au moins dans la contrée qui forme aujourd'hui le Bas-Canada. Nous indiquerons constamment la création de ces concessions comme étan.t une des bases de la progression de la colonie elle-même.
Dès 1626, avant la prise de Québec par les Anglais, nous trouvons deux concessions seigneuriales, l'une à Notre-Dame des Anges, accordée aux pères jésuites, l'autre à Saint-Joseph de VÉpinay, à Louis Hébert. Ce Louis Hébert parait être venu de Paris ou des environs, car il a dit lui-même qu'il vendit des biens qu'il avait à Paris pour aller s'établir au Canada avec sa famille (3). Ces deux concessions étaient dans le comté de Québec. En 1633 une autre seigneurie fut accordée sur la Rivière du Loup (comté de Saint-Maurice), au sieur le Chasseur; en 1634, à Trois-Rivières (comté de Saint-Maurice), aux pères jésuites, réserve faite du poste de Trois-Rivières et de ses dépendances (4). En 1635 la seigneurie de BeaupoHf près Québec, fut concédée à Robert Giffard de Beaiiport; en 1636 celle de Vile d'Orléans, vis-à-vis Que-
bec, au siour Caslillon ; celle de Lauzon, au sud du Saint- Laurent, aussi vis-à-vis Québec, au sieur Simon Lemaître, et la côte de Beaupré, qui comprend tout le comté de de Montmorency et s'étend au delà, au sieur Cheffaul de la Regnardiére. Enfin en 1G37 on donna la seigneurie de Sainte-Croix (comté de Lotbiniére) aux ursulines de Québec, et celle de laNoraye (comté de Berlhier) au sieur Jean Bourdon.
> Les seigneurs concessionnaires sous-concédaient à leur tour des. portions de terrains moyennant une rente per- |)étueile très-minime, (ordinairement de 1 sol à 3 sols par arpent superficiel) plus quelques redevances en blé et en volaille; mais ils jouissaient en outre des droits de lods et ventes tîorrespondant à peu près à nos droits d'enregistrement, et ils avaient le privilège des moulins, de la pêche et de la traite des fourrures. Quelquefois ils trouvaient sur les lieux des colons ou même des artisans venus de France qui leur prenaient des terres et s'y établissaient; mais dans les premiers temps il fallut le plus souvent aller chercher en France des émigrants pour cominencerla mise en valeur de ces seigneuries; les corporations religieuses se distinguèrent dans celte opération par le zèle qu'elles y apportèrent et le soin avec lequel elles choisirent les familles de cultivateurs qu'elles amenèrent au Canada.
Nous avons de fortes raisons pour croire qu'une nombreuse émigration partie à cette époque du Perche , des arrondissements de Mortagne (Orne), de Mamers (Sarlhe) et de Dreux (Eure-et-Loir), fut déterminée et peut-être amenée directement par le sieur Juchercau, sire de la Ferté-Vidame, arrondissement de Dreux, et gendre du sieur Robert Giffard, seigneur concessionnaire deBeauport(5); celle immigration perchoise, composée évidemment d'ex-
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cellenles familles de paysans a été l'origine d'une partie des habitants de la côte de Beaupré, de quelques-uns de ceux de Beauport et de l'île d'Orléans. Par suite de l'ancienneté de cet établissement, elle est devenue la souche d'une partie assez notable de la population du Canada. Celte immigration et celle de Montréal par' les sulpiciens sont des plus compactes et des plus solides qui aient été amenées au Canada: les Parent, les Gagnon , les Tremblay, les Fortin, les Troltier, etc. , sortent de cette colonie du Perche. Mais nous ne saurions nous appesantir ici davantage sur ces détails, que nous étudierons plus à fond en nous occupant de l'immigration française. • Malgré ces efforts des concessionnaires seigneuriaux, ecclésiastiques et laïques, il ne faudrait pas croire que les concessions ci-dessus énoncées furent immédiatement occupées et peuplées; tant s'en faut, car vingt ans après quelques-unes étaient encore à peine habitées. La colonisation agricole rencontrait en effet un grand obstacle dans les peuples sauvages, indigènes du pays; les Iroquois surtout, qui occupaient le sud du Saint-Laurent depuis le lac Ontario, jusqu'au delà de la rivière Richelieu ; plus farouches et plus habiles en même temps que les autres nations, ils ne voyaient pas sans inquiétude ces établissements d'étrangers qui disposaient d'ardies, de procédés et d'une puissance inconnus. Leurs incursions -devinrent donc réquentes ; il était difficile de les maintenir, el le gouverneur français ne disposant que d'une force, illusoire entretenue par la compagnie, il fallait la plupart du temps que les colons se défendissent eux-mêmes.
Dans cet état de choses, les cantons les plus abrités contre ces incursions, ou les mieux placés pour la défense, furent les seuls qui se peuplèrent un peu sérieusement d'abord ; c'était Beauport et les environs immédiats de
Québec, c'était la côte de Beaupré, qui, placée derrière Québec, entre le fleuve et les montagnes abruptes de Montmorency, avait peu de chose à craindre des Iroquois, qui devaient passer devant Québec pour y parvenir; quant aux Algonquins qui parcouraient les montagnes de ce pays, ils étaient peu nombreux et furent toujours amis des Français. C'était encore l'île d'Orléans, à laquelle sa situation au milieu du fleuve , sa proximité de Québec , et la présence d'un village d'Indiens convertis, assuraient une assez grande sécurité. Aussi ces seigneuries fui'ent très-promptement peuplées, fournirent de fort bonne heure des émigrants pour le reste du Canada, et peuvent être considérées comme les pépinières de la colonie.
L'établissement de Trois-Rivières présenta aussi un assez prompt développement, soutenu par le commerce des fourrures, dont il était alors le quartier général, et par la colonie que les jésuites avaient établie dans leur seigneurie.
Le tout ensemble ne comportait pas cependant en 1640 plus de 300 âmes, y compris Québec (6). La mort de Champlain avait arrêté court le faible essor qu'aurait pu prendre c&. pays; son successeur, M. de Montinagny, dénué de toute ressource, végétait misérablement, luttant à peine contre les sauvages, lorsque survint un événement important dans la colonisation du Canada, et qui doubla ses ferces : l'établissement de Montréal.
Une société fondée en France sous les plus pures inspirations de la religion et du dévouement, forma le dessein d'établir au Canada une sorte de colonie chrétienne qui rappelât les premiers jours de l'Église, les vertus des chrétiens primitifs, et qui fût, autant par sa force morale que par sa force matérielle, un point d'appui solide pour la conversion des Indiens. Rien de plus curieux et de plus utile à étudier que la formation et les vicissitudes de celte
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petite colonie modèle; nous ne saurions trop engager tous ceux qui s'occupent de colonisation à lire les détails publics il y a quelques années sur sa fondation et son histoire, par le savant abbé Faillon, dans la vie de la sœur Bourgeois (7). Nous citerons seulement ici un extrait du discours que le P. Vimont tint aux associés avant d'entamer la délibération de l'affaire; caries principes qui dirigent une entreprise recèlent déjà son hisloiie , ses résultats, et sont plus éloquents que les faits eux-mêmes pour la faire apprécier:
« Ces messieurs me permettront de leur dire en pas-
<( sant qu'on ne mène personne à Jésus-Christ que par sa « croix, que les desseins qu'on entreprend pour sa gloire « en ce pays se conçoivent dans les dépenses et dans les « peines, se poursuivent dans les contrariétés, s'achèvent « dans la patience, et se couronnent dans la gloire; la « patience mettra la dernière main à ce grand ouvrage...»
