‹ La France chrétienne;Chapitre 25 sur 48 · UN NOBLE CHATELAIN DE PROVENCE , ET SA PIEUSE COMPAGNE · texte numérisé non relu

UN NOBLE CHATELAIN DE PROVENCE , ET SA PIEUSE COMPAGNE

An quatorzième siècle.

Elzéar , noble chevalier de l'ancienne et illustre maison de Sabran , et sa pieuse compagne Delphine de Glandèves , tille unique de Sintra , seigneur de Pui-Michel , figurent dans nos annales comme le type merveilleux d'époux , de l'épouse , réalisant au plus haut degré l'idée qu'on peut se faire d'un mariage vraiment chrétien. Esquissons , d'après un biographe ; quelques traits du touchant tableau que présente leur histoire.

« Retirés au château d'Anzois , au sein de la Provence , les deux époux retraçaient par leur piété et leurs vertus une parfaite image des premiers chrétiens. On les voyait , à l'exemple des

1 Chateaubriand. Hist. de France,

saints pénitents de la primitive Eglise , mener l'un et l'autre une vie humble et mortifiée , et embrasser avec ardeur toutes les pratiques d'une sage dévotion. Dans le château de Pui-Michel , qu'ils vinrent habiter quelques années plus tard , ils redoublèrent de bonnes œuvres , et la contrée entière ne tarda pas à bénir les hôtes bienfaisants que le ciel lui envoyait, comme des anges tutélaires, pour secourir le pauvre , et pour répandre dans les cœurs affligés le baume de la consolation et de l'espérance.

Le pieux EIzéar n'avait que vingt-trois ans , lorsque la mort lui enleva les aqteurs de ses jours. Devenu le riche héritier de leurs biens , il ne les regarda que comme des moyens fournis par la Providence pour soulager les infortunés. On eût dit, en voyant ses largesses, que les trésors de son père n'avaient passé en ses mains que comme entre celles d'un fidèle dépositaire , et que le pauvre en était le véritable héritier. Pour lui , il s'attachait surtout, à devenir un jour l'héritier du ciel : or il avait appris que la charité envers les membres souffrants de Jésus-Christ est cette porte étroite par laquelle les justes doivent entrer dans l'immortel séjour ; et ce souvenir , toujours présent à son esprit , ne lui permettait point de jouir en paix et à lui seul des richesses abondantes que la bonté divine lui avait départies. Il versait donc dans le sein des pauvres le superflu de ses biens ; et du sein des malheureux , qu'il avait secourus , s'élançait chaque jour, vers le Roi des cieux , une prière reconnaissante dont il était le premier à recueillir les fruits. Le jeune comte d'Arian , (c'é-

tait le nom qu'avait pris Elzéar à la mort de son père), visitait souvent les hôpitaux. Ceux qui renfermaient des lépreux étaient surtout l'objet de sa prédilection. Il baisait avec amour les ulcères de ces pauvres malades , et pansait leurs plaies de ses propres mains. Chaque jour il lavait les piedsà douze infortunés , et il les servait fréquemment à table. Il suffisait d'être dans le besoin pour trouver en lui un consolateur , un père , un ami. De vastes greniers , remplis de provisions de toute espèce, étaient toujours ouverts pour ceux qui venaient réclamer son appui. « Le sein des pauvres , disait- » il , est le trésor de Jésus-Christ ; comment osons- » nous demander n Dieu son royaume , si nous lui » refusons un verre d'eau ; comment pouvons-nous » le prier de nous accorder sa grâce , si nous re- » fusons ce qui iui appartient? Eh quoi ! Dieu ne » nous fait-il pas trop d'honneur de vouloir bien » recevoir quelque chose de notre part ? »

