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CHAPITRE XIII

DE LAVENIR DES CANADIENS. — DU DEXTILOPPEMENT MATERIEL DE LEUR POPULATION.

En présence de cette progression si rapide des Canadiens, on est naturellement amené k se demander quel est l'avenir qui peut être réservé aux populations de race française établies dans l'angle nord-est de l'Amérique du nord, aussi bien que "celui de tous les groupes qui s'y rattachent par leur origine comm.une. Trop fortes pour être désormais détruites ou absorbées, ces populations ont-elles assez de ressort moral «t matériel pour pouvoir se promettre une vie propre et un rôle particulier dans cette partie du nmnde? Que deviendra l'accroissement surabondant des Canadiens? où et comment se répandrat-il? quel caractère, quelle influence pourront leur appartenir dans les destinées de l'Amérique?

Telles sont les questions que la force des faits pose devant nous, et nous pensons que le lecteur est maintenant assez éclairé sur l'origine et le développement des Acadiens et des Franco-Canadiens pour pouvoir les examiner sans illusions vaines, mais cependant avec une juste confiance dans l'énergie de ces peuples dont nous venons d'étudier la formation.

Au premier abord, les vastes régions désertes qui s'étendent au nord du Saint-Laurent, dans le haut bassin de l'Ottawa, et qui se prolongent au nord des grands lacs

pour atteindre les immenses territoires du nord-ouest, semblent être des pays infertiles et glacés, qui se refusent à toute exploitation profitable. Il n'en est rien cependant: la limite où peut s'arrêter le travail utile de l'homme est encore bien reculée vers le nord, mais ces contrées froides et d'un abord difficile, couvertes de neige une partie de l'année, ne séduisaientnilesémigrants européens ni ceux des États-Unis; ils préféraient les vastes plaines de l'ouest avec leurs grandes voies navigables, leur climat tempéré et leur culture plus aisée. Ces émigrants d'ailleurs auraient été peu capables d'affronter cette rudesse du sol et de la température; le peu d'entre eux qui se dirigent vers ces parages s'en dégoûtent promptement et les quittent presque toujours pour descendre vers une zone plus chaude.

Deux races européennes seulement ont paru aptes jusqu'ici à cette colonisation : les Écossais et les Canadiens; mais les premiers, que rien n'attire particulièrement dans ces contrées, suivent généralement le courant qui porte les émigrants plus au sud ; et l'Ecosse ne pouvant fournir qu'une émigration assez restreinte, il en résulte qu'un très-petitnombred'Écossaisseulementontpris celle direction. Ces immenses espaces semblent donc être destinés à l'expansion des Canadiens français , et c'est là le théâtre que la Providence paraît avoir réservé à leur action. Là pourront tranquillement s'étendre leurs enfants sans que de longtemps encore aucun émigrant étrangers vienne se mêler à eux; et jusqu'aux limites de la culture possible, ils pourront se développer en paix, avec leur langue, leur caractère propre et toutes leurs habitudes nationales.

Partant du Saint-Laurent comme d'une artère centrale, la race canadienne se répand donc au delà des Lauren-

tides, dans des contrées froides et encore désertes qui seront probablement son domaine exclusif. Mais, d'autre part, elle pénètre aussi au sud par masses compactes et profondes dans les cantons qui l'avoisinent, cantons à demi colonisés par les Anglais, dont elle envahit et dépasse les groupes épars, qu'elle tend incessamment à déplacer. Or, si l'on observe en même temps le penchant prononcé des Anglo-Américains à quitter les régions du nord-est pour descendre dans les plaines plus chaudes et plus fertiles de l'ouest, tendance que nous avons déjà signalée, il est à supposer que dans un laps de temps donné les Franco-Cauadiens pourront peupler même une partie des rives du lac Champlain. Enfin sur les côtes du golfe Saint-Laurent et dans les îles, la population acadienne prenant une importance chaque jour croissante, il est possible que, si on encourage et si on soutient son développement, elle finisse par dominer dans certaines parties de ces contrées.

Dés lors il paraît bien évident que tout le bassin inférieur du Saint-Laurent, les bassins entiers du Saguenay et du Saint-Maurice, la presqu'île de Gaspé et tous les territoires du nord-est doivent appartenir à la race française, et on peut même espérer la voir s'étendre dans les bassins supérieurs de l'Ottawa et du Saint-Jean.