Voilà certes un singulier discours, et qui étonnera fort nos faiseurs de sociétés financières ! Il ne promettait, on le voit ni succès ni dividendes, pas même les satisfactions de l'amour-propre; il montrait un devoir à remplir, des contrariétés, des pertes à subir peut-être; mais aussi de saintes et justes idées à mettre en œuvre, et puis au bout-, contentement d'esprit et de cœur devant Dieu et devant les hommes. C'est ainsi que l'on accomplit de grandes œuvres : aussi dans ce siècle qui ne faisait rien, ces gens firent quelque chose ; et tandis que la société commerciale du Canada agonisait impuissante, ces pauvres dévots fondèrent des villes et une nation. C'est de cette façon aussi que l'on établit des colonies plus solidement et mieux qu'avec l'esprit de lucre, le désir inquiet des aventures, et l'amour du bien-être, qui cachent au fond déjà le désir (Ju luxe, cette fin de toutes les sociétés , et recèlent dans le
berceau même des peuples ie germe de la décadence qui doit les ruiner un jour.
La société de iMonlréal, qui peu après s'adjoignit à la congrcgalion du séminaire de Saint-Sulpice pour la conduite de son entreprise, amena au Canada, dans l'espace de dix ans, plus de deux cents colons, hommes, femmes et enfants. Ce cliiffre paraît minime, mais il était fort important pour un pays qui ne comptait guère plus de trois cents habitants. Aucun seigneur jusque-là n'avait amené un pareil noyau de population; en outre, la situation de Montréal, presque au centre du pays des Iroquois, plus périlleuse pour elle-même, créait un poste avancé et menaçant qui assurait plus de tranquillité aux établissements inférieurs du fleuve; ce n'est donc point sans raison que l'abbé Faillon dit que cette œuvre toute chrétienne et dévouée fut alors 1& bouclier et peut-être le salut de la colonie canadienne.
De nouvelles seigneuries furent concédées vers la même époque que Montréal: en 1638, celle des Grondines (comté de Port-Neuf), aux dames de l'Hôtel-Dieu de Québec; ceire de Godefroy (comté de Nicolet), au sieur Godefroy, et Vile aux Réaux, près l'île d'Orléans, aux jésuites; 0n 1639, Batincan (comté de Champlain), également aux jésuites; en 1640 et 16-41, à la société de Montréal, outre l'Ile de Montréal, la seigneurie de Saint-Sulpice (comté de Leinster); en I6i6, la liimère du Sud (comté de l'Ilet), à M. de Montmagny ; et en 1647, Saint-Gabriel {comié de Québec), au sieur Giffard de Beauport, déjà seigneur de Beauport; P or t-Xeuf {comiè àe Port-Neuf), à M. de Croisilles; Bècancourt (comté de Nicolet), à M. de Bécancourt; la Chenaye (comté de Leinster), à M. le Gardeur de Repentigny; la Prairie, vis-à-vis Montréal, aux jésuites, et d'Antraye (comté de Berlhier), au sieur Jean Bourdon.
C'étaicnl donc treize seigneuries nouvelles, qui, jointes aux huit déjà existantes, formaient vingt et une seigneuries, en outre des deux établissements royaux de la compagnie du Canada, à Québec et à Trois-Rivicres. Plusieui'S de ces seigneuries, du reste, demeurèrent à peu près désertes, car il ne paraît pas qu'en 1C48, la colonie entière ail renfermé plus de 8 à 900 âmes, dont 150 environ étaient à Montréal. Cependant quelques-unes se trouvent accordées à des concessionnaires déjà anciens ou déjà seigneurs dans le pays, comme Saint-Gabriel, au sieur Giffard de Beauporl; cVAidraye, au sieur Bourdon; plusieurs seigneuries, aux pères jésuites, et la ChpMaye, au sieur de Repentigny, qui était dans le pays depuis 1643. Évidemment cette instance à obtenir de nouvelles seigneuries prouve qu'ils avaient déjà l'expérience de la possibilité et de l'utilité des établissements de culture. Nous savons que le sieur Jean Bourdon était installé de sa personne dans sa seigneurie de la Noraye (comté de Berthier), lieu fort éloigné alors cependant de tout poste européen.
Les seigneurs et les communautés religieuses faisaient venir d'Europe des familles de cultivateurs et des domestiques engagés; ces engagés finissaient presque toujours par rester dans le pays en prenant des terres à rente dans les seigneuries, et en se mariant dans les familles déjà établies de 1040 à 1650. Nous connaissons ainsi environ trente mariages d'immigrants dans le seul district de Québec (8). Pour aider les mariages, le gouvernement français envoyait des jeunes filles prises à Paris dans une sorte d'orphelinat dépendant de l'hùpilal général (9); plusieurs communautés s'adressaient aussi à des couvents de France pour se faire adresser quelques jeunes filles recomraaiidables (10). C'est ainsi que se formait lentement, mais avec des éléments assez choisis, la population du Canada.
Quant à l'action du gouvernement, elle était complètement nulle, soit comme action directe, soit comme encouragement ou excitation à des entreprises coloniales; le commerce continuait chaque année à envoyer deux ou trois navires chercher ses pelleteries; ces navires apportaient les marchandises nécessaires au Canada, avec quelques engagés, puis c'était tout. Cependant combien auraitil été facile à Mazarin, en paix alors avec l'Angleterre, d'engager par quelques sacrifices les armateurs, trés-entreprenants à cette époque, des ports français, à soutenir et fortifier le peuplement de ce pays !
La colonisation ne faisait donc que des progrès insensibles; néanmoins, comme la terre était fertile, le climat très-sain, les établissements faciles à cause de l'abondance des bois et la simplicité rustique des immigrants, elle eût encore pris un certain développement, sans les grandes difficultés dont on était toujours entouré par les hostilités et les déprédations des sauvages.
Le gouverneur français disposait à peine de quelques soldats; les colons, obligés d'aller à leurs travaux en armes, périssaient parfois en disputant aux Indiens leurs bestiaux ou leurs récoltes. M. de Montmagny, M. D'Aillebout, M. de Lauzon, et enfin M. d'Argenson, furent tous également impuissants ou incapables, et ne modifièrent en rien l'état fâcheux ot^i se trouvait la colonie. Les Iroquois prirent même un ascendant marqué par la quasi-destruction des Hurons, nos alliés, qui souvent nous avaient aidés à repousser leurs incursions. Telle était la situation, que M. d'Avaugour, qui en 1661 succéda à M. d'Argenson comme gouverneur, crut devoir adresser en France les plus énergiques remontrances, présageant la perte imminente de la colonie si l'on continuait ce fatal système d'incurie et d'abandon.
Cependant, par la force des choses, le pays avait pris quelque accroissement. La création de Montréal avait beaucoup augmenté la sécurité de certaines portions du territoire, et dix nouvelles seigneuries avaient été concédées depuis 1650, savoir : en 1651, la Chevrotière (comté de Port-Neuf), à M. Chavigny de la Chevrotière ; le cap de la Madeleine (comté de Ghamplain), aux pères jésuites; en 1652 Deschamhaut (comté de Québec), à mademoiselle Éléonore de Grandmaison; le fief Saint-Ignace (comté de Québec), à l'Hôtel-Dieu de Québec; Gaudarville (comté de Port-Neuf), au sieur de Lauzon; en 1653 on -augmenta la seigneurie de Beauporl pour le sieur Giffard de Beauport, et on lui concéda la seigneurie de Mille-Vaches (comté de Saguenay), mais cette dernière n'avait pour but que les pêcheries; Neuville (comté de Port-Neuf) fut concédé aussi au sieur Bourdon; Saint-Boch des Aidnaies (comté de l'îlet), au sieur Juchereau de Saint-Denis; enfin en 1659, Jacques Cartier (com.té de Port-Neuf), à dame Gagnier do Wauls.
