SUITE DES ÉMIGRATIONS ACADIENNES. — ILES DU GOLFE SAINT-LAURENT
Il ne nous reste plus maintenant à suivre que les Acadiens réfugiés dans les îles du golfe Saint-Laurent, émigration considérable, et dont les rejetons y forment aujourd'hui, surtout dans l'île du Cap-Breton, le groupe le plus important de la race acadicnne.
1° L'île du Ca|i-Bre<on. Ce fat en 1713, après la cession de l'Acadie, que la France, pour compenser cette fâcheuse perte, voulut établir au Cap -Breton une forte position à l'entrée sud du golfe Saint-Laurent, afin d'assurer ses communications avec le Canada. Pour atteindre ce but on construisit une citadelle sur le port de Louisbourg, et l'on y dépensa 30 millions, somme énorme pour le temps, qui certes eût été employée plus efficacement, même pour la sûreté de nos colonies, en y envoyant quinze ou vingt mille familles de ces paysans français qui, selon Yauban, périssaient alors de misère.
On eût ainsi, bien mieux qu'avec une citadelle, fortifié le pays contre toute invasion ; mais les traditions déplorables d'une politique vaniteuse jetaient sans hésiter 30 millions dans des murailles impuissantes, tandis que l'on ne put jamais se résoudre à régler un budget méthodique et suivi de dépenses utiles pour le peuplenient et l'amélioration des colonies. S'étourdir dans l'insou-
ciance, ne savoir rien faire en temps utile, et économiser pendant la paix jusqu'à la lésinerie sur les chapitres les plus nécessaires; puis tout à coup se précipiter quand il est trop tard, et prodiguer sous la pression des événements les plus ruineuses et trop souvent les plus inutiles dépenses; telle est la ligne de conduite des gens négligents et désordonnés, et telle était toujours la politique de la cour de France. Plusieurs fois déjà nous l'avons signalé, plusieurs fois encore nous aurons à le montrer dans l'histoire du Canada, et peut-être trouvera-l-on que nous nous répétons à plaisir avec quelque malveillance secrète; mais que dire devant des fautes constamment les m.êmes et constamment renouvelées? Nous nous étudions certes bien plutôt à en épargner la critique, car il faudrait reproduire ces observations à chaque page si on devait le faire toutes les fois que l'occasion les appelle.
L'île du Cap-Breton, brumeuse et peu fertile, n'avait offert jusqu'alors que des stations fréquentées quelquefois par des pêcheurs; pour y fixer des habitants ainsi qu'à Louisbourg, on ht appel aux populations françaises de l'Acadie et de Terre-Neuve, que l'on venait de céder à l'Angleterre. Mais la domination anglaise s'était encore assez peu appesantie sur les Acadiens, et ils espéraient que tôt ou tard leur pays retournerait à la France; il n'en vint donc qu'un très-petit nombre. La ville de Louisbourg seule, par les travaux considérables du gouvernement et par le commerce du poisson salé, qui y établit son centre d'affaires, attira un assez grand concours de population ; mais elle vint principalement de France et du Canada, les Acadiens n'y figurèrent que pour une imperceptible minorité. Sauf cette ville, l'ile du Cap-Breton n'acquit alors qu'un très-petit nombre d'habitants épars sur les côtes, au fort Toulouse, aujourd'hui Saint-Pierre, à Sainte-Anne
et à la haie des Espagnols, aujoiird'lmi Sidney, où dès lors on comQiença à exploiter les mines de charbon de terre (!'). ^'
La guerre qui se ralluma en 1744 entre l'Angleterre et la France fut fatale àLouisbourg. Les colons de la Nouvelle- Angleterre proiitèrent d'une insurrection de la garnison française de celle place pour la surprendre et s'en emparer. Toute la population de la ville el des environs fut exportée en France el débarquée à Brest en juin 1745; mais il est à croire que la population de pêcheurs dispersée sur les côtes éloignées de l'île ne subit point ce sort. La paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748, rendit à la France Louisbourg avec les deux îles du Cap-Breton et de Saint-Jean. L'administration française, sentant alors plus quejamais la nécessité de grouper une population importante dans ces parages, fit de nouveau appel aux Acadiens pour peupler non plus seulement l'île du Cap-Breton, mais aussi l'île de Saint-Jean, bien plus fertile que la précédente, el jusque-là délaissée.
