DEPUIS LA PAIX DE
lie Toukin Jusqu*à' Paul Bert. — Au Tonkin les manœuvres de la cour de Hué avaient perpétué l’agitation; si Luu-Vinh-Phuoc avait abandonné le pays, il avait laissé après lui de nombreux outlaws. Le général Jamont marcha contre eux et s’empara de l’importante position de Than-Maï (24 octobre 1885). Les débats de la Chambre sur la question du Tonkin faillirent être fatals^ à notre domination, les rebelles annonçaient partout l’évacuation et attiraient à eux les esprits hésitants. De nombreuses expéditions dirigées par les généraux de Négrier, Munier et le colonel Mourlan furent entreprises.
Le général Warnet prit le commandement et la direction des aftaires civiles au commencement de 1886, continua la pacification, fit occuper Laokay par le colonel de Maussion et Tlian-Quan^av\e commandant de Mibielle. M. PaulBert,nommé rési’dent général le 31 janvier 1886, arriva à Hanoï le 8 avril.
1. Nguyen-Hau-do est mort le 18 décembre tSSS et a été remplacé par Tran-huu-huê. Le roi Dong-Khanh est décédé le 28 janvier 1889 et a eu pour successeur le prince Bim-lan, âgé de dix ans, proclamé sous le chiffre de Thanh-Thai. Tliuyet est interné par les autorités chinoises dans la province de Quang-Tong. Le roi Ham-Nligi, dont il avait déterminé la fuite, est interné à Alger.
lia commission <ie délimitation des frontières. —
Conformément au traité de paix avec le Géleste-Empire une commission mixte reconnaissait la frontière dans le but de la délimiter Dans sa première campagne la commission opéra sur les confins du Kouang-Toung (décembre 1885, mars 1886), Langson fut réoccupé ; des garnisons établies à That-Khé et à Caobang.
Dans une seconde campagne, sur la frontière de Yunnan (du 22 juin 1886 au mois de septembre), les commissaires, à la suite d’une attaque où périrent les lieutenants Geil et Henry, durent délimiter sur la carte.
La troisième campagne de délimitation eut lieu aux limites des deux Kouang ; elle fut marquée, à son début, par l’assassinat de M. Haïtce à Monkay (25 novembre) ; ce malheur n’arrêta pas les négociations; elles furent terminées le 29 mars 1887.
Les procès-verbaux de la commission, portés à Pékin par le commandant Boüinais, servirent à M. Gonstans dans ses négociations pour le traité de commerce.
Très adroitement, en effet, l’envoyé extraordinaire de la République française lia les opérations de la délimitation aux négociations commerciales, et le traité, signé le 26 juin 1887, nous concéda, en échange de concessions consenties sur le tracé de la frontière, une base certaine pour notre pénétration économique dans le’ Géleste-Empire.
Des opérations d’abornement succédèrent à celles de la délimitation et furent dirigées successivement par le chef de bataillon Ghiniac de la Bastide et le consul Frandin; elles se continuent par les soins du colonel Servière.
Avec les Ghinois, qui n’aiment pas' les changements de personnes, il eût été préférable d’acquiescer à leur désir et de confier à un membre de l’ancienne commission de délimitation l’achèvement de l’œuvre- commencée. Les délégués à la délimitation avaient eu, en effet, en face d’eux de hauts personnages comme le vice-roi du Kouang-Si et le directeur du cérémonial d’État à Pékin ; leurs successeurs se rencontrèrent avec des mandarins secondaires. De plus la présence de la commission de délimitation sur un point de la frontière arrêtait la piraterie, et, derrière elle, le protectorat pouvait organiser, à son gré, les hautes provinces du Tonkin. Ainsi, en 1886, de Dong-
1. Membres français : M. Bourcier Saint-Chaffray, président, remplacé plus tard par M. Dillon ; MM. Schezer consul de Canton, lieutenant-colonel ïisseyre, capitaine Boüinais, docteur Néis, Haïtce, membres. Les Chinois avaient deux délégations : l’une pour les Kouang, l’autre pour le Yunnan.
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Dang à Hanoï, par Langson la route mandarine était libre de tout pillard. La reprise de l’opération serait utile; sagement conduite sur une large base, elle aurait plus d’action pour k pacification que le passage des colonnes volantes, incapables de fixer au sol les populations plus ou moins nomades, plus ou moins auxiliaires des pirates.
