‹ La France colonialeChapitre 11 sur 180 · IV. — JUSQU’AU TEMPS PRÉSENT · texte numérisé non relu

IV. — JUSQU’AU TEMPS PRÉSENT

Decouvertes des Français sous liouis XVI. —

Il ne fut pas donné à l’ancienne monarchie de réparer ses fautes. Louis XVI était passionné pour la marine, pour la géographie, pour les découvertes. Sous ses auspices, de hardis marins parcoururent les mers et les archipels encore à peine connus de l’Océanie. Avant lui Bougainville (1768) avait reconnu les îles Tuamotou, les îles Tahiti, les îles des Navigateurs, les Nouvelles-Hébrides, l’archipel de la Louisiade, les îles Salomon, la Nouvelle-Irlande, la Nouvelle-Guinée, et sur plusieurs points devancé Cook, le célèbre capitaine anglais. La Pérouse, en 1787, découvrit les îles des Amis, les îles Norfolk, aborda à Botany-Bay sur le littoral même du grand continent australien, et alla périr sur les récifs des îles Vanikoro. D’Entrecasteaux, envoyé, en 1791, à la recherche de La Pérouse, parcourut les mêmes archipels, reconnut la côte sud-ouest de l’Australie et aborda à l’ile de Van-Diémen. La découverte de ces îles et de ces peuplades aux mœurs étranges émut profondément les Français du xvni® siècle, inspira même à nos philosophes d’ingénieuses réflexions sur la morale et les religions, mais n’ajouta pas un îlot aux possessions coloniales de la France. Ni sur les archipels océaniens, ni sur la Nouvelle- Guinée, ni sur l’île de Van-Diémen, ni sur le grand continent australien, la seule terre qui, à cette époque, eût pu, quoique bien imparfaitement, nous indemniser de la perte du Canada,

1. Bancroft, Hist. des Etats-Unis. — Moireau, Hist. des Etats-Unis. — Barbé-Marbois, Histoire de la Louisiane, 1829. L’auteur estime que les Espagnols auraient mieux fait de céder gratuitement la Floride, sans même réclamer la Louisiane. — Voir aussi Raynal, Histoire philosophique du commerce des Européens dans les deux Indes.

personne ne songeait à déployer le drapeau blanc aux trois fleurs de lis.

Hlaclagascai* et l’indo-Cbinc. — Sur deux points seulement, il y eut pendant le règne de Louis XVI quelques elïorts sérieux : à Madagascar et dans l’Indo-Chine.

A Madagascar, c’est la tentative du comte Beniowski ; dans rindo-Chine, c’est le traité d’alliance ménagée par l’évêque Pigneau de Béhaine avec l’empire d’Annam *.

lia guerre d’ilimérlque et le traité de Versailles (1783). — Quand Louis XVI commença la guerre pour l’indépendance américaine, non seulement il ne songea pas à reprendre le Canada, mais il se laissa imposer par ses nouveaux alliés, par ces trois millions de colons anglo-saxons qui ne pouvaient attendre leur salut que du secours de la France, une condition qui consacrait une fois de plus le désastre de 1763. Dans le traité d’alliance, il « renonce pour jamais à la possession d’aucune partie du continent de l’Amérique septentrionale qui est à présent ou qui a été récemment sous le pouvoir du roi et de la couronne de la Grande-Bretagne ». Ainsi les Américains faisaient consacrer, cette fois comme nos alliés, la spoliation qu’ils avaient aidé, comme alliés et sujets des Anglais, à exercer contre nous. Le même peuple dont les milices avaient, en 1734, pris part au meurtre de Jumonville, traitant avec le petit-fds de Louis XV, exigeait et obtenait que ta Nouvelle-France fût à jamais séparée de la France.