Ce nouvel appel eut plus de succès que le premier; les Anglais étaient devenus de plus en plus antipathiques aux Acadiens, que commençaient à agiter les secrètes instigations du gouvernement français. Le mouvement d'émigration fut tout à fail déterminé par la crainte du serment d'allégeance el du service de la milice, que les Anglais parurent vouloir imposer alors aux populeuses el riches paroisses situées au fond de la baie de Fundy, qui depuis 1713 avaient vécu comme populations neutres entre les deux frontières. Un très-grand nombre cédèrent donc aux sollicitations des officiers français et des missionnaires ;
1. Voir h la fin de la 1" partie les notes du chapitre vu Tous les cliilTres entre parenthèses dans le teste renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.
ils quittèrent leur pays et leurs terres pour se rendre aux îles, et on calcule que de 1748 à 1753 il en passa qualrp. à cinq mille àifliverses reprises (2).
Un mémoire dressé avec soin et par localité, en 1752, par M. Piclion, nous apprend que l'île du Cap-Breton contenait à cette époque 800 âmes, sans compter la ville de Louisbourg, qui comptait 2,400 habitants. Les Acadiens ne formèrent d'abord, avons-nous dit, qu'une portion minime de celte population, mais dans les derniers temps il n'est pas douteux que, par suite de leur expatriation, ils n'aient jeté en cette île au moins quelques centaines d'émigranls, cardans son exploration M. Piclion signale à chaque instant des familles acadiennes établies ou sur le point de s'établir, Louisbourg était situé dans un pays désert et peu fertile, les environs étaient donc presque complètement inhabités; les établissements ruraux acadiens et autres se trouvaient principalement, au nord de l'île, à la haie des Espagnols, où étaient les mines de houille, etc., etc.; puis au sud, vers le canal Ganseau, qui la séparait de l'Acadie (3). La plupart de ces colons, trés-dispersés sur ces côtes peu fertiles, se livraient exclusivement à la pèche, vivant au jour le jour de son produit et généralement dénués de toutes les nécessités de la vie. Telle était la misère ou les avaient réduits l'abandon de leurs demeures et leur patriotisme.
La ville même de Louisbourg n'était guère peuplée que de Français et de Canadiens attirés par le comimerce et les grandes dépenses du gouvernement; on s'était efforcé en outre de recruter la population par le système d'engagés en usage pour toutes nos colonies : « Les capitaines « de navire qui venaient à Louisbourg étaient obligés de « transporter à cette ville un nombre déterminé d'hom- « mes qu'ils engageaient sur les côtes de Normandie ou
« de Bretagne, pour aller servir au cap Breton pendant « trois ans, et là ils cédaient leur contrat à des négociants « ou à des habitants de la ville, qui pouY cette raison « appelaient ces hommes des trente-six mois : une grande « partie de ceux qui avaient le mieux réussi à Louisbourg, « y étaient venus sur ce pied. » {Mémoire sur le cap Breton.)
Celte ville fut attaquée et réduite définitivement par les Anglais en 1757; la population fut exportée en masse à la Bochelle, au nombre de plus de 1700 personnes, et encore aujourd'hui il n'y reste plus que des ruines. Il eût élé très-difficile, très-long, et probablement inutile d'aller rechercher les pauvres familles de pêcheurs disséminées sur les côtes; les Anglais ne les inquiétèrent donc point, et jugeant sans imporlance cette île brumeuse, •inhabilée et sans produit; ils la laissèrent longtemps à l'état d'abandon (3 bis). A défaut de renseignements précis, nous estimons, d'après les documents antérieurs, que le nombre des Français et des Acadiens restés sur les côles de file après la prise de Louisbourg, s'élevait à un millier d'âmes, dont les deux tiers étaient originaires de l'Acadie.
En 1764, lors de l'expulsion des Acadiens de l'île Saint- Jean, le cap Breton alors désert, sauf les quelques hameaux de pêcheurs dispersés sur ses côtes, offrait une retraite proche et assez sûre, dont bon nombre des proscrits de l'île voisine durent profiter. Halliburton nous apprend que les élablissemenls français du petit Brasd'Or, près de Sydney, en ont tiré leur origine, et nous pensons qu'il en est de même pour ceux de port Marguerite et de Cheticatnp, sur la côte nord-ouest.
