CHAPITRE II
« Peut-être aussi m'objectera-t-on que les Américains pourront
« être trouvés trop puissants pour l'Europe dans deux ou trois sitclcs; mais « ma prévoyance n'embtassc pas ces craintes éloignées; d'ailleurs on peut
« s'attendre pour l'avenir à des rivalités dans le sein de l'Union
« et c'est aux dangers présents auxquels nous expose la puissance colossale de « l'Angleterre que je veux porter rcmcde. » (Barbé-ÂIarbois, Hisl. de la Louisiane.)
Voilà ce que Napoléon répondait à un de ses ministres qui lui faisait observer l'immense avenir des Etats-Unis et delà Louisiane en particulier; nous devons ajouter, il est vrai, qu'avant ces paroles il exposa largement quelles étaient ses vues dans cet acte politique; il y reconnaît quelle richesse et quel développement cette cession assure aux Etats-Unis, mais il prétend par là même précisément porter un coup terrible à l'Angleterre, en lui préparant une rivale. Cette conception dont on lui a fait grand honneur, et qui n'était que l'exagération du plan conçu sous Louis XVI, fut cependant une idée malheureuse et mal raisounée, comme le sont toujours les copies et les exagérations; il fallait être en effet aveuglé par la passion pour ne pas apercevoir que la puissance delà Grande-Bretagne avait, parla forces des choses, un avenir et une portée naturellement restreints, tandis que les Etats-Unis pouvaient, dans nn temps bien plus rapproché que Napoléon ne paraît l'avoir soupçonné, peser d'une manière dangereuse dans la balance politique.
Dans ces termes, s'il eût fallu se résoudre à perdre la Louisiane, mieux eût valu encore la laisser conquérir aux Anglais que delà vendre aux Américains. Ce pays eiit été, en effet, pour l'Angleterre une cause d'affaiblissement plus encore que de force, par l'hostilité obligée et constante où lu possession du Mississipi l'aurait placée vis-à-vis de ses puissants voisins. C'eût été presque un présent d'ennemi, et qui certainement aurait grandement paralysé cette liberté d'action que lui donne sa position insulaire; limitant ainsi l'une par l'autre ces deux ambitions rivales : les Etats-Unis bridés par l'Angleterre, qui possédait le Mississipi, et celle-ci constamment sur le qui-vive pour la défense de ce domaine, si précieux pour ses manufactures.
iîlais une dernière réflexion nous reste à faire pour montrer qu'il eût été très-possible de garder la Louisane si Napoléon eût su, avec un patriotisme vrai, préférer des conquêtes moins éclatantes, mais plus utiles au pays, à la domination fastueuse que son orgueil voulait à tout prix s'assurer en Europe. D'abord nous pensons, et beaucoup d'autres ont pensé avant nous, que la paix d'Amiens eût pu être conservée, môme malgré la malveillance de l'Angleterre, si l'ambition du gouvernement français n'avait point montré par tant d'actes postéi-ieurs qu'il avait toujours pour but constant de s'étendre et de dominer en Europe. Puis, en supposant même l'urgence inévitable de la guerre, on doit observer que 30,000 hommes de bonnes troupes placés dans cette colonie eussent alors à jamais empêché les Anglais d'y prendre pied. Il suftit, pour s'en convaincre, d'étudier la résistance si longtemps victorieuse de nos petites colonies, défendues par des forces minimes, et la tentative vaine dirigée parles Anglais en 1812 contre cette même Louisiane, où les Américains ne comptaient que peu de troupes de milice, bien inférieures certainement en nombre et en qualité à la garnison que la France aurait pu y laisser.
Quant aux objections que l'on a émises sur le climat, elles sont plus apparentes que réelles, car il suffît de remonter le Mississipi à 20 ou ?À) licuf^s de la Kouvello-Orléaiis poui' trouver un pays cxtrO'iiicmeni salubre ; rien n'eût été plus facile (|ue de cantonner la majeure pai tie des troupes de Bâton Rouge aux Illinois, dont le climat est à peu prfs semblable à celui de la France ; et la voie du Mississipi olVraii une route facile et rapide pour faire descendre et concentrer les troupes à la Nouvelle-Orléans dès qu'il en eût été besoin. Cette petite armée ainsi installée dans le pays y auraitsemé de nombreux étnigrants, et nous aurions aujourd'hui en Améri(|ue une colonie immense et prospère, où se déverserait notre population qui ne croît pas, bien plutôt faute d'espace pour s'étendre que par manque de vigueur pour progresser encore. Mais Napoléon, qui n'avait en tOte que ses chimériques desseins de domination européenne, ne pouvait s'accommoder de cette idée, et il lui fallait ménager tous ses soldats pour ces gigantesques et stériles déploiements de forces qui n'ont abouti et ne pouvaient aboutir qu'à de terribles catastrophes; la passion du pouvoir
absolu enivre et aveugle ceux qu'elle doit renverser Quos vult perdere
Jupiter dcmentat.