Dans tous les lieux abrités contre les sauvages, la population s'accroissait en dépit de l'incurie du gouvernement et de la faiblesse de la compagnie de Richelieu. Elle envoyait encore de temps à autre quelques colons; il en venait quelques autres pour le compte des seigneurs, qui s'efforçaient de peupler leurs fiefs. Les communautés religieuses, qui eurent une forte part dans la colonisation du Canada, comme on le voit par la liste des concessions, apportaient beaucoup de zèle dans le peuplement du pays, en même temps qu'un soin rigoureux dans la recherche de leurs hommes. En 1659 il partit de la Rochelle tout un convoi portant plusieurs centaines d'individus au Canada, dont cent dix étaient envoyés par la société de Montréal; dix-huit filles dirigées sur Québec avaient été
confiées en garde à la sœur Bourgeois, qui présidait l'envoi des colons de Montréal. De plus, les familles commençaient à se former et à se multiplier; de 1650 à 1660 plus de quatre-vingts mariages d'émigranls furent célébrés dans le district de Québec, et en 1654 il y avait eu vingtsix mariages et soixante naissances à Montréal, depuis sa fondation en 1642. Il ne manquiiit au développement rapide de ce pays, qu'une juste part dans la sollicitude de la France pour son peuplement et sa protection.
Mais Mazarin était loin d'avoir l'étendue de génie, la largeur de vues du grand cardinal, et tout son esprit se perdait dans les minces intrigues de la cour. Les représentations faites en dernier lieu par M. d'Avaugour, après la mort de ce ministre, produisirent enfin un certain effet, et M. de Mezy, successeur de M. d'Avaugour, arriva au Canada en 1663 avec un premier convoi de colons el de soldats, bientôt suivi d'un second, qui amenait de la Rochelle 300 émigrants (11). Sur ce nombre, 75 furent laissés à Terre-Neuve, 60 étaient morts en route, et il n'en débarqua que 159 à Québec, parmi lesquels un certain nombre de jeunes filles.
Outre ces renforts pour la garnison et la colonisation, ordre fut donné au marquis de Tracy, qui commandait alors une petite expédition dans les Antilles, de s'embarquer avec quatre compagnies qu'il avait sous ses ordres, pour le Canada, où devait le rejoindre le régiment de Carignan, fort de vingt compagnies, que l'on allait expédier de France. A cet effet, on nomma M. de Tracy vice-roi do la Nouvelle-France.
Les convois d'émigrants qui étaient arrivés, joints aux naissances, avaient porté la populalioii en 1664 à environ 2,500 habitants (12), principalement répartis à Québec et aux environs de la côle de Beaupré, à l'île d'Orléans, à
Trois-Riviércs et à Montréal. On attendait avec impatience la venue de M. de Tracy; l'appréhension des Iroquois n'avait pas disparu, mais le courage renaissait; on sentait que la mère patrie s'occupait enfin du Canada, et qu'une ère de progrès allait s'ouvrir pour ce pays jusque-là abandonné.
CHAPITilE III
«E lees A 190 0.
M. de Tracy débarqua en 1667 avec sa petite armée; les 14 k loOO hommes qu'il amenait étaient en effet une véritable armée et un événement considérable pour ces contrées qui n'avaient jamais vu plus de 100 à 150 soldats réunis. La puissante nation des Iroquois elle-même ne pouvait guère mettre plus de 2,000 hommes en mouvement. On pouvait donc présager la fin de l'asservissement et des anxiétés où vivait constamment la population française. L'.irrivée de ces troupes fut suivie de celle des marchands, fournisseurs, artisans, domestiques, etc., etc., qui accompagnent nécessairement tout envoi de force militaire. De plus M. de Tracy amenait avec lui un homme qui valait mieux pour le Canada que l'armée, les marchands et les munitions; cet homme, c'était l'intendant Talon.
Si Cartier fut le découvreur, et Champlain le fondateur du Canada, on peut bien dire que Talon en fut le créateur. Muni par Colberl des instructions les plus amples et les plus sages, formé lui-même à l'école de ce grand ministre, en tous points digne de lui et modelé en quelque sorte sur son illustre chef; doué d'activité, d'intelligence cl d'économie. Talon mit enlin, sans bruit et sans emphase, de l'ordre dans la formation, dans l'expansion et jusque dans la défense militaire de celte précieuse colonie. La compa-
gnie Richelieu, qui n'était plus depuis longtemps qu'un rouage presque inutile, venait d'être supprimée; on avait fait table rase devant le nouvel intendant; il avait pouvoir pour réinstaller toute chose., et il en usa bien. Il se rendait compte des détails et ne craignait pas de s'occuper luimême de l'établissement des colons; c'est lui qui a donné le plan et présidé à la création des petits villages situés en arriére de Québec, du côté de Charlesbourg. Parfaitement secondé par le ministère intelligent de Colbert, il établit avec soin, dés son arrivée, les familles, les colons et engagés qui étaient venus dans son convoi ; puis, chaque année, il faisait préparer d'avance les défrichements et habitations destinés aux émigrants de l'année suivante, obligeant les colons qu'il avait ainsi établis aux frais de l'État, à rendre la même quantité de terres à ceux qui devaient venir après eux.
M. de Tracy, de son côté, n'était point resté inactif; il entra en campagne avec son armée et la milice du pays ; ses expéditions à travers les cantons iroquois, et la construction de trois forts sur la rivière Richelieu, qui était la vole de leurs invasions, leur imposèrent assez pour les amener à des conditions de paix qui donnèrent au Canada une certaine tranquillité pendant près de vingt ans. Cette guerre si utile avait été combinée en France, avec une mesure plus utile encore, bien avant l'arrivée de ces troupes; M. Talon emportait pour instruction de faire tous ses efforts pour déterîniner le plus grand nombre des soldats, après l'expédition, à prendre leur congé, et un établissement au Canada; il ne manqua pas de s'y employer et parvint en effet à conduire à bonne fin cette importante affaire. Le plus grand nombre des officiers et des soldats acceptèrent ses offres et se fixèrent au Canada.
C'était un grand pas dans le peuplement de ce pays, qui n'avait jamais reçu et ne reçut jamais depuis une immigration de cette importance. Les officiers obtinrent en concession des seigneuries, et il est probable qu'un grand nombre de soldats prirent des terres sous leurs officiers respectifs (1*). Nous avons dit qu'on avait bcâli trois forts pour commander la rivière Richelieu , qui longeait tout le pays des Iroquois; dans chaque poste avaient été installés une petite garnison et un officier. On concéda en seigneurie à ces commandants les terres qui entouraient ces forts, et deux d'entre eux ont retenu le nom de leurs gouverneurs, MM. de Saurei et de Chambly. Autour de ces points fortifiés on groupa douze concessions seigneuriales créées toutes ensemble, concédées le ïnême jour, et dont voici les noms ainsi que ceux des concessionnaires, qui tous, sauf M. Boucher, étaient officiers du régiment de Carignan.
Chambly, à M. de Chambly; Saurei, à M. de Saiirel;
Varenncs, à M. de Varennes; Boucherville, à M. Boucher.
Verchères, à M. de Verchères; Guillodièrc, à M. Bornay de
Saint-Ours, à M. de Saint-Ours; Grandmaison;
Tremblay, à M. de Varennes; Contrecœur, à M. de Contrecœur.
Cap Saint-Michel, à M. de Saint- Lussaudière , à M. de la Lussau-
Micliel; dière.
Belle vue, à M. de Vitré;
Toutes ces seigneuries sont comprises dans un angle formé par le Richelieu et le Saint-Laurent (comtés de Verchères et de Chambly), sauf trois, Saurei, Saint-Ours etLussaudière, qui sont de l'autre côté du Richelieu. Évidemment, en agglomérant ainsi ces seigneuries aucentre du pays des Iroquois, en un lieu ou aucune tentative même de colonisation n'avait encore été faite, en les concédant presque
1. Voir h la fin du volume les notes du cbapitrc m. Tous les chiffres entre parcntlièscs dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitro.
exclusivement à des officiers de régiments licenciés, autour desquels vinrent se grouper comme vassaux leurs soldats, on avait en vue d'établir sur le cours même de la rivière des Iroquois, que nous avons appelée Richelieu, comme un groupe de colonies militaires, destinées à tenir les Iroquois en respect, et à assurer la tranquillité du Saint-Laurent inférieur. Du reste tous les officiers de Carignan ne reçurent pas là leurs seigneuries ; car M. Berthier, qui était capitaine, eut la seigneurie de Berlhier^ dans le comté de Bellechasse ; MM. de Beaumont, Bissot de Vincennes, de la Duranlaie, reçurent également leurs seigneuries dans le même comté; M. de Granville, dans le comté de Ramouraska, etc., etc.