Jusqu'en 1784, ces pauvres pêcheurs et réfugiés acadiens de toutes les époques furent à peu prés les seuls
habitants européens de l'île. A ce moment vinrent s'y établir d'autres réfugiés, de race anglaise celte fois ; c'étaient des loyalislôfi américains chassés à leur tour de leurs foyers par la révolution des Étals-Unis ; ils se répandirent sur toutes les côtes, à Sydney, sur la rivière Miré, à la baie de Gabarrus, non loin des ruines de Louisbourg, et môme sur la côle ouest, entre le lac Marguerile et le lac Bras-d'Or (4). Le gouverneur était alors un nommé Desbarres, Acadien ou Français sans doute, tant il y avait peu d'Anglais dans l'île.
Après la conclusion de la paix avec les États-Unis, le gouvernement anglais accorda quelques concessions de terre dans cette île à des soldats licences, et vers 1800 on commença à y diriger des émigranls venant des Highlands et des îles de l'Ecosse. Celte dernière immigration, qui se soutint avec une certaine activité pendant assez longtemps, est devenue l'origine de la majeure partie de la population anglaise de cette île.
En 1810, Morse, dans sa géographie, mentionne l'île du Cap-Breton comme n'ayant que 3,000 habitants, dont les deux tiers étaient des Acadiens, mais il est évidemment dans l'erreur. Bouchette, mieux renseigné, nous apprend qu'en 1814 on y comptait 8,000 habitants, et en 1827 nous trouvons dans les documents officiels sur les colonies anglaises que cette île contenait 18,700 âmes. En quelle proportion les Acadiens figuraient-ils dans ces chiffres? c'est ce qu'aucune indication ne nous fait connaître, mais si nous prenons d'une part le chiffre de la population présente, et d'autre part le nombre approximatif des habitants de 17G0, ainsi que des émigranls qui purent les rejoindre, en comparant le point de départ et le point d'arrivée, nous pouvons évaluer à 6,000 âmes environ la population acadienne en 1827 (5).
Le recensement de 1838 donne 35,413 habitants pour toute l'île, c'était donc une augmentation de 16,000 individus en onze ans, augmentation due principalement aux immigrations écossaises, qui furent assez suivies à cette époque (G). La proportion des habitants fut donc changée, et les Acadiens ne vinrent qu'en seconde ligne, après lesÉcGSsais; cependant, suivant Halliburton, ily avait peu de différence, are next in numher ; nous pensons donc qu'ils étaient au moins 9,500 à celte époque, savoir : au sud de l'île, dans le comté de Richmond, dont ils forment presque toute la population, G, 000 âmes; à l'ouest et au nord-ouest dans le comté d'Inverness, 3,000 et dans le comté du Cap-Breton 500; cette population était distribuée de la manière suivante :
1" Comté de Richmond : les établissements des Acadiens commençaient un peu an sud de la limite du comté du Cap-Breton, à VArdoise, puis se succédaient tout le long de la côte sur la rivière Tillard, la rivière Bourgeois, Fausse-Baie, la Grande-Anse, la rivière des Habitants et Caribacou, qui était le dernier village acadien et tout à fait sur la limite du comté d'Inverness. Ils occupaient aussi entièrement les nombreuses petites îles situées entre la côte sud du Cap-Breton et la Nouvelle-Ecosse, la principale de ces îles est l'île Madame , qui contient six à sept lieues carrées et ou se trouve Arichat, la ville la plus importante du cap Breton. Le comté de Richmond était donc à peu près exclusivement occupé par les Acadiens, sauf quelques Écossais établis tant à Saint-Esprit, sur la frontière nord du comté, que dans la profondeur des terres, et sauf aussi quelques marchands et employés d'Arichat; encore la plupart de ces derniers sont-ils plutôt Jerseyais qu'Anglais, car ce sont les Jerseyais qui ont le monopole des grandes opérations de pêche en ces para-
ges. Or les Jerseyais appartiennent-ils à l'Angleterre plutôt qu'à la race française? c'est une question.
2° Comté d'Inverness : situé au nord-ouest du précédent, ce comté occupe toute la partie ouest de l'île; les districts qui sonladjacentsaux Acadiensde Caribacou, sur la limite précédente, ont été peuplés parles Écossais; mais plus au nord, à la moitié àpeuprés du comté, lariviére Marguerite est occupée sur ses deux rives par les Acadiens, qui y ont plusieurs villages. La terre y est très-fertile et c'est le point oîi ils sont le plus adonnés à l'agriculture, bien qu'ils ne laissent pas de se livrer aussi à la pêche. A partir de la rivière Marguerite, ce sont eux qui peuplent exclusivement toute la côte nord du comté, et on y trouve le gros bourg de Cheticamp, qui expédie chaque année de nombreux bâtiments de pêche dans tout le golfe. En somme les Acadiens ne formai&nt pas tout à fait le quart de la population du comté d'Inverness.
