I — LES ANNA.MITES
Caractèi'C!^ pliysiffues. — Des bouches du Mékong à la frontière chinoise, dans la Basse-Gochinchine, l’Annam et le Tonkin habite une seule famille ethnique. G’est la famille annamite du rameau indo-chinois de la race jaune.
Les indigènes sont petits, surtout dans la Gochinchine française (1™,59 en moyenne pour l’homme, l"b52 pour la femme). Ils sont nerveux, mais d’une apparence faible, et souvent maigres. Leurs membres inférieurs sont bien constitués ; le premier orteil est assez séparé des autres doigts et presque opposable à ceux-ci, aussi les Ghinois surnomment-ils les Annamites chUio-chi ou doigts bifurqués. On les voit souvent accroupis, la pointe du pied appuyée sur le sol et le torse reposant sur les talons. Leur démarche est disgracieuse et ils portent les pieds en dehors. Les jambes sont très arquées, par suite de la mauvaise habitude des mères de porter leurs enfants à califourchon sur la hanche. Le bassin est peu développé, le buste long et maigre, la poitrine en saillie mais bien faite. Les muscles du cou sont accentués, les épaules larges, les mains longues et étroites avec les phalanges des doigts
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noueuses; ils laissent très longs leurs ongles minces et effilés. Leur force musculaire, essayée au dy nanomètre, est peu considérable, mais ils jouissent du privilège de braver impunément un climat brûlant et de pouvoir ramer jusqu’à dix heures de suite au soleil. Le poids moyen du corps est de 55 kilogr. 6 chez l’homme et de 44 kilogr. 7 chez la femme.
Le crâne est arrondi, brachycéphale, son indice horizontal compris entre 0,83 et 0,85; sa capacité est évaluée à 1 418 centimètres cubes chez l’homme, à 1 383 chez la femme. L’ovale de la figure est presque en losange (eurygnathe) chez l’homme, le front est bas, l’angle externe des yeux plus haut que l’angle interne ; les paupières à demi closes couvrent des prunelles noires. La myopie paraît rare. Les joues sont relevées vers les tempes, le nez est épaté, trop large vers le front, la bouche moyenne, les lèvres assez épaisses, le menton court, les oreilles grandes et détachées de la tête. Les dents sont larges, droites, teintes en noir par la mastication du bétel ou par le laquage avec certaines drogues.
L’angle facial de Camper est de 76^4' chez la femme; l’angle facial alvéolaire de Cloquet est de 75<’46' chez l’homme, de 76^2 chez la femme. La barhe ne croît que vers l’âge de trente ans et demeure toujours rare; elle est noire, dure et raide et ne se montre qu’au menton et sur les lèvres. Les cheveux, noirs et longs, blanchissent relativement tard. La peau parait épaisse. Le teint varie beaucoup, suivant le rang et les occupations, depuis la couleur de la cire jusqu’à celle de l’acajou et de la feuille morte ; les Annamites établissent, sous ce rapport, une transition entre les Chinois et les Malais, mais ils sont plus clairs que les Cambodgiens.
L’Annamite tonkinois est plus grand, mieux proportionné et surtout plus élancé que l’habitant du bas Mékong. Une moitié des Tonkinois atteignent 4"', 58, quelques-uns l'",60 et même 1™,65. Le cou est moins trapu que chez l’indigène du Gia-Dinh, la tète moins grosse, les molaires moins saillantes, le prognathisme moins accusé. Le front est bas, le poitrine développée et les membres grêles. Les femmes sont en général plus jolies qu’à Saïgon.
Caractères moraux. — Les Annamites sont doux et dociles, capables cependant de résistance, réfléchis, timides, gais, dépensant rapidement leur salaire et se distinguant ainsi des Chinois, économes et âpres au gain. Cependant ils sont très attachés aux terrains qu’ils possèdent; ils abandonnent diffici-
lement le village où ils sont nés, où habite leur famille et où sont les tombeaux de leurs ancêtres. Ils aiment le plaisir, le jeu, les représentations théâtrales*.