Quelle quantité d'habitants peuvent contenir ces régions? Nous ne pensons pas qu'elles puissent renfermer plus de 5 à 6 millions d'âmes, malgré l'immense étendue qu'elles présentent au premier abord; car il s'y trouve de vastes massifs montagneux, peu susceptibles d'êlre habités, et on doit calculer en outre que dans ces pays froids et d'une culture difhcile, il est impossible de songer à ce grand morcellement du sol qui permet dans nos climats de faire vivre plus de monde sur un plus petit espace.

Ainsi tout le nord du Saint- Laurent, avec les vastes territoires baignés par le Saint-Maurice et le Saguenay, ne nous paraît pas pouvoir contenir dans ses parties habitables plus de 2 à 3 millions d'âmes; peut-être pourrat-il s'en établir 1,500,000 dans les régions sud, sud-est du Saint-Laurent, et un million dans la presqu'île de Gaspé et autres comtés de l'est; le surplus se trouverait réparti sur les côtes du golfe Saint-Laurent, dans les îles et sur le Haut-Ottawa.

Les contrées que nous venons d'énumérer doivent donc être considérées comme insuffisantes au développement des Canadiens, car il faudra assez peu de temps pour atteindre le nombre ci-dessus indiqué et peupler ainsi entièrement ces régions. S'ils continuaient en effet à suivre la loi de progression que nous avons constatée dans les dernières époques, tout le pays à peu près se trouverait couvert d'habitants au début du siècle prochain. Mais en supposant que leur accroissement se ralentisse, et qu'au lieu de se doubler tous les dix-huit ans, ils n'accomplissent cette évolution que tous les vingt-cinq ans (les États-Unis n'y emploient pas aujourd'hui plus de trente ans) , on atteindrait néanmoins ce résultat, qu'en 1920, dans soixante ans, ils seraient plus de 5 millions, et qu'ainsi l'espace commencerait en quelques endroits à leur manquer dans les limites que nous avons assignées.

Cette éventualité est donc trop prochaine de toute façon pour ne pas être prévue, et on doit se demander oîi pourront se déverser plus tard les familles toujours croissantes du Canada français. Il est d'autant plus à propos d'étudier cette question qu'elle se posera elle-même bien plus tôt encore que nous le supposons; il s'en faut en effet que toute la population canadienne puisse également se répartir dans les territoires vacants de son pays : dès au-

joiird'hui le district très-peuplé de Montréal est déjà fort éloigné des lownsliips du sud-est, seules régions qui soient à la portée de son émigration; mais comme ces townships seront entièrement peuplés avant dix ou quinze ans, les pays au sud du Saint-Laurent se trouveraient dès lors privés de débouché, tandis qu'au nord-est et à l'est, le lac Saint-Jean et la presqu'île de Gaspé offriront peutêtre encore à leurs habitants des terrains libres d'ici à plus de soixante ans. On se verra donc de nouveau, dans un petit nombre d'années, devant la perspective d'une nouvelle émigration aux États-Unis, m.al funeste auquel on n'est parvenu à remédier aujourd'hui qu'après tant d'efforts, et qui se présenterait alors avec une urgence inévitable (1*).

C'est pourquoi nous pensons qu'il serait d'une grande importance pour les Canadiens de se prémunir contre ce péril, en établissant dés maintenant, par des sacrifices intelligents, un courant d'émigration vers quelque point déterminé qui pût fournir plus tard à leurs enfants une patrie nouvelle.

Après avoir si longtemps lutté pour se conserver, il serait triste de produire plus tard d'immenses excédants de population qui iraient se disperser à l'aventure et se fondre au milieu des peuples étrangers. Si un rôle est réservé à nos compatriotes dans l'avenir de l'Amérique, ils doivent dès maintenant aviser et agir pour s'étendre; qu'ils ne perdent point leur temps dans des luttes personnelles, et des discussions souvent oiseuses sur des nuances et des détails d'une minime importance! il est nécessaire qu'on voie renaître le beau zèle d'union et de patriotisme des

1. Voir à la fin du volume les notes du chapitre xiii. Tous les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.

anciens jours de la lulle, et que ce zèle s'applique avarie même enthousiasme et une attention exclusive et soutenue aux conquêtes pacifiques de l'émigration et à l'extension de leur nalionalilé.