3° Comté du Cap-Breton : malgré son nom français, et l'ancien établissement de Louisbourg qui y était renfermé, celte circonscription, qui renferme tout l'est de l'île, était celle qui comptait le moins d'Acadiens. Sauf ceux qui étaient établis au nord-ouest de Sydney, sur la rive du petit Bras-d'or, on n'en rencontrait guère que par petits groupes isolés sur la côte stérile de l'est, où senties ruines de Louisbourg, et ils ne formaient qu'une portion minime de la population (7).
De nos jours l'ouvrage de M. Taché sur la confédération projetée des provinces anglaises de l'Amérique du nord, attribue à l'île du Cap-Breton, en 1857, une population de GO, 000 âmes, parmi lesquelles les Acadiens figurent environ pour un quart. La population totale n'a donc augmenté que de 2o,000 individus en vingt ans, c'esl-à-dire de 7o p. 100 ou 2, Go par an (8). (On trouvera aux notes
la base générale des calculs que fréquemment nous avons établi dans cet ouvrage sur l'accroissement des populations, et dont les lois de progression composée ont besoin d'être expliquées.)
Ce faible accroissement montre assez que l'immigration a cessé à peu prés complètement dans celle île, qui ne progresse plus guér(3 que par le bénélice naturel des naissances sur les décès. Les Acadiens ont tout avantage à cet état de choses pour leur développement, car il ne vient aucune immigration de France dans ces parages, et il aurait pu arriver un envahissement considérable d'émigrants anglais. Ils ont profité de la longue paix dont ils ont joui pour sortir de la profonde misère oîi les désastres successifs de leur race les avaient plongés. Aujourd'hui Chelicamp, Arichat et la côte voisine de la Nouvelle-Ecosse, vers Tracadie, comptent un certain, nombre d'Acadiens fort aisés ; l'inslruclion tend à se répandre et à s'accroître : une bonne partie des habitants sait maintenant lire et écrire, et on travaille en ce moment même à élever à Arichat un pensionnat dont la direction appartiendra aux excellents frères de la doctrine chrétienne, et qui pourra donner un enseignement un peu supérieur.
Nous ferons observer ici que la religion dominante du cap Breton est le catholicisme, même parmi la population d'origine anglaise; cela provient de ce que la plupart des immigrants écossais sont des Highlanders des ûislricts catholiques de rÉcosse, et comme les Acadiens sont aussi d'excellents catholiques, il en résulte que le peu de protestants qui se trouvent dans l'île, sont : les descendants des loyalistes américains, une petite congrégation écossaise presbytérienne dans le nord, et quelques employés et marchands anglais des villes.
Malgré l'augmentation que l'on peut remarquer dans la
population acadienne, elle devrait être plus nombreuse; mais elle a envoyé, surtout celle de Cheticamp, qui habite un territoire peu fertile, beaucoup d'cmigrants sur divers points du golfe-Saint-Laurent (9). C'est néanmoins l'île du Cap-Breton qui présente certainementaujourd'hui le groupe le plus compacte et le plus important de celte race que d'incessants malheurs ont dispersée en une inûnité de petites fractions sur toutes les côtes voisines. Dans le comté de Richmond, qui contient plus de 50 lieues carrées qu'ils peuplent à peu prés exclusivement, et dans le nord du comté d'inverness, ils forment deux masses nombreuses sans mélange et d'une convenable densité. Ceux d'Arichat communiquent facilement avec les Acadiens du nord de la Nouvelle-Ecosse, à Tracadie, Pomquet, etc., qui n'en sont qu'à quelques lieues de mer; ceux de Cheticamp sont en relation constante avec les Acadiens de l'Ile du Prince- Edouard, et même avec ceux de toutes les côtes du golfe. Il semble donc que, si la nationalité acadienne doit se réveiller et établir un centre quelque part, l'île du Cap- Breton présente le point le plus naturel et le plus convenable pour exercer cette action (10).
