DE 1679 A
Le recensement de 1679 ne nous montre encore que 515 habitants dans toute l'Acadie (1*); mais un changement profond de mœurs et d'habitudes se produisait peu à peu dans cette population, et donna bientôt à son développement naturel une puissance à laquelle il ne manqua, comme nous l'avons dit, que le temps et la paix pour créer dans celte péninsule une véritable nation. Parmi les enfants de ces rudes aventuriers, parmi les descendants des pêcheurs et des traitants de Port-Royal, il s'en trouvait un certain nombre, à chaque génération, dont l'humeur plus pacifique s'accommodait mal de l'ancien genre de vie, et cherchait une destinée plus paisible. Ils allèrent se créer un refuge contre ces agitations, contre ces alternatives de pillages exécutés ou subis, au fond de la baie de Fundy (comtés de Cumberland et de Hants), à l'abri des courses et des expéditions anglaises, dans une contrée d'une grande fertilité, qu'on appela -^eau-Z^assm et le district des Mines,^ sans doute parce que les premiers qui s'y dirigèrent y cherchaient, selon la folie de l'époque, des mines d'or. Ils y trouvèrent mieux qu'une raine d'or, ils desséchèrent des
1. Voir à la fin de la 1" partie les notes du chapitre m. Tous les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre,
marais, les garantirent contre les inondations par des digues appelées abboiteaux, et y fondèrent les plus riches et les plus populeuses paroisses do la Nouvelle-France.
C'est en 1G8G i\ue nous trouvons dans un recensement officiel et nominal la première trace de ces nouveaux établissements; cet état porte à 885 âmes la population de l'Acadie, plus les valets engagés et 30 soldats que le roi entretenait à Port-Royal.
Étaient alors seigneurs : à Port-Rnyal, Alexis le Borgne ; à Miramichy, sur le golfe Saint-Laurent, le sieur Richard- Denis, de Fronsac; h la rivière Saint-Jean^ au lieu oi^i est maintenant Frederikslown (Nouveau-Brunswick), le sieur Damour-Déchoffour; au lac de Preneuse, le sieur Damour de Freneuse; h Pesmaquady , aujourd'hui Passamaquoddy (Maine), le sieur de Saint-Aubin ; à Pentagoët, aujourd'hui Penobscùt (Maine), le sieur de Saint-Caslin; à Nepisiguy, le sieur Enaud, dont la femme était aussi une sauvagesse; à Chedabouctou, le sieur de la Boulais; à Pobomcom, le sieur Jacques Mius (2) ; enfin la Tour de Saint-Étienne, un des fils du fameux La Tour, ci-dessus mentionné, s'était réinstallé au cap de Sable ^ seigneurie originaire de la famille.
En comptant les valets, les engagés, les soldats, les cantons négligés dans le recensement, la population totale pouvait bien monter alors à un millier d'âmes, dont plus de 600 étaient à Port-Royal, le chef-lieu; 57 à la baie des Mines, et 127 à Beau-Bassin ; le surplus dispersé dans les seigneuries ci-dessus énoncées (2). La baie des Mines et Beau-Bassin sont ici d'un grand intérêt, car ils nous offrent le commencement de la véritable colonisation agricole de l'Acadie, et cette population paisible, une fois solidement attachée au sol, présenta désormais le spectacle d'une progression extraordinaire,
Tandis que les Français, à l'abri d'un calnrie relatif, s'installaient, créaient des cultures, multipliaient leurs établissements ; les Anglo-Américains étaient poussés à bout par les déprédations et les désastres qu'éprouvaient leurs plantations et leur commerce; ils expédièrent donc de Boston, en 1690, l'amiral Phips, qui, avant de diriger sa malheureuse expédition contre Québec, s'empara de Port-Royal, emmena prisonnier le gouverneur, M. de Manneval, avec sa petite garnison, et détruisit la ville.
Mais les habitants, habitués aux péripéties de la guerre et des invasions, s'étaient retirés dans l'intérieur et vinrent relever ces ruines; puis ayant reçu un autre gouverneur, M. de Villebon, ils eurent bientôt rétabli les choses sur l'ancien pied. L'Acadie devint de nouveau un nid de corsaires; M. de Brouillan, successeur de M, de Yillebon, les convoqua au port de la Héve, en leur assurant sa protection et son concours, et M. de Subercase, qui le remplaça, fit un appel public aux flibustiers (3). D'autre part, diverses expéditions parties directement du Canada étaient venues, à travers les montagnes qui séparaient les deux provinces, se joindre aux bandes de Saint-Castin et des autres partisans acadiens qui portèrent leurs ravages jusque dans le cœur des colonies anglaises. La position des Anglo-Américains entre les aventuriers de la terre ferme et les croiseurs de la mer, n'était plus lenable, et des ce moment ils se résolurent aux derniers efforts pour sortir de cette intolérable situation.