Le roi fit aussi à chaque soldat un présent et des avances pour l'aider à s'établir, et quand il se mariait à une des filles que l'on envoyait de France, on donnait 30 livres à sa femme en provisions diverses (2).
Ce licenciement dut procurer plus d'un millier de colons au Canada; en effet, les troupes amenées par M. de Tracy devaient former 1,500 hommes, sur lesquels il faut déduire 300 soldats qui restèrent au service, et autant environ pour les hommes morts pendant la guerre et ceux qui purent retourner en France; restaient donc 8 à 900 hommes que l'on congédia^ Si l'on y joint maintenant tous ceux qui suivent nécessairement les armées, et que ce licenciement dut forcer à prendre fortune dans le pays avec le régiment, nous atteindrons facilement, on le voit, le chiffre de 1,000 immigrants. Cette évaluation est encore confirmée par le recensement de 1668, qui mentionne 412 soldats établis cette année même dans le pays, mais non encore portés sur le cens; or, comme en 1666 et en 1667 la plupart avaient déjà reçu leurs terres et s'étaient installés, tout tend donc à montrer comme très-rationnel le
chiffre de 1,000 comme nombre des émigrants laissés dans le Canada par le congédiement de cette petite armée.
De ces hommes, quelques-uns trouvèrent des épouses dans les familles mômes du pays, mais le plus grand nombre fut marié avec les jeunes filles que l'hôpital général de Paris envoyait fréquemment au Canada, comme nous l'avons vu. Nous savons même par des chiffres positifs qu'afin de pourvoir au mariage de ces nouveaux colons, on expédia alors pendant plusieurs années 150 à 200 filles ■par an au Canada; et en général à peine étaient-elles arrivées qu'elles étaient mariées (3).
En outre de ces soldats licenciés, la colonie se recruta chaque année d'un assez grand nombre de familles et d'engagés, venus de France, tant par les soins directs de l'administration que par ceux des seigneurs et colons ; aussi la population prit-elle un rapide essor. En arrivant au Canada en 1665, Talon n'y avait pas trouvé 3,000 âmes, puisque le recensement de 1666, comprenant les colons qu'il avait amenés, ne porte que 3,418 habitants; en 1667 un nouveau recensement nous donne un chiffre de 4,312, et le cens de 1668 porte 5,870 habitants formant 1,139 familles, sans compter 412 soldats congédiés qui étaient encore à peine établis (4).
En trois ans la colonie avait donc gagné 3,500 âmes, chiffre considérable quand on pense qu'il faisait plus que doubler la population, et que de 1630 à 1665, en 35 ans, elle n'avait pas atteint un pareil chiffre. Celte population était ainsi répartie en 1667 : à Québec, 448 âmes; dans la côte de Beaupré, 656; à Beauport, 123; île d'Orléans, 529; côte Saint-François, côte Saint-Michel et côte Sainte- Geneviève, 187; Notre-Dame des Anges et rivière Saint- Charles, 458; cap Rouge et côte Saint-Ignace, 366. Le tout situé comté de Québec et comté de Montmorency;
— ;jo —
plus, côte de Laiizon, 113; Trois-Uivières, le cap de la Madeleine et la tour Ghamplain, 66C; Monlréal, 766.
Comme on le voit, les habitants étaient entièrement groupés autour de Québec, sauf les trois derniers établissements, dont l'un, la côte de Lauzon, était situé au sud du Saint-Laurent, vis-à-vis Québec, dans le comté actuel de Dorcbester, et les deux autres, également sur ce fleuve, mais en le remontant à une assez grande distance vers l'ouest. Le district de Québec était un pays moins fertile, mais sa situation, parfaitement à l'abri des incursions irct quoises, y attirait plus les immigrants. D'ailleurs Talon,''* persuadé avec raison qu'il valait mieux s'étendre moins et s'établir fortement, fit tous ses efforts pour concentrer les colons près de Québec, dans des bourgs agglomérés*et disposés pour leur protection, habitude qu'il fut malheureusement impossible d'inculquer aux Canadiens par la suite. Il fonda ainsi, pour servir de modèle à la colonisation, Bourg Roijal, Charîesbourg, la. Pe.ite Auvej'gne (depuis Saint Jérôme), et quelques autres petits villages, qui furent peuplés par des colons qu'il recevait de France à cet effet (o). ïalon rendit un grand service au Canada, en établissant dans un lieu naturellement paisible et sûr une population assez nombreuse, que l'on fut heureux de trouver ensuite, pour la porter dans des circonstances difficiles, et sans compromettre en rien la sécurité du pays, au secours des colonies avancées de Montréal et de la rivière Richelieu./
En 1668 il repassa en France et revint en 1670 avec environ 400 émigrants et six compagnies de soldats, formant 300 hommes, destinés à renforcer la garnison du Canada et à y devenir colons, au fur et à mesure de leur congédiement, conformément à ses instructions spéciales. Ces licenciements de soldats répétés coup sur coup pour
aider le peuplement du Canada, et d'après les prescriplions inslaates du gouvcrnomenl, consliluèrent une sorte de tradition invariablement suivie désormais par tous les gouverneurs. Tous facilitèrent, autant que possible, à ceux des soldats qui le désirèrent leur établissement dans le pays, et comme on ne larda pas à arrêter l'entretien normal de 700 hommes, à titre de garnison ordinaire, ils devinrent un auxiliaire permanent pour le recrutement de la population. Les soldats entretenus au Canada eurent en outre celte utilité que souvent on les dispersait en cantonnements chez les habitants, où il pouvaient être pour leurs travaux d'utiles auxiliaires, qu'il eût été impossible de se procurer dans ce pays.
La Nouvelle-France, délivrée des incursions et de l'inquiétule des sauvages, puissamment aidée par le génie organisateur de Talon, fortifiée par l'arrivée des nombreux émigrants qui chaque année venaient de France, se développa promptement en richesse et en nombre. Les cultures el établissements nouveaux s'étaient étendus d'une manière remarquable : quarante-trois nouvelles concessions seigneuriales furent accordées de 1660 à 1672; on en trouvera la liste aux pièces justificatives (6)> La colonisation ne s'étendait plus seulement au district de Québec, et aux environs de Montréal et de Trois-Riviéres ; nous avons vu qu'on avait jeté résolument, avec trois forts, un groupe de fortes seigneuries sur les bords de la rivière Piichelieu, au sud du Saint-Laurent, en plein pays iroquois ; ces colonies groupées autour de Saurel et de Chan^bly, principalement formées par des officiers et soldais de Carignan, étaient destinées, nous l'avons dit, à maintenir ces peuplades et aies surveiller. Placées dans un pays fertile, entre le Saint-Laurent et le Richelieu, qui rendaient les communications singulièrement faciles, ces
établissements prospérèrent de suile, et leur population s'accrut rapidement./
Montréal dirigé par les sulpiciens, qui s'étaient voués avec un zèle infatigable à poursuivre la sainte entreprise de MM. de la Dauversiére et Gherrier, avait eu des moments difficiles à traverser; il* y eut dans cette petite île si élo'gnée et si exposée, des luttes journalières et parfois terribles entre les colons et les Iroquois. Certaines pages de son histoire semblent le récit renouvelé des commencements héroïques de Rome au milieu des tribus latines.; l'expédition de Daulac rappelle à s'y méprendre le dé*vouement des Codés et des Curtius (7).
