‹ La France aux coloniesChapitre 51 sur 85 · DE L'.W'ENIR MORAL ET INTELLECTUEL DES CANADIENS EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

DE L'.W'ENIR MORAL ET INTELLECTUEL DES CANADIENS EN AMERIQUE

Si le développement des Canadiens français en Amérique ne devait amener pour nous que la vaine satisfaction de voir les descendants de notre race propager avec leurs établissements la langue et le nom français, quels que fussent les généreux efforts qui auraient déterminé ce résultat, ce ne serait jamais qu'un fait historique d'une assez médiocre importance. Mais sous cette expansion matérielle doit parallèlement se produire une conséquence intellectuelle et morale d'une incontestable gravité pour l'avenir de l'Amérique : en même temps que notre nom et notre langue, nos compatriotes devront propager le caractère propre de nos mœurs, de notre intelligence, et les aptitudes particulières qui ont fait l'utilité et l'importance de noire rôle dans l'histoire du monde européen.

Ce point est plus à considérer qu'on ne l'imagine; jusqu'à présent en effet l'Amérique semble exclusivement entraînée par deux influences, celle du génie anglo-saxon dans le nord, et celle du caractère espagnol dans le midi. Or deux peuples, deux caractères: c'est bien peu pour le progrès, car la variété seule donne à l'humanité les éléments de sa marche en avant, et ce n'est que par l'anlago-

nisme que la vérité elle-même porte tous ses fruits. Je ne sais quel père de l'Église a dit : Opportet hœreses esse, donnant presqu'à croire ainsi que les chrétiens, malgré l'origine surnaturelle de l'Église et la protection divine, avaient besoin de la contradiction pour se tenir plus fermes et plus actifs dans la droiture et la vérité.

Mais ces deux races, tout en nous présentant celte apparence d'opposition, ne constituent même pas réellement une dualité sérieuse; plus nous allons, plus devient évidente la prédominance grandissante el bientôt exclusive de la nalion anglo-américaine. En effet la race espagnole ou plulôt indo-espagnole (plus des trois quarts de ces peuples appartiennent à la pure descendance des indigènes de ce continent) s'agite depuis longtemps dans une impuissance désordonnée; et tandis que la forte croissance et le rapide progrés des États-Unis nous montrent toute refficacité des épreuves de la liberté dans l'éducation des peuples, le triste spectacle des désordres stériles de l'Amérique du sud peuvent nous faire comprendre toute la débilité que laisse derrière lui le despotisme dans les pays ou il a régné.

Les États-Unis exercent donc seuls aujourd'hui une influence notable sur leur continent; or quand même nous penserions de leur société tout le bien qu'ils en disent eux-mêmes, nous n'en croirions pas moins utile de voir cesser celle prépondérance exclusive, et d'après les considérations qui précèdent, ce n'est point leur faire injure que de prétendre qu'ils seraient fort insuffisants pour conduire à bien le développement de la civilisation américaine. La liberté de l'esprit elle-même n'est en effet féconde qu'à la condition de la multiplicité et de l'opposition des points de départ de la pensée, sans quoi, puissance inutile, l'intelligence la plus libre croupit

comme l'eau qui s'endort, s'altère comme elle, et reste aussi stérile que le despotisme lui-même dans son immobililé,

Timeo liominem unius libri.

Cette crainte n'est pas moins fondée pour les peuples que pour les hommes, et quelles que soient les qualités éminentes d'une nation, les effets de son exclusive prépondérance ne sont pas moins à redouter pour elle-même que pour celles qui l'entourent. C'est en effet la comparaison incessante et prochaine de ce qui n'est pas nousmêmes qui appelle dans l'esprit de l'homme cette réaction intérieure qu'on nomme la réflexion, et qui avec la liberté est le caractère essentiel par lequel l'homme diffère de la brute et produit le progrès. Faute de rivalité et d'une contradiction salutaire, nos instincts débridés deviennent des défauts, nos défauts toujours grandissant deviennent des vices intolérables, et nos qualités elles-mêmes, s'altérant et s'exagérant dans la pratique, perdent leur utilité pour n'être p!us que des embarras déplaisants et souvent funestes. Il suffit pour bien se rendre compte de cet entraînement logique, d'observer le peuple américain, qui déjà commence à ressentir les fâcheuses conséquences d'un isolement qui a fait une partie de sa puissance, mais qui pourrait causer aussi sa perle.

Si ce livre vient par hasard à tomber aux tnains de quelque citoyen des États Unis, nous n'ignorons pas combien de pareilles réflexions pourront le surprendre et môme le choquer, car un des vices de leur situation est précisément de les pénétrer d'une idée si exorbitante de leur supériorité, qu'elle est devenue chez eux comme une maladie, et leur ferme en quelque façon Irs yeux sur leurs défauts. Une immense quantité de pnblicistes de bas

étage, une foule d'intrigants à la poursuite des faveurs publiques, et la multitude moutonnière des badauds ont tellement gonflé cet orgueil par d'incessantes adulations, qu'ils oublient volontiers qu'ils sont hommes, pour voir dans leur société un modèle de perfection.

Tant s'en faut cependant : à l'ombre de ces flatteries et de cet enivrement, les vices originels qui se trouvaient attachés à leur nation ont grandi sans contrôle et sont devenus tellement déplaisants que pas un étranger ne met le pied en leur pays sans en revenir froissé, outre mesure souvent, mais non sans raison, il faut l'avouer. La flatterie est un terrible mal; elle perd les rois, dit-on, depuis le commencement du monde, mais elle est plus dangereuse encore pour les sociétés démocratiques. Dans la monarchie, en effet, en atteignant le souverain, elle n'atteint qu'un instant donné, et souvent sous le règne suivant, s'appliquant à des objets différents, elle contredit et balance le mal précédemment accompli; mais dans une démocratie, en s'adressant au peuple, elle gâte le présent, compromet l'avenir et vicie au cœur même la nation qui demeure et qui grandit avec ses vertus comme avec ses défauts. Une république bien ordonnée devrait en quelque sorte proscrire son propre éloge, accueillir au contraire et publier avec soin les critiques mêmes les plus amères. Nous n'avons que faire de ces louangeurs, aucun n'est plus parfait que notre amour-propre; tout courtisan du peuple est un ennemi public, et puisqu'il nous approuve sans cesse, on doit se méfier de lui, car il manque de franchise ou de bon sens.