La destinée de l'île Saint-Jeau (aujourd'hui île du Prince-Edouard) fut pendant longtemps étroitement liée à celle du Cap-Breton. Lorsque la France commença à fortifier Louisbourg et à peupler ce dernier pays, on vit s'établir en même temps les premiers habitants de l'île Saint-Jean, et nous avons trouvé aux archives les renseignements les plus précis et les plus curieux sur la formation et le développement de sa population.
Dés 1719 et 1720 quatorze familles de pêcheurs bretons, normands et saintongeois étaient déjà fixées au port la Joye et au havre Saint-Pierre; on n'y trouve que deux
familles acadiennes : Haché dit Galand, qui devint la souche d'une nombreuse postérité, et un Martin appartenant à une des plus anciennes familles de l'Acadie, tous les deux au port la Joye, où ils s'occupaient de culture (11). D'année en année quelques familles nouvelles vinrent accroître cette petite colonie. En 1728 on y comptait 336 habitants en GO familles, dont 31 étaient acadiennes, 9 de Normandie, 6 de Bretagne, 5 du Béarn ou Gascogne. 2 de Saintonge, 1 de Picardie, 1 de Lorraine, 1 de Paris, 2 du Canada, 2 sans désignation (12).
Les Acadiens étaient principalement établis à l'ouest et au nord de l'île : à Tracadie, au hame à l'Anguille et à Malpec. Ils étaient généralement cultivateurs ou cliarpenliers. Les Français étaient plutôt pécheurs et commerçants.
En 1735 l'accroissement était encore peu sensible ; il y avait 541 habitants; l'émigration acadienne a été nulle; au lieu de 31 familles nous en trouvons 35; la faible augmentation de la colonie n'est donc due qu'au croît naturel. Quelques émigrants de France étaient venus se fixer cependant au havre Saint-Pierre, qui tendait k devenir le centre commercial de l'île; on remarque avec plaisir dans ce recensement qu'un grand nombre des habitants pêcheurs sont devenus cultivateurs (13).
En 1751 l'émigration acadienne, qui commençait à se prononcer assez vivement depuis trois ans, a notablement augmenté la population ; elle s'est élevée à 1868 âmes. Chacune des années suivantes amène un nouveau flot d'émigrants : en 1752, 300; en 1753, 500; en 1754, 2 à 300, tous Acadiens (14). L'île Saint- Jean, d'après le mémoire de l'abbé de l'Ile-Dieu, sur les Acadiens, contenait alors plus de 3,000 habitants partagés en cinq paroisses
Le port la Joije, chef-lieu de l'île, 763 âmes, c'est à peu près le pays qu'occupe aujourd'hui Charloltembourg. — La pointe Prime avec 326 âmes sur quarante lieues de côtes, c'est la pointe sud-est de l'île. — Saint-Louis, 673 âmes, située à la pointe nord-est. — Saint-Pierre, sur le milieu du rivage nord, 750 âmes. — La Sainte- Famille, comprenant il/fl/pec, Bedec que les Anglais appellent maintenant Halifax-Bay, et tout le nord- ouest de l'île, 356 âmes. — Enfin une grande étendue de la côte sud comprise entre Bedek et la pointe Prime, n'était point organisée en paroisse, et pouvait contenir 150 à 200 habitants dispersés sur la rivière des Blonds, la rivière aux Crapeaux, le havre à Tranche-Montagne, etc., etc. (15).
L'année 1755 vit encore arriver de nouveaux émigrants acadiens ; la violente proscription qui frappa l'Acadie à la fin de cette année, et l'émigration en masse d'une partie de sa population contribua à augmenter considérablement celle de l'île Saint-Jean. En 1756 et en 1757 nous savons en effet, quoique sans pouvoir préciser les chiffres que la majeure partie des 3,900 réfugiés de Shédiak et Miramichi passa aux îles Saint-Jean et du Cap-Breton (16).
Après la capitulation de Louisbourg en 1757, le petit détachement français qui se trouvait au port la Joye se rendit aussi aux Anglais, et toute l'île Saint-Jean tomba en leur pouvoir. La population y était déjà nombreuse alors; comme le territoire en était fertile, les Acadiens, laborieux et industrieux, n'avaient pas tardé à prospérer dans ce nouvel établissement, et Montgommery-Martin indique qu'en 1760 leur nombre s'élevait à 10,000. Celte opinion est évidemment exagérée, car les dernières immigrations des Acadiens, de 1754 à 1757, ne purent guère porter leur chiffre ù plus de 5 à 6,000, ainsi que Montgommery-Martin le déclare lui-même , et d'autre part leur