Il est vrai que les pieux fondateurs de cette colonie avaient apporté un soin extraordinaire au choix dfes^familles dont ils s'étaient entourés. 11 en venait de toutes les provinces de France; ils s'étaient fait indiquer partout, parle clergé, les gens les plus propres, par leurs sentiments de piété, leur énergie et leur industrie à seconder leur entreprise, et plusieurs de ces braves gens étaient venus, dominés presque exclusivement par des motifs de religion et de dévouement. Bien qu'il en arrivât un peu de tous côtés, la plupart vinrent sans doute de l'Anjou, pays où demeurait M. de la Dauversiére, car une grande partie des actes d'engagements furent passés chez la Fousse, notaire à la Flèche. Les prêtres courageux qui étaient à leur tête amenèrent à diverses reprises plusieurs recrues d'émigrants, toujours choisis avec le même soin et dans le même esprit. Dans leur foi sincère et pratique ces chrétiens d'élite puisèrent avec des sentiments chevaleresques, l'inébranlable constance qui leur fit surmonter toutes les difficultés de leur situation, et ils se montrèrent dignes du périlleux honneur d'être les sentinelles avancées du Canada.
Quand de meilleurs jours vinrent à luire pour ce pays, leurs travaux et leur industrie ne furent pas moindres que leur bravoure; les établissements de Montréal et sa population, secondés parla fertilité de l'île, se développèrent rapidement, trois ou quatre seigneuries vinrent se grouper autour d'eux, et on vit poindre dans l'île même le noyau des paroisses qui devaient un jour entourer la ville. ^ Trois-Rivières n'avait point d'aussi puissants éléments de prospérité; il n'avait dû son origine qu'aux nécessités du commerce des fourrures, et son d'éveloppement marchait plus faiblement: quatre ou cinq seigneuries cependant avaient été concédées dans son district, mais le tout ne se peuplait que lentement.
Celte progression de la population avait plusieurs causes./
PpvEmièïïeîient , les émigrations qui étaient venues presque chaque année, depuis 1663, non plus seulement par hommes isolés, mais par convois. Sous M. de Mézy, deux convois en avaient amené 330. En 1665 Talon avait débarqué accompagné d'assez nombreux colons.
En 1666 et 1667 il était arrivé chaque année de 100 à 150 filles envoyées de Paris, plus 40 familles de colons envoyées pour peupler les villages établis par Talon prés de Québec; enfin il faut ajouter les colons et engagés que les divers concessionnaires firent venir eux-mêmes. On trouve ainsi dans ces deux années plus de 600 émigrants.
En 1669 Talon ramena de France 150 filles, plusieurs gentilshommes et plus de 200 colons, soit environ, y compris 1668, 400 émigrants.
En 1670 il arriva 165 filles, non plus de Paris cette fois, mais de Normandie ; représentations ayant été faites à Colbert que les filles envoyées de Paris étaient trop déli-
cales, celui-ci s'adressa à l'archevêque de Rouen, pour qu'il fît désormais clioisir dans les paroisses de campagne, aux environs de celle ville, les filles qu'il conviendrait le mieux d'envoyer au Canada; il vint de plus les colons que l'on expédiait chaque année à Talon pour peupler les villages des environs de Québec, environ 40 à 50 familles.
En 1671 on envoya encore 150 filles, et en 1672 51 seulement; dans ces trois dernières années il arriva en outre un certain nombre de colons, car nous en trouvons 45 sur le navire qui ramena la sœur Bourgeois de France en 1672 (8). On peut évaluer le nombre des immigrants en 1670, 1671 et 1672 à 500.
Le total des envois de France, de 1663 à 1672, était donc environ de 2,500, si l'on tient compte des femmes et des enfants qui accompagnaient les chefs de familles. Cette immigration se composait, comme on le voit : l°des filles que l'on envoyait pour pourvoir au mariage des colons; elles étaient, comme nous l'avons vu, choisies avec sollicitude, envoyées autant que possible sous la surveillance et la direction de quelque religieuse ou autre personne digne de confiance, puis toutes celles qui n'étaient pas mariées peu après leur arrivée étaient réparties parmi les familles les plus recommandables de la colonie, où elles attendaient une occasion de s'établir (9) ; 2° des familles entières qui venaient prendre des terres soit spontanément, soit plus souvent sur la demande ou sous la conduite des seigneurs concessionnaires, soitlaïques, soit ecclésiastiques; d'autres familles venaient aussi à titre d'artisans ou de commerçants, et il paraît, par les tableaux de recensement, que beaucoup, venues dans cette intention, finissaient par prendre des terres et se fixer dans la campagne , fait inverse de ce qui se passe en France, mais qui se reproduit aussi fréquemment en Algérie; 3" enfin des engagés : qu'il
nous suffise de dire ici que tout habitant des colonies, tout capitaine de navire avait droit d'engager en France des ouvriers ou apprentis pour un service de trois ans, exactement comme les racoleurs du recrutement. Ils avaient dès lors sur eux les mêmes droits qu'un chef militaire, et ces contrats élaient négociables et transniissibles. Tout le monde sait que les terribles flibustiers de la Tortue et de Saint-Domingue, se recrutaient de celle manière; chez eaix les droits de maîtrise étaient exercés avec une rigueur extrême, et la vie de l'engagé était d'autant plus dure qu'elle était le noviciat par lequel on entrait dans la redoutable corporation des flibustiers. Au Canada, ce régime était beaucoup plus paternel; l'engagé vivait dans la famille, épousait souvent une des filles du maître et s'établissait près de lui. Cependant nous croyons avoir observé que les coureurs de bois se recrutaient souvent parmi eux (10).
Deuxièmement, le licenciement des soldats, qui s'éleva au moins à douze cents hommes durant cette période, fournit un second et puissant aliment à la progression de la population.
Troisièmement, l'accroissement naturel qui résultait de l'excédant des naissances sur les décès. Depuis quarante ans que la colonie avait commencé k se peupler, il s'était créé des familles nombreuses. En 1G71 Talon, heureux de voir son œuvre prospérer, et tout rempli d'une joie qui lui grossit sans doute un peu les objets, annonce G ou 700 naissances pour cette année, et déclare que l'année suivante il sera inutile d'envoyer des filles de France, parce que la colonie en fournira au moins 100 à marier (11). Le chiffre de G à 700 naissances paraît un peu exagéré, et cependant les nombreux mariages qui s'étaient accomplis depuis cinq à six ans pourraient presque l'autoriser; en tout cas celte lettre de Talon montre avec
évidence, la puissante impulsion que le progrès de la population recevait dès lors de la multiplication des familles. — Nous savons du reste d'une manière positive qu'à Montréal seul, de 1657 à 1672, c'est-à-dire en quinze ans, il y eut plus de 600 naissances (12)./
Cet élément de la population mérite d'être sérieusement apprécié par nous, car il était incontestablement le plus précieux. C'est un fait constant en colonisation que les émigrants sont en général de médiocres colons ; de là fes grandes difficultés que l'on éprouve à implanter une population nouvelle. Mais dés qu'il s'est créé une génération née dans la contrée, familiarisée avec ses ressources comme avec ses difficultés et ses dangers ; dès que les familles peuvent se dédoubler et envoyer dans de nouvelles terres ces enfants du pays, la colonisation prend une assiette solide, un cours régulier de développement. Les nouveaux émigrants eux-mêmes qui arrivent, s'ils sont sagement mêlés avec une certaine proportion de ces pionniers indigènes, échappent dans leur établissement à mille difficultés qu'avaient éprouvées leurs devanciers. Nous avons pu plusieurs fois vérifier nous-mêmes le fait en Algérie, et il est incontestable qu'aux États-Unis, ce sont les flots d'ômigrants envoyés chaque année par les anciens établissements de la Nouvelle-Angleterre qui sont le nerf de la colonisation de l'ouest.