Dans l’Inde, on aurait pu profiter de cette nouvelle guerre avec l’Angleterre pour reprendre nos possessions. Les Français de rindoustan, aux premières nouvelles de la rupture, s’étaient armés et avaient soudoyé des cipayes; mais le gouvernement les laissa écraser ; toutes nos villes, mal fortifiées, tombèrent presque sanscoup férir aux mains des Anglais. Haïder-Ali, sultan de Mysore, qui avait couru aux armes en attendant notre secours, se trouva lui-même en péril. C’est seulement trois ans après la déclaration de guerre que le bailli de Sufîren, un des plus grands hommes de mer de l’époque, fut envoyé dans les parages des Indes. Le 17 février 1782, il remporta, en vue de Madras, une brillante victoire navale, reprit Pondichéry, entra en relations avec Haïder-Ali. « Les Anglais ont enfin trouvé leur maître, lui dit le vaillant roi de Mysore... je veux qu’avant deux ans il n’en reste plus un seul dans l’Indoustan. »

1. Voyez, ci-dessous, les chapitres consacrés à Madagascar et à ITndo- Chine.

LA. FRANCE COLONFAI.E

Peu s’en fallut que cette parole ne se réalisât : Ilaïder-Ali marchait sur Madras ; Bussy, celui que les Indous appelaient « le demi-dieu », alors vieux et perclus de rhumatismes, reparut sur le théâtre de ses exploits; Sufîren pour la cinquième fois battait la flotte anglaise. 11 allait tenter un grand effort sur Madras lorsqu’une frégate lui apporta la nouvelle de l’armistice. A la paix, on abandonna Tippo-Saëb, fils et successeur d’Haïder- Ali, sultan, et l’on renonça dans l’Inde, comme on avait fait dans l’Amérique, à redevenir une grande puissance coloniale.

Par cette paix, signée à'Versailles en 1785, les Anglais restituaient ce qu’ils avaient pu nous prendre pendant la guerre d’Amérique et quelques-unes des conquêtes de la guerre de Sept ans ; parmi celles-ci, Tabago et le Sénégal. Ils rendirent la Floride à l’Espagne. Mais qu’étaient-ce que ces résultats en comparaison de ceux qu’aurait produits une guerre conduite avec persévérance contre les Anglais et, pour la première fois, sans qu’une guerre continentale vînt diviser nos forces?

liCis colonies pendant la Révolution. — Pendant la Révolution, la France, assaillie sur toutes ses frontières, dut abandonner à elles-mêmes ses colonies. Elles se défendirent vaillamment. Sous la Convention, Victor Hugues, de Marseille, envoyé par Jean-Bon Saint-André, trouva nos Antilles occupées en partie par les Anglais ; avec quelques centaines d’hommes, il enleva tous leurs forts de la Guadeloupe, força Prescott et Graham à capituler, et reconquit File entière; puis il chassa les Anglais de Sainte-Lucie et des îles voisines. Non seulement nos îles de l’océan Indien, Maurice et la Réunion, se maintinrent, mais, jusque dans les dernières années de l’Empire, elles firent une guerre de corsaires qui anéantit presque le commerce britannique dans ces parages.

C’est l’Assemblée législative qui, par la loi du 28 mars 1792, accorda pour le première fois à nos colonies une représentation dans le Parlement de la métropole. « Considérant que les colonies font partie intégrante de l’empire français », elle leur attribua trente-quatre représentants ‘ .

Malheureusementle décret de la Convention du 4 février 1794, qui abolissait l’esclavage, eut pour conséquence, grâce aux résistances des planteurs, le soulèvement des noirs dans les

1. Savoir : à Saint-Domingue, 18; à la Guadeloupe, 4; à la Martinique, 3; à la Réunion, à l’île de France, à l’Inde française, chacune 2; à Sainte-Lucie, à Tabago, à la Guyane, chacune, 1. — Décret du 22 août 1792.

INTRODUGTLÜN HISTORIQUE 33

Antilles. Puis des mesures impolitiques de réaction allaient compromettre la possession des petites îles et préparer la perte de Saint-Domingue.

lies coloutes sous le Cousulat et l’Empire. — Une

des grandes ambitions de Bonaparte, etl’une des plus constantes, ce fut de relever la puissance maritime de la France. Général du Directoire, il désigna l’Egypte comme le point d’où l’on pourrait attaquer les Anglais dans les Indes; à peine maître du Caire, il écrivit au sultan de Mysore, Tippo-Saëb, pour se mettre en relations avec lui et lui annoncer sa prochaine arrivée dans l’Inde ; mais, presque dans le même temps où Bonaparte était obligé d’abandonner l’Egypte, Tippo-Saëb succombait les armes à la main, sur la brèche de Séringapatam, sa capitale (4 mai 1799).