Paul BerC résiflënt fféiiérai. Dès son arrivée au Tonkin, le nouveau résident général déploya la plus grande activité. Il sut reconnaître la situation, réunir toutes les bonnes volontés dans un commun elTort, profiter de l’influence acquise sur les indigènes chrétiens par les missionnaires et leur chef Mgr Puginier* et gagna à sa politique de conciliation entre les conquérants et les Annamites le kien-luoc (vice-roi) Nguyenhuu-do. Il développa l’organisation civile pendant que nos troupes, sous le commandement des généraux Jamais, Mensier, des colonels Metzinger, Dugenne, Boilève, des commandants Servière, Simon, de Lorme, Pelletier, Poncet, détruisaient des bandes de pirates dans l’Annam et le Tonkin. Paul Bert, après avoir encouragé le roi à faire campagne et lui en avoir fourni les moyens, se rendit a Hué où il eut une entrevue avec le prince. Malheureusement, à son retour à Hanoï, il mourut le 11 novembre 1886. M. Vial, résident supérieur de Hanoï, prit 1 intérim et les fonctions de résident général passèrent ensuite à M. Bihourd '27 novembre 1886).
Traité de commerce avec la Cliine. — Le traité de commerce, prevu par la paix de Tien-Tsin et signé par M. Cogordan en 1885, fut remanié dans un sens plus favorable à nos intérêts, par M.^ Cdnstans. Ce traité, signé le 26 juin 1887, stipule que la ville de Lang-l]chéou, au Kouang-Si, et celle de Montzé (avec son annexe au Yunnan, sont ouvertes
au trafic franco-annamite. Le gouvernement français est autorisé à entretenir des agents consulaires dans ces deux villes.
liCS opérations «le gendarmerie. — Depuis la signature de la paix, il a fallu réprimer le brigandage et opérer certaines occupations nécessaires. De nombreuses actions et de brillants faits d’armes en ont été la conséquence. Citons, dans l’ordre chronologique, l’affaire de Quin-Quan, l’occupation du Ihan-fJoa, la prise de Binh-Dinh, la destruction du fort de
1. Mgr Puginier est mort en 1892. Il avait passé la plus grande partie de sa carrière au Tonkin eù il a rendu les plus éminents services. Il était officier de la Légion d'honneur.
Tanh-Dong, l’enlèvement du fort de Beii-Mé, la rencontre de Phii-Cat, la colonne de Ninh-Binh, les reconnaissances de Quan- Dao, et de Cho-Clm, les colonnes de Quang-Bmh et de Quang- Nam (1886), le siège mémorable de Ba-Dinh (décembre 1886janvier 1887), la prise du fort de Makao, la reconnaissance de Moxat, les colonnes du fleuve Rouge (colonel Brissaud et commandant Pelletier), la marche remarquable du colonel Pernot, en décembre 1887 et en janvier 1888, dans le bassin de la rivière Noire, la brillante affaire de Clio-Moi, sous le général Borgnis-Desbordes, les opérations très importantes du Yen- Thé, diri gées par le colonel Frey en 1891 et reprises en 1892, par le général Voyron, les colonnes du colonel Terrillon dans le Dong-Trieu (1891-1892), la colonne Servière dans le Mau- Son, en 1892, et-de nombreux engagements où nos officiers et nos soldats ont montré la plus brillante bravoure et une ténacité bien propre à faire réfléchir pirates et rebelles. Aussi les soumissions augmentent-elles chaque jour. Toutes ces colonnes prendront fin le jour où les frontières seront barrées, où les pirates chinois ne pourront plus donner la main aux rebelles annamites. C’est en ce sens que la question du Tonkin est une question chinoise. Entendons-nous avec les Chinois pour faire respecter la frontière du Tonkin, car des deux côtés de cette frontière il y a des pirates chinois, et il y a par conséquent dans ce fait une question sociale que nous devons résoudre avec les Célestes.
Ce ^o\ni capital réglé, nous ne trouvons plus au Tonkin que des malfaiteurs comme il y en a eu de tous temps, quelquefois des rebelles; mais alors la question est simplifiée, elle devient purement annamite et ces gens-là, n’ayant plus rien à attendre de leurs camarades chinois, seront vite contraints par la cour de Hué, appuyée au besoin par nos colonnes, à redevenir de paisibles agriculteurs.
Pour nous la prospérité de notre établissement en Indochine, qui offre de si merveilleuses richesses, dépend entièrement de la solution que nous préconisons.