Ces efforts furent difficiles et longtemps infructueux; par trois fois, de 1704 à 1707, on équipa à grands frais, à Boston, trois expéditions destinées à détruire Port-Royal, et trois fois sans succès. Cependant les Américains étaient bien forls et les Acadiens bien peu nombreux : la première flotte comprenait 3 vaisseaux de ligne et 550 soldats de
débarquement; la seconde et la troisième se composaient de 20 navires portant 2,000 et 2,400 soldats; or la population de Port-Royal n'était que de ôOO ànies, sa garnison de îjO soldats joints à quelques équipages de corsaires, et l'Acadie tout entière ne renfermait que 1,484 Européens, femmes et enfants y compris. La défense de Port- Royal ne comptait donc pas plus de 300 hommes, soldats, miliciens et flibustiers, commandés par le gouverneur Subercase; au dehors, Saint-Castin et autres chefs de bande manœuvraient avec quelques Acadiens et les sauvages.
Mais quels hommes que les aventuriers de cette époque! rompus aux dangers, aux fatigues et aux ruses de la guerre, audacieux à l'excès, familiers à l'exercice de toutes les armes, c'était presque un jeu pour eux de repousser les milices de la Nouvelle-Angleterre. A la seconde expédition des Anglais, Saint-Castin, que l'on voyait toujours le premier partout où se donnaient d'^s coups d'épée, les harcela si vivement qu'en deux ou trois embuscades habilement conduites il surprit et massacra 300 hommes avant qu'ils eussent eu le temps d'enlarner le siège de la ville. Pour se débarrasser d'un genre de guerre si incommode, les Anglais résolu'*ent de brusquer une attaque de nuit; mais dans cette opération ils se trouvèrent pris entre deux feux par un ennemi bien supérieur dans l'art de la guerre, et après une perle considérable, ils se rembarquèrent pour Boston.
Les Bostoniens furent si indignés de ce retour, qu'ils forcèrent l'armée à reprendre la mer presque immédiatement, avec de nouveaux renforts. Partis à la fin de mai de Porl-Royal, ils y reparurent le 28 août. On fut surpris de ce retour, mais point découragé; Subercase dans la ville, et Saint-Castin au dehors, leur firent de nouveau
une réceplion si chaude et une si rude guerre après leur débarquement, qu'ils furent encore obligés de regagner leurs vaisseaux sans même avoir commencé le siège de la place.
Cependant ces terribles succès étaient trop forts pour une si faible population; lorsqu'en 1710 les Anglais implacables revinrent avec 7 vaisseaux de guerre et 3,400 hommes de débarquement, le brave Subercase avait si peu de forces, qu'au bout de quelques jours il ne restait plus que 15G hommes en état de porter les armes. Il fallut donc capituler après douze jours d'une courageuse résistance, et en 1711 le traité d"Ulrecht, confirmant à l'Angleterre la possession de l'Acadie et de Terre- Neuve, délivra pour toujours les Boslonais des incursions de leurs redoutables voisins. Nicholson mit garnison dans le fort; 252 habitants de Port-Royal furent déportés à la Rochelle, un certain nombre se sauva dans la campagne, etbeacoup émigrèrent soit aux Mines, soit à Miramichy^ soit à l'île du Cap-Breton, où les Françaio fondèrent peu après la ville de Louisbourg.
Toutes ces luttes n'avaient guère atteint que les côtes méridionales do l'Acadie et la ville même de Port-Royal ; le fond de la baie de Fundy et les établissements agricoles que nous y avons laissés étaient restés à peu près paisibles et à l'abri de la guerre. Beau-Bassin avait bien souffert une incursion de la part des Anglais, mais en somme tous ces cantons avaient progressé et leur population s'accrut même, en 1690, après l'expédition de Phipps, de plusieurs réfugiés venant de Port-Royal. En 1C93 nous trouvons aux Mines 307 habitants et 119 cà Beau- Bassin; puis 759 en 1703 dans tout le district, et enfin 930 en 1707 (4). Le traité d'Ulrecht ne les comprit pas expressément dans la cession consentie aux Anglais, mais
leur fit une sorte de position neutre; quoique soumis à la juridiction anglaise, ils n'étaient assujettis ni au serment, ni au service militaire, avantages qui leur amenèrent un nouveau concours d'émigrants de Port-Royal et du reste de l'Acadie.
