Voir à la fin dn la 1" partie les notes du chapitre ii
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l'Acadio dut préluder, dès l'origine, aux vicissitudes critiques qui ont rempli toute son histoire.
Le premier trouble vint des Anglais, qui avaient commencé, peu après la fondation de Port-Royal, à s'établir sur la côte de la Nouvelle-Angleterre ; ils furent jaloux et inquiets de voir des postes français se fortifier dans cette presqu'île si voisine de leurs propres domaines cl qui commandait en quelque sorte la sortie de leurs ports. Prétextant alors des droits imaginaires sur celte terre jusquelà inoccupée, ils y envoyèrent en 1G13, le capitaine Samuel Argall, qui s'empara de Port-Royal, de deux ou trois autres petits forts, et les détruisit.
Les liahitants qui s'étaient réfugiés dans les bois eurent bientôt rétabli leurs maisons de troncs d'arbres; mais à la suite de celte invasion, et durant un demi-siècle, ce malheureux pays resta en proie à des guerres continuelles, tantôt avec les Anglais, tantôt entre les divers aventuriers qui se disputèrent les différentes portions de la contrée que l'on avait constituées en seigneuries. On vit alors dans ces déserts se reproduire en petit les luttes féodales, sans que le gouvernement français parût s'en préoccuper autrement que pour délivrer des tilres et brevets, souvent contradictoires, qui ne faisaient qu'envenimer les dissensions.
Les plus connus de ces seigneurs de hasard, qui disposaient la plupart du temps de vingt-cinq ou trente hommes, furent : Latour de Saint-Elienne, qui s'était établi au cap de Sable; Le Borgne, à Port-Royal; Denis de Fronsac, sur le golfe Saint-Laurent, etc., etc. MM. f/e liazzHy et de Charnismj, dont la situation était plus régulière, prétendirent commander aux autres (2); mais chacun s'élant construit de petiles citadelles cl des postes fortifiés, ne songeait qu'à détruire son voisin, au grand détriment de la colonie, et tout progrés se trouvait ainsi paralysé.
Une invasion des Anglais en 16oî, mit de nonveau en leur pouvoir Porl-Iloyal et la majeure partie de l'Acadie. Par une fourberie singulière, l'un des partisans qui se disputaient ce pays, le lils de Lalour de Saint-Elienne, s'était muni de deux titres seigneuriaux, l'un anglais, l'autre français, et il fut assez habile auprès de Cromwell, pour se faire conférer la baronnie de toute la Nouvelle-Ecosse, nom que dès lors les Anglais donnèrent à l'Acadie.
Ce tour d'adresse ne lui fut cependant point très-profitable; car au rétablissement des Stuarts en lC(i7, l'Acadie ayant été restituée à la France, M. d'Andigny de Grandfontaine y fut envoyé comme gouverneur, chassa Lalour et réunit dans une colonie, désormais stable, tous les éléments français épars dans l'Acadie, ne laissant à chaque titulaire des diverses concessions qu'un droit seigneurial subordonné à l'autorité centrale. C'est de celte époque seulement que datent l'établissement sérieux et les progrés suivis de l'Acadie, qui jusque-là n'avait guère été qu'un repaire d'aventuriers dont toutes les préoccupations se concentraient sur la traite des fourrures, les pêcheries, la guerre et probablement la piraterie.
Les divers chefs qui s'étaient disputé cette proie avaient à plusieurs époques amené bien des recrues d'hommes et même des familles entières en Acadie. Sans parler de l'expédition de M. de Poulrincourt, nous voyons qu'en 1654, lors de la prise de Port-Royal par les Anglais, il s'y trouvait 150 hommes, sans compter les femmes ni les enfants; quelques années après, le fils de le Borgne (un des commandants de Port-Royal) amena un nouveau convoi à la Héve. M. Denis, vers ICoO, avait installé des colons à Sainte-Anne (cap Breton), et à Chedabouclou sur le canal Canseau; il y avait établi 120 hommes et dépensé plus de 50,000 livres. De plus on trouvait des postes fortifiés et
des habitants à Pentagoët, à la rivière Saint-Jean, au cap de Sable, etc., etc. (2) Mais aucune de ces populations n'avait pu prospérer, et les débris qui, après tant de désordres, restaient encore de toutes ces immigrations, se concentrèrent alors à Port-Royal, où déjà du reste, en 1647, M. de Cliarnizay avait tenté de former l'établissement central de l'Acadie.