L’art, l®*" du traité de paix, de commerce et d’amitié conclu entre la France et la Chine, le 9 juin 1885, est ainsi conçu :
« La France s’engage à rétablir et à maintenir l’ordre dans les provinces de l’Annam qui confinent à l’empire chinois. A cet effet, elle prendra les mesures nécessaires pour expulser les bandes de pillards et gens sans aveu qui compromettent la sécurité publique et pour empêcher qu’elles ne se reforment. Toutefois les troupes françaises ne pourront, dans aucun cas,
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franchir la frontière qui sépare le Tonkin de la Chine, frontière que la France promet de respecter et de garantir contre toute agression.
« De son côté, la Chine s’engage à disperser ou à expulser les handes qui se réfugieraient dans ses provinces limitrophes du Tonkin, et à disperser celles qui chercheraient à se former sur son territoire pour aller porter le trouble parmi les populations placées sous la protection de la France, et, en considération des garanties qui lui sont données quant à la sécurité de la frontière, elle s’interdit pareillement d’envoyer des troupes au Tonkin.
« Les hautes parties contractantes fixeront par une convention spéciale les conditions dans lesquelles s’effectuera l’extradition des malfaiteurs entre la Chine et l’Annam.
« Les Chinois, colons ou anciens soldats qui vivent paisiblement en Annam, en se livrant à l’agriculture, à l’industrie ou au commerce, et dont la conduite ne donnera lieu à aucun reproche, jouiront pour leurs personnes et pour leurs biens de la même sécurité que les protégés français. »
Cet article, fort critiqué par de bons esprits connaissant parfaitement l’Empire du Milieu, présente selon nous les inconvénients suivants d’où proviennent nos difficultés dans le haut Tonkin. Pendant que nous exécutons loyalement et strictement le premier paragraphe, les mandarins de la frontière des deux Kouang, qui ne sont pas les signataires du traité ‘, considèrent le paragraphe deuxième, contre-partie du précédent, comme une lettre morte. Ils secourent, au moins indirectement, les pirates, ils leur donnent asile, ils permettent la formation des bandes. Il nous faut sans cesse peser sur le Tsong-li-Yamen pour obtenir enfin le respect des conventions internationales et jamais ne nous laisser arrêter par des promesses sans conséquence. Pour arriver au résultat voulu, il faut négocier la convention spéciale d’extradition prévue au paragraphe troisième, et cette négociation nous donne précisément la plate-forme que nous cherchons pour obtenir des mandarins des frontières l’exécution des engagements consentis par la cour de Pékin. Alors, mais alors seulement, on se trouvera en présence de Chinois « agriculteurs, industriels et négociants », établis dans l’Annam, Chinois à qui nous avons promis la sécurité. Jusqu’à ce moment il nous sera bien difficile de considérer les émigrés du Géleste-Empire comme des « colons » dignes de protection.
1. Rappelons que les vice-rois ont souvent une politique personnelle différente de la polilique du gouvernement central.
Slii^sions Pavie. — M, Pavie, consul général et ministre résident de France à Bangkok, bien connu par ses explorations antérieures au Cambodge, a exploré les montagnes séparatives de l’Annam et du bassin du Mékong, dans le but de rechercher les voies de communication entre les Etats protégés par la France et le Laos.
Dans sa première mission, M. Pavie partit de Luang-Prabang pour atteindre Dien-Bien-Phu et la rivière Noire. 11 fut arrêté par la révolte des IIos qui détruisirent la ville de Luang- Prabang. IlfutrejointparlecapitaineCupetetle lieutenant Nicolon, puis par une colonne commandée^par le colonel Pernotsur la rivière Noire. Dans un second voyage, MM. Pavie et Cupet se rendent^ à Takoa et le premier gagne Hanoï. Le lieutenant Nicolon reconnut en même temps la ligne de partage des eaux. Les différents voyages de la première mission se firent de 1887 à 1889.
La seconde'mission eut pour but de compléter l’étude du pays jusqu’au Cambodge et de reconnaître les territoires entre Luang-Prabang et la Chiné. La mission se divisa en plusieurs groupes. Lepremier, sous la direction de M. Pavie, quitta Hanoï au mois de février et se rendit du Tonkin en Cochinchine par la rivière Noire et le Mékong. Revenu au Tonkin, M. Pavie explora les pays Shangs et pénétra en Chine par le Yunnan. Le deuxième groupe, dirigé par le capitaine Cupet, regagna Luang- Prabang en complétant les études ébauchées pendant la première mission et les rattachant à celles faites autrefois par le docteur Harmand.