a La pieuse Delphine secondait avec un art merveilleux les œuvres bienfaisantes de son vertueux époux. L'exemple d'EIzéar augmentait dans son cœur les vifs sentiments de foi et de charité que la grâce divine y avait déposés. Soit que, prosternée aux pieds des autels dans la chapelle du château , elle goûtât les charmes de la prière et de la contemplation ; soit que , s'adonnant à une vie active, elle veillât avec soin sur tous ses domestiques, et réglât elle-même avec un ordre admirable tous les emplois et les détails de sa maison , elle agissait toujours dans la seule vue de plaire à Dieu et à son époux. Toutes les personnes attachées à son service l'aimaient comme leur mère, et en étaient

aimées comme ses enfants. Elzéar , de concert avec elle , avait dressé pour eux-mêmes et pour leurs serviteurs un règlement de conduite que les siècles nous ont conservé comme un précieux monument de la sagesse et de la piété dont ces heureux époux étaient animés. Je n'en citerai que les lignes suivantes : « Lorsqu'il s'élèvera quelque dispute , je » veux qu'on observe inviolablement le précepte de » l'Apôtre , et que la réconciliation se fasse avant )) le coucher du soleil , qu'on oublie la faute dans » l'instant où elle a été commise , et que Ton » étouffe toute espèce d'aigreur.... Ne pas vouloir » pardonner aux autres est une conduite diabolique ; 0 mais aimer ses ennemis et leur rendre le bien » pour le mal , est la marque distinctive des enfants » de Dieu. Si je connais de pareils domestiques , » je leur ouvrirai toujours ma maison , ma bourse » et mon cœur ; je les regarderai comme mes maî- » très. Tous les soirs f ma famille s'assemblera » pour assister à une conférence où l'on parlera de » Dieu et du salut, et des moyens de gagner le » ciel. N'est-il pas honteux pour nous, que ayant » été placés sur la terre pour mériter le paradis , » nous y pensions si peu , et n'en parlions jamais » que d'une manière superficielle?0 vie del'homme, » comme tu es employée ! 0 travaux , que votre » objet est peu digne d'une âme immortelle ! Que j> de fatigues, que de sueurs , pour des folies! Les » discours sur le ciel nous excitent à la vertu , et » nous inspirent du mépris pour les plaisirs dan- » gereux du monde. Comment apprendrons-nous » à aimer Dieu , si nous ne parlons jamais de » lui?.... »

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Après la mort de son père, Elzéar s'était rendu dans le royaume de Naples pour prendre possession du comté d'Arian , dont il était devenu légitime souverain. Mais le peuple de ces contrées, qui favorisait la maison d'Aragon contre les Français , refusa de le reconnaître. On rengageait à tirer une prompte vengeance des rebelles ; mais le noble comte aima mieux employer la douceur et la patience, a Quoi , répondit-il au prince de x> Tarenîe , son parent , vous voulez que je com- » mence mon gouvernement par des massacres » Laissez-moi faire , je saurai bien gagner l'amour » de ce peuple révolté. Quelle gloire y a-t-il à d un lion de mettre en pièces des agneaux ? Mais » ce qu'il y a de grand , c'est de voir un agneau » triompher d'un lion. Avec l'aide de Dieu j'es- » père que bientôt vous verrez ce miracle. » La prédiction d'Elzéar ne tarda pas à s'accomplir.

Les habitants du comté d'Arian , honteux de leur révolte , se soumirent; et, devenu paisible possesseur de ce bel héritage, il sut lui-même en peu de temps gagner l'estime et l'affection de ses nouveaux sujets, qui, dès lors, l'honorèrent toujoun comme leur père. Elzéar demeura cinq ans en Italie , occupé tout entier à faire fleurir l'ordre et la justice parmi les peuples que sa clémence et sa bonté lui avaient conquis. Mais à ces précieuses vertus, si dignes d'un souverain, il savait aussi allier une juste sévérité , toutes les fois que le bien de ses Etats le demandait. Les officiers coupables de malversation étaient rigoureusement punis. Lorsque quelque malfaiteur était condamné à mort , on rapporte que le pieux comte , se déro-

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bant à tous les regards des gens de sa cour , venait lui-même visiter l'infortuné au sein de sa prison , s'efforçait d'ouvrir son cœur à des sentiments de repentir et de résignation ; et plus d'une fois , dit-on , il parvint a toucher l'âme de malheureux criminels demeurés jusqu'alors insensibles à toutes les exploitations des ministres d'un Dieu de pardon et de charité. Quand la loi exigeait que les biens des coupables fussent confisqués , il trouvait le secret de les faire rendre à leur famille.