Mieux eût valu pour les États-Unis moins chercher dans l'histoire ancienne les noms pompeux dont ils ont illustré tant de bourgades, et méditer davantage les simples enseignements de l'expérience humaine : en rappor-

tant à eux-mêmes les leçons que nous donnent ces vieilles républiques, ils eussent reconnu et corrigé sans doute leurs côtés faibles, au lieu de s'enivrer follement du vain dithyrambe de leur progrès et de leur puissance, célébrés mille fois, et mille fois amoindris par la grossièreté môme de cet encensement perpétuel.

II est malheureusement très-avéré que sous plus d'un rapport cette société est assez mal organisée; c'est une opinion commune parmi nous, qui accuse les vices de leur administration, les perturbations fréquentes de leur commerce, le peu de sûreté de leur justice, et le défaut général de sécurité que l'on rencontre partout dans l'Union pour les biens comme pour les personnes : de telle façon même que, s'il fallait en croire le témoignage général, les risques à courir dans un voyage de New-York à la Nouvelle-Orléans, grâce aux filous, aux Loafers, aux rixes publiques et aux accidents de viabilité, ne seraient guère moindres que ceux du chemin de Gonstantinople à Damas. (1*)

Il est vrai qu'il s'élève contre ces critiques une réponse triomphante : les peuples du vieux monde qui se trouvent dans de telles conditions se dissolvent ou restent à demi barbares, tandis que les États-Unis n'ont jamais cessé de marcher en avant avec un remarquable succès; pour eux cet état de choses est fâcheux sans doute, mais il faut convenir qu'il ne leur occasionne aucun préjudice sensible et ne dépasse pas la mesure d'un grave inconvénient. Telle est la force que l'exercice ancien et habituel de la liberté donne à cette société, qu'elle résiste à cette situation critique et pleine de troubles qui nous paraît im-

1. Voir à la fin du volume les notes du chapitre xiv. Tous les chitTres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.

possible et sous laquelle succomberaient inévitablement les nations d'Europe: seule en efl'et, celte influence produit cliezeuxune énergie morale et usuelle qui permetaux hommes de mieux se défendre contre les accidents privés et contre les agitations publiques; c'est par là qu'ils acquièrent ce grand sang-froid qui s'émeul assez peu des com])licalions extérieures, et leur permet de passer à travers toutes ces perturbations sans que cela arrête un instant leurs projets, leurs calculs et leurs transactions. Bien plus, dans le constant usage de ce régime, non-seulement leur société trouve la puissance de résister à ces secousses, mais encore une faculté de réaction spontanée et immédiate contre tout excès dont la violence constituerait un péril trop imminent pour elle. C'est ainsi que s'explique ce phénomène, que nous comprenons mal, d'un peuple vivant au milieu de désordres permanents, et pourtant riche, progressif et vigoureux.

La liberté l'élève assez haut pour qu'il puisse dominer I ces atteintes à l'ordre matériel, et les dédaigner dans sa I marche, en ne leur accordant que le degré d'importance qui leur appartient réellement, et qui n'acquiert plus de gravité dans nos pays que par l'effroi un peu puéril que nous en concevons. Quels que soient les inconvénientsd'un tel état de choses, quel que soit l'intérêt que les États-Unis puissent avoir à le modifier, il n'en est pas moins évident qu'une société peut parfaitement vivre et affronter le péril des troubles matériels, sans courir les grands risques que nous imaginons ici.

Par son éducation, par son régime politique, celte société est donc extrêmement forte, et les reproches même qu'on lui adresse enfotirnissent la plus évidente démonstration. Mais suffit-il qu'un peuple soit fort et énergique pour devenir grand, s'établir durable, et créer un de ces mou-

vements puissants qui dominent et entraînent la marche de l'hunianilé. L'Europe moderne, ainsi que bien d'autres peuples avant elle, a accompli celle tâche, et quels que soient les progrès que nous ayons réalisés depuis les Égyptiens et les Grecs, l'esprit s'étonne encore en étudiant le travail de ces civilisations antiques, tant il y a de grandeur dans celte mission généreuse où le passé préparait l'avenir. Cependant ces civilisations se sont éteintes et notre Europe elle-même paraît aujourd'hui s'affaisser vers son déclin; sera-l-il dévolu aux Étals-Unis de prendre la tôle de ce magnilique développement de la race humaine, pour la conduire dans les champs encore inexplorés de sa puissance future? Peut être ; mais si, remplis d'une présomption misérable, ils s'épuisent comme les enfants prodiges dans une contemplation prématurée d'eux-mêmes, s'ils ne comptent pour celle œuvre que sur leur aptitude à conquérir la richesse, et sur le tempérament vigoureux qui leur fait si aisément triompher d'un peu de désordre intérieur, leur vanité sera le présage de leur faiblesse, et ils se trouveront trop au-dessous de ce rôle sublime, qui ne réclame pas moins que toutes les puissances de l'esprit et du cœur.

Malgré leur énergie plus grande, ils ne seraient réellement guère moins aveugles en ceci que nos conservateurs, qui imaginent trouver dans le pouvoir et dans la loi une panacée sociale; il n'y a pas plus de panacée dans le monde moral que dans le monde physique, et parce que la liberté donne un peu plus de force aux peuples que le charlatanisme de l'autorité, il ne s'ensuit pas que l'une soit plus puissante que l'autre pour créer la vertu et grandir l'intelligence, ces deux bases essentielles de tout progrès. Or, lorsque la vertu et l'intelligence font défaut, les sociétés non-seulemenln'avancent plus, mais tendent à décliner aussi bien avec la liberté que sous le despotisme;

tantôt parce que les intérêts opposés et les passions déréglées de chacun s'abandonnent avec un égoisrne sans mesure à un essor indiscipliné, tantôt parce que l'âme et le corps sont affaiblis par l'habitude de la jouissance, et énervés par l'amour excessif de l'insouciance et du plaisir.