Or nous voyons dès cette époque commencer à se produire cette réémigration des premières colonies canadiennes vers les nouvelles. En comparant les trois recensements nominaux que nous avons du Canada, 1666, 1G67, 1681, et les aveux de foi et hommage de 1723, il nous a été possible, avec beaucoup de travail, de suivre cet essor intérieur de la population, rciyonnant des anciennes seigneuries vers les nouvelles, et de là, à peine après avoir
touché lerre, envoyant déjà pins loin de nouveaux essaims d'émigrants.
Dès 1666 la côte de Beaupré, l'île d'Orléans, Beanportet la banlieue de Québec commencent à lancer en avant quelques-uns de leurs jeunes gens. Les seigneuries de Bellechasse, deFausembaut, de la Bouteilierie et des Écureuils furent presque entièrement colonisées de cette façon. Les gens de Beaupré dominèrent en Bellechasse et dans la Bouteilierie; ceux des environs de Québec à FausBjnbaut; Neuville, Lauzon, Demaure, Beaumont, la Duràntaye, reçurent également une portion de la jeunesse des seigneuries primitives.
Néadamoins, faut-il l'avouer? l'accroissement de la population resta loin du chiffre qu'il aurait dû atteindre sous l'impulsion de ces trois forces progressives. Ce que nous avons vu dans nos études sur PAcadie peut déjà le faire pressentir au lecteur. Avec de tels élémenls pourpoint de départ, et une émigration aussi considérable pendant sept à huit ans, si le Canada eût suivi un développement proportionnel à celui des Acadiens, il eût pu aisément compter en 1673 de 9 à 10,000 âmes. La loi de progression naturelle des populations européennes en Atnérique est aujourd'hui en effet un fait avéré : elle est de 2 à 3 p. 100 par an. Les Acadiens elles Canadiens présentent même généralement des résultats supérieurs à cette moyenne; on a vu des accroissements de 6 p. 100, et il approche aujourd'hui de 4 p. 100 par an; la population se double alors par elle-même, tous les dix-sept ou dix-huit ans.
Cependant en 1673 le recensement ne donne que 6,705 habitants; Louis XIV et Colbert furent eux-mêmes surpris de la médiocrité de ce résultat, et voici ce qu'ils écrivaient à M. de Champigny, qui avait remplacé Talon au Canada, en 1672.
« Voire principal soin duil ôlre d'accroître la popu-
« lalion du pays, Sa Majeslé a donc élc Irès-surprisede voir « ([u'il n'y a encore que 6,705 habitants dans tout le Canada; « elle pense qu'il y a erreur dans ces rapports, car le pays « contenait, il y a dix ans, plus de monde qu'aujourd'hui. « Voyez ces rapports avec soin, pour qu'on sache le chiffre « exact des habitants. » (Lettre de Golberl, du 17 mai 1674.)
« Vous ferez exécuter l'ordre ponctuel que je donne
« au sieur Duchesneau de faire relever un cens exact; je « ne puis croire qu'il n'y ait que 7,832 personnes (cens de « 1675) dans tout le pays, vu le grand nombre de colons « que j'y ai envoyés depuis quinze ou seize ans; on a dû « nécessairement omettre un grand nombre d'habitants.... « Je veux chaque année savoir le nombre des enfants qui «sont nés et des mariages... Pénétrez-vous de cette « maxime, qu'il vaut mieux occuper moins de territoire et « le peupler entièrement que de s'étendre sans mesure et « avoir des colonies faibles, à la merci du moindre acci- « dent. » (Lettre de Louis XIV, 15 avril 1676.)
Nous devons observer ici que Golberl et Louis XIV étaient d'autant plus surpris, qu'ils partaient d'un terme de comparaison erroné, savoir, les états et les recensements laissés par la compagnie de Richelieu lors de sa liquidation, recensements qu'on avait enflés à dessein, pour faire une position moins mauvaise à la liquidation de la compagnie; néanmoins ils n'en étaient pas moins fondés à s'étonner de la faiblesse de la population, ainsi que nous venons de le montrer.
Ici encore l'étude comparée des recensements nominaux nous a été d'une grande utilité, en nous faisant toucher du doigt le fait grave de la disparition complète ou presque complète d'un certain nombre de familles, contraste anomal avec la multiplication considérable de beau-
coup (Vanlre?. La cause de celte aKéralion rlnns le développement de la population provient, pour une grande part, d'une manie désordonnée qui, dès les dernières années de Talon, avait déjà pris des pro|)ortions funestes. Nous voulons parler des expéditions des coureurs de bois.
La race canadienne s'est toujours montrée éprise des voyages, des aventures, de la vie quasi- sauvage du chasseur dans les solitudes; l'appât du gain que présentait le commerce des fourrures , acheva d'entraîner une grande fvarlie des jeunes gens du pays dans les régions désertes, pour s'y livrer à la chasse ou à la recherche des fourrures. Habitués aux rigueurs du climat, m.êles sur un grand nombre dtepoints avec nos alliés indiens, initiés ainsi dès leur enfance aux habitudes des sauvages, ils étaient tout prêts et tout éduqués pour la vie des bois, et la traite des pelleteries, qui leur offraient un singulier attrait. L'existence y était dure, pénible, mais accidentée, et plaisait cà ces hommes endurcis; puis après la ca'upagne, ils consommaient eu débauches rapides les gros bénéfices de leurs expéditions, exactement comme les matelots au retour d'une croisière fructueuse. /
Pendant ce temps les familles se dégarnissaient d'enfants, les travaux do la culture étaient désertés, il se faisait moins de mariages; bon nombre d'hommes demeuraient parmi les Indiens; d'autres, démoralisés et usés par leurs désordres, restaient déclassés et sans famille, et la colonie, atteinte dans samoralité comme dans sa puissance, était loin de prendre l'accroissement de force et de population auquel elle eût pu prétendre.
L'absence prolongée et souvent définitive de ces hommes produisait, outre une diminution réelle dans le développement du peuple, une diminution apparente dans le nombre vrai des habitants , parce qu'ils finissaient par
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ne plus figurer dans les recensements. Or en 1680 ]\L Duchesneau cslinie à 800 le nombre des hommes absents et dispersés comme coureurs de bois , ces hommes n'en existaient pas moins, et quoique épars au loin, ils étaient toujours au Canada, mais on ne les comptait plus. De là Tétonnement de Louis XIV, à qui il semblait ne pas retrouver le compte des hommes qu'il avait envoyés (13).
Peut-être doit-on chercher là l'explication d'un certain découragement chez Louis XIV au sujet des affaires du Canada? Était-ce du découragement , la préoccupation trop exclusive des affaires d'Europe ? Était-ce l'effet de la retraite de Talon, qui n'était plus là pour rappeler à la cour les projets dont il avait été l'instrument ? Il est certain qu'à partir de 1675, on ne trouve plus dans les actes du gouvernement français le zèle qu'il avait montré précédemment pour le Canada. Plus de sollicitude active, plus d'envois de colons, à peine quelques recrues pour les troupes, et un abandon de plus en plus prononcé de la colonie à sa propre faiblesse. Voilà ce que nous montrent les documents de l'époque pendant la fin du règne de Louis XIV, avant même que sa grande ambition eût épuisé ses forces jusqu'à l'impuissance.
Ceux qui succédèrent à Talon ne furent point capables de continuer son œuvre, encore moins de porter remède aux difficultés qui venaient de poindre. Depuis longtemps déjà M. de Tracy avait quitté le Canada, M. de Courcelles, qui lui succéda comme gouverneur et sous lequel Talon administra le Canada, fut remplacé en 1672, très-peu avant la retraite de cet illustre intendant, par M. de Frontenac.