Coup d’œil sur les opérations des Ang;lais en Birmanie. — Les progrès des Français en Indo-Chine ont excité la jalousie des Anglais. Par la guerre de 1824-1826, terminée par le traité d’Yandabo, et par la guerre de 1852-1853, que ne termina aucun traité de paix, ils avaient démembré l’empire birman, lui avaient enlevé toutes ses provinces maritimes, l’avaient réduit à la H ante- Birmanie, ou royaume d’Ava, étroitement surveillée par un résident britannique, installé auprès de la cour de Mandalay. Mais voilà que de cette Haute- Birmanie les Français devenaient voisins. Elle semblait destinée à rester un État indépendant, un État tampon, entre l’Indo-Chine française et l’Indo-Chine britannique : dès lors nous pourrions être libres d’étendre notre influence sur le royaume de Siam. Or, les Anglais, entendaient au contraire que ce serait le royaume de Siam qui deviendrait l’État tampon,
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et pour cela il leur fallait supprimer et annexer la ITante- Birmanie. En second lieu, il s’agissait de savoir laquelle des deux puissances dominerait sur le Mékong, qui, dans son cours supérieur, arrose la province chinoise du Yunnan, la Haute-Birmanie, le Laos, sépare l’empire de Siam de l’empire d’Annam, et, dans. son cours inférieur, traverse le Cambodge et vient former le delta de la Cochinchine, Si les Français dominaient sur le Mékong les États Slians du Laos, le Kiang- Timg, le Kiang-Hung, le Xieng-Haï, le Xieng-Khong, le Lumig- Prabang, passaient sous notre influence. Dès lors aussi, les relations directes entre hx Haute-Birmanie et le Yunnan, c’està-dire tout l’empire .chinois, étaient coupées et le chemin de fer projeté par l’ingénieur britannique Golquhoun devenait impossible. •
Il fallait donc que les Anglais se hâtassent, avant que la France ne fût en position de revendiquer tous les droits qui découlaient pour elle de son établissement dans- l’Annam.
En outre, le 13'août 1883, était arrivée à Paris une ambassade birmane, chargée d’abord de-ratifier le traité d’amitié et de commerce, conclu en 1873 entre la France et la Haute- Birmanie, et aussi'de réclamer la protection de la France contre les convoitises anglaises. Dès le 14 novembre 1883, lordLyons, ambassadeur d’Angleterre à Paris, priait M. Jules Ferry, alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, de ne pas perdre de vue « l’intérêt tout particulier que l’Angleterre attache à la Birmanie, en raison de sa position géographique et de ses relations politiques avec le gouvernement de l’Inde ». M. Jules Ferry rassurait l’ambassadeur en lui affirmant qu’il ne s’agissait que de la ratification d’un ancien traité de commerce, que la France n’entendait faire aucune convention politique avec la Birmanie et qu’elle se refusait absolument à la secourir d’armes et de munitions, comme l’avaient demandé les envoyés birmans. Mais, le 11 juillet 1884, il faisait observer à lord Lyons que « les Français et les Birmans sont sur le point de devenir voisins » et que « les États laotiens, qui constituent le mur mitoyen naturel entre les sphères d’action anglaise et française, doivent être l’objet d’une entente entre les deux gouvernements ». Le 5 janvier 1885, il répétait qu’il « serait nécessaire de faire un traité relativement aux frontières ». C’était précisément ce que ne voulait pas faire l’Angleterre. Une vive agitation régnait parmi les Anglais établis dans la Basse-Birmanie, parmi ceux de Calcutta et de l’Inde britannique, parmi ceux de la métropole. Les chambres de
commerce de Rangoun, de Calcutta, de Macclesfield, deGlascow, de Liverpool, de Londres, les agents britanniques dans la Haute et la Basse-Birmanie, le vice-roi des Indes, lord Dufîerin, insistaient auprès du gouvernement anglais pour qu’il prît en mains les intérêts de ses nationaux vis-cà-vis de la cour de Mandalay. La compagnie de V Iraouaddy Flotilla, et celle de Boinbayformées pour l’exploitation des forêts duVoyaume d’Ava, se plaignaient d’être molestées par le roi Thibaw. L’ingénieur llalet, attaché au gouvernement de l’Inde, faisait des conférences dans les villes d’Angleterre, où il parlait non seulement d’annexer la Birmanie, mais de « prendre le roi de Siam par la main pour l’amener dans la grande famille anglo-indienne », c’est-à-dire pour établir le protectorat sur ses États. Lord Dufferin (aujourd’hui ambassadeur d’Angleterre à Paris) télégraphiait à Londres, le 29 juillet 1885 : « L’influence dominante et exclusive de la France dans la Haute-Birmanie entraînera de sérieuses conséquences pour nos possessions de la Basse-Birmanie ; il faut la paralyser, au risque d’ouvrir les hostilités contre Mandalay. »
