‹ La France aux coloniesChapitre 69 sur 85 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

IVote i.

Personne n'ignore la fréquence inouïe des accidents meurtriers qui arrivent journellement aux Etats-Unis, sur les chemins de fer et les bateaux à vapeur, faute d'une bonne organisation ou par les vices d'une construction hâtive et trop économique. Tout le monde sait également combien l'absence presque complète de surveillance administrative et judiciaire donne de facilités aux voleurs et aux chevaliers d'industrie, dont pullulent les grandes villes, si bien que dans toutes les gares de chemins de fer, en voit écrit ces mots : Prenez garde aux filous. Mais c'est à peu près la s"ule protection que la loi accorde contre eux, et cette forme un peu chinoise de police est, il faut l'avouer, aussi peu efficace que les épouvantails et les inscriptions pompeuses mises en montre par les mandarins. — La corruption et la concussion des fonctionnaires est aussi fort commune, et dernièrement l'on a vu le scandale

d'une administration tout entière, celle du Wisconsin, qui s'était vendue, gouverneur en tûte, à une puissante com])agnie commerciale, à laquelle ils procuraient assex d'avantages pour qu'elle pùl leur prodiguer ainsi plusieurs millions.

IVote Z.

L'élévation naturelle de l'esprit se fait jour chez les peuples barbares par un certain lyrisme, chez les peuples civilisés par la phiiosopliie et les grandes œuvres de la pensée. Les Etats-Unis n'ont jamais manifesté ni l'un ni l'autre, et chose unique dans l'histoire, ce peuple placé en face de la nature la plus grande et la plus riche «lui soit au monde, ayant devant lui toute la poésie des solitudes fécondes, n'a jamais trouvé dans son âme aucun écho qui y répondit. Les Américains sont restés froids devant ce spectacle magnifique, comme le marchand habile qui fait ses affaires en passant k travers les merveilles du monde, sans perdre son temps à les considérer. Cooper il est vrai, a eu le sentiment de cette situation, mais s'il possède des qualités éminentes comme paysagiste et môme comme peintre de mœurs, on ne peut nier que généralement ses œuvres manquent de puissance et de chaleur; et qui pourrait dire qu'il eût jamais rien produit, si Walter-Scott n'avait pas écrit avant lui!

Non pas certes que nous pensions à reprocher aux Etats-Unis de ne point posséder encore quelqu'un de ces chefs-d'œuvre admirables de forme autant que de pensée, dont la perfection ravit l'esprit en lui offrant à chaque lecture nouvelle, de nouvelles beautés; de tels reproches seraient pres(|ue aussi injustes que les griefs élevés contre leurs chemins de fer mal établis, leurs défauts d'organisation, leur fabrication dépourvue d'élégance; il faut en eiîet tenir compte des circonstances, et la nécessité des temps et des lieux veut qu'il en soit ainsi ; on le sait, et tout en maugréant contre les résultats fâcheux de cet état imparfait, chacun n'en admire pas moins la puissance hardie de leur industrie et de leur commerce aventureux. Mais voici précisément où se montre leur infériorité dans le domaine immatériel, car s'ils avaient eu comme dit le peuple, quelque chose dans le ventre^ il y a longtemps qu'ils se seraient manifestésdans l'oi'dre moral et intellectuel par quelque production analogue aux travaux de leur industrie, grossière peut-'Mre, hardie outre mesure, excentrique même, mais étonnante d'élévation et de vigueur. Il n'est pas besoin d'avoir tant de science ni de traditions anciennes pour comprendre la grarde poésie de la nature, ou atteindre dans sa pensée cette verve du poëte qui cherche à escalader les d'eux, on trouve cette puissance dans le fond de son cœur ou on ne la possédera jamais.

Mais dans ce flots d'imprimés que versent chaque année les Etats-Unis, on ne sent ni force ni chaleur; on s'attend aux élans énergiques d'une nature un peu sauvage mais grandiose, et on ne rencontre que les essais plus ou moins compassés que l'on coudoie ici, à, tous les carrefours communs de la littérature ; nulle part rinsi)iration profonde, violente, qui s'échappe souveraine de la poitrine, captive les hommes autour d'elle, et s'impose à l'admiration du présent et de l'avenir.

Note 3.