C'est là en effet, on ne saurait trop le répéter, le but et le sens pratique de cette puissante fécondité, don spécial que Dieu semble leur avoir départi pour être leur force et leur moyen d'action; seulement il s'agit de ne pas laisser ce don précieux se perdre dans une émigration vaine et vague où s'absorberait sans but et sans fruit le croît de la population ; il faut émigrer sans doute, mais émigrer avec ordre, patriotisme et ensemble.

Le Saml Laurent appartient incontestablement aux Canadiens, les territoires vastes mais un peu sévères qui s'étendent au nord, ne leur seront non plus disputés par personne; eux seuls peuvent coloniser ces contrées montagneuses, rudes et froides; mais l'ouest, qui est ouvert à tous, est le domaine de tous les hommes laborieux et actifs qui s'y porteront les premiers; c'est pourquoi il est important pour eux d'y assurer dès aujourd'hui une place pour l'émigration de leurs districts occidentaux. Non pas qu'il faille se jeter au hasard dans ces immenses régions, au contraire, c'est là précisément où il est nécessaire de bien choisir une direction pour concentrer ses efforts.

Le sud-ouest offre un climat plus doux et des plaines plus riches peut-être, mais par ces raisons mêmes, les Canadiens y seraient trop exposés à se voir mélangés avec les émigrants de toutes les autres nations et à ne pouvoir point s'y grouper convenablement. S'il nous était permis d'énoncer sur ce sujet une opinion qui résulte pour nous de l'examen de la situation générale, nous dirions, en gardant toute la réserve que commande notre connaissance insuffisante des faits et des lieux, que le nord-ouest

nous parait bien préférable. Plus distanl des éniigralions actuelles, moins séduisant pour ceux qui ne cherchent dans de nouveaux climats que les étroites considérations du bien-être et de la fortune, il ne se trouvera d'ici longtemps que peu d'étrangers et de concurrents dans ce pays qui offrira aux Canadiens bien plus de facilités qu'aucun autre pour y installer leurs familles, leurs habitudes et y créer un nouveau Canada, une nouvelle patrie à l'image de l'ancienne.

Là-bas de l'autre côté du lac Supérieur, sur la rivière Rouge du lac Winnipeg, existe déjà un groupe assez nombreux de leurs compatriotes, fort de 7 à 8 mille âmes, et tout autour de vastes terres fertiles n'attendent que des bras pour les féconder; ce pays ne leur est pas inconnu: un grand nombre d'entre eux ont parcouru ces régions, comme voyageurs ou coureurs de bois. Il fut un temps même qui n'est pas si loin de nous où les jeunes gens se croyaient presque obligés de faire au moins une fois leur tour au nord-ouest. Plusieurs d'entre eux y ont encore des parents, des relations, d'anciens amis; la traversée est facile: des Canadiens ont souvent remonté les grands lacs et jusqu'au Winnipeg avec leurs simples bateaux d'écorce ; leurs descendants n'ont point perdu ces habitudes, et sont toujours, nous le pensons, ces vigoureux rameurs si réputés dans toute l'Amérique du nord.

Ils ont donc sur tous les autres émigrarils vers ces contrées d'immenses avantages ; ils n'y arriveront point comme des inconnus, pas môme comme des étrangers; à la rivière Rouge ils trouveront une ville canadienne, des campagnes canadiennes, toutes leurs habitudes transplantées, et en quelque endroit qu'ils se dirigent dans les vastes territoires du nord-ouest, ils retrouveront la langue française comme étant la langue généralement adoptée

pour les transactions par les sauvages et par les résidents Anglais eux-mêmes; partout leur tilre de Français leur assurera une bienveillance fraternelle, même de la part des Indiens, encore redoutables et dangereux sur la frontière pour les pionniers américains, qu'ils délestent.

L'exploration confiée en 1857 et 1858, par le gouvernement du Canada, aux soins de M Dawson ne saurait trop fixer l'attention des Canadiens. Cette enquête constate à la fois la grande quantité de terres fertiles que contient ce pays, les difticultés considérables que présente son climat, et le manque de débouchés pour les produits (2). Ces dernières considérations sont fort graves sans doute, surtout pour les colons américains et anglais qui s'éloignent généralement des pays très-froids, et qui avant tout recherchent une vente facile, un lieu où il soit aisé de faire de l'argent, to make money; mais elles perdent beaucoup de leur importance pour les familles canadiennes habituées à la sévérité de la température, qui ayant moins de souci des spéculations mercantiles, se préoccupent plutôt d'acquérir une honnête aisance et de pouvoir établir convenablement plus tard leurs enfants autour d'elles. Ces régions ne leur offrent donc que des désavantages secondaires, tout en conservant pour eux le profit de leur fertilité et le bénéfice particulier de la présence déjà ancienne d'une population de même langue, de même origine et de même religion.