Malheureusement le roi Thibaw avait donné aux Anglais de sérieux griefs : conseillé par la reine Soupaïa-Lât, à la fois sa sœur et sa femme, il avait ouvert son règne (1879) par un massacre général des princes et princesses de sa famille, ajoutant les tortures au meurtre, et avait même essayé de faire assassiner ceux qui s’étaient réfugiés sur le territoire britannique. Il avait abreuvé d’outrages le résident anglais à sa cour, l’obligeant à se déchausser pour se présenter à l’audience, laissant insulter les membres de la légation, au point que celle-ci se vit obligée, en septembre 1879, d’évacuer Mandalay. Il faisait dépouiller les négociants anglais, violer leurs domiciles et torturer les Indous sujets ou protégés de la Grande- Bretagne. Jusqu’alors le gouvernement britannique avait usé delonganimité, tempérant le zèle de ses agents, leur répétant que Thibaw n’était pas plus cruel ni plus coupable que ses prédécesseurs, que de tous temps les commerçants anglais avaient souffert des avanies sans que leurs affaires cessassent de prospérer, qu’il serait « hautement impolitique » de soulever un conflit pour de telles raisons.
Toutefois, ses griefs contre le roi Thibaw constituaient un prétexte de guerre qu’il était bon de se ménager. On commença donc à le trouver plus cruel et plus coupable que ses prédécesseurs quand les intérêts britanniques parurent menacés par les progrès de la France. De Londres on se mit à prêter l’oreille
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aux plaintes cpii venaient de Rangoun et de Calcutta. On se laissa dire que les Français avaient conclu à Paris une alliance offensive et défensive avec le roi Thibaw, qu’ils lui faisaient passer des armes par le Tonkin, qu’ils avaient obtenu de vastes territoires en Birmanie, la concession d’un cbemin de fer reliant Mandalay au Tonkin, d’une banque à Mandalay, que le consul de France, M. Haas, excitait le roi à se soulever contre l’Angleterre. Toutes ces nouvelles arrivaient de Rangoun à Calcutta et à Londres, appuyées de pièces officielles, qui étaient autant de faux. Le traite franco-birman du 15 janvier 1885, qui a été publié, ne contient que des stipulations purement commerciales. Vainement M. Jules Ferry ne cessait de le répéter à lord Lyons; vainement, après lui, M. de Freycinet en renouvelait l’assurance à cet ambassadeur, le 12 octobre 1885 :
« Le gouvernement de la République affirme qu’il n’y a rien de sérieux dans toutes ces prétendues concessions. »
L’Angleterre n’entendait plus se laisser persuader. M. Jules Ferry avait été renversé le 30 mars; les élections d’octobre rendaient impossible, pour longtemps, son retour aux affaires; on était sûr de ne plus le trouver sur son cbemin, revendiquant la neutralité des États laotiens. Dès le 16 octobre, lord Dufferin envoyait un ultimatum au roi Tbibaw : on le sommait de se reconnaître vassal de la Grande-Bretagne. Sur son refus, le 11 novembre, ordre fut donné au général Prendergast, avec une armée de 10000 bommes, de marcher sur Mandalay. Quelques engagements suffirent à disperser les forces birmanes, inférieures en nombre et mal organisées. La couardise du roi Tbibaw fit le reste : il livra sa capitale, son armée, sa famille, sa personne, sur la simple promesse d’avoir la vie sauve. Le !«*■ janvier 1886, l’annexion de la Haute-Birmanie fut proclamée *.
G est ainsi que l’Indo-Ghine française se trouva tout de suite avoir les Anglais pour voisins, sans que les successeurs de M. Jules Ferry, dans la crise qui suivit les élections, aient rien pu stipuler au sujet de nos droits sur les États Sbangs et pour notre légitime influence sur le ro3^aume de Siam.