Voilà les grands faits sociaux où l'observateur doit aller étudier le fort et le faible des nations et la mesure de leurs progrés ou de leur décadence; c'est l'état de leurs mœurs qu'il faut consulter, bien plus encore que leur constitution ou leur richesse; car l'État romain sous Auguste, dans tout l'éclat de sa gloire, commençait déjà à périr. Or les Américains, qui ont débuté par un puritanisme sévère, trop sévère peut-être, ont d'autant moins échappé aux communs effets de la faiblesse humaine, qu'ils se sont plus infatués d'eux-mêmes. La grande roideur de leur vertujcontenait déjà en germe cet orgueil que l'adulation n'a eu qu'à faire croître ; enivrés ainsi par l'amour-propre, leurs yeux éblouis se sont fermés sur les dangers de la préocupation exclusive de mercantilisme oîi se laissait aller leur intelligence, et qui est devenue la passion de l'or. C'est alors que cette cupidité combinée avec leur orgueil de tête flegmatique et sec, leur a refroidi l'âme et amené l'égoïsme, en altérant la charité du cœur, ce sentiment indéfinissable, par lequel l'homme peut vivre et sentir hors de lui-même, en communion avec les autres êtres; sentiment si délicat et si précieux, qui est le germe des hauts faits et des grandes pensées, et qui n'est jamais atteint sans que l'homme en soit diminué.

Telle a été la filiation de l'orgueil, de la cupidité et de l'égoïsme, qui prennent de jour en jour un développement si excessif aux États-Unis; situation bien constante, car dans l'illusion où il est sur son propre compte, l'Américain

tire naïvement vanité de ces défauts, comme s'ils étaient de louables qualités. Les conséquences logiques de cet étal moral n'ont point lardé à se faire sentir; ces imperfections du cœur se reflètent bien vile dans l'intelligence, qui en effet chez eux se trouve déjà frappée et amoindrie; ils sont à un haut degré perspicaces et ingénieux, ils ont ce qu'on peut nommer l'habileté de l'esprit, mais la pensée perd de plus en plus d'élévation et d'ampleur (2), le sentiment public manque de compréhension et de générosité ; le sens du beau s'oblitère sous un mauvais goût invincible; et de là vient l'absence de tout seniimenl philosophique, signalé par plusieurs observateurs dans leur science et dans leurs conceptions. Fait singulier : dans cetfe démocratie nourrie d'adulations, les idées générales sont presque aussi rares que parmi les nations avilies par le despotisme!

La sévérité elle-même de leurs mœurs, n'étant appuyée Ç^ que sur des préceptes secs et froids, ne tient pas contre ce dissolvant si actif, la richesse, signalée par l'Évangile comme la plus redoutable épreuve que puisse subir la vertu de l'homme; ils se laissent aller davantage, de jour en jour, de l'amour du confort à celui de la jouissance; sensualisme qui s'implante dans les mœurs, suite naturelle du matérialisme qui l'avait précédé dans la pensée; aussi la corruption fait-elle chez eux des progrés non moins sensibles que chez nous, et la démoralisation de leurs grandes villes, suivie d'un odieuxpaupérisme, atteint, si elle ne le dépasse, le niveau des vieilles capitales de l'Europe (3).

Dans cet ensemble de faits il faut bien reconnaître, sous ' des formes différentes, les mûmes symi)tômes généraux qui partout ont conduit peu à peu les nations vers leur déchn. Non pas qu'on ne puisse réagir contre eux; toute

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société, par cela même qu'elle est humaine, a ses imperfections, et par cela même aussi qu'elle est humaine, elle a la faculté de les corriger. Les désordres matériels nous effrayent peu aux Étals-Unis, parce que nous sentons que la liberté leur donne l'énergie nécessaire pour les surmonter; mais quelle est la force par laquelle l'homme peut réagir contre ses entraînemp.nts déréglés et les maîtriser ? c'est un juste retour sur lui-môme dans lequel il ne craint pas de s'avouer sa faiblesse, comparant ce qu'il est à ce qu'il devrait être, et cherchant à éclairer sa conduite par d'utiles rapprochements entre les autres et lui-même. Cette puissance, que nous nommons la réflexion, remplit dans l'âme, à bien dire, le rôle que la liberté joue dans le monde extérieur; n'étant l'une et l'autre pour l'homme qu'une puissance de réaction, l'une contre les forces du dehors, l'autre contre les entraînements de notre esprit et de notre cœur.

Or ce qui fait la gravité de la situation morale des Américains, c'est qu'ils ne paraissent point en avoir conscience; autant leur liberté politique est grande, autant leur liberté d'esprit est faible, faute de réflexion, de comparaison et d'étendue dans la pensée. Renfermés dans un positivisme mesquin et dans une vanité vulgaire, ils dédaignent et raillent toute critique, tout conseil; est-ce qu'ils n'ont point devant eux un progrés indéfini de puissance et de richesse? Quelles pourraient être les voies de leur décadence, où seraient les instruments de leur ruine, les causes qui pourraient les renverser? Toutes questions que l'on se pose complaisamment d'un bout à l'autre dô l'Union. Cependant, sans entrer dans la discussion de l'esclavage, du paupérisme croissant de leurs villes, des populations dangereuses et turbulentes qui y grandissent, et de tant d'autres points vulnérables que l'on rencontre

chez eux comme dans toute réunion d'hommes, il nous suffirait pour douter.de leur avenir de savoir que le matérialisme n'a jamais fondé rien de grand ni de durable; il faut renoncer en effet à toute l'expérience historique, à toute la science humaine, ou bien reconnaître que l'essor de la cupidité et de l'égoisme, dans les mœurs générales d'une société, aboutiront toujours à l'amoindrir dans toutes ses facultés, et à la conduire à sa décadence.

