SUBLIME CHARITÉ
Vers le commencement du dernier siècle, il y avait à Toulouse un jésuite nommé Queyron , que son zèle et sa charité faisaient regarder dans toute la ville comme Je père des pauvres et l'asile des malheureux. Quoique son état le privât de toute ressource , il en trouvait toujours pour les soulager ; et il y avait peu de riches qui ne se lissent un devoir de contribuer à ces bonnes œuvres par leurs aumônes. Un jour, une femme désolée vint lui annoncer que son mari venait d'être mis en prison , lui laissant quatre enfants à qui elle ne pouvait donner du pain ; elle assurait que , si on ne lui rendait pas le père de ces petits infortunés , en payant la dette pour laquelle il était détenu , elle ne pouvait plus s'attendre qu'à périr de désespoir, et à voir mourir ses enfants de faim. Le charitable jésuite , attendri jusqu'aux larmes , crut devoir se permettre de paraître indiscret à celte occasion ; et, quoiqu'il eût fait depuis peu une quête, il se décida à en faire tout de suite une autre pour le prisonnier. Il alla donc solliciter de nouveau les dons des âmes charitables, et en particulier ceux d'un riche négociant , qui , à une humeur brusque ,
joignait un grand fond de religion et un cœur extrêmement compatissant. Malheureusement, il l'aborda dans un moment où il venait de recevoir une lettre par laquelle on lui annonçait une faillite, qui lui faisait perdre une somme considérable. Le père Queyron , ignorant ce désastre, lui exposa avec un ton humble et touchant Je sujet de sa visite. « Quoi! vous voilà encore, lui répondit le négociant , avec un air sombre et bourru ? Oh î c'en est trop. — Ah ! si vous saviez , monsieur ! — Je ne veux rien savoir... retirez-vous. — Mais que deviendra donc cette pauvre famille ? Ah ! je vous en conjure , ajouta le jésuite , en s'approchant et en le pressant...» Le négociant, tout occupé de son malheur et comme hors de lui-même, se retourne aussitôt avec emportement , et lui donne un soufflet. Le père Queyron , insensible à cet outrage , ne fait paraître aucune émotion ; mais présentant l'autre joue à celui qui venait de le frapper, il lui dit d'un ton calme et tranquille : « Tenez, monsieur, donnez-m'en un second, pourvu que vous m'accordiez quelques secours pour la pauvre famille que je voudrais soulager. » Frappé de ces paroles, et surtout de l'héroïque imperturbabilité de l'homme de Dieu , comme d'un coup de foudre , le négociant demeure quelque temps interdit; puis, entraîné par un mouvement subit : a Venez avec moi , dit-il au père Queyron , en le prenant par la main. » Il le conduisit dans la pièce où était son coffre-fort ; il l'ouvre en sa présence et lui dit, en lui montrant des pièces d'or et d'argent qui y étaient renfermées : « Prenez tout ce que vous voudrez ; je vous le permets. — Je ne
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prendrai, monsieur, lui répondît le jésuite, que ce que votre charité vous portera à me donner. » A ces mots , le négociant enfonçant ses deux mains dans un grand sac rempli d'écus , en prend autant qu'elles peuvent en contenir, et les met dans le chapeau du père , en lui recommandant d'en venir prendre d'autres quand il aura distribué ceux-là. Le jésuite se retira transporté de reconnaissance et de joie , mais il se garda bien de raconter à qui que ce fut l'aventure qui lui était arrivée. Ce fut le négociant lui-même qui la lit connaître, aimant mieux avouer sa faute que de laisser dans l'oubli un acte de charité aussi héroïque que celui dont il avait été Je témoin. Son aveu ne lui fit pas tort dans l'esprit public , et on lui pardonna son emportement en faveur de sa générosité.
Morale en action ; écliî. d'Hocquart.