M. de Frontenac était un homme de tête, actif, énergique, mais non point un administrateur; ce n'était qu'un
, mais noi lire, folalg
militaire. iRIalgré son apparente rigueur, il ne sut point
répFimer l'abus des coureurs de bois, qu'on l'accuse niônie d'avoir tolérés, pour couvrir un commerce secret de fourrures où il était intéressé. D'autre part, la roidcur déplacée de cette administration de soldat, produisit un autre mal, celui de la désertion des colons français aux colonies anglaises d'Orange et de New-York, pays qui commençaient à prendre un accroissement plus dangereux que les Iroquois eux-mêmes pour l'avenir de nos établissements.
M. de la Barre, qui remplaça JM. de Frontenac en 1G82, était moins capable encore d'administrer ce pays, et pour achever le malheur de la colonie, les Iroquois, en 1684, rompirent la paix qu'ils respectaient ou à peu près depuis vingt ans. A cette époque, le Canada d'après le recensement de 1685, comptait 10,735 âmes (14). On voit que malgré les vides occasionnés par les coureurs de bois et les désertions, malgré le peu de capacité des chefs et la quasi-abstention de la mère patrie, la population avait suivi constamment une marche ascensionnelle et même assez prononcée. De 1672 à 1685, il y a un bénéfice de 4,000 âmes, c'est-à-dire, en suivant les tables de progression, 4 p. 100 par an, tant esi puissante l'heureuse influence de la paix et d'un labeur tranquille et soutenu, pour le développement d'un pays.
Ce progrès, il est vrai, n'était pas dû tout entier au croît naturel; les immigrations, pour être moins régulières et moins fortes qu'au temps de Talon, s'étaient toujours entretenues en un certain courant ; quoique la garnison fût peu nombreuse, on avait constamment congédié et établi chaque année quelques hommes, si bien qu'il n'y avait plus en 1684 que 130 soldats au Canada. Mais encore peut-on estimer le croît naturel de la population à 3 1/2 p. 100 par an, et l'état des naissances et décès que nous avons
pour l'une des années de colle période (1680) vient lout à fait à l'appui de celte évaluation : 404 naissances et 8o décès donnent en effet pour le croît naturel de celte année 319 âmes, ce qui est bien 3 1/2 p. 100 du chiffre de 9,000 âmes, montant approximatif de la population à cette époque (15).^
Ce résultat eslloin de pouvoir êlre comparé à ceux que nous ont fournis les Acadiens; néanmoins il peut être considéré comme satisfaisant et égal à la bonne moyenne de la progression ordinaire des colonies. Ajoutons même qu'il eût été désirable qu'il se fût toujours soutenu à ce niveau durant toute la domination française au Canada.
L'expansion territoriale ne prit pas alors un grand accroissement; on s'était plutôt attaché à consolider et à bien peupler les nombreuses concessions faites douze ou quinze ans auparavant, selon la recommandation de Louis XIV, de s étendre moins et de peupler solidement ce que l'on occupait. Sage politique dont on ne saurait trop louer le grand roi, si on ne devait pas le blâmer plus encore d'avoir ailleurs presque toujours fait le contraire.
Cependant trente-six concessionsseigneuriales nouvelles furenlfaitesdans celte période de douze ans; on en trouvera le tableau à la fin de ce volume (16). Mais onze ou douze seulement conimencèrent à être établies réellement. Les autres furent arrêtées par la guerre qui survint en 1684. Quelques-unes même, éloignées, peu fertiles ou demandées uniquement pour la chasse et la pêche, sont toujours restées désertes.
C'est dans les comtés actuels de Québec, Montmorency et Port-Neuf, que se trouvait alors le foyer principal de la colonisation. La ville de Québec était fortement entourée par les seigneuries elles villages suivants :
La côte Saint-François -Xavier , Gaudarville, des Maure,
Neupillej les Ecureuils, Porl-Neuf, Chavigny oa la Chevro- Hère, Saint-Charles, Beauport, Charleshourg et Notre-Dame des A7}(jes, Saint-Joseph, Saint-Bernard, la Petite-Auvergne (aujourd'hui Saint-Jérôme), la côte Saint-Michel, Beaupré, eiVîle d'Orléans. A ces établissements il faut joindre ceux qui étaient vis-à-vis, au sud du fleuve Saint-Laurent, dans les comtés actuels de Dorchester et de Bellechasse, savoir : les seigneuries de Lauzon, du cap Saint- Claude, de Beaumont, la Duranlaye, Bellechasse, et la Bouteillerie, qui est dans le comté de Kamouraska (17). Ce groupe, le plus important, et où résidait essentiellement la force du Canada, était relativement assez peuplé ; en 168111 comptait à lui seul plus de 5,400 âmes, sur un total de 9,700 habitants, c'est-à-dire presque les deux tiers de toute la population.
En remontant le Saint-Laurent, déjà les établissements commençaient à s'échelonner sur les deux rives, tout le long du fleuve; sur la rive nord, Sainte-Anne, Batiscan, Champlain, lîerlel, Marsolet, le cap de la Madeleine , conduisaient presque sans interruption, jusqu'à la ville des Trois-Rivières, à l'embouchure du Saint-Maurice.
Sur la rive sud, Villieu, Lotbiniére, la Prade, Linctot , Nicolet, figurent déjà dans les recensements ; arrivés à ce point, nous rencontrons le groupe des colonies militaires fondées sur la rivière Richelieu, au licenciement du régiment de Carignan , savoir: Saint-François d'Yamaska, Saurel, Chamblij , Saint-Ours, Contrecœur, Verchères, Varennes, Boucherville, Tremblay, île Sainte-Thérèse , Longueil, etc. Ces seigneuries étaient situées dans un pays très-fertile, qui attira de suite un grand nombre de colons, malgré le voisinage des Iroquois ; en 1681, on y comptait déjà prés de 700 habitants, et nul doute qu'en très-peu d'années ce district no fût devenu dés lors le plus impor-
tant (lu Canada, sans les désastres qu'il eut à essuyer durant la guerre des Iroquois(18).
Un peu au nord-ouest de ces seigneuries, en remontant encore le Saint-Laurent, nous trouvons enfin la colonie sulpicienne de Montréal, qui déjà voit le pays se peupler autour de l'île de Montréal, au nord et au sud du fleuve : Autray, l'île Jésus, la Valterie, Repentigmj , la Chesnaye, la prairie de la Madeleine, commençaient à s'établir, et tout le canton comptait plus de 1,800 habitants.
Montréal et les colonies de la Rivière-Richelieu étaient alors à l'ouest les points extrêmes de la colonisation, mais le commerce des fourrures avait déjà lancé les coureurs de bois bien loin en avant dans l'ouest et dans le nord; dès cette époque les chefs hardis de ces aventuriers avaient exploré tous les grands lacs dans leurs simples canots d'écorce, et ils avaient établi un poste à Michillimakinac, à la jonction du lac Michigan et du lac Huron; les missionnaires ne le leur avaient point cédé en courage et en esprit d'entreprise, et les pères Ménard et Allouez avaient pénétré dans le haut Mississipi ; d'autre part, Joliet, le P. Marquette, la Salle et ïonti, avaient descendu tout le Mississipi, établi un poste et môme un commencement de colonie au pays des Illinois, sur le grand fleuve, presque vis-à-vis l'endroit où est aujourd'hui Saint-Louis , posant ainsi le premier jalon de l'immense ligne de postes et de loris qui devaient relier le Canada et la Louisiane par les lacs intérieurs et le Mississipi (19). j
Ce fut en partie pour donner un point d'appui aux opérations de ces commerçants aventuriers, et en partie pour prendre une forte position en arrière de la nation des Iroquois, que M. de Frontenac avait fait construire à 75 lieues environ au-dessus de Montréal, sur le Saint-Laurent, à sa sortie du iac Ontario, le fort de Gataracouy, appelé depuis
fort Frontenac. La création de cette forteresse blessa profondément les Iroquois, déjà mécontents du progrès des établissements que nous avions fondés presque dans leur pays, et fut une des causes de la guerre; les Anglais, d'ailleurs, les excitaient depuis longtemps à rompre la paix.