Pure idéologie! dira-t-on. Bien d'autres, et des plus puissants, se sont raillé avant eux des idéologues sans que la logique ait cessé pour cela d'avoir son cours. Ces questions présomptueuses, où leur fierté s'aheurte avec tant d'assurance, l'orgueil tout-puissant les oppose depuis le commencement du monde à ceux qui cherchent à le modérer; n'est-ce pas dans la Bible que nous trouvons ce prince devenu odieux au Seigneur parce qu'il demandait, lui aussi : Qui peut compter mes trésors? Qui sera assez puissant pour me vaincre? — Peuple-roi, qu'il se souvienne de ces leçons antiques, et qu'il ne se laisse pas égarer par les passions vaines qui nient le danger, parce qu'elles n'en aperçoivent point les symptômes immédiats; l'enchaînement des conséquences dans le monde moral s'avance avec une invincible puissance, et c'est au moment même où les circonstances semblent nier l'accomplissement de la loi, que h Providence, par des voies toujours nouvelles, fait surgir aux yeux du monde surpris les instruments imprévus de la logique éternelle.

Tels sont les résultats produits sur la société des États- Unis, autant par l'effet de leur isolement moral et intellectuel que par certains principes faux, qui dés l'origine ont dû agir sur leur mouvement social. Si nous avions donc redouté d'abord l'effet d'un entraîuement exclusif

pour le nouveau monde, nous devons deux fois douter, devant une semblable silualion, qn'il puisse espérer beaucoup du génie anglo-américain. Combiné avec d'autres influences, celiii-ci peut certes apporter un contingent utile, mais reslanlseul et sans se modifier, il manquerait d'haleine et demeurerait impuissant à créer un système général de civilisation. Il est donc fort à désirer de voir l'Amérique se soustraire par tous les efforts possibles à la prédominance des idées et des mœurs que nous venons d'examiner, pour fonder sur des éléments plus variés, et par conséquent plus féconds, le développement de son avenir intellectuel et moral.

Les Indo-Espagnols sortiront-ils un jour de leurs agitations stériles, on peut l'espérer sans doute; mais en attendant ce réveil, qui peut se faire beaucoup attendre, il est possible de s'adresser à des populations, moins nombreuses peut-être, mais plus propres par leur état social et intellectuel à exercer une action prompte et utile. Trois autres races, en effet, dans ce continent, présensent une existence suffisamment distincte pour permettre l'essor de leur génie particulier. — D'abord les Allemands concentrés dans les États de TOhio, de la Pensylvanie, du Missouri et du Wisconsin, qui paraissent avoir fortement conservé non-seulement la langue et les habitudes de leur pairie, mais l'empreinte générale du caractère germanique; tradition que l'on ne saurait trop les encourager à maintenir, afin de voir grandir avec eux l'esprit si puissammenteslhctique et philosophique de leur nation. — Puis les nouveaux venus de la Grande-Bretagne, établis dans l'Amérique anglaise, qui peuvent se donner une mission plus haute et plus fruclueuse que celle de s'attacher comme des imitateurs servîtes à la remorque de leurs puissants voisins (4). — Enfin les populations de

race française de la Louisiane et du Canada dont nous nous occupons dans ces éludes.

C'est par l'ensemble de ces vues sur le présent et l'avenir de l'Amérique que s'ennoblit singulièrement le rôle auquel peuvent être appelés les Canadiens, rôle d'autant plus saillant et plus ulile qu'ils se sont conservés plus conformes à leur type primitif, et sont demeurés plus à l'écart du mouvement et des usages anglo-saxons. Aussi cetle ligne de conduite si patriotique, et qui renferme réellement la puissance de leur destinée, doit-elle être doublement chère à leur cœur; non certes que nous préconisions un rejet systématique de tout ce qui vient des États-Unis; mais tout en recommandant avec une juste louange ce régime si puissant de liberté qui a fait leur force et qui est peut-être aujourd'hui leur principal élément de conservation, on peut se mettre en garde dans cette estime raisonnable contre une ailmiration superficielle de la puissance et de la richesse qu'ils font miroiter au dehors avec toute l'habileté de la réclame.

Aujourd'hui le Canada n'a guère à concevoir d'inquiétude du côté de l'Angleterre, pas plus que l'Angleterre n'a de malveillance à redouter de la part du Canada; mais à quoi aurait servi à ce dernier pays d'avoir lutté si longtemps contre les persécutions et les intrigues du gouvernement anglais, s'il devait se laisser absorber aujourd'hui misérablement et à petit bruit par les Humhiujs de l'américanisme? Tout en s'atlachant aux principes qui ont fait la force de leurs voisins, les Canadiens ont été assez heureux et d'un tempérament moral assez fort pour résister à un engouement d'autant [)lus dangereux qu'il était [dus attrajant; mais c'est un danger qui restera longtemps encore in. minent à leurs portes; c'est une lutte à établir non plus contre des armées, non plus contre un gouverne-

ment ou contre une législation ennemie, mais contre une influence armée des séductions du succès, de la richesse et de riiabilelé; c'est une lutte que chacun devra soutenir dans son propre esprit, contre les illusions qui l'enlourent; car ces succès sont passagers, celte habileté esta courte vue et celle richesse ne constitue point le bonheur, encore moins l'avenir d'une nation. 11 s'agit ici de se mettre en garde contre l'invasion des habitudes, des manières de faire et de dire, invasion sourde, insensible, (|ui s'opère par les relations journalières, mais qui finirail incontestablement par faire perdre aux Canadiens, avec leur caractère propre, leurs qualités, leur force et leur avenir.

S'ils ont défendu el gardé avec une persistance héroïque leur religion, leur langue el leur patriotisme, ce n'est qu'en déployant plus d'énergie encore qu'ils parviendront à défendre leurs mœurs et leur identité. Pour réussir dans cette lâche, il faut nécessairement renoncer à toute espèce de transaction avec les usages américains; que la répulsion nationale, mieux qu'une barrière de douanes, mette embargo sur tout ce qui sent l'américanisme à la frontière du pays canadien, que chacun se méfie et repousse avec dédain la funeste contagion de celle civilisalion malsaine, et pour finir par une expression vulgaire et toute française, qu'il soit à la mode d'èlre Canadien et ridicule d'être Américain.