Sous les dehors d’une bonhomie native, les Annamites ont une certaine facilité d’esprit, beaucoup de bon sens et un grand talent d’assimilation ; ils se familiarisent rapidement avec les coutumes de la civilisation européenne et sont avides d’apprendre afin d’être considérés comme lettrés et d’entrer dans la classe des fonctionnaires. Certains Annamites montrent de l’esprit d’initiative. Le jury de l’Exposition de 1880, à Saïgon, signalait un indigène qui avait fait des plants de cacao avec des pieds fournis par le Jardin botanique; d’autres qui dirigeaient des exploitations agricoles comparables à certaines de nos bonnes fermes de la Bretagne et du Maine. Les indigènes se montrent capables d’imiter les procédés de nos industries; ils sont faciles à conduire, intelligents, actifs et perfectibles ; ils sont même, sur ce point, supérieurs aux Chinois, lesquels, fiers de leur civilisation particulière, se montrent souvent rebelles aux instructions et aux conseils de leurs chefs. M. Fuchs, ingénieur des mines, a reconnu l’aptitude des Annamites à apprendre un travail délicat et nouveau. Ils se mettent facilement et vite à la serrurerie, à la manœuvre des machines à vapeur. Dans les écoles françaises de la Cochinchine, les indigènes se sont conduits en élèves dociles, appliqués et patients. Ils nous donnent des interprètes, des secrétaires, des instituteurs, des dessinateurs, des employés pour les postes et les télégraphes, pour la régie d’opium, etc. Certains ont su devenir de véritables savants, écrire avec une certaine élégance dans notre langue et subir des examens devant nos jurys d’enseignement supérieur.
Les Annamites sont courageux. On les a vus, aux attaques deTourane, de Saïgon, de Ki-Hoa, de Hanoï, de Nam-Dinh, de Thuan-An, de Sontay, de Bac-Ninh, se faire tuer ou ne prendre la fuite que devant la marche rapide de nos colonnes. Aux lignes de Ki-IIoa, ils tentèrent même une attaque de nuit, et à l’assaut il y eut un combat corps à corps. Les tirailleurs annamites et les tirailleurs tonkinois, entrés à notre service, se sont montrés d’une grande bravoure; ils nous ont partout secondés et se sont révélés comme d’excellents éclaireurs ou flanqneurs. Les régiments tonkinois, depuis
1. Los Annamites connaissent plusieurs jeux de hasard, les cartes chinoises, le xoc-dia ou jeu de la sapèque, le co, sorte de jeu d’échecs. Beaucoup d’indigènes se plaisent à enlever des cerfs-volants.
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qu’ils sont complètement organisés comme te régiment annamite, recrutés sous la responsabilité des villages, nous donnent le moyen pratique de faire respecter partout notre domination.
Les Annamites sont, comme les anciens Gaulois, une race familière avec la mort. On n’a presque jamais vu un de ces hommes perdre le sang-froid devant les apprêts du supplice; ils le subissent avec une remarquable fermeté.
Très jaloux de se distinguer aux yeux de leurs semblables et d’acquérir de la réputation, les particuliers consentent souvent, dans les villages, à faire de grands sacrifices d’argent pour des travaux publics, à condition que leur nom restera attaché à ces travaux.
Les principaux défauts des Annamites sont, en grande partie, la conséquence du despotisme. Ils sont ignorants, mais, sauf les lettrés, ils n’ont jamais reçu d’instruction ; ils sont craintifs, mais toujours ils sont sous le coup de la bastonnade ou d’atroces supplices ; ils sont dissipateurs, mais pour qui amasseraient-ils, alors que la fortune est l’occasion de rapines et de persécutions? Ils sont menteurs, mais leurs chefs sont passés maîtres en fait de duplicité. L’action de la France combattra ces défauts dans tout l’ancien Annam, comme elle le fait déjà avec succès dans la Basse-Gochinchine. Un plus grand défaut des indigènes est leur inconstance ; ils commencent facilement un travail, mais ils se rebutent à la première difficulté.
La politesse est raffinée et se ressent des coutumes serviles imposées à la population par les maiKlarins. Ceux-ci exigent que leurs inférieurs se prosternent devant eux. Nous avons trouvé cette coutume au Tonkin dans la dernière campagne comme au temps de Francis Garnier, comme à Saigon en 1858.