Aucune contrée ne nous semble donc mieux convenir aux Canadiens que ce pays d'Assiniboia, dont l'Église catholique, dans sa prévoyance, paraît avoir pressenti l'importance future en y installant déjà un évêque. Le terme des privilèges de la compagnie d'Hudson va nécessairement placer ce territoire dans de nouvelles conditions, et ils pourraient dès aujourd'hui songer à y préparer le

but de leurs émigrations ultérieures. Qui pourrait dire d'ailleurs que la population canadienne, après avoir remonté rOttawa, se poussant de proche en proche, ne gagnera pas par la rivière Française le haut des lacs, pour arriver un jour à se rattacher ainsi par une chaîne de colonies à celle que l'émigration aurait déjà solidement établie au nord-ouest? La race franco-canadienne se trouverait alors avoir pour domaine tout le nord de l'Amérique, ainsi que sa situation et ses aptitudes peuvent très-bien lui permettre d'y prétendre.

Ces idées ne sont évidemment qu'un de ces aperçus lointains dont l'imagination trace l'esquisse, sous toute réserve, jetant simplement quelques jalons possibles dans les mille éventualités de l'avenir. Il ne saurait même être question aujourd'hui pour les Canadiens de porter une émigration un peu notable ni au nord-ouest ni dans aucune autre direction ; car rien n'est plus désirable au contraire que de laisser le mouvement naturel de leur population se diriger comme il le fait vers les districts encore inoccupés du Bas-Canada. Mais le présent ne doit pas empêcher de préparer l'avenir, et il serait aisé , sans préjudicier à l'accroissement intérieur du pays , de faciliter chaque année par des secours et quelque subvention l'envoi et l'établissement à la rivière Rouge de cinquante ou cent familles à choisir parmi les plus pauvres dans la province de Montréal, qui, la première, sentira le besoin d'un débouché extérieur. Cette immigration annuelle grossirait le noyau canadien de cette contrée, multiplierait ses relations avec le Canada, les habitudes se créeraient et l'on verrait s'établir peu à peu un courant naturel d'émigrants qui remplacerait sans efforts, aussitôt que le besoin s'en ferait sentir, le courant artificiel que l'on aurait entretenu ; c'est ainsi que s'est créée et dé-

U* PARTIE. Ifl

veloppée la grande émigralion des Irlandais vers l'Amérique.

Une telle entreprise placée sous la direction de quelque ecclésiastique intelligent et zélé, comme il a été fait au Saguenay et à Montréal même, dans l'origine, aurait de grandes chances de succès. Pourquoi ns fonderait-on pas, en mémoire des saints fondateurs de cette dernière cité et à leur exemple, une colonie du même genre? un Montréal nouveau sur les bords du Winnipeg ou de la Saskatchouïane, qui deviendrait le centre de celte colonie catholique et canadienne comme il en a été autrefois sur les bords du Saint-Laurent? Une telle création appartiendrait de droit à MM. les sulpiciens de Montréal; noblesse oblige , disait-on, tradition n'exige pas moins, et ils ne sauraient rendre un plus glorieux hommage à la mémoire et aux vertus de leurs ancêtres spirituels qu'en se faisant leurs imitateurs.

Cependant, tout en concentrant leurs prévisions d'avenir et leurs efforts présents sur certaines régions plus favorables , il serait fâcheux néanmoins que les Canadiens français abandonnassent et perdissent complètement de vue les masses nombreuses que des émigrations antérieures privées d'ensemble et d'ordre ont jetées dans les États-Unis.

L'idée mère d'un lien général entre tous les groupes français de l'Amérique , et de leur conservation par un appui mutuel, idée à laquelle nous en avons appelé déjà à propos des Acadiens, est contenue dans la société de Saint-Jean-Baptiste ; il suffirait d'en développer l'application par la création de relations plus fréquentes et plus étroites entre ces groupes isolés et le foyer central. Ainsi seraient par exemple l'établissement de quelque députation et visite périodique semblable à celle qui fut faite il y

a quelques années aux Canadiens du Détroit; la publication d'un journal spécial, organe de la société et qui serait le signe visible du lien qui rattacherait tous les groupes canadiens enlre eux et avec le Canada lui-même; et lors même que de temps à autre quelques éniigranls échapperaient aux courants généraux pour se rendre en ces districts, il n'y aurait là rien de fâcheux, bien au contraire, ils entretiendraient d'une manière plus intime l'union et les relations de la mère patrie avec les colonies sorties de son sein.