Le génie des deux races, d'ailleurs, n'a rien de commun; en se mettant à la remorque de ceux-ci, les Canadiens ne brilleraient même pas à leur suite; ils ne feraient jamais que de pauvres copistes, encore y seraient-ils maladroits, et ils compromettraient sans fruit les qualités propres par lesquelles ils peuvent espérer se produire et se distinguer par eux-mêmes. Ces qualités fussent-elles inférieures à celles de leurs voisins, mieux vaudrait donc

encore s'en contpnler ; mais loin de là, elles sont d'un ordre plus élevé, ayant sur celles-ci toute la hauteur dont le spiritualisme domine les évolutions matérielles de l'iiumanilé.

Tandis qu'aux Etats-Unis les esprits s'absorbent avec une préoccupation épuisante dans le commerce, dans l'industrie, dans l'adoration du veau dor, il appartient au Canada de s'approprier avec désintéressement et une noble fierté le côté intellectuel, scientifique et artistique du mouvement américain, en s'adonnant avec préférence au culte du sentiment, de la pensée et du beau. En ceci l'opposition des faits ne fera que traduire la différence du milieu dans lequel se trouve placée l'intelligence de chacun des deux peuples. Les Canadiens, en effet, par leurs croyances catholiques, par la tournure d'esprit qu'ils tiennent de nous, et dont on peut suivre la filiation trèsvisible dans le peu de travaux qu'ils ont déjà produits, semblent être appelés à fournir cette carrière; en toutes choses ils sont bien réellement les représentants du génie gréco-latin et des idées qui en sont l'apanage naturel.

C'est à peine si ce petit peuple , abandonné en 1760 dans une entière ignorance par toute l'aristocratie sociale, commence à se relever et à renaître à la vie intellectuelle, tandis qu'il y a déjà prés d'un siècle et demi que les Étals-Unis possèdent un développement littéraire et scientifique parfaitement complet; cependant lorsque l'on passe de l'étude des uns à l'élude des autres, une différence tranchée saisit l'esprit et lui signale l'instinct plus artistique, la forme plus polie et le goût plus pur, dont on reconnaît déjà l'influence chez l'écrivain canadien; il a naturellement mieux le sentiment du beau, comme chez nous l'Italien a mieux le sentiment musical! Mais ce qui frappe surtout, c'est que partout chez eux on sent plus ou

moins l'ampleur de la conception tendre instinctivement vers celte puissance des idées générales qui forme la sphère supérieure des opéralions de l'esprit humain ; caractère qui fait défaut chez presque tous les écrivains américains (5).

Il n'est pas jusque dans les habitudes de la vie ordinaire, chez les simples campagnards, où l'urbanité et l'affabilité des manières, qui étonnent si fort les Anglais, ne révèlent dans leur esprit la secrète influence de celle civilisation si polie à laquelle ils se rattachent, comme nous l'avons observé. Telle semble donc être l'action spéciale qui leur est déparlie par la nature de leur esprit aussi bien que par les circonslances de lieux et de relations dans lesquelles ils se trouvent placés; ils n'ont point à s'en plaindre, car c'est en quelque façon le bon lot de l'Évangile, celui de la poétique Marie, en opposition à celui deMarlhe l'affairée, et l'infériorité du nombre et de la fortune n'empêche en rien de conquérir cette situation, qui tôl ou tard devient toujours la première.

Accorder un souci moindre à l'industrie et au commerce, s'adonner davantage à l'agricullure, plus ulile peut-èlre pour la vraie puissance des nations, et moins répulsive cerlainement au développement intellectuel; s'allacher avec la plus grande soUicilude, non pas seulement à répandre l'instruction, mais à en rehausser le niveau en même temps que celui de l'inlelligence générale, marier l'élévation des idées à la science la plus sérieuse, et rehausser par la beauté de la furme la solidité de la pensée, voilà le but que les Canadiens doivent se proposer, et l'essence même du caraclére national, se faisant jour par leurs tendances et leurs goùls, les y portera naturellement.

Aussi nous ne saurions rendre un trop éclatant hom-

mage à la fondation si remarquable et si utile à laquelle le séminaire de Quùbec vient de consacrer courageusement toutes ses ressources avec une générosité, un désintéressement et une noblesse d'esprit bien rares à notre époque, nous voulons parler de l'universiié Laval. Gréée il y a environ six ans dans la ville de Québec, cette université possède quatre facultés : théologie, droit, médecine, arts, et elle compte déjà 31 professeurs, dont plusieurs ont été appelés de France à grands frais.

« L'exécution de tous ces travaux, dit M. Taclié, a exigé plus de 300,000 i)iastres (1, 300,000 tiv.), et ceux qui visitent ces immenses constructions sont tout surpris de ce qu'on a accompli en si peu

d'années Les liommes qui font ces clioses les font pour Dieu et

pour la patrie, sans vaine gloire, sans calcul et sans ostentation; contents de ne recevoir dans ce monde, pour prix de leurs services, que la nourriture et te vêtement, certains qu'ils sont, comme Job, qu'ils ressusciteront un jour. V'oilà la pensée qui fait les grandes œuvres, les fait bien et sans fracas. »

L'université Laval, fruit d'une grande pensée, doit en effet devenir une grande chose : elle peut être le centre du mouvement intellectuel au Canada, et par conséquent la pierre angulaire de cette puissance propre que nous désirons pour les Canadiens. Chose remarquable: établie et incorporée comme les universités anglaises, cette université cependant n'a rien de commun avec elles ni avec celles d'Amérique; un peuple ne peut se soustraire à ses tendances naturelles, et on y trouve avec étonnemenl toutes les traditions, toutes les données essentielles et caractérisques des universités françaises.