Les guerres continuelles et la misère avaient certes fait périr beaucoup de monde, car en 1671, lorsque M. de Grandfontaine, ayant donné une assiette un peu régulière à la colonie, fit exécuter un recensement, il ne se trouvait guère plus de iOO habitants dans toute l'Acadie, dont 380 à Port-Pioyal et 20 à 25 au cap Sables. Mais les familles que nous y trouvons sont presque toutes anciennes déjà sur ces côtes; plusieurs en sont évidemment à leur seconde génération. Appuyés désormais sur leurs relations d'alliance avec les Abenakis et sur la longue expérience du pays, ces colons avaient alors surmonté toutes les épreuves qui déciment les immigrants, et ils constituaient une population sérieuse et solide, ayant racine dans la contrée, et qui n'avait plus qu'à progresser et à grandir. Les commencements de plusieurs furent sans doute as-
-sez équivoques; les crises que subissait l'Acadie et l'existence fort agitée de ses habitants depuis un demi-siècle, donnent tout lieu de le présumer. Cependant ces familles ont été l'origine d'une population aussi remarquable par sa
^moralité et l'élévation de ses sentiments que par sa bra- Toure chevaleresque. Nous recommandons ce fait à l'attention de ceux qui discutent l'importante question des colonies pénales ; sans doute il ne s'y rapporte pas complètement, car, si désordonnées qu'aient pu être les habitudes flibustières des premiers Acadiens, ils n'étaient point une réunion de brigands; de plus ils étaient affran-
chisdecelte suite deli'adilionsfàcheusesqu'entretienldans les colonies pénales un courant continu de nouveaux condamnés; mais on peut cependant y trouver la preuve que la race humaine se purifie incessamment par le flot renouvelé des générations, qui tend constamment à reproduire la pureté primitive et limpide de la source.
La population acadienne se trouva ainsi par son origine, Irès-différente de celle du Canada, avec laquelle elle n'eut que des relations fort rares, et dont elle a vécu tout à fait distincte. Les premiers Canadiens semblent en quelque façon la population d'un canton français transplantée en Amérique ; le fond dominant fut toujours une importation de paysans français, paisibles, laborieux, régulièrement organisés sous leurs seigneurs, avec l'aide et l'encouragement du gouvernement. Les Acadiens ne furent guère qu'un composé de pêcheurs, de soldats et d'aventuriers de toute sorte. Tout nous donne à penser en outre, que les unions avec les femmes sauvages furent beaucoup plus fréquentes parmi eux que chez les Canadiens (3) ; enfin l'Acadie n'eut pas môme en partage le peu de sollicitude que le gouvernement français accorda aux affaires d'Amérique, et demeura dans un état complet de délaissement. On y entretenait de 30 à 50 hommes de garnison, on ne s'occupa jamais de son peuplement, et la plupart du temps ce pays vécut tout à fait en dehors de l'action et des règlements ordinaires de l'administration française. ,
/ Cette population presque entièrement abandonnée à 'ses propres ressources, s'accoutuma de bonne heure à se suffire à elle-même, et montra tant dans ses établisseiTients agricoles que dans ses opéralions militaires, un esprit d'entreprise et d'initiative tout particulier. Il n'a manqué aux Acadiens que le nombre pour triompher des
attaques de l'Angleterre; et tout porte à croire qu'ils eussent alors doté l'Amérique d'une nation vigoureuse, que l'histoire regrettera toujours, car ils lui eussent laissé en héritage la tradition de leur héroïsme et des plus sérieuses vertus. Mais que pouvait faire contre les puissantes colonies anglaises, une petite tribu sortie, en 1671, de 400 colons qui, durant quatre-vingts ans, i\e reçurent pas de France 200 é migrants de renfort?.
