‹ La France colonialeChapitre 148 sur 180 · Avec Thomas Lombart · texte numérisé non relu

Avec Thomas Lombart

4. L’entreprise de 1643 était dirigée par Poncet de Brétigny, un fou furieux, qui torturait les Français comme les indigènes : si bien qu’ils se réunirent contre leur tyran et l’assassinèrent.

5. C’est l’entreprise toute féodale dite des Douze seigneurs, qui devaient être les douze pairs de cette nouvelle France et avoir sous leurs ordres une hiérarchie de seigneurs fieffés et de tenanciers.

débarquent peu nombreux à chaque fois, légers d’argent, traînant à leur suite quelques centaines de blancs, qu’ils ont engagés pour trente-six mois, qu’ils payent mal, qu’ils nourrissent peu, mais qu’ils fouettent libéralement. Les chefs de ces expéditions ne sont pas des colons qui veulent défricher le sol, mais des oiseaux de proie en quête d’un butin. Ils vivent dans l’orgie ; ils se querellent entre eux; ils brutalisent les indigènes; bientôt ils disparaissent, dévorés par l’intempérance, par les discordes intestines et par la juste colère des Indiens.

C’est Colbert, le premier, qui s’inquiète sérieusement des affaires de la Guyane. Tout d’abord il crée, en 1664, la Compagnie des Indes occidentales, qu’il place sous le patronage du roi, et à laquelle sont concédées pour quarante ans toutes les possessions françaises comprises entre l’Amazone et le Labrador. Colbert la supprime en 1674. Désormais il administrera lui-même. Sous son impulsion directe, la Guyane devient prospère ; c’est la période la plus heureuse qu’elle ait traversée. Colbert introduit dans la banlieue de Cayenne la culture de la canne, du coton, de l’indigo. On manquait de bras: d’une part, il se procure en Afrique par le moyen détestable, il est vrai, de la traite, quinze cents noirs; d’autre part, il vide les bagnes de France. Il fait explorer l’intérieur du pays; deux jésuites, les pères Grillet et Béchamel remontent bravement V Approiiague, descendent YOyapok et reviennent mourir épuisés après un pénible voyage de cinq mois.

L’élan était donné; le mouvement continue quelque temps encore; en 1716, la Guyane devance toutes nos autres possessions dans la plantation du café ; en 1730, elle essaie la culture du cacao. En un mot, elle s’elforce de produire les denrées d’exportation, dont le Pacte colonial lui assurait l’écoulement sur le marché métropolitain.

Ei*ex|»cclifion du Kourou (1763). — Après la paix de 1763, qui nous avait coûté le Canada et le Sénégal, Choiseul cherchait partout des compensations. Il tourne les yeux du côté de la France équinoxiale; il se fait concéder par le roi toute la région comprise entre le Kourou et le Maroni avec faculté de l’inféoder aux cadets de sa famille. Le chevalier Turgot. frère du futur ministre de Louis XVI, est chargé d’organiser l’affaire. Il réunit 13 000 personnes qu’il recrute surtout en Alsace et en Lorraine, ou qu’il ramasse sur le pavé des grandes villes. Il promet à tous une fortune rapide. Les imprudents s’embarquent avec un lieutenant de Turgot, M. de Champvallon, qui les dépose

LA GUYANlî

sur la plage du Konrou, où rien n’était préparé pour les recevoir et où les pluies de rhivernage les surprennent. Les navires avaient apporté des vivres, des médicaments, des outils; mais les cargaisons avaient été gâtées pendant le voyage et l’humidité les acheva. Personne, au surplus, ne voulait travailler de ses mains. En cpielques mois, la dysenterie et la faim tuèrent 12 000 individus. Ce fut un effroyable désastre. Le chevalier Turgot, qui était resté tranquillement à Versailles et dont l’imprévoyance avait causé tout le mal, accourut tardivement et révoqua M. de Champvallon. Cette révocation ne ressuscitait pas les victimes; et cette fatale aventure a pesé longtemps et pèse encore aujourd’hui de tout son poids sur la Guyane.

i%«lminiistration de llalouec. — Un jeune homme, M. de Malouet, avait vu partir de la Rochelle les malheureux émigrants; il avait constaté l’incurie des organisateurs et prévu le dénouement du drame. Il obtint, en 1776, le gouvernement de Cayenne. Malouet avait une rare intelligence ‘ ; il se dévoua corps et âme à ses fonctions ; il étudia soigneusement le pays qui lui était confié; il fit ensuite à Surinam un long voyage d’instruction et en ramena l’ingénieur Guizan, dont il avait deviné les qualités et qui devint son collaborateur.