Devenu Premier consul, Bonaparte négocie avec l’Angleterre. Si l’armée française d’Egypte avait pu s’y maintenir plus longtemps, si Kléber n’avait pas été poignardé ou si Menou eût montré plus de capacité, la Grande-Bretagne aurait fini par consentir à nous abandonner la vallée du Nil. Du moins, à la paix d’Amiens (1802), elle restitue à la France toutes les conquêtes qu’elle a pu faire dans nos colonies pendant les guerres de la Révolution. La paix signée, Bonaparte travaille avec une fiévreuse activité à reconstituer notre domination coloniale, au moins dans les Antilles.

Parle traité de Bâle, en 1795, sous la Convention, l’Espagne nous avait cédé la partie espagnole de Saint-Domingue; Bonaparte obtint encore d’elle, en 1800, la cession de la Louisiane, puis une promesse de cession de la Floride. Or, avec les Antilles françaises, la Louisiane, la Floride, l’île de Saint- Domingue en totalité, nous étions maîtres du golfe du Mexique. Bonaparte avait encore à faire accepter son autorité aux insurgés de Saint-Domingue : il s’y prit mal, laissa croire qu’il voulait rétablir l’esclavage et provoqua une résistance désespérée ; puis les fièvres décimèrent les troupes envoyées contre eux. Enfin une nouvelle rupture avec l’Angleterre étant imminente, Bonaparte dut liquider cette entreprise coloniale : il abandonna Saint-Domingue à ses destinées, laissa la^ Floride à l’Espagne et vendit l’immense Louisiane aux Etats- Unis pour une somme de 80 millions (1803).

Bonaparte fit peut-être sagement, car tous ces territoires auraient été une proie pour l’Angleterre. Il ne pouvait même plus défendre contre celle-ci les colonies qui restaient à la

France coloniale.

France. Pendant que Napoléon^ après la destmction de sa marine, cherchait à atteindre l’Angleterre en battant ses alliés sur le continent ou à se frayer une route vers les Indes en attaquant la Russie, l’Angleterre avait les mains libres sur toutes les mers. Toutes nos colonies, l’une après l’autre, tombèrent en son pouvoir. L’Ile de France succomba la dernière et, par sa capitulation de 1810, ne put que se réserver l’usage des lois et de la langue françaises.

Traité «le Paris (1814). — Il semblait qu’à la fin de l’ancien régime notre empire colonial ne pût être réduit : et cependant les guerres de la Révolution et de l’Empire le laissèrent encore plus petit. A la vérité, au traité de Paris, en 1814, l’Angleterre nous rendit la plupart des colonies que nous possédions au temps de Louis XVI ; mais elle gardait, dans les Antilles, Sainte-Lucie et Tabago ; dans l’océan Indien, Tlle de France; l’insurrection des noirs nous avait fait perdre même la partie française de Saint-Domingue.

L’empire colonial français fut alors à son minimum d’étendue, ou plutôt il ne méritait plus le nom d’empire, car nous tombions au dernier rang des peuples colonisateurs, à un moment où l’Espagne possédait encore ses immenses vice-royautés d’Amérique, où le Portugal conservait cette colonie du Brésil dont il ne connaissait pas les limites, où la Hollande, même après la perte du Gap et de Geylan, restait une puissance respectable et où l’empire anglais s’était démesurément accru, notamment dans Tlndoustan.

Les colonies que nous restituait l’Angleterre, nous paraissions à peine en comprendre la valeur : ce n’est qu’en 1817 qu’on envoya la Méduse prendre possession du Sénégal, et le tragique naufrage de cette frégate ajourna encore la rentrée des Français dans le pays. Quant à acquérir de nouvelles colonies, personne n’y songeait alors. Il paraît que l’Angleterre, très entichée alors de l’abolition de la traite, offrit, en 1814, de nous céder la Trinité si nous voulions nous associer à elle pour cette œuvre philanthropique ; on lui fit une réponse évasive ; plus tard la traite n’en fut pas moins abolie chez nous, et la Trinité lui resta.