De cette façon il ne serait nullement impossible de maintenir dans un certain nombre de groupes canadiens aux États-Unis la langue et les mœurs nationales, et tout en se conservant ainsi, plusieurs pourraient même se développer par leur propre force et former des cantons tous peuplés de Franco-Canadiens , se soutenant par leur masse suffisante et leurs relations conservées avec la mère patrie. C'est par une semblable sollicitude que les Allemands , dont quelques communautés ont plus d'un siècle d'existence, se sont parfaitement maintenus euxmêmes au milieu des États-Unis , et nous croyons les Canadiens, par la proximité de leur centre principal, mieux placés que les Allemands pour suivre avec succès un tel plan de conduite.

Cette question de la conservation et de l'eîtension de tous leurs éléments nationaux est d'une haute importance pour les Canadiens, plus grave même que celle de la possession du gouvernement et de la direction des alï'aires publiques. Lors même en effet qu'ils n'auraient aujourd'hui qu'une part plus restreinte encore dans l'administration de leur pays, si leur nombre s'accroît rapidement, si leur expansion s'organise, rien ne serait compromis dans le présent et ils s'assureraient une plus large place

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dans l'avenir; mais que leur inniporterait d'être momentanément, par un généreux effort, les maîtres dirigeants de leur pays, s'ils devaient toujours rester en petit nombre? Resserrés dans d'étroites "limites, ils seraient inévitablement noyés dans le développement américain. Après la conservation de leur religion, de leur langue et de leurs mœurs, rien certes ne mérite autant de fixer leur attention et leur sollicitude que l'avenir de leurs émigrants, leur concentration et le développement de leur nationalité.

Ces justes efforts des Canadiens ne sauraient plus inspirer ni antipathie ni inquiétude au gouvernement anglais ; de tels sentinie-nts seraient bons tout au plus pour flatter !es passions mesquines de quelques marchands jaloux ou pour masquer les manœuvres de ces ambitieux qui cherchent à exploiter pour leur fortune les divisions des partis. Aujourd'hui les temps sont passés des préventions et des vaines méfiances que les hommes d'État de l'Angleterre ont pu nourrir contre les Français du Canada; ils doivent maintenant envisager les choses de plus haut et avec une politique plus prévoyante et plus large.

Devant eux ils ont une nation entreprenante, pleine de présomption et dont la moralité douteuse a besoin du frein de la force; il y a nécessité de la surveiller et d'arrêter au besoin ses irréguliéres fantaisies. C'est une œuvre que la nature et la force des circonstances ont départie à l'Angleterre et dont l'accomplissement réunira les suffrages de tous les peuples. Mais pour montrer en cette circonstance toute l'énergie que devra lui conseiller autant son intérêt propre que celui de l'économie générale du monde, il ne lui sera point inutile de trouver un point d'appui solide dans la population franco-canadienne, préférable sous ce rapport même à ses propres émigrants.

Ce n'est point nous qui imaginons cette distinction, c'est un des gouverneurs du Canada, et un de ceux qui certes ont montré le moins de bienveillance aux Canadiens, sir Haldin^iand, qui a émis cette opinion avec une rare perspicacité. Dans un temps où les États-Unis étaient loin de faire prévoir le développement si rapide de leur puissance, ni surtout la politique suspecte qui semble désormais prévaloir dans l'opinion publique de ce pays; dans un temps où les Canadiens français semblaient généralement aux hommes d'État de TAnglelerre un embarras que l'on ne tolérait que par respect pour les traités, en 1783, Haldimand recommandait à son gouvernement de se faire de la population canadienne un boulevard contre ses voisins (3).

En 1827, dans une enquête officicielle faite sur les colonies devant le parlement anglais, M. Parker riche négociant anglais, qui avait demeuré longtemps au Canada, renchérissait sur Haldimand et déclarait, que les Canadiens français étaient seuls en état de garantir les possessions anglaises contre tout envahissement américain (3).