Depuis lors les Anglais, que l’armée du roi Tbibaw avait arrêtés si peu de temps, ont vu leurs progrès retardés par l’insurrection des bandes de dacoïts, moitié patriotes et moitié
i. Livre bleu anglais sur les affaires de Birmanie. — Anonyme, La chute des Allompra ou la fin du royaume d’Ava, Gliallamel, 1886. — Lady
Dufferin, Quatre ans aux Indes anglaises, notre vice-royauté, 1890.
Ghailley-Bert : La colonisation de l’Indo-Chine, l’expérience anglaise, 189^,
brigands, assez analogues à nos pirates du Tonkin, mais ayant à leur tète des princes royaux. Ils ont eu affaire comme nous aux prétentions de la Chine, revendiquant une suzeraineté sur la Birmanie. Ils n’en ont pas moins fini par s’établir solidement.
Tout ce que nous avons pu faire pour parer aux dangers de l’avenir, c’est d’établir un consul à Luang-Prabang, point stratégique de première importance sur le Mékong, et d’échelonner des agents commerciaux qui font flotter le pavillon tricolore tout le long de ce fleuve : cela nous permettra de garantir un peu les Etats Shangs et le royaume de Siam.
Conclusion. — Nous arrêtons ici notre résumé historique. Nous sommes désormais en contact avec l’Empire du Milieu ; nous ne devons jamais oublier que notre puissance dans l’Indo- Chine dépend surtout du modus vivendi à établir avec la cour de Pékin. La question tonkinoise est avant tout une question chinoise; la paix de nos protectorats, le développement de notre influence, les profits légitimes de nos sacrifices, la possession de notre nouvel empire asiatique, acheté au prix de tant de généreuses existences et de tant de nobles actions militaires, tout dépend de notre politique envers le Tsong-li-Yamen. Cette politique doit être ferme et bienveillante, capable de convaincre les Célestes de notre volonté de dominer sur les bords du Song-Koï et de leur inspirer la conviction que, parmi les Européens, nous sommes encore les meilleurs voisins.
Vis-à-vis des Annamites et de la cour de Hué, notre politique doit s’inspirer des mêmes principes de fermeté et de protection, et le dernier gouverneur général de l’Indo-Chine, M. de Lanessan, a donné des gages de confiance aux hauts mandarins. Mais il faut convaincre ceux-ci qu’aujourd’hui ils n’ont plus rien à attendre du Céleste-Empire. S’ils se pénètrent de cette idée, ils reconnaîtront leur véritable intérêt et accepteront loyalement un protectorat respectueux des situations acquises, des mœurs, des coutumes traditionnelles, du culte des ancêtres; ils comprendront que la révolte, la fourberie, la mise au jour de « pensées de derrière la tête », conduirait la France à imposer un protectorat plus rigoureux ressemblant beaucoup à une annexion et à transformer le Tonkin en une autre Gochinchine, c’est-à-dire en une colonie française.
Le comat ou conseil secret semble comprendre la situation et l’accepter. C’est le moyen de conserver la couronne au jeune roi Thanh-Thaï et de maintenir le sceptre dans la famille des Nguyen.
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Aujourd’hui l’Annam est tranquille, le delta tonkinois est pacifie, la situation s’ameliore dans les régions montagneuses. La création de quatre territoires militaires a été de la part n gouverneur général un acte de sagesse politique et de désintéressement. L autorité civile aura son tour dans les hautes provinces; h faut encore maintenant, à cette partie du Tonkin la forte direction du commandement. Des voies de communication s ouvrent pour faciliter la marche rapide des troupes sur une ligne de postes fixes fermant les routes de pénétration de la frontière au cœur du territoire, rejetant les pirates vers la Chine. A mesure que les bandes trouveront plus rarement l’occasion de coups de main fructueux, elles se disperseront, jugeant
la vie sédentaire préférable à une existence où elles renconreront plus de fatigues et de privations que d’avantages. La popu a ion, rop dense à 1 embouchure des fleuves, remontera peu a peu vers la partie fertile des hautes vallées. Nous aurons dernontre le mouvement en marchant et nous verrons enfin dans 1 Indo-Ghine française ce qu’elle est en effet : le plus beau fleuion, avec 1 Algérie, de notre couronne coloniale.
colomalk.
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