G’est de ce degré extrême d’insignifiance que notre empire d’outre-mer s’est peu à peu relevé, qu’il s’est accru de nouvelles possessions et qu’il est parvenu au point de puissance relative où nous le voyons aujourd’hui. Depuis la chute de Napoléon, aucune nouvelle catastrophe comme celles de 1713,

de 1763 et de 1814, .es trois dates néfastes de notre histoire maritime, ne s’est produite. Nous n’avonsdû, malgré de cruelles épreuves, renoncer à aucune de nos possessions d’outre-mer ; elles se sont accrues, lentement, il est vrai, mais elles n’ont pas décru ; et, comme si tous les Français, à quelque parti qu’ils se rattachent, devaient être solidaires dans cette grande œuvre, il n’est pas un seul des gouvernements qui se sont succédé depuis 1815 qui n’ait ajouté à nos possessions. La monarchie légitime, la royauté de Juillet, le second Empire ont apporté leur pierre au monument. Au premier de ces régimes, nous devons Alger; au second, la conquête de l’Algérie, de nouveaux établissements sur la côte de Guinée et dans les eaux de Madagascar, l’occupation des archipels océaniens ; au troisième, les premiers agrandissements du Sénégal, l’acquisition de la Nouvelle- Calédonie et la conquête de la Gochinchine.

La République a travaillé plus énergiquement et plus heureusement à cette œuvre qu’aucun des gouvernements qui l’ont précédée en ce siècle. Depuis moins de dix ans, l’Algérie s’est agrandie de plusieurs oasis dans le sud, de toute la Tunisie, et, par là, nos possessions de l’Afrique du Nord se sont accrues de plus d’un tiers, comme étendue et comme population. Du côté du Sénégal, nos possessions sont devenues tout un empire ; du bassin de ce fleuve, nous avons pénétré dans celui du Niger; nous avons joint nos possessions du Soudan à celles de la côte de Guinée. Notre colonie du Gabon, insignifiante il y a quelques années, est devenue le point de départ d’agrandissements au Congo qui présentent une étendue supérieure à celle de la France et qui peuvent faire de nous des riverains du lac Tchad. Nous avons fait reconnaître nos droits sur Madagascar, une île qui est également supérieure en superficie au territoire français, et sur les Comores. Dans l’Indo-Chine, les provinces conquises sous le second Empire ne forment plus que le cinquième de nos possessions actuelles et la population des pays placés sous notre domination ou notre protectorat a été portée de 2 millions à environ 18 millions d’âmes.

Nous n’entrerons pas dans le détail de notre histoire coloniale au XIX® siècle. Les colonies dont nous aurions à parler sont encore des colonies françaises : nos collaborateurs, dans les chapitres consacrés à l’Algérie, à la Tunisie, au Sénégal, au Soudan, à la Guinée, au Congo, à Madagascar, à Obock, à rindo-Chine, à l’Océanie, auront à traiter cette histoire. Dans les monographies qni vont suivre, on verra quels titres ont acquis à la reconnaissance du pays, pour l’Algérie, Bugeaud et

LA FRANCIi GOLONIALF

ses émules; pour la Tunisie, le consul Roustan, les généraux Forgemol et Bréart; pour le Sénégal et le Niger, Faidherbe, fondateur et sauveur de Médine, les colonels ou généraux Pinet- Laprade, Valière, Borgnis-Desbordes, Combes, Gallieni, Arcbinard, Humbert, conquérants du Soudan, les explorateurs Mage, Quintin, Binger; pour le Congo et les régions du lac Tcbad, les explorateurs Savorgnan de Brazza, Ballay, Crampel, Dybowski, Monteil, Mizon; pourMadasgascar, l’amiral Pierre; pour rindo-Cbine, Francis Garnier, le commandant Rivière, l’amiral Courbet, les généraux ou colonels Brionval, Dominé, Millot, de Négrier, Brière de Lisle, Warnet, et tant d’autres vaillants officiers des armées de terre et de mer.

Ce qui nousi reste des colonies perdues. — Dans

les régions où nous avons pénétré autrefois en conquérants et où nous n’étions qu’une minorité imperceptible au milieu des masses énormes de population indigène, dans l’Indoustan par exemple, presque rien n’a subsisté de nous après que notre domination y eut pris fin. Llnde est restée l’Inde, après que le drapeau français eut fait place dans le Dekkan ou dans la Carnatic au drapeau britannique. Le fond même de la vie indoue est resté intact, et, le jour où la domination anglaise disparaîtrait de ces contrées, elle n’y laisserait pas beaucoup plus de traces que la nôtre.