Cependant ils firent plus que l'on ne pouvait espérer d'hommes ordinaires ; cet isolement presque complet avait entretenu chez eux, avec le souci de leur propre défense, une humeur guerrière qu'ils avaient contractée dès l'origine, dans les luttes intestines et continuelles qui préadèrent à la formation de la colonie. Toujours en guerre avec les Anglais, ils prirent promptement l'habitude de relancer l'ennemi jusque chez lui; et, de concert avec les Abenakis, leurs alliés inséparables et leurs parents par les femmes, ils couraient sus aux Anglais, sur mer comme sur terre, et en ramenaient souvent un riche butin^
Un de leurs chefs les plus notables fut un aventurier béarnais, le baron de Saint-Castin : type fortement accentué des colons aventuriers que la France jetait alors sur tous les points du globe. Ancien capitaine au régiment de Carignan, qui venait d'être licencié au Canada, après la guerre des Iroquois, l'existence de colon militaire en ce pays lui avait paru sans doute trop vulgaire et trop fade pour son tempérament béarnais; il était donc venu vers 1670, à travers les montagnes et les peuplades sauvages, s'installer dan^ les rochers et ravins abruptes où habitaient les Abenakis, et il put y goûter la pleine satisfaction d'une vie d'emhuscades, de dangers, de combats et de pillage. Brave, vigoureux, adroit à tous les exercices du corps, doué de l'esprit d'entreprise et de ressources il
devint en ppii d^ lomps l'idole de ses hôtes sauvages. Sa répulalion s'élciidil dans lonles les morilagnes, et il épousa la fille d'un (•li''f. A son appel, toutes les tribus de l'Acadio et des frontières de la Nouvelle-Angleterre levaient la liailn' de guerre et se concentraient autour de son fort do l\Milagoët, où il vivait conime une sorte de baron du moyen âge, avec quelques Français hasardeux qui s'étaient attachés à sa personne.
A lui seul il retarda de trente ans la colonisation anglaise sur ces rivages; chaque page des chroniques puritaines de la Nouvelle-Angleterre est remplie, à cette époque, de larnentalions et d'imprécations contre ce flibustier haidi et terrible. Vers 1708 il repartit pour la France, pour y recueillir un héritage qui lui était échu dans son pays, et il laissa son fort, sa bande et la suite de ses expéditions à l'aîné des fils qu'il avait eu de sa princesse indienne.
Celui-ci se montra le digne successeur de son père; jusqu'en 1722, bien après la prise de Port-Royal par Nicholson, et la conclusion du traité d'Utrecht, nous le voyons luttant courageusement contre les Anglais. Cantonné dans les bassins du Penokiscot et du Kennebeb, où il avait rassemblé les Abenakis, il tenait ferme et poussait des pointes dans les colonies anglaises, selon la Iradilioa paternelle; mais soit qu'il manquât de l'habileté ou de l'audacieuse bonne fortune de son père, soit que les Anglais, maîtres de l'Acadic, fussent désormais trop forts, ils finirent par le cerner et le faire prisonnier. Assez heureux pour n'avoir point été mis à mort, peut-être fût-il relâché par les Anglais en Europe, peut-être pût-il s'évader; mais il regagna la France, et arriva à temps en Béarn pour hériter à son tour de la succession que le vieux Saint-CasUn son père, avait recueillie et que son décès
viMiait d'ouvrir de nouveau. Celte situation ne put fixer cependant riuimeur vagabonde de ce digne fils d'une race entreprenante, car en 1731 rous le retrouvons avec les Al^enakis sur les frontières de l'Acadie ; et il n'y aurait rieu d'étonnant que ses descendants, ou ceux de quelqu'un de ses frères n'eussent perpétué la lignée basque des barons de Saint-Castin parmi les débris de leur tribu adoplive {3 bis).