Un moment on y a mis en question quelle importance on donnerait au grec et au latin, mais la tradition et l'instinct national l'ont emporté; la physionomie générale des études est restée ce qu'elle est encore aujourd'hui parmi nous; nous ne saurions trop en féliciter les chefs de l'uni-

versilé; car au Canada plus que parlout ailleurs il est besoin de s'altaclier avec force à ces formes et à ces enseignements des civilisations qui nous ont précédés, à cause de l'aclion salulaire qu'ils exercent sur la généralilé des intelligences. Celle éducation les aidera singulièrement à se tenir le plus possible à l'écart des tendances et du caractère américain; c'est là l'enseignement logique qui convient à la famille inlellectuelle à laquelle ils af)parliennent, et c'est aussi, il faut bien l'ajouter, celui qui a poussé le plus loin l'esprit de l'homme dans la sublime carrière de la recherche du vrai et du beau. Ils ne peuvent donc mieux faire que de persister courageusement dans l'étude sérieuse des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

Il est fort inutile certes d'en pousser l'amour jusqu'à une passion maniaque ; rien de plus naturel que de voir s'établir des écoles spéciales professionnelles ; mais pour la préparation commune aux carrières libérales, il est essentiel de maintenir ces langues savantes comme un des points capitaux de l'instruction publique. Cela emploie beaucoup de temps sans doute, mais c'est là une de ces pertes de temps fécondes que les Américains ne savent pas sacrifier, précisément parce qu'ils entendent fort mal la direction de l'intelligence humaine. Cette prodigalité n'est qu'apparente, et l'intluence de cette instruction si longue à acquérir aboutit aux [dus éminents résultats, par ces voies secrètes et puissantes dans lesquelles la Providence mène l'homme à l'inspiration, eu ne lui demandant que le travail.

Il ne nous semble donc point être dans la destinée du Canada d'être une nation industrielle ou commerciale; il ne faut point forcer sa nature et dédaigner des aptitudes réelles pour en rechercher d'imaginaires; non pas qu'il faille pour cela négliger le nécessaire; on peut, comme

nous le faisons en France, s'adonner aux sciences et aux beaux-arls, et cependant enlrclenir un mouvement d'industrie et de commerce proportionné à l'importance de son pays. Mais en attribuant le premier rang à l'agriculture, à la science et aux arts libéraux, les Canadiens auront plus fait pour la consolidation de leur nalionalilé et l'extention de leur inlluence qu'ils ne pourraient obtenir avec de grosses armées et de riches trésors. C'est en effet à cette prééminence de l'esprit que la France doit la meilleure part de son influence en Europe; mais pour cultiver avec fruit l'intelligence et lui assurer cette liberté du rêve et de la pensée qui lui permet d'acquérir toute sa grandeur, il faut se dégager de celte passion de rinlérôt qui aux États-Unis est le commun mobile. Les méditations de la philosophie et les inspirations de l'art se marient mal avec les soucis mesquins d'un esprit obsédé par les calculs de la boutique et les âpres désirs de la cupidité. Or, pour éviter de s'asservir de la sorte au culte de l'argent, une seule voie est praticable, c'est de ne point se laisser aller à une attache déraisonnable pour le confort et le bien-être matériel.

Ainsi, chose singulière, par quelque point que nous ayons étudié la question de la conservation et de l'avenir des Canadiens, notre analyse est partout arrivée à ce résultat que l'on peut prendre pour le résumé radical de toutes nos observations, savoir: que le premier fondement de leur force repose sur la simplicité de leurs mœurs. La science et les arts pas plus que la liberté ne suffisent en effet pour établir une société heureuse et durable ; déjà nous l'avons indiqué, et ce n'est point sans raison que l'Évangile nous demande de régler notre conduite, non pas sur un mépris puritain, mais sur un détachement chrétien des biens de la terre. Meilleurs que nous sous ce

rapport, les Canadiens ont conservé les heurenx côtés de noire caractère gai, affable, amateur du beau et des arts, sans les avoir exagéré, comme nous, par cette passion

. libertine du plaisir et du luxe, que la royauté a semée en Europe, et où rarislocralie s'est laissée choir en répandant derrière elle ces funestes tendances vers lesquelles

toutes les classes sociales se précipitent anjourd'hui

Régis ad exemplar C'est cet amour excessif delà jouissance et des distinctions vaniteuses qui nous entraîne à un gaspillage ruineux des forces sociales et nous conduit, en dépit de la noblesse de nos sentiments, à cette lâcheté morale qui s'accommode si mal de l'idée du devoir et s'incline si aisément devant tous les intrigants couronnés

3 par le succès et devant tous les vices consacrés par la fortune. Qu'ils se précaulionnent donc contre les Français aussi bien que contre leurs voisins des États-Unis, prenant leurs qualités et laissant leurs défauts. • Dieu merci, s'ils tiennent delà France, comme héritrige, de précieuses qualités naturelles^ s'ils peuvent nous faire d'excellents emprunts scientifiques et esthétiques, ilfaut reconnaître aussi qu'ils l'emportent de beaucoup sur nous par l'honnêteté et l'énergie de leurs mœurs privées et publiques. Là, les habitudes de la vie sont intimement et s,évèrement chrétiennes, non pas de celte religion de mauvais aloi, suivie par les petites-maîtresses de nos grandes villes, empoisonnée de vanité et de parfumerie, dont les saints rougissent en voyant leurs églises souillées parles raffinements de notre luxe et de nos mœurs énervées. Chez eux existe cette religion sérieuse et vraie d'autrefois que l'on retrouve encore en France dans quelques points écartés de nos provinces; elle fait la vie tout entière chrétienne et forte, et imprime à l'existence et aux pensées de l'homme une gravité sereine et digne, qui ne craint

point pourtant Tabandon et la gaieté; qui sait être aimable, mais qui ignore la fiilililé, les recherclies efféminées et le désœuvrement de l'esprit, ces avant-coureurs de la corruption. De là plus de ressort dans Tâme, dans la conduite, et partant plus de facilité pour la verlu.