Les Annamites aiment le luxe, les vêtements aux couleurs voyantes, les bijoux, les cérémonies, la parade. Le costume des hommes et celui des femmes sont à peu près semblables et se composent d’un pantalon et d’une robe tombant jusqu’aux genoux. La coiffure est un grand chapeau ou en paille
de riz ou en feuilles de palmier vernies de deux pieds de diamètre, attaché sous le menton. Les cheveux sont portés longs, parfois enveloppés dans un crêpe de Chine en forme de turban.
On peut reprocher aux Annamites une grande malpropreté qui engendre la vermine. Ils ne quittent leurs vêtements que lorsque ceux-ci tombent en lambeaux. Aussi les affections cutanées sont-elles très fréquentes, surtout chez les enfants.
Les Annamites des deux sexes mâchent le bétel. Ils roulent
un morceau de noix d’arec dans une feuille de bétel, légèrement recouverte d’un peu de chaux vive. Tous portent avec eux, dans la ceinture, leur tabac et leur boîte à bétel; lorsqu’ils reçoivent une visite, ils offrent à leurs hôtes la chique de bétel. L’usage de cette drogue noircit les dents et défigure pour nous les plus charmants visages. Le tabac est fumé en cigares, en cigarettes ou dans des pipes à long tuyau et à petit foyer L Le funeste usage de l’opium est beaucoup moins répandu qu’en Chine; la proportion des fumeurs, dont la plupart sont des Célestes, ne dépasse pas 5 0/0 de la population mâle adulte.
La passion du jeu n’est que trop répandue chez les indigènes, qui perdent en un jour leur salaire et jusqu’à leurs vêtements. Avant notre établissement, le jeu était une des causes des dettes qui réduisaient une partie delà population en servitude. Le code civil franco-annamite admet avec sagesse l’exception de jeu. Une distraction plus innocente et très appréciée est le théâtre dont les représentations, qui rappellent les mystères du moyen âge, sont mêlées de chœurs. Les pièces sont empruntées aux souvenirs héroïques ou mythologiques de la Chine. Les rôles de femmes sont remplis, comme en Grèce et à Rome, par des jeunes gens.
iVotirrlture. — La base de la nourriture est le riz bouilli, le poisson et les légumes. Les Annamites mangent peu de viande, seulement du poï c et des poules; parfois le bœuf ou le buffle fait apparition sur les tables, mais seulement quand un accident oblige à l’abattre. Les sauces sont très variées et très épicées; l’une des plus employées est le ïmoc-mam, fait avec de l’eau de mer, des épices et des petits poissons écrasés. L’Annamite est généralement sobre et boit rarement de l’eau-de-vie de riz. Les grands excès se font aux noces et aux repas de cérémonie, où l’on mange de la viande de porc, de buffle, des pâtisseries et la chair du crocodile. Il existe des parcs de ces sauriens à Mytho et dans certaines autres localités. Les Annamites attribuent à la viande de crocodile des qualités aphrodisiaques.
Habitations. — Les maisons sont généralement groupées par hameaux dans des bosquets touffus, semés çà et là dans les rizières et sur le bord des arroyos. Au Tonkin, les villages,
4. Le bétel et la noix d’arec étant plus rares et plus chers au Tonkia qu’en Cochinchine, certains indigènes de ce pays ne font pas usage de ce masticatoire.
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généralement de forme rectangulaire, sont entourés d’une levée de terre surmontée d’une haie vive de bambous, de cactus et de lianes et précédée d’un fossé d’eau croupissante. Ainsi fortifiés, la plupart de ces villages pourraient soutenir un siège contre des Asiatiques ; aux prises avec des troupes européennes, ils leur feraient subir des pertes sérieuses.
Les habitations, faites en bambous, construites souvent sur pilotis, couvertes en chaume, ont des murailles garnies de limon séché au soleil. Des cloisons en planches ou en nattes séparent les différentes pièces. Nos soldats ont donné aux maisons annamites le nom caractéristique àepailloUes. L’ameublement est aussi rudimentaire que la demeure : quelques ustensiles de cuisine en terre, quelques planches servant de lits, de tables et de sièges, et c’est tout. Là vivent, pêle-mêle, hommes et animaux domestiques, chiens, porcs et volailles! Souvent des animaux sauvages, pythons, rats, margouillats, se font les commensaux du logis. Il ne faut pas oublier les moustiques, dont le commerce est si désagréable.