La Louisiane était pour lui bien loin de valoir un de ces royaumes ridicules où il préposait ses frères ; cet égoïste génie, qui devait revenir de l'île d'Elbe, au risque de sacrifier la France, n'envisageait jamais qu'un horizon rétréci par l'impatience fiévreuse de ses passions du moment, et il se caractérise parfaitement lui-même dans les paroles que nous avons citées plus haut; faisant tout pour le présent, rien pour l'avenir. Politique d'ambition et d'orgueil, et partant politique mesquine, car il est bien à remarriuer que l'orgueil et la modestie produisent des effets tout contraires à ce qu'ils semblent promettre d'abord : l'un aboutissant toujours, derrière sa splendeur, à des fins petites et misérables, tandis que l'autre tend naturellement vers des résultats fructueux et puissants. On s'explique facilement cette anomalie apparente quand on considère que l'orgueil prend plutôt pour but l'homme lui-même que ses propres desseins, tandis que la modestie a d'autant mieux la conscience et le zèle de son œuvre, que le sentiment personnel s'y efface davantage; de là vient que l'un court naturellement à la petitesse comme l'autre à la grandeur.
C'est cette insupportable prédominance de l'idée de sa personne qui amoindrit tous les actes politiques de Napoléon, et le place, comme homme d'Etat, bien au-dessous de Sully, de Richelieu et même de Colbert. Malheureusement le prestige de la gloire militaire, l'idolâtrie de quelques-uns, l'intérêt d'un grand nombre, sont encore des obstacles à l'exactitude de nos appréciations; mais si l'on voulait tenir un compte rigoureux des faits et de leurs conséquences, dépouillés de ces auréoles dont notre vanité se paye si légèrement, nous jugerions mieux tous ces souverains que l'orgueil enivre, tels que Louis XlV'et Napoléon, et nous verrions que trop souvent, sous l'éclat trompeur d'une gloire éblouissante, ils ne sont qu'un fléau véritable pour leur pays.
IVote Z.
Quel eût été en 1733 le résultat de 1,000 colons établis au Canada en 1623? — Sans en référer au développement extraordinaire des Acadiens de 1071 à 1753; sans prendre pour type les époques les plus favorisées dans la progression des Canadiens ; en se proportionnant seulement à l'accroissement naturel moyen que l'on observe au Canada pendant la domination franc, aise, on ne peut prendre pour base moins que le doublement de la population i^ar elle-même tous les vingt-huit ans, ce qui eût produit en 1733 plus de 20,000 âmes. De cette façon, sans tenir compte des facilités plus grandes que cette immigration eût apportées au développement des immigrations postérieures; en prenant la suite des événements telle qu'elle s'est passée, sans plus ni moins d'immigrants, il en fût résulté que le Canada, en 1733, au lieu de 08,000 habitants, en aurait eu bien près de 100,000. Or cette importance plus grande
de population aurait pu c^trc alors, comme on lo verra, de quelque poids dans notre guerre avec les Anglais, dont le succès définitif a tenu à lort peu de chose.
Mais il faut observer qu'il en serait résulté un accroissement beaucoup plus considérable, car cet état de choses eût donné m'cessairement une forte impulsion au progrès de la population, tandis que les causes de déperdition qui altéraient son développement fussent restées simplement les mêmes.
TVote 3.
Ce Louis Hébert, qui s'était attaché à la fortui;o de Champlaiii, l'avait déjà accompagné lors du voyage qu»'il fit avec M. de Poutrincourt en Acadie, en i(iOf3. Marc l'Escarbot mentionne expressément qu'il avait dessein de s'établir dans la Nouvelle-France avec sa famille; mais il revint en France, peut-être pour y liquider ses intérêts, et ce fut à Québec qu'il alla s'établir, auprès de Champlain.
C'est M. Margry qui nous a montré une pièce de lui, où il mentionne avoir vendu du bien à Paris pour aller au Canada; il y établit une exploitation agricole qui fut constituée en seigneurie à. son profit, à l'Epinay. Ce fut le premier seigneur du Canada ; le mariage de sa fille avec le sieur Couillard fut aussi le premier mariace célébré dans ce pays, vers ICil, autant que nous le présumons. Il eut un fils nommé Guillaume, qui mourut vers IGilO, et qui ne parait ]ias avoir laissé de postérité ; car nous avons vainement cberrhé dans les recensements sans y trouver trace de cette famille ; mais les Couillard ont laissé une nombreuse lignée.
Quant aux Hébert de l'Acadie, qui ont aujourd'hui dans les différents groupes acadiens plusieurs milliers de représentants, il résulte de li qu'ils" ne descendent point de cet Hébert mentionné par Marc l'Escarbot; il sera venu sans doute plus tard quelque autre colon de ce nom^en Acadie, et .qui a' été leur auteur.
IVotc 4.
Nous avons relevé toutes ces dates de concessions avec le nom des concessionnaires dans le dictionnaire topographique de Bouchette, qui ajoute à chaque localité constituée en seigneurie un extrait du registre de l'intendance, contenant la date, le nom du concessionnaire, et parfois quelques détails accessoires. Nous avons en outre vérifié un assez bon nombre de ces extraits sur les registres des actes de foi et hommage déposés aux archives du ministère des colonies, et nous avons toujours constaté dans Bouchette une grande exactitude.