Les campagnes canadiennes ont toute la rusticité de nos paysans, moins la brutalilé de leur matérialisme; la simplicité des existences, la douce fraternité des familles, l'heureuse harmonie qui réunit toute la paroisse sous la direction paternelle et aimée de son curé, y rappellent quelquefois ces rêves de l'âge d'or, qui d'ici ne nous semblent appartenir qu'aux fantaisies de l'imagination.

Dans les villes comme dans les campagnes, Dieu merci, on est encore à l'abri des recherches du luxe et des désirs effrénés qui les suivent avec des exigences qui ne laissent point de milieu entre la jouissance maladive et la privation douloureuse.

Les esprits n'y sont point affadis dans une grasse indifîérence ni absorbés dans le béotisme du bien-être; moins de confortable et plus de virilité! Chaque homme y montre autant de sollicitude pour les affaires publiques que pour les siennes propres, et ne croit pas que les soucis du citoyen portent préjudice à ceux du père de famille. C'est avec un élonnement plein de joie que nous avons vu les jeunes Canadiens tressaillir en recevant à l'élranger les journaux de leur pays, et se passionner à la lectiire des luîtes politiques de leur patrie bien-aimée. Les correspondances de leurs parents, de leurs amis ne contenaient point d'insignifiantes banalités ou l'écho des frivolités de la saison; elles jiarlaient du pays, de ses joies, de ses craintes, de ses périls, des chefs qui luttaient pour ses intérêts, et les pages étaient surchargées. Mais il y avait place pour les chers souvenirs du foyer domestique

ainsi que pour les émolions de la vie publique; le patriotisme brillait dans ces entretiens naïfs et animés, il agitait ces âmes; ces jeunes hommes feront des citoyens sérieux et dévoués à leur pays! Nous en étions ému, car nous sommes déshabitués ici de ces sortes d'épanchements ; les pères penseraient déroger d'entretenir ainsi leurs enfants et croiraient semer dans leur esprit des agitations déplacées. Quant à nos fils de famille, ils se gantent beurre frais et se cravatent avec sollicitude; les meilleurs d'entre eux, sans passions comme sans vertus, laissent le peu de pensées qui leur restent s'engourdir dans une frivolité féminine; ils S3 croient de petits chefs d'œuvre dans leur roideur empesée, et pourtant ces égoïstes viveurs ne font la plupart que de pauvres hères dont l'insolente jouissance et l'inepte vanité sèment derrière eux les convulsions révolutionnaires des temps modernes.

On nous a assuré que plusieurs cherchaient à propager au Canada, avec le désir d'un plus grand confort, quelque imitation périlleuse des raffinements corrompus de notre Europe, où la tranquillité et le bonheur sont journellement sacrifiés à des passions fausses et à des besoins de fantaisie. On en voit quelques-uns, dit-on, jusque dans les campagnes, qui ont abandonné la noble simplicité de leurs pères et même les costumes populaires et nationaux, pour couvrir leurs femmes de soie et s'affubler à l'anglaise. Ils ne sauraient trop se prémunir contre de pareils abus, où ils n'ont rien à gagner et tout à perdre : il y a deux cents ans que les Canadiens passent pour le peuple le plus gai et le plus afiable de toute l'Amérique, sans avoir eu besoin de faste ni d'apprêt dans leurs plaisirs; que pourraient-ils donc envier à nos fêtes guindées, où l'on périt d'ennui, à moins qu'un petit grain de corruption n'y vienne mêler sa dangereuse saveur?

Lorsque l'on vit dans celle heureuse médiocrité de désirs célébrée par le poêle, qui ne semble rien quand on la possède, cl qu'il est si difficile de ressaisir quand on l'a perdue, on doit la conserver avec un soin religieux. A toutes ces importations recherchées, combien les Canadiens doivent préférer celte ancienne el simple bonhomie, et ces honnêtes ajustements fabriqués à la maison, que portaient leurs ancêtres; avec leur luxe de solidilé et de propreté, ils possèdent un attrait que n'alleindronl jamais les plus brillantes élofFes et les plus délicates parures; ils parlent à la fois aux }eux el au cœur; leur grossièreté apparente a son éloquence, et il y a de la poésie jusque dans leurs plis dépourvus d'artifice, car c'est la tradition vivante que l'homme revêt ainsi chaque jour et qui l'accompagne dans ses travaux comme à ses fêtes. C'est donc avec un jusle orgueil que les Canadiens peuvent les porter, et en quelque sorle avec respect; leur forme antique renferme le souvenir des aïeux, et l'on devrait songer à eux toutes les fois que l'on a l'honneur de les vêtir.

Presque partout, il faut en convenir, l'homme sent d'instinct celle poésie de la tradition ; el sans en apprécier peut-être tout le prix, il resterait néanmoins volonliers fidèle à celle heureuse simplicité, si la vanité, mère du mauvais goût et des fausses pensées, ne poussait pas les classes supérieures de la sociélé à chercher dans un luxe indiscret des lignes de démarcation profondes mais dangereuses entre elles, et les communs usages. A cet orgueil déplacé se joignant l'amour du plaisir, on voit se produire avec la progression de la richesse, un déidoieinenl de faste el de frivolilé qui sème avec insouciance le germe de ces désirs ardents qui, sur l'exemple des chefs, e[)lraînenl la sociélé tout cnlière dans une fièvre de jouissance où chacun perd sa force sans trouver le bonheur.

Que les redoutables exemples de l'Europe soient une grande leçon pour ceux qui ai)parliennenl dans le Canada aux professions libérales, el qu'ils soient bien convaincus que les vices popiiliiires ne font jamais que suivre, et même d'un pas tardif, les exemples et les entraînements d'en haut; toute aristocratie contient en germe dans ses idées et dans ses mœurs la perte ou le salut d'une nation. Il y a un siècle la noblesse française nous menait à l'abinie; sa ruine violente fut une crise qui arrêta le mal; notre bourgeoisie d'aujourd'hui, en se rattachant peu à peu à toutes les traditions de ces devanciers funestes, à leurs mœurs, à leur luxe, à leur prétentieuse vanité, reprend l'œuvre interrompue de la corruption de notre pays en lui donnant toute la gravité d'une rechute: Dieu seul sait quelle en sera la fin !