Nous ne mettons donc nullement en doute que, si les séductions du climat et la faveur des circonstances eussent attiré sur ces rivages les nombreux partisans qui se portèrent aux Antilles, il ne se fût installé en Acadie, pour la course, un centre bien pins redoutable que celui de rile de la Tortue, à cause de la facilité que le climat plus salubre, offrait à l'établissement et à la multiplication de la population européenne. Ce n'est que bien tard, au fond de la baie de Fundy, loin de tous les repaires primitifs et par les enfants plus industrieux et plus paisibles sortis des générations subséquentes, que l'on voit s'élever une véritable population agricole; mais la plupart de ces pe- ; tits seigneurs, dispersés sur les côtes sauvages de l'Acadie, avec quelques familles et engagés autour d'eux, semblent dans le principe autant de chefs de corsaires retirés dans leur aire et guettant leur proie.
La nécessité des choses avait voulu qu'il en fût ainsi : les Anglo-Américains, par leurs prétentions intempestives et leurs vexations contre les premiers établissements des Français, jouèrent en Acadie, exactement le même rôle que les Espagnols à l'île de la Tortue ; et ils amenèrent ainsi eux-mêmes les Acadiens à ces habitudes batailleuses et pillardes, ne leur laissant d'autre moyen de vivre que celui de les mettre à contribution forcée. Or cette situation était désastreuse pour les colonies anglaises; l'Acadie, delà-
chée en mer comme une sentinelle placée à la sortie de leurs ports, sur le passage de tous leurs vaisseaux, avait reçu précisément de la nature tout ce qu'il l'allait pour en faire un nid de pirates; elle devait ruiner les marchands anglais ou être détruite par eux. De là la haine implacable des Anglais pour les Acadiens, et les sacrifices incessants d'hommes et d'argent qu'ils firent, pendant un siècle entier sans se lasser, jusqu'à la destruction de leurs adversaires. Ceux-ci devaient en effet succomber dans cette lutte, car l'incurie et le délaissement du gouvernement français les maintenait dans un état de faiblesse d'autant plus sensible, que les colonies anglaises s'accroissaient en richesse et en nombre/
Nous avons vu que M. de Grandfontaine avait fait exécuter en 1671, un recensement qui accuse 380 habitants à Port-Royal. On y voit que la culture du pays n'était guère plus avancée que la population. La plupart ne possédaient guère qu'une demi-douzaine de bêtes à cornes, trois ou quatre arpents de terre défrichés, avec sept ou huit brebis, moins de charrues que de fusils, et beaucoup plus l'habitude de la pêche et des combats que celle du travail des champs. Ainsi le témoignent la présence de plusieurs tonneliers et armuriers qui, avec un chirurgien, représentaient, à ce qu'il paraît, les arts de première nécessité dans cette bourgade peu pastorale et misérable qui ne comptait pas 400 âmes.
Ce recensement, qui est nominal, a une importance assez singulière, en ce que les quarante-sept familles qu'il mentionne, ont été la souche de presque toute la race acadienne, vu le petit nombre d'émigranls qui vinrent dans ce pays. Nous le donnons m cxtemo en démontrant par la série des documents postérieurs, appuyés sur les faits, la vérité de notre assertion qui fait de ces hommes comme
autant de patriarches dont chacun a donné naissance à une petite tribu de plusieurs milliers d'âmes, tribus dont on pourrait encore aujourd'hui établir assez aisément la filiation (4).
Un instant on put espérer que l'Acadie allait enfin sortir de cet état de langueur. Colbert, qui avait apprécié de suite l'importance de nos colonies d'Amérique, et qui, presque seul de tous nos ministres, s'en occupa avec quelque sollicitude, manifesta l'intention de donner quelque impulsion au développement de cet établissement : en 1670 il y envoya M. Patoulet, commissaire de marine, et depuis intendant aux Antilles, avec ordre d'examiner le pays et de lui rendre un compte exact de son état et de ses ressources. Il pria aussi M. Talon, dont l'administration fut si fructueuse pour le Canada, de visiter l'Acadie et d'aviser aux mesures les plus utiles pour son progrès. Malheureusement les circonstances ne permirent pas à cet habile intendant d'accomplir cette mission ; et Colbert, accablé par les affaires et les difficultés que suscitait de toutes parts l'ambition de Louis XIV, ne put donner suite à ses vues sur cette malheureuse contrée, qui demeura oubliée et presque déserte (5).