Le cours des événements a donné et donne tous les jours raison aux prévisions de sir Haldimand. Jamais le gouvernement anglais n'a trouvé de concours plus sûr et plus efficace dans ces contrées que dans le Bas-Canada, et le cas échéant nous sommes convaincu que c'est encore là qu'il trouverait le plus de soldats, avec un appui sincère et dépourvu de toute arrière-pensée. On doit considérer des deux parts que cette union est cimentée par un mutuel intérêt : sans la sympathie des franco-canadiens il sera tôt ou tard difficile à l'Angleterre de se maintenir dans l'Amérique du nord; mais d'autre part, sans le soutien de l'Angleterre, il eût été a peu près impossible, et

il serait encore malaisé pour les Canadiens de se garantir non-seulement contre la conquête, mais contre l'absorption américaine.

Nous irons même plus loin et nous oserons dire qu'il vaut bien mieux pour eux dans cette occurrence être sous la domination de l'Angleterre que sous celle de la France même ; car s'ils en revenaient aujourd'hui à une union avec la France, ce que nous ne leur souhaitons aucunement, qu'en résulterait-il? C'est qu'ayant été élevés dans la pratique de la liberté, dont ils ont tiré d'excellents fruits, ils seraient promptement dégoûtés de nous, de notre administration, et de notre gouvernement; il s'élèverait entre eux et la métropole de grandes mésintelligences pour cause d'incompatibilité d'humeur, et ce serait la plus dangereuse épreuve que puissent subir leur patriotisme et la conservation de leur esprit national. Leurs mœurs d'ailleurs, infiniment plus sévères que les nôtres, ne tarderaient pas à être froissées par nos habitudes, et viciées peut-être par nos entraînements ; ils nous aiment encore par affection de famille, par sentiment de patriotisme, et sous l'impression heureuse que peuvent légitimement inspirer les qualités réelles que nous avons conservées au milieu de nos défauts; qui sait alors ce que deviendrait celte ancienne affection, et si leur sympathie n'en viendrait pas à se changer en répulsion !

La France pour eux aujourd'hui est presque passée à l'état de légende, mais les grands parents ne doivent pas être vus de trop prés, non plus que les grands hommes, dont le meilleur recèle encore trop de misères humaines sous le manteau héroïque de sa splendeur. Restons donc les uns et les autres dans les termes où nous sommes, en augmentant seulement la fréquence de nos relations : soyons amis, soyons cousins , mais ne nous épousons pas.

Le Canada conservera mieux son patriotisme, son caractère propre et sa force ; et la France, si elle sait comprendre ses devoirs, et apprécier leur affection, peut être plus réellement utile aux Canadiens par sa sympathie et son concours intellectuel et moral, qu'elle ne saurait l'être avec ses soldats et ses trésors trop souvent mal employés.

L'Angleterre ne s'immisce point dans leurs affaires avec cette intimité déplaisante qui est le propre de notre centralisation bureaucratique; intérêt ou bon vouloir, elle leur accorde il faut en convenir, un système si libéral d'administration, qu'ils n'ont que les profits de sa protection sans en avoir les charges, et nous pensons que dans un intérêt mutuel et bien senti, il leur est aisé désormais de vivre avec un sage respect des droits, de l'identité et de la dignité les uns des autres.

Rien ne peut donc empêcher les Franco-Canadiens de mettre à profit l'accroissement si notable de leur population pour l'expansion de leur race. L'émigration qui tôt ou tard sera la conséquence nécessaire de cette rapide multiplication doit être non pas étouffée, mais réglée par eux en un cours méthodique et raisonné, comme étant le développement et l'avenir de leur nationalité. Ils sèmeront de cette façon dans les solitudes lointaines, avec courage et persistance, avec des sacrifices qu'il leur faut savoir faire, des groupes compacts qui deviendront des peuples; appuyés dans cette œuvre par leur clergé, à qui la tradition apprend comment la religion et le dévouement fondent les cités, et dont le concours sera la plus sûre garantie de leur succès. C'est ainsi que, soulevées par l'essor de la population, soutenues par la croyance, ces humbles tribus canadiennes occuperont les déserts, et comme les nombreuses familles bénies du ciel pourront couronner la faiblesse de leur origine par la grandeur de leur fortune

dernière. Et pourquoi n'en serail-il pas ainsi? Ce peuple est de ceux qui ont puisé dans la dureté de leurs commencements une vitalité puissante, et ainsi que le dit l'Écriture, ceux qui sèment dans les larmes recueillent dans la joie.

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