Les riches Annamites possèdent seuls des maisons en briques, couvertes en tuiles, avec la charpente faite souvent en bois de prix, sculpté avec soin. A Saigon et à Cholon, depuis la domi-' nation française, on voit les indigènes habiter des maisons à étages, construites sur des modèles européens. ’
Les pagodes, souvent belles et riches, surtout dans l’Annam et le Tonkin, sont construites avec des bois précieux, sculptés et dorés. .4 l’intérieur se trouvent les statues de divinités ou d’animaux symboliques, ayant leur rôle dans la mytholoo-ie bouddhique parmi ceux-ci se trouvent la grue et la tortue dont la présence est un souhait de longévité pour les fidèles et pour les princes qui ont reçu la dédicace du temple; car dans l’extrême Orient, comme autrefois dans l’Empire romain les souverains reçoivent un véritable culte. Devant les simulacres des dieux, se trouve une table des sacrifices, laquée et dorée. Sur les murs, des plaques de marbre reçoivent des inscriptions dédicatoires, des maximes empruntées souvent à la doctrine de Confucius. Autour de la pagode sont souvent construits des hangars, véritables sacristies où sont renfermés les o»'nements les accessoires pour les processions. Ces cérémonies se font en grande pompe, au son d’une musique désagréable pour des oreilles européennes, avec accompagnement du gong du tam-tam et des pétards.
1. La statue du grand Bouddha, dans une pagode de Hanoï, a 3'" ,50 de hauteur. G est un produit de l’industrie indigène ancienne.
France coloniale. gg
Les descriptions précédentes suffiseiit pour nous démontrer que nous ne pouvons pas rencontrer dans les pays annamites un seul monument se rapprochant, même à grande distance, des merveilles de l’architecture des Khmers. Les Annamites, comme les Chinois, construisent rarement des bâtiments à plusieurs étages; ils aiment mieux occuper un grand espace, où ils édifient des kiosques, des petites pagodes, des hangars aux poutres sculptées. Le bois est la matière le plus généralement employée.
lia famille. — Les Annamites se marient en général de bonne heure. L’âge minimum, d’après le code franco-annamite qui a recueilli les traditions indigènes, a été fixé à 16 ans pour l’homme et 14 ans pour la femme ‘ ,
Quand un jeune homme a choisi son épouse, il la demande à ses parents qui font pressentir la famille de la jeune fille par un intermédiaire ou mai-dong. Les questions d’intérêt étant résolues, les fiançailles ont lieu. Puis viennent les épousailles avec des sacrifices faits aux ancêtres de la famille que va quitter la nouvelle épouse et aux ancêtres de la famille de l’époux, où elle va entrer. La cause de ces doubles sacrifices se trouve dans les croyances religieuses des Annamites que nous exposerons plus loin.
Dans la Basse-Gochinchine , l’administration française a essayé de régulariser la tenue des actes de mariage, de naissance et de décès pour assurer l’état des personnes. Les mesures qui ont été prises respectent absolument la liberté de conscience des conjoints et elles devront, un jour ou un autre, être étendues à tous les pays occupés par la race annamite ou cambodgienne.
Les moeurs admettent à côté du mariage de premier rang, caractérisé, comme la confarréation des Romains, parla pratique des cérémonies religieuses, des unions de second ordre, reconnues par le code civil franco-annamite, et qui confèrent aux enfants issus de ces alliances, les droits d’enfants légitimes. Les dissentiments entre les épouses de premier et de second rang sont d’ailleurs très rares, car les concubines sont soumises à l’épouse et d’autre part, l’homme qui a plusieurs femmes forme souvent avec chacune d’elles un ménage particulier, situé le plus souvent dans des localités différentes; il
1. Pendant un ministère de sept ans dans le Hatinh, un missionnaire, le P. Le Gall, a seulement marié trois ou quatre jeune sfilles de quinze à seize ans; l'àge moyen des fiancées était vingt ans.