GÉNÉROSITÉ DE SAINT LOUIS
L'an 1254.
Saint Louis revenait de la Palestine en France , lorsque son vaisseau toucha deux fois, et perdit trois toises de sa quille. Les plongeurs conseillèrent au monarque de passer sur un autre navire. « Ditesmoi , leur dit-il , sur foi et loyauté que vous me devez, si le vaisseau étoit à vous et chargé de riches marchandises, l'abandonneriez-vous en pareil état? — Non , sans doute , répliquèrent-ils d'une voix unanime , nous aimerions mieux hasarder tout que de faire une perte si considérable. — Pourquoi donc me conseillez-vous d'en descendre ? — C'est, reprirent-ils, que la vie de quelques malheureux matelots importe peu à l'univers; mais rien ne peut égaler le prix d'une vie comme celle de votre majesté. — Or , sachez , reprit le généreux prince, qu'il n'y a personne ici qui n'aime son existence autant que je puis aimer la mienne. Si je descends , ils descendront aussi; et , ne trouvant aucun bâtiment qui veuille les recevoir, ils se verront forcés de demeurer dans une terre étrangère , sans espérance de retourner dans leur pays. C'est pourquoi j'aime mieux mettre en la main de Dieu ma vie,
celle de la reine et de trois enfants , que de causer un tel dommage à un si grand peuple. » Il n'appartient qu'aux héros véritablement chrétiens de donner ces grands exemples de générosité.
tJ!t CLOITRE PRÉFÉRÉ A UN TRONE PAR UN JLLWE PRLNCE.
Fin du xme siècle.
Vers la fln du treizième siècle , on vit un jeune prince donner un mémorable exemple de piété précoce qui lui lit préférer le froc du moine à la pourpre des rois. Ce prince était Louis , fils de Charles-le-boiteux, roi de Naples et de Sicile, petitneveu de saint Louis , roi de France , et neveu , par sa mère, de sainte Elisabeth de Hongrie. Il naquit en 1274 à Brignolles , en Provence. Dès son enfance , il parut n'avoir d'inclination que pour le bien, et sous les yeux de sa pieuse mère, Marie, tille d'Etienne v , roi de Hongrie , il faisait chaque jour de rapides progrès dans la vertu. Le vent de l'adversité soufflant sur cette jeune âme, innocente et pure, acheva ce qu'une éducation chrétienne avait si heureusement commencé, et le détacha encore plus de tout ce qui pouvait le distraire de l'amour de son Dieu.
En 1284 , CharJes-le-boiteux , alors prince de Salerne , fut fait prisonnier dans un combat naval par le roi d'Aragon. Durant sa captivité , il perdit son père , et ayant été proclamé roi de Sicile , il ne recouvra la liberté qu'à de très-dures conditions,
Il fut contraint de donner pour otage cinquante gentilshommes et trois de ses fils , au nombre desquels fut Louis, alors dans sa quatorzième année. Ce jeune prince fut traité avec beaucoup de rigueur pendant les sept années qu'il demeura prisonnier à Barcelonne. Mais sa patience ne se démentit point un seul instant. II sut lutter courageusement contre l'infortune ; loin de se laisser abattre par les souffrances, il les offrait à Dieu, et s'en formait un trésor pour l'éternité. Ses compagnons, moins résignés, admiraient avec surprise le calme et la sérénité de son caractère. Comme ils lui demandaient un jour par quel secret il paraissait toujours heureux , lorsqu'il avait tant de motifs d'affliction. « L'amour de Dieu, répondit-il, rend l'adversité douce à supporter. »
L'application du jeune prince à l'étude, et ses exercices de charité , joints à l'austérité de sa vie , altérèrent sa santé. Il fut atteint d'une maladie dangereuse, pendant laquelle il fit vœu d'embrasser l'institut de saint François , si Dieu le délivrait de ses souffrances. Il guérit , et dès lors il ne songea plus qu'à se montrer fidèle à l'engagement qu'il avait contracté.
Cependant un traité conclu, en 1294, entre Charles-le-boiteux et Jacques n , roi d'Aragon , rendit à Louis la liberté. Il la reçut avec joie , en pensant qu'il aurait le bonheur d'en faire le sacrifice , pour accomplir sa résolution de se consacrer sans réserve à Dieu. Vainement faisait-on briller à ses yeux la couronne de Naples , qui devait un jour ceindre son front, il y renonça de bon cœur en laveur de son frère Robert. Pour lui , il aimait
mieux suivre Jésus-Christ, humble et pauvre, que de posséder tous les honneurs du monde. » Jésus- Christ :, disait-il , est mon royaume : en ne possédant que lui , j'aurai tout ; si au contraire je ne le possède pas , je perds tout. »
Frère mineur, puis évêque de Toulouse à vingttrois ans , Louis se lit admirer par sa modestie , sa douceur, sa piété, sa charité, dans une charge qu'il avait été obligé d'accepter par obéissance au souverain Pontife. Ne réservant qu'une petite partie de ses revenus pour l'entretien de sa maison , il destina le reste aux pauvres ; il les servait lui-même, et quelquefois un genou en terre. Tout le royaume de son père éprouvait les effets de ses libéralités. Il laissa partout dans son diocèse des monuments de sa charité , de son zèle et de sa sainteté. Et cependant son passage y fut rapide , comme l'un de ces astres brillants qui traversent la nue , en y laissant des traces lumineuses. Il mourut à l'âge de vingt-trois ans et demi. Vainement avait-il demandé à quitter son évêehé. N'ayant pu réussir dans ses instances , il s'était alors adressé à Dieu , et le Seigneur avait exaucé ses vœux ardents , en rappelant à lui cet ange de la terre. Il mourut le 19 août 4297, huit jours après la canonisation du roi saint Louis , qu'il alla rejoindre au sein de l'éternelle félicité. Vingt années plus tard , en 1517 , il fut luimême canonisé à Avignon , par le pape Jean xxn. La mère du jeune saint vivait encore; le pape lui adressa un bref à ce sujet. Heureuse et tendre mère ! quelle douce récompense de vos soins envers un enfant bien-aimé !