En 1707, la population française de la presqu'île d'Acadie était de 1484 âmes, sauf les pêcheurs dispersés sur les côtes; ces 1484 habitants étaient : 554 à Port-Royal et 932 dans le district des ÀJines et de Beau-Bassin comme nous l'avons dit ci-dessus (4). Ces deux derniers cantons avaient donc augmenté de 746 âmes depuis 1686. Cet accroissement s'explique, partie par les émigrations que la richesse et la tranquillité relative du pays y avaient attirées de Port-Royal; partie parla rapide multiplication des nombreux enfants des Acadiens. Dans ces pays neufs, en présence d'une immense solitude fertile et boisée, un peu froide, mais salubre, et qui ne demande que du travail pour enrichir les hommes, la race européenne devient d'une remarquable fécondité, les familles de douze et quinze enfants sont communes, on en cite de vingt et vingt-cinq; tous vivants et forts. Dans les circonstances où se trouvaient les Acadiens, ils auraient pu se doubler tous les quinze ou seize ans, par le seul fait des naissances, et en effet l'examen des recensements nous montre que les familles primitives de Port-Royal, en 1671, avaient donné naissance à presque toute la population de 1707. Elles auraient donc pu facilement se quadrupler en trente-six ans, sans la guerre, l'expatriation des gens de Port-Royal et les misères de toute nature d'une existence demisauvage au milieu du désert (5). ^*
A la suite du traité d'Utrecht, le canton des Mines et de Beau-Bassin, où se concentraient de plus en plus la majeure partie des Acadiens, demeura donc français par le
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/ail, quoique anglais par les traités ; ils étaient restés d'ailleurs en communication par l'islhme de la presqu'île, avec les Français du Canada, qui avaient conservé toutes les cùies du continent malgré les prétentions des Anglais. De la sorte, ces Acadiens, en dépit de quelques tiraillements et vexations, demeurèrent pendant trente à quarante ans dans un état de neutralité supportable, quoique pénible et mal délini.
Telle était du reste la prospérité de leurs cultures et de leur aisance qu'un recensement de paroisse de 1731 nous y montre 536 familles, c'est-à-dire environ 4,000 âmes. Ce même recensement nous apprend en outre qu'il était resté un certain nombre de familles françaises à Port-Royal et aux environs, sous le régime de la garnisou anglaise, et qu'elles y étaient encore au nombre de 160. — 11 ne parle d'aucune autre localité, mais il est certain qu'il y avait encore des colons acadiens dispersés sur les côtes, ^ au cap Sables, à la Hève, au cap Canseau, à Chedabouctou, etc. — On peut donc évaluer la population française de la péninsule acadienne en 1731 à environ 6,000 âmes (6).
En 1737 un recensement officiel et fort détaillé constate en Acadie 7,398 habitants, savoir : 6,452 dans les cantons des Mines et de Beau-Bassin, et 1,046 à Port- Royal, tous français (7). Le peu d'habitants dispersés sur les côtes du continent voisin ou sur les côtes nord-est de la presqu'île elle-même n'y sont pas non plus mentionnés; mais c'était néanmoins une augmentation de 1,600 âmes sur 1731, et de 6,114 sur le dénombrement de 1707. La population avait donc quintuplé en trente ans, ce qui représente un accroissement moyen de 6 p. 100 par an, dû presque exclusivement au mouvement naturel des naissances, puisque toutes relations avec la France avaient
cessé depuis le traité d'Utrecht. Quelques rapports s'étaient conservés sans doute entre l'Acadie et le Canada, mais la dislance et le peu de population de celle dernière province elle-même, excluent toute idée d'immigration notable. C'est à peine si le hasard amena sur ces côtes GO à 70 habitants nouveaux pendant toute cette période (8). Ainsi presque tous ces Acadiens sortaient de ceux que nous avons constatés en 1707, et ce phénomène est certes un des plus notables que présente l'étude du développement des populations.
En présence de tels résultats, on doit doublement regretter l'incurable négligence du gouvernement français, qui eût pu à si peu de frais s'assurer un établissement solide en Acadie. Le moindre soutien accordé à des populations douées d'une si énergique vitalité, les eût à jamais soustraites au joug des Anglais. Il n'en eût pas coûté beaucoup plus de 100,000 livres par an, pour entretenir à Port- Royal une garnison régulière de 500 hommes depuis 1670 jusqu'à 1710, et j expédier chaque année vingt-cinq à trente familles d'émigranls. Ce faible renfort eût pourtant été plus que suffisant pour repousser toute attaque et porter la population en 1710 à 8 à 10,000 âmes, au lieu de 1,400 (9).
Cette dépense fructueuse, en consolidant la possession de l'Acadie, eût été une économie; car après la perte de ce pays il fallut dépenser 30 millions dans la citadelle de Louisbourg, pour suppléer à cette position et assurer l'enlrée du golfe Saint-Laurent. Le quart de cette somme, employé à propos dans les temps précédents, aurait décuplé la population de l'Acadie, sauvé celle colonie d'avant-posle, et par suite toutes les autres, résultat que ne purent atteindre les coûteuses et tardives fortifications de Louisbourg. Mais les moindres frais sont lourds pour
les gouvernements insouciants livrés au plaisir et à l'éguïsmc}; on écarte les choses uliles et on applique à (les fulililés l'argent qui eût dû leur êlre réservé; puis vient un jour où, comme tous les prodigues, on doit solder avec usure ces emprunts faits sur le nécessaire par Is^ frivolité.