Jamais les Canadiens ne pourront donc donner une preuve plus touchante et plus efficace de leur patriotisme qu'en s'atlachant, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, à éviter de telles épreuves à leur pairie ; au lieu de la périlleuse rivalité du luxe qui nous perd ici, nous voudrions voir régner dans leurs sociétés les plus choisies une sainte émulation de réserve et d'abnégation; leurs campagnes seront en effet ce que les villes les feront, et si celles-ci s'adonnent au faste, celles-là ne tarderont pas à les imiter.

C'est par une simplicité pleine de bon goût, privilège si généralement reconnu de la race française, que la société canadienne devrait prendre à lâche de se distinguer de la société anglaise : simplicité dans le vêtement et dans l'intérieur des maisons, simplicité à la table, modération générale de la vie ; et si l'on se demande ce que les riches feront de leur fortune, qu'ils en fassent de généreuses épargnes pour toutes les entreprises utiles à leur pays, comme ont

fait ces riches seigneuries ecclésiastiques qui dotent leur patrie d'établissements magnifiques; leur conduite sera deux fois méritoire, leurs épargnes seront deux fois utiles, pour le bien qu'ils en auront tiré, et plus encore pour le mal qu'ils auraient pu faire et qu'ils auront eu la vertu d'éviter; mais prétendre que les campagnes demeurent modestes quand leurs compatriotes des villes sembleraient en faire mépris par la recherche vaniteuse de toutes leurs habitudes, serait tout aussi injuste qu'impossible.

En laissant ainsi aux âmes vulgaires un luxe banal et prosaïque, on s'élève en réalité devant les autres hommes aussi bien que dans son propre esprit, et en évitant les fausses délicatesses d'une existence efféminée, on se conserve plus grand d'intelligence, plus vigoureux de corps, meilleur et plus heureux! Ce n'est point en effet l'étalage de la richesse qui constitue la force, ni un vain raffinement des mœurs qui est le signe du progrés ; celui qui se contente de peu est plus fort que celui qui est criblé de désirs, et celui qui dirige sa vie dans le travail avec le sentiment bien compris des devoirs de l'homme, marche d'un pas plus ferme dans le progrès moral, intellectuel et physique, que ceux qu'entraînent par secousses inégales les soubresauts du besoin et de la passion. C'est sur une énergique moralité que repose surtout la force des sociétés; soyez donc très-instruits, soyez très-libéraux, soyez les plus habiles dans tous les exercices du corps et de l'esprit, mais pour Dieu, soyez avant tout les plus honnêtes, les plus simples et les plus religieux des hommes : là est le progrés, ià est la vraie et durable puissance.

Lors même que ce ne serait pas là le point essentiel pour toutes les nations du monde, il devrait l'être pour les Canadiens. C'est en effet par ces vertus seulement qu'ils sont quelque chose et qu'ils ont une puissance

propre, de sorte que sans elles ils seraient promptement annihilés et réduits, sans valeur, à n'être qu'un élément banal de la masse vulgaire. Aucun peuple mieux qu'eux n'a pu apprécier, tant par l'expérience de ce qu'ils ont été que par celle de ce qui leur a manqué, ce que vaut la force des mœurs aussi bien que ce que vaut la liberté. Dès qu'elles sont séparées, l'une reste sans aiguillon et l'autre sans frein; pour s'en convaincre il leur suffit d'ouvrir leur histoire et celle de leurs voisins; ils ont pris aux Anglais, malheureusement bien tard, leur vigoureuse liberté; ils tiennent de nous les dons de l'intelligence, le sentiment et l'amour du beau, mais ils doivent à eux-mêmes ou plutôt à leur foi profonde cette moralité sévère et forte qui seule fait fructifier le reste.

Ils auraient donc bien tort, parce qu'elles n'ont rien qui flatte la vanité ni le sensualisme, de rougir des traditions qui ont fait leur passé et qui assureront leur avenir : ce sont au contraire de belles et généreuses vertus que cette grande réserve de mœurs et cette épargne journalière des hommes qui, dans les privations et le labeur, préparent la destinée de leurs enfants et de leur pays. Tandis qu'ils comptent le fruit de ces économies, le Ciel sourit à leur secrète jouissance; car c'est une singulière élévation d'esprit que celle qui domine assez le présent pour participer par avance au bonheur et au progrès qu'elle sème dans l'avenir; c'est là une sainte avarice ennoblie par le dévouement.

Quand le cultivateur voit s'accroître autour de lui sa nombreuse famille, qu'il se réjouisse donc, c'est la patrie qui s'accroît avec elle ; quand il s'efforce et qu'il fatigue en songeant aux générations qui viendront après lui, quand il amasse péniblement les deniers qui doivent subvenir à leur établissement, au défrichement des dé-

sei'ls et à l'extension de son peuple, qu'il soit légitimement fier; il est à la fois un noble cœur et l'homme le plus utile de son pays. Combien moins ont mérité de vraie gloire, tant de héros dont toute la renommée n'a tenu souvent qu'à un peu de fougue dans le sang ou à un instant d'effort! Dans ce double développement de la simplicité des mœurs et de la culture de l'esprit est renfermée toute la destinée des Canadiens; fortifiés par la liberté, appuyés sur la croyance et la prière, ils se trouveront naturellement appelés à jouer un rôle considérable et fécond dans la civilisation de l'Amérique du nord, et ils verront croître leur avenir, comme ils ont vu leurs pères résister et survivre à toutes les infortunes de leur passé; réalisant ainsi la pensée du philosophe antique, mens sana in cor-

jjore scmo ; la vérité produit l'un avec la vertu, la liberté

donne l'autre avec la science, et l'union de ces deux termes fait la prospérité et la force des peuples.

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