‹ La France chrétienne;Chapitre 23 sur 48 · L AVOCAT DES PAUVRES · texte numérisé non relu

L AVOCAT DES PAUVRES

Fin du xme siècle.

Il y a quelques années à peine , on voyait encore à Paris , au bout de la rue des Noyers , une église bâtie aux frais des Bretons , vers le milieu du quatorzième siècle , et dédiée sous l'invocation de saint Yves. C'était un pieux hommage rendu à la mémoire du saint que l'université de Nantes avait choisi pour patron , que la Bretagne entière vénère comme son protecteur, et qui fut de son vivant surnommé l'avocat des pauvres. Dans cette église était érigée une confrérie d'avocats , spécialement chargés de prêter aux pauvres le charitable appui de leur parole et de leurs conseils.... Tout cela n'existe plus aujourd'hui. L'église et la confrérie ont disparu. Mais ce qui subsiste encore, c'est le souvenir des vertus et des bienfaits du bienheureux Yves. Sur le souvenir des saints qui furent les amis du pauvre , le temps et la main des hommes n'ont point de prise. Leur mémoire bénie traverse les siècles et dure éternellement.

Yves Hélori > né d'une famille illustre , près de Tréguier en Basse-Bretagne, vers le milieu du treizième siècle , se distingua dès son jeune âge par ses vertus, par sa piété et par sa science. Egalement doué des qualités du corps et de l'esprit, il eût pu devenir un des chevaliers les plus accomplis de son temps , mais il renonça à tout , pour se donner entièrement à Dieu. Officiai des diocèses de Rennes et de Tréguier, puis recteur ou curé des paroisses de Trédez et de Lohuec,

TREIZIÈME SIÈCLE. d 09

il s'acquitta de ces diverses fonctions avec une sagesse et une vertu qui lui ont mérité la couronne des saints, avec l'admiration de ses contemporains et de la postérité. Yves, en acceptant l'emploi d'official, dignité pénible ; qui demandait autant d'esprit de justice que de patience , de longanimité et d'amour pour le prochain , vit dans cette charge un moyen de souffrir et de faire à Dieu un sacrifice continuel de ses affections et de son repos. Dans ces dispositions , il ne tarda pas à faire admirer son désintéressement, son intégrité et sa pieuse indulgence pour les fautes d'autrui. Les orphelins, les veuves et les pauvres trouvèrent en lui un père et un défenseur. L'impartialité la plus exacte dictait tous ses jugements; ceux mêmes qui perdaient leur cause ne pouvaient s'empêcher de lui rendre justice. On rapporte que jamais il ne prononçait de sentence sans verser des larmes, songeant alors au dernier jour où il paraîtrait luimême devant le tribunal du souverain juge, pour y répondre sur toutes les actions de sa vie.

Tour-à-tour juge et avocat , Yves se chargeait lui-même du soin de plaider les causes des pauvres. Aussi fut-il surnommé l'avocat des pauvres , glorieux emploi qu'il remplit dignement tout le cours de sa vie ! Sa charité le portait encore à visiter et à consoler ceux qui étaient détenus en prison. Il employait toute sorte de moyens pour terminer les différends ; il réconciliait, par son esprit de sagesse, les cœurs les plus divisés, et par là il prévenait un grand nombre de procès.

Cet homme vénérable, qui réunissait ainsi admirablement en lui toutes les qualités d'official,

de curé , d'avocat , de guide et de tuteur des pauvres, savait si bien ménager son temps et se multiplier, que son zèle et son amour pour ses paroissiens ne perdaient rien à tant d'occupations différentes. Sa charité lui donnait de si grandes forces, qu'il prêchait souvent quatre à cinq fois par jour. Un jour de vendredi saint, on le vit prêcher soit en français , soit en breton, dans sept églises différentes. Il avait fait bâtir, près de son presbytère , un hôpital où les pauvres et les malades étaient reçus. Il leur lavait les pieds, pansait leurs ulcères , les servait à table , et mangeait souvent leurs restes ; c'était pour cet hôpital qu'il réservait les revenus de son patrimoine et de son bénéfice. A la tin de la récolte, il distribuait aux indigents son blé , ou le prix qu'il l'avait vendu. On lui conseillait un jour d'attendre quelques mois pour le vendre plus cher : « Que sais-je, réponditil, si je serai alors en vie. — En attendant ainsi, lui dit la même personne, j'ai gagné un cinquième. — Et moi, répliqua le saint, j'ai gagné le centuple pour n'avoir pas gardé mon blé. »

Dans le giand nombre de sentences que l'official de Rennes et de Tréguier prononça, on a regardé comme une marque bien sensible de la protection de Dieu, qu'il ne s'en soit trouvé aucune d'injuste, et cela a paru d'autant plus admirable, que son affection le portait à prononcer toujours en faveur des pauvres. Quand il y avait appel d'une sentence qu'il avait portée à la décharge d'une personne, il allait lui même en soutenir le bon droit. Pour cela il faisait à pieds des voyages considérable, et ne s'épargnait aucun genre de fatigues.

Etant allé un jour à Tours , pour soutenir une de ces sentences dont il y avait eu appel au métropolitain , il logea chez une pauvre veuve, qui se trouvait près de succomber sous les efforts de deux infâmes scélérats. Cette femme les avait reçus comme marchands, et les avait logés pendant quelque temps. En partant, ils avaient déposé entre ses mains une valise , dans lequelle ils avaient affirmé que se trouvaient douze cents écus d'or, sous la condition qu'elle ne la rendrait qu'au moment où lisseraient réunis. La veuve y avait consenti ; néanmoins, au bout de cinq ou six jours, l'un des deux individus était parvenu à retirer la valise par adresse , et l'autre avait mis la veuve en accusation, pour se faire remettre, ou le dépôt ou sa valeur. La malheureuse était ruinée, ainsi que sa nombreuse famille, si la Providence n'eut conduit le saint officiai dans sa maison. Il découvrit sans peine la fourberie des deux voleurs, et s'étant présenté devant le juge au jour indiqué , il dit qu'en effet sa cliente était disposée à rendre la valise , mais qu'elle ne voulait le faire que devant les deux commettants , et qu'en conséquence elle désirait que l'autre se présentât. À ces mots , le demandeur pâlit, on le pressa de questions, et l'on finit par reconnaître que la valise ne contenait pas d'argent. La mauvaise foi des deux voyageurs fut si bien établie , que celui que Ton tenait fut immédiatement saisi et puni sévèrement pour sa duplicité.

Les reliques vénérables du bienheureux Yves ne reposent plus dans le magnifique tombeau de style gothique que lui avait fait élever , dans la cathédrale de Tréguier , Jean y, duc de Bretagne. Ce

tombeau fut brisé et entièrement détruit à la fin du dernier siècle. Mais les ossements bénits du saint sont conservés encore dans cette même église, et le bon peuple breton se prosterne avec contiance et amour devant ces restes précieux de l'un des plus illustres enfants de leur noble province.

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