Il n’en est pas de même dans les pays où nous avons été non des conquérants, mais les premiers colons européens et où, grâce au peu de densité des populations indigènes, la race française a été vraiment implantée. Ces pays-là sont restés français malgré le changement de domination.

Parmi ces épaves de notre ancienne colonisation, en première ligne il faut citer le Canada. Dans la vaste région située au nord des Etats-Unis, qui est baignée par les deux océans, l’Atlantique et le Pacifique, et qui est connue sous le nom d’Amérique anglaise, de Dominion of Canada ou de Confédération canadienne, il faut distinguer entre les territoires qui ont été primitivement colonisés par la race française et ceux qui, dans le même temps ou presque aussitôt après, ont été colonisés par la race anglaise.

Les premiers furent surtout le Bas-Canada, qui s’appelle aussi la province de Québec, et l’Acadie. On sait par quels procédés les Anglais ont réussi, au xvm® siècle, à extirper la race française de la petite presqu’île acadienne. Ils ne pouvaient songer à les employer contre 60OOO colons français qui peu-

plaient le Canada au moment de sa cession à l’Angleterre. Ils leur laissèrent leurs terres, leur langue, leur religion, qui était le catholicisme, et leur loi civile, qui était alors la Coutume de Paris. La colonisation anglaise se porta sur d’autres points et notamment sur le Haut-Canada, ou province d’Ontario, sur le Nouveau-Brunswick, la Colombie britannique, etc.

Or, ces 65 000 cotons français du xviii® siècle se sont multipliés. Bien qu’aucune grande émigration, arrivée de France, ne soit venue les renforcer ; principalement par la fécondité de leurs mariages, iis ont fini par dépasser le chiflVe de 1500000. Ces sujets français de la Grande-Bretagne sont répandus dans presque toutes les provinces de la confédération canadienne; mais c’est surtout dans le Bas-Canada, leur pays d’origine, et dans le Manitoba, une petite province située sur la frontière des États-Unis, qu’ils sont en masse compacte. Il faut y ajouter 25 à 26 000 Français récemment immigrés.

A ces 15 ou 1 600 000 Français qui habitent l’Amérique anglaise il faut en ajouter environ 1 300 000 Français ou France- Canadiens répandus dans les Etats septentrionaux de l’Union américaine, les plus voisins du Canada. En sorte que njs 65 000 colons du xviii® siècle sont devenus une population de près de trois millions de Français.

C’est un exemple de fécondité que n’offre aucune race, même la race britannique. Les familles de douze enfants se rencontrent souvent au Canada français et celles de vingt n’y sont pas une rareté. Il s’ensuit que, bien que le chiffre des colons de race britannique, dans l’Amérique anglaise, soit pour le moment supérieur au chiffre des colons français ‘, les deux races se font sensiblement équilibre et les chances d’accroissement paraissent plutôt en faveur de la nôtre. Si donc le Dominion of Canada devait compter dans un siècle, comme l’estiment certains statisticiens, une population de 50 millions d’âmes, 20 millions au moins seraient d’origine française. C’est toute une France qui grandit sur les bords du Saint-Laurent, à l’ombre du drapeau britannique.

Les Franco-Canadiens ont montré, dans les troubles de 1837, lors de l’insurrection de Papineau, qu’ils étaient capables de

1. D’après le recensement de 1889, la population du Dominion of Canada avec Terre-Neuve, mais non compris les Indiens, serait de 5 250 000 âmes. Dans le Canada propre, au recensement de 1881, on comptait 1 299161 (ianadiens-Français et 223 327 Français contre 666 666 Canadiens-Anglais, et 470 092 Anglais, Écossais et Irlandais (ceux-ci comptent pour 185 526) et 77 753 Américains des États-Unis.

maintenir leurs droits, fùt-ce les armes à la main; l’acte de 1840 a dû consacrer l’autonomie du Bas-Canada français que menaçaient les Anglais du Haut-Canada. En 1885, le métis Louis Riel s’insurgea pour faire reconnaître celle du Manitoba. 11 fut vaincu, condamné à mort, exécuté; mais l’insurrection faillit gagner le Canada tout entier et donna à réfléchir aux Anglais. Une tentative faite au moyen du bill Mac-Carthy pour détruire le français comme langue officielle dans le nordouest, soumettre l’existence des écoles françaises à l’arbitraire du gouvernement du Dominion, a échoué devant l’énergique résistance des Manitobiens et Canadiens: en 1892, le Parlement fédéral du Dominion a rejeté, par 432 voix contre 83, le bill Mac-Carthy.