Malouet et Guizan mériteraient que la France leur dressât des statues, car ils furent d’éminents serviteurs de l’Etat. Ils avaient remarqué que la Guyane se divise naturellement en deux régions : la région du littoral ou des terres basses, trop souvent couverte par les eaux, la région des terres hautes qui s’élève par échelons jusqu’aux monts Tumuc-Humac. Malouet et Guizan avaient résolu de s’attaquer de préférence aux terres basses, dont la préparation sans doute exigeait plus d’efforts, mais qui devaient en retour fournir de plus belles récoltes.

Le système de Malouet et de Guizan. qui consistait dans une vaste canalisation, n’avait rien de chimérique. Il a été, il est encore appliqué à Surinam et à Démérari.

Malouet ne garda son gouvernement que deux ans ; et ce n’est pas en deux ans qu’un administrateur transforme l’économie rurale d’un pays.

Ca Ucvolution et l’Enipîi’e. — U était à peine parti que la Révolution française éclata. La Guyane en fut secouée jus([ue dans ses fondements.

Pendant la Révolution, la colonie reçut de la métropole quel-

1. C’est lui qui inaugura à Cayenne la première Assemblée coloniale.

ques victimes de nos discordes civiles, des prêtres insermentés, des vaincus de Fructidor. La plupart de ces proscrits avaient été frappés sans jugement par des adversaires politiques; ils avaient presque tous passé l’âge de la jeunesse et de la force ; ils étaient brusquement privés du confortable de la vie ; ils furent principalement dirigés sur Sinnamary, où la mort les décima. Les survivants, revenus en Europe, ne contribuèrent pas peu, par leurs récits, à décrier la colonie ‘.

En 1802, Victor Hugues, le même qui avait aboli l’esclavage à la Guadeloupe, est chargé, par le Premier consul, de le rétablir à la Guyane : les ateliers se reconstituent, la traite des nègres amène de nouveaux esclaves, et la colonie semble recouvrer sa prospérité. En 1809, elle est attaquée par les Portugais et les Anglais. Victor Hugues, moins énergique qu’autrefois à la Guadeloupe contre ces derniers, capitule en stipulant seulement que la Guyane sera remise non aux troupes britanniques, mais aux Portugais. Les traités de 1814 et 1815 nous la restituent.

Signalons la tentative de colonisation faite en 1823, dans le bassin du Mam, où des colons venus de France jettent les fondations d’une ville appelée la Nouvelle- Angoulême; ils en sont chassés par les fièvres.

lia Guyane coiitemiioraine. — Le gouvernement provisoire, par le décret du 27 avril 1848, abolit l’esclavage dans nos colonies, et, du même coup, le décret qui établissait le suffrage universel se trouve applicable aux affranchis. La République accordait ainsi aux noirs la liberté et le droit de suffrage. M. Schœlcher avait préparé avec Arago l’acte d’émancipation des esclaves ; il est resté un demi-dieu pour cette race jeune qui a la mémoire du cœur. Comme les noirs sont beaucoup plus nombreux que les blancs et que la colonie possède depuis plusieurs années des municipalités élues et un conseil général doté d’une large autonomie, il est certain actuellement que les noirs sont les maîtres de la Guyane.

L’abolition subite de l’esclavage, si légitime qu’elle fût, ouvrit une crise violente. La prospérité de la colonie fut ébranlée. Du jour au lendemain, en effet, sans transition, les ateliers chômèrent faute de bras; les établissements sucriers

Cependant si, parmi les déportés marquants, Gollot d’IIerbois, Tronson du Goudray, Bourbon (de l’Oise), ont succombé, Billaud-Varennes, Vadier, Barère, Barthélemy, Pichegru,Barbé-Marbois, se sont évadés ou ont survécu au temps d’exil.

LA GUYANE

furent fermés, et de grandes fortunes patrimoniales s’effondrèrent pour toujours. Quand je parcourais la campagne, il y a quelques mois, je rencontrais à chaque pas des vestiges du passé ; ici des chaudières abandonnées, là des cheminées d’usine abattues ; le sol était jonché de ruines, et je me demandais, anxieux : la Guyane pourra-t-elle jamais revivre?

Je n’ai pas l’intention de raconter par le menu la période contemporaine. Je parlerai plus loin des deux événements majeurs qui caractérisent à mes yeux la situation présente de la Guyane, je veux dire la découverte de l’or et l’introduction des condamnés.

Page 1