LÀ PESTE DE MARSEILLE
L'an 1720 et suiv.
En 1720, un vaisseau venu de Seide apporta à Marseille le terrible fléau de la peste, qui, durant cinq mois , fit les plus effroyables ravages dans cette ville, et lui enleva près de soixante mille habitants. Tous ceux qui pouvaient espérer un asile hors de la ville disparurent ; les pestiférés , séquestrés dans un grenier ou dans l'appartement le plus reculé de la maison, sans meubles, couverts de vieux haillons , n'avaient à côté d'eux qu'une cruche d'eau qu"oo avait mise en fuyant ,
et dont il fallait qu'ils s'abreuvassent eux-mêmes , malgré leur faiblesse ; souvent on leur versait dans une écuelîe , placée à la porte de leur chambre , le bouillon qu'ils allaient prendre en se traînant. On trouvait des mères , restées seules avec leurs enfants à la mamelle, réduites à les laisser mourir de faim ou à leur donner la mort avec le lait... Le nombre des morts devenait si grand , qu'il fut impossible de les enlever tous dans un jour. Alors, le même homme que l'on avait craint d'approcher durant sa maladie, il fallait le transporter hors de sa chambre , de peur que son cadavre se corrompant n'infectât toute la maison. Le père était obligé de rendre à son fils ce triste et dernier devoir, le frère à son frère , et les enfants à ceux dont ils avaient reçu le jour. Quelquefois on portait le cadavre dans la rue; mais le plus souvent, affaiblis eux-mêmes par la maladie , les survivants se contentaient de les jeter par les fenêtres.
Quelqu'affreux que fût le spectacle qu'offrait l'intérieur des maisons, celui des rues et des places publiques inspirait encore plus d'horreur : elles étaient couvertes de morts et de mourants. Ce n'était pas seulement des hommes d'une condition obscure qu'on voyait parmi ces misérables victimes de la contagion , la plupart appartenaient à des familles nobles ; c'étaient des célibataires , des enfants , des vieillards , qui , ayant survécu à leurs parents et aux personnes qui les servaient , se traînaient hors de leurs maisons jusqu'à l'hôpital, et n'avaient pas la force d'y arriver. Quelquefois c'était un enfant, un domestique , qu'une famille barbare avait chassé pour se garantir de la contagion. Car, pendant ce
temps d'horreur, les lions du sang même semblaient relâchés. Dans la rue Dauphine surtout, qui aboutit à l'hôpital , ce spectacle était effrayant ; les malades et les morts , confondus ensemble , y étaient si pressés , qu'on ne pouvait faire un pas sans marcher dessus. Les pestiférés qui étaient restés seuls dans leurs maisons , les pauvres qui n'avaient aucun secours , faisaient leurs derniers efforts pour se traîner jusqu'à cet asile ; mais souvent les forces leur manquaient avant d'y arriver, ou bien , n'y trouvant pas de place , ils tombaient en défaillance lorsqu'ils voulaient revenir sur leurs pas.
A ce tableau d'un effroyable désastre , opposons celui qu'offrit la charité héroïque du vertueux Belzunce et de son clergé.
La maladie se fut à peine déclarée , que ce prélat assembla les curés et les supérieurs de communautés. Il fit passer dans leur cœur, par ses discours, le zèle dont le sien était pénétré, et il leur prescrivit la manière dont ils devaient se conduire dans ces temps de calamilé. Il se fit surtout un devoir de les animer par son exemple. Il n'y avait point de maison, point de réduit, quelqu'infecté qu'il fut, où il ne fît porter ou ne portât luimême , quand il le fallait , les Sacrements , des paroles de consolations et des secours de toute espèce. On le voyait dans les rues et dans les places publiques , marchant entre les vivants et les morts, laissant partout des marques d'une charité compatissante. Son palais était environné de cadavres; il ne pouvait presque plus sortir sans les fouler. « J'ai eu bien de la peine , écrivait M. de Belzunce à M. de Mailly, archevêque d'Arles , à
fait enterrer cent cinquante cadavres à demi pourris et rongés par les chiens , qui étaient autour de la maison , et qui mettaient déjà l'infection chez moi.» Presque tous les ecclésiastiques qui secondaient le zèle de l'évêque périrent en remplissant leurs charitables fonctions.
Lorsque la contagion commença à se ralentir , M. de Beîzunce fit dresser, le jour de la Toussaint , un autel au milieu du cours,, et le matin étant sorti du palais épiscopal , nu-pieds , un flambeau à la main , il alla dans cette posture de suppliant , jusqu'à l'endroit où il voulait implorer la miséricorde de Dieu sur cette ville désolée. Le peuple prosterné sur le cours et dans toutes les rues d'où il pouvait voir Fautel , fondait en larmes , tandis que le pontife vénérable offrait sa propre vie pour désarmer la colère céleste. Le 15 novembre , il donna la bénédiction à toute la ville , du haut d'un clocher, au bruit des cloches et du canon, qui avertissaient les habitants de se mettre en prière. Ce spectacle imposant répandit parmi le peuple une religieuse frayeur qui empêcha beaucoup de crimes. Enfin , la diminution des malades, devenant plus sensible, ranima tellement la confiance des habitants de Marseille , que le jour de Pâques , ne pouvant plus réprimer les mouvements de leur zèle religieux , ils enfoncèrent les portes de l'église pour y faire célébrer le culte. L'évêque ne put prévenir les dangers de cette affluence qu'en faisant dresser au milieu du cours un autel , où l'on célébra la messe des deux dernières fêtes. Les dimanches suivants, il officia tantôt dans une place, tantôt dans l'autre ; et les attentions de sa charité , de son zèle
et de sa prudence , ne cessèrent que lorsqu'il ne resta plus dans la ville le moindre vestige de contagion.
« Qui peut , dit l'historien Papon , à la vue d'un tel spectacle et au récit d'un tel prodige de vertu , ne pas se sentir attendri et pénétré d'admiration ? Que peut offrir de comparable l'antiquité païenne à ce sublime dévouement? Qu'y a-t-il dans les fastes de la philosophie qu'on puisse rapprocher d'un pareil héroïsme ? Elle a pu quelquefois produire des martyrs de la vanité, de l'ambition, de la gloire , le seul christianisme a fait des martyrs de la charité : lui seul a dit à ses disciples que se sacrifier , c'est se sauver ; lui seul a dit à ses ministres que le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis ; doctrine vraiment céleste , et que l'homme n'a pu trouver , puisqu'elle est au-dessus de l'homme. »