Les Franco-Canadiens ont conservé non seulement leur langue, mais l’amour de la France. Sans doute ils sont de loyaux sujets de l’Angleterre, et la protection britannique est une de leurs garanties contre les ambitions de la République américaine. Comme drapeau national, à côté du drapeau britannique, ils ont le drapeau français : non celui de l’ancienne monarchie, mais celui de la France de 1789. Dans leurs fêtes nationales, ce sont les pavillons et les oriflammes tricolores qui pavoisent les monuments, et c’est le drapeau tricolore qui flotte dans les manifestations publiques. Plus d’une fois déjà, dans la guerre du Mexique, dans la guerre de 1870, de nombreux volontaires canadiens sont venus partager nos dangers ‘.

Sur un autre point du continent américain, à l’embouchure de ce Mississipi que découvrit Cavelier de La Salle, dans notre ancienne colonie de Louisiane, autour des villes de Saint-Louis et de la Nouvelle-Orléans, notre langue s’est maintenue également dans la descendance d’une poignée de nos anciens colons ou de nos anciens noirs affranchis et francisés : elle compte aujourd’hui environ 80 000 âmes.

Dans la partie ouest de Saint-Domingue, celle qui était autrefois la partie française de l’ile et qui forme aujourd’hui la République haïtienne, une nombreuse population, environ 960000 habitants, dont les neuf dixièmes sont des hommes de couleur, a conservé la langue et les sympathies françaises. Il en est de même à la Dominique, où la presque totalité de la population (29000 âmes) a gardé notre langue, et dans plusieurs des Antilles aujourd’hui anglaises.

L’île de France, bien qu’elle ait cessé d’appartenir à la

1. Frédéric Gerbié, Le Canada et l’émigration française, 1883.

INTUODUCTION HISTORIQUE 39

France, et que son ancien nom ait été changé officiellement en celui d’île Maurice, n’en est pas moins, dans la majeure partie de sa population de 372 664 âmes, restée française. Notre langue, dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre a écrit Paul et Virginie, est celle que parlent tous tes habitants de Tîle, de race blanche ou gens de couleur, à l’exception de quelques fonctionnaires ou militaires anglais et des coolies indous. Elle n’est pas la langue officielle cependant, car les Anglais ont violé sur ce point la capitulation de 1810, et, en 1861 encore, la reine Victoria a refusé d’autoriser l’usage du français dans les tribunaux. Cependant, comme on a dù laisser aux Mauriciens leurs lois nationales, c’est-à-dire le Gode Napoléon, les conquérants ont imaginé cette fiction ; c’est la traduction anglaise du Code Napoléon qui doit en être considérée comme le texte officiel, le texte origiual.

De même que les Canadiens ont fourni parfois des volontaires à nos armées, les Mauriciens sont un appui sérieux, presque autant que leurs frères de la Réunion, pour notre action sur la grande île de Madagascar.

Tels sont les principaux groupes d’hommes qui ont maintenu la France dans les colonies mêmes d’où son drapeau a été retiré. On voit que ces anciennes colonies ne sont pas entièrement des colonies perdues.

l<es colonies libres. — Il en est de même d’autres groupes de population française qui se sont établis sous des lois étrangères : quelques-uns se rencontrent précisément sur des points où parurent autrefois nos premiers explorateurs. Dans l’Amérique du Sud, le groupe qui réalise le mieux le type d’une France antarctique, rêvé au xvi® siècle par Coligny, c’est notre colonie de la République Argentine : elle compte près de 200 000 Français.

— A la République Argentine les importations françaises ont presque doublé en dix ans ; de 73 à 170 millions de francs ; la France, pour le mouvement commercial, y tient le second rang, après l’Angleterre et avant l’Allemagne.

Le Brésil reçoit par an une immigration de 5 à 600 Français et le nombre total doit être de près de 10 000; il y en a près de 3 000 au Pérou; un nombre un peu moindre au Chili.

Même aux États-Unis il a immigré de 1821 à 1889, 362 000 Français, quoique les statistiques américaines n’en accusent aujourd’hui quel07 000 ayant conservé leur nationalité et leurlangueU

Page 1