Nos voisins d'Europe étaient en effet presque nos voisins aussi en Amérique; depuis soixante-dix ans ils avaient vu leurs établissements se fortifier singulièrement. Établis sur la côte du Massachusets en 1607, presqu'au moment où nous fondions Port-Royal en Acadie, ils s'étaient emparés peu à peu des colonies hollandaises et suédoises de ces contrées. Les discussions religieuses de l'Angleterre y avaient envoyé une quantité considérable d'émigrants; ces colons se trouvèrentdonc, comme un grand nombre des Canadiens, et notamment ceux de Montréal, dominés par un sentiment profondément religieux. Poussés ainsi en Amérique par les idées de l'ordre le plus élevé, dans un grand esprit de désintéressement et de dévouement, ils réunissaient les meilleurs éléments et les plus sûres conditions du succès de toute entreprise; enfin, ils furent habitués dès l'origine à traiter leurs propres affaires, et à subvenir euxmêmes à leurs besoins, usage non moins fécond pour le développement et la puissance d'une colonie, mais qui malheureusement manqua aux Canadiens.
Devenus promptement nombreux et riches, ils étaient déjà jaloux et inquiets des établissements français; le gouverneur anglais que la mère patrie entretenait au milieu d'eux partagea naturellement leurs passions, et trouvant les Iroquois assez mal disposés à notre égard, il leur fut facile de les entraîner à Thoslilité contre nous.
Il n'entre point dans notre plan de raconter en détail cette guerre qui, pendant plus de quinze ans, eut un effet
— ir, —
désastreux pour la colonie. M. de la Barre, qui avait succédé à M. de Frontenac, et sous lequel éclata le mauvais vouloir des sauvages, n'avait que 130 soldats réguliers, il reçut quelques renforts, puis fut rappelé, à cause de sa faiblesse. M. de Denonville vint le remplacer en 1G85, amenant avec lui 600 hommes de troupes, qui furent renforcés en 1686 par 800 recrues, sous la conduite de M. de Vaudreuil. On joignit à ces soldats la milice du pays, plus habituée à cette sorte de guerre que les soldais européens, et qui fut d'une grande utilité (20); mais diverses expéditions mal combinées et malheureuses fatiguèrent extrêmement les troupes sans produire de résultats appréciables ; une épidémie qui vint à sévir enleva un assez grand nombre d'hommes, et acheva de démoraliser l'arm-ée.
Pendant ce temps, les Iroqiiois recevant des Anglais conseils et munitions, faisaient à loisir cette terrible guerre d'embuscades et de ruses où excelle la race indienne ; ils commencèrent à ravager les colonies de la rivière Richelieu, et, ayant débarqué dans l'île de Montréal, en un lieu appelé la Chine, y surprirent un assez grand nombre de colons; ils en tuèrent plus de 200 et enlevèrent en outre un certain nombre de prisonniers, événement sinistre conservé dans la mémoire des Canadiens, sous le nom de massacre de la Chine.
M. de Denonville paraissait avoir perdu toute présence d'esprit, toute énergie, et restait impuissant, bien qu'en 1688 il eût reçu un nouveau renfort de 300 hommes. Il était temps qu'on pourvût à son remplacement, quand on renvoya au Canada M. de Frontenac, dont l'esprit vigoureux et entreprenant, était tout à fait propre à remédiera la difiiculté des circonstances.
C'était alors l'occasion pour le gouvernement français
de renouveler le puissaiU cfforl opéré en 1666, lors de l'envoi de iM. de Tracy, en faisant accompagner M. de Frontenac par une force considérable; 2,000 hommes qu'on aurait placés sous ses ordres auraient promptement mis à la raison les Iroquois et les Anglais eux-mêmes, qui venaient de nous déclarer ouvertement la guerre; à la paix, ces 2,000 soldats, licenciés au Canada, eussent donné à la population un nouvel élan, et pour peu que l'on eîit trouvé un administrateur à peu près capable, on eût vu se renouveler le progrès rapide des jours de M. Talon. Or, cet homme, on l'avait précisément sous la main dans le chevalier de Callières, gouverneur de Montréal, homme de conseil et d'exécution, qui fut alors d'une grande utilité à M. de Frontenac; il proposa à diverses reprises des plans aussi hardis que bien conçus (21), que la cour de France approuvait toujours, mais sans jamais leur donner suite.
Que faisait-on cependant alors en France? La guerre, selon l'usage; la hauteur insupportable de Louis XIV, le vain esprit monarchique qui l'engagea à soutenir la cause perdue des Sluarts, avaient armé contre lui tous les États \oisins, et le mettaient dans l'impuissance de veiller aux intérêts sérieux de la France et à son véritable avenir. Guerres folles où l'ambilion de ses chefs a toujours fait disperser et naufrager ses forces ; éblouissant nos esprits trop légers par le faux brillant d'éphémères triomphes, soldés par la ruine de nos intérêts les plus précieux, sous Louis XIV comme sous Napoléon.
M. de Frontenac fui donc envoyé presque seul ; réduit à réunir les débris des troupes réglées, il déploya une rare énergie et une véritable capacité militaire. Ces troupes montaient encore à 1,300 hommes, mais démoralisés et désorganisés; la milice du pays, admirable de courage et
d'aptilude pour la guerre indienne, était fatiguée par les sottes expéditions de M. de Denonville, et la disette frappait presque à la porte des habitations, mal cultivées. Cependant M. de Frontenac releva le moral de ces hommes, et vint à bout de rétablir les affaires ; seulement, au lieu d'y mettre un an, il fut obligé d'employer neuf années, durant lesquelles une guerre sauvage , la disette, les levées de milices et des souffrances de toute nature sévirent sur le Canada. Ces événements, le relardèrent d'un demisiécle, les pertes d'hommes et les ravages éprouvés par les colonies pleines d'avenir de la rivière Richelieu, montraient encore leurs effets sensibles trente ans après, et rien ne s'était fait de nouveau dans ce fertile pays, tandis que le rude climat de Québec avait vu tripler ses établissements.
Après avoir restauré la discipline et la confiance, M. de Frontenac, sentant qu'il n'avait de secours à attendre de personne, conjura le mal à force de hardiesse. Vigoureusement secondé par les Canadiens, les sauvages alliés et les coureurs de bois, dont une partie s'était repliée sur la jcolonie, il sut tirer de ce pays en apparence épuisé et réduit à se défendre à peine, des expéditions audacieuses qui, traversant le pays des Iroquois, allèrent porter le ravage et la terreur au sein des colonies anglaises.
Celles-ci tentèrent, mais vainement, d'arrêter ces courses redoutables par une expédition maritime contre Québec en 1690; l'activité de M. de Frontenac, la bravoure dévouée des gens de Québec, déjouèrent ce projet, et les Anglais furent obligés de se rembarquer avec de grosses pertes.
Les sauvages, sur lesquels l'effet moral est immense, furent surpris et intimidés de tant de courage et d'heureuse témérité; à partir de 1G9G ils commencèrent à cessera
peu prés leurs déprédations el à se tenir sur une réserve défensive; mais M. de Frontenac ne put jouir complètement du résultat de ses efforts, il mourut en 1698, et ce fut son lieutenant et successeur, M. de Calliéres, qui eut la gloire de conclure enfin la paix avec les Iroquois el toutes les tribus sauvages, en 1700. 11 fut puissamment aidé en cette négociation par les missionnaires jésuites, qui, malgré la guerre, avaient conservé une grande influence sur toutes les populations sauvages, même sur celles qui n'avaient paS^ accueilli leurs prédications.
ne PAnilL.