Note S.
Cette émigration ne fut pas, numériquement parlant, très-importante, puisqu'elle n'amena guère qu'une centaine de familles, c'est-à-dire 3 à 40(1 âmes. Mais elle a dû exercer une grande influence sur les mœurs et les habitudes de la nouvelle colonie, et être l'origine d'une forte partie de la population des environs de Québec. En effet à l'époque où elle eut lieu (de 1G35 à 1650) le Canada ne comptait encore que très-peu d'habitants ; d'autre paît, cette immigration paraît être arrivée en bloc, et s'être condensée dans les seigneuries de la côte de Beaupré, de Bi-auport et dans les environs de Québec; ces colons ont donc dû exercer une action supérieure à celle des autres, qui venaient isolément de diverses provinces, et doni la plupart même n'arrivèi'ent (]uc plusieurs années après eux. Ils ont donc dû laiie prévaloir leurs habitudes et leurs mœurs; ils ont dû aussi être l'origine d'une grande partie de la population de ces quartiers; car s'étant établis assez longtemps avant les autres.
leurs familles comptaient déjà plusieurs dédoublements avant que les nouveau! immigrants eussent pu se multiplier. (Voir, pour plus de détails, note 2, chap. VI.)
IVote C.
M. l'abbé Paillon et M. Garnault pensent qu'en IGiO la populatinn européenne du Canada ne dépassait pas 200 âmes; nous regrettons d'avoir à les contredire, mais il nous paraît résulter de l'ensemble des faits qu'elle devait être plus nombreuse. En effet, dès 1635, Charlevoix nous montre des habitanis à Québec, ;'i Trols-Rivieres, à Tadoussac et en quelques autres endroits sur le Saint-Laurent, voire même quelques traitants de pelleteries installés dans l'île de Montréal. — En \6iê, nous savons qu'il y avait en outre des habitants à la côte de Beaupré, à l'île d'Orléans et même à la Noraye. Nous connaissons les noms de près de 30 familles alors établies au Canada, savoir : ;\ Beauport, GilTard, Langlois, Bellangcr, Costé et Girou; h la côte de Beaupréy Gagnicr, Cloutier, Guion, Caroii, le Tardif, Racine, Cochon, Mercier, Malieu, Pelletier, Gagnon et Poulin; à Québec, Sevestre, Marsoliet, Hubou, Pelletier, Couillard. Plus, sans indication précise de résidence, Martin, Lepine, Grouvel, Brassart, Drouin, Nicollet, Duquay, un autre Drouin, Bigot, Gourry, Legardeur, Pinguet, Boucher, Poisson, Amiot, Sédillot, fiadeau, Boisse!, l'anis, Moriu, Miville, de Chavigny, Mézeray, Damien, Hertel, Lencuf, Godcfroy, Ameline et un autre Boucher. Enfin le sieur Jean Bourdon avait déjà formé un établissement à la Noraye et y demeurait, comme l'énonce son titre de concession.
Voici donc 32 familles dont nous savons alors l'existence au Canada parles recenscinents, par les registres de paroisses et autres dncunit^nts comparés ; or il s'en faut que nous connaissions tout; il est môme fort à présumer que l'immigratîoji du Perche dont nous venons de parler était déjà, pour la majeure partie, installée en ce pays. Observons en outre qu'à partir de 16 iO nous trouvons une moyenne de 10 à 1 2 naissances par an ; nous pensons donc qu'en estimant à 300 âmes le nombre des Français établis au Canada en 1640, nous sommes probablenient encore au-dessous de la réalité, surtout si l'on tient compte des coureurs de bois et traitants de pelleteries dispersés dans tout le pays.
Note 9.
(Vie rie la sœur Bourr/eois, publiée à Villemarie TMontréal], vers 1830, sans nom d'auteur.) Villemarie est le nom primitif que les pieux fondateurs avaient donné à leur ville naissante^ et que M. l'abbé Faillon a remis en lumière avec un religieux souvenir. I.a sœur Bourgeois fomia au Canada l'ordre do la congrégation , qui se consacre spécialement à tenir des écoles pour les enf.ints pauvres, et qui a rendu les plus grands services en ce pays; ce livre renferme, sous sa forme modeste, les plus savants comme les plus curieux renseignements sur les premiers temps de la colonie.
rVote S.
Nous avons relevé ce chiffre dans un document fort intéressant, qui appartient à M. Margry, à l'obligeance duijuel nous ne saurions témoigner tiop de reconnaissance; c'est la collection do tout ce que l'on a pu trouver dans les actes de la province de Québec sur Ifs mariages d'immigrants français célébrés dans cette circonscri|)tion, depuis Kiid jusqu'en 1770. Nous en avons formé le tableau suivant, qui indique la répartition de ces mariages, (|uant à l'époque de leur célébration, et quant aux provinces de France d'où ces immigrants étuient originaires.