La progression du sensualisme et de l'amour des jouissances se manifeste surtout aux Etats-Unis dans la masse, par la passion des liqueurs fortes, qui ' prend dans ce pays, parmi toutes les classes de la société, des proportions démesurées, et qui produit une démoralisation, un paupérisme et une mortalité extraordinairrs. L'ouvrage de M. Samuel Holliday, sur le paupérisme à New-York, est extrêmement curieux sur ce sujet. Dans ce pays que nous croyons tout neuf, et où il nous semble qu'il sulîise de vouloir travailler pouri acquérir une honnête aisance, l'indigence est plus considérable qu'en France, et les quartiers pauvres de New-York, rappellent à s'y méprendre Saint-l

— 3il —

Gilles de Londres. Aussi la mortalité croît-elle à New-York dans une effrayante proportion : en 1810, elle était de 1 sur ii habitants ; en 1820, de 1 sur 38; en \H'M), de 1 sur 33; en 1840, de 1 sur 32; en 1830, 1 sur 30; aujourd'hui, 1 sur m.

IVule 4.

On ne peut se dissimuler malheureusement que la plupart des émigrants venant de la Grande-Bretagne éprouvent une tendance constante à s'assimiler aux mœurs, aux usages et aux tendances des Américains. Cependant la Xouvelle-Ecosse et une portion du Huut-Canad.i ont moins cédé à cette influence; on a remarqué notamment que la [lortion du Ifaut-Canadaqui s'étend au nord du lac Ontario, puis le long du Saint-Laurent jusqu'au Bas-Canada, est demeurée plus anglaise que le resle du pajs. Dans l'île du Cap-Breton et dans certaines parties de la Nouvelle-Ecosse, les Highianders qui s'y sont transplantés, parlent mènfc encore le gaélique de leurs montagnes originaires. Si les colons anglais savent s'élever ;\ la hauteur de li'ur rôle, aucun pays ne préscnteiait donc pins de facilité par la diversité même des éléments qui le composent, pour donner naissance à un peuple qui aurait son propre génie et sa destinée particulière ; ce serait )a nation du Saint-Laurent, comme les Américains seront la nation du Mississipi. Que leur faut-il pour cela? le sentiment de leur dignité, l'intelligence de cette mission et une heureuse union dans leur variété.

Nous aurions bien désiré joindre aux citations que nous avons faites, celle d'un discours prononcé par M. Chauveau, surintendant actuel de l'instruction publique, sur la tombe de Wolf et de Montcalm, il y a quelques années ; discours qui nous a été signalé comme étant aussi remarquable par l'élévation des pensées que par la beauté de la forme; maliieureusement il nous a été impossible de nous le procurer. Nous aurions aussi à ajouter à tous les noms que nous avons mentionnés ceux de MM. Taché, Langevin, Barthe et de l)lusieurs autres dont nous avons pu apprécier les travaux dans un répertoire ])ublié par M. Huston, et où l'on a réuni divers fragments détachés, extraits depresque tous les écrivains canadiens.

C'est dans ce recueil qu'il nous a été facile d'observer, par une étude comparée, la portée et la tendance générale de leur esprit. Sans doute, parmi tant de citations de quarante ou cinquante auteurs divers, toutes ne sont point des chefs-d'œuvre; il en est de fort remarquables, il en est aussi de très-ordinaires; mais ces dernières ne nous ont pas été moins utiles que les autres, en nous mettant mieux en mesure de juger la pensée courante et le caractère commun des opérations de l'esprit parmi les Canadiens. C'est là surtout en les comparant, toute relation gardée, avec les écrits de leurs voisins, que nous avons été frappé de cet instinct naturel de généralisation que nous signalons, faculté si puissante quand on sait ne pas l'exagérer. Cliez tous, en effet, avec plus ou moins de puissance et plus ou moins de succès, on sent poindre dans le travail de la pensée cette ampleur généreuse du sentiment, cette recherche de la relation générale des choses, qui dégagent l'intelligence humaine de l'étude trop stricte do sou sujet, l'élèvent au-dessus des faits , accroissent sa puissance, et lui permettent, quand le savoir et le génie intérieur viennent la féconder, d'entraîner Ji sa suite la science et l'humanité dans la carrière du progrès.

Page 1