Elzéar était revenu dans sa chère Provence , et , retiré dans son château d'Anzois avec son épouse Delphine , il donnait , comme autrefois , l'exemple des plus humbles et des plus hautes vertus , quand, après deux ans de séjour dans la terre de ses aïeux , il se vit rappelé en Italie par le roi Robert. Ce prince , qui avait su dignement l'apprécier , allait lui confier une mission importante, et lui donner la plus grande marque d'estime et de confiance qu'un monarque puisse accorder à l'un de ses fidèles sujets. Après l'avoir créé chevalier d'honneur avec les cérémonies accoutumées , le roi Robert dit à Elzéar qu'il l'avait choisi pour diriger l'éducation de Charles , son fils , duc de Calabre , et qu'il l'établissait dès maintenant gouverneur du jeune prince.

. Le noble élève du vertueux comte était doué d'heureuses dispositions ; mais il avait un caractère fier et intraitable. Elzéar dissimula ses défauts , pensant qu'il devait avant tout gagner sa confiance. Lorsqu'il eut bien connu la trempe de son âme , et que le temps fut venu de corriger en lui ce qu'il y avait de défectueux , il lui donna des con-

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seils pleins de douceur. La sagesse qui parla par sa bouche porta des fruits précieux. Le jeune duc de Calabre . vivement touché de ses discours , se jeta un jour au cou de son maître , et lui promit de profiter de ses leçons, il ne fut point infidèle à sa promesse , et par les soins et les instructions du pieux comte d'Arian , il devint dans la suite un prince sage et vertueux.

Durant un voyage qu'il fit en Provence , le roi Robert avait laissé son fils Charles , régent du royaume de Naples , sous la conduite d'Elzéar , qui demeura chargé de toutes les affaires les plus importantes. Ce fut alors surtout que cet habile seigneur déploya cette prudence et cette noblesse de caractère , dont il avait déjà donné tant de preuves. Mais , au milieu des nombreuses occupations qu'imposait l'administration d'un gouvernement , ii n'oubliait point les infortunés j et le soulagement des pauvres délaissés était l'un de ses principaux soins. On rapporte même qu'il avait sollicité , auprès du duc de Calabre , la faveur d'être constitué leur protecteur et leur avocat spécial. Ayant obtenu l'objet de sa demande, il parcourait souvent les rues de Naples et recueillait dans un sac , qu'il portait sous le bras , toutes les requêtes des malheureux qui s'empressaient d'implorer son appui. Il s'approchait d'eux, écoutait leurs plaintes , leur distribuait d'abondantes aumônes , et puis volait dans les tribunaux pour plaider lui-même la cause des veuves et des orphelins....

Sainte Delphine, heureuse et fière d'être l'épouse d'un seigneur si accompli , s'efforçait de plus en plus de marcher sur ses traces. A l'école de saint

Eizéar , elle s'était formée à la pratique des plus hautes vertus ; et Eizéar , de son côté , était animé par son exemple et son appui à s'avancer dans le chemin de la perfection. Une de leurs plus douces félicités était de se trouver seuls ensemble , et de s'entretenir librement des choses du Ciel. Mais lorsqu'ils étaient séparés par une longue distance , ils savaient se réunir et se rencontrer aux pieds des saints autels , et dans le cœur de Celui qui est le lien sacré de toutes les âmes pures et aimantes. On aime à lire, dans une lettre qu'Elzéar écrivait d'Italie à Delphine , ces touchantes paroles : «Vous désirez apprendre souvent de mes nouvelles ; allez souvent visiter Jésus-Christ dans le saint Sacrement , entrez en esprit dans son cœur sacré. Yous savez que c'est là ma demeure ordinaire ; vous êtes assuré de m'y trouver toujours. » Extr. d'une Vie de saint Eizéar.

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