GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE ET ÉCONOMIQUE
Aspect général. — Le 23 octobre 1884, le président du Conseil supérieur de santé écrivait au ministre de la Marine :
« Sauf l’îlot de Cayenne qui s’avance dans la mer, sauf les trois îlots d’origine volcanique qui portent le nom d’îles du Salut, la Guyane tout entière, depuis la rivière du Maroni jusqu’au territoire contesté, n’est qu’un vaste marais, dans lequel les Européens ne peuvent ni vivre ni travailler. »
Je voudrais contredire cette description que je ne crois pas suffisamment exacte.
Quand le voyageur qui a traversé l’Atlantique arrive en Guyane et que, tournant le dos à l’Océan, il regarde du côté des Andes, qu’aperçoit-il devant lui? Il voit, au premier plan, derrière un bourrelet de sable de largeur inégale et qui est rompu çà et là par le flot, une immense plaine, le plus souvent boisée, s’étendant jusqu’à quinze, vingt, quarante kilomètres au moins du rivage. Cette plaine, en général sèche l’été, inondée pendant l’hivernage, forme cuvette sur certains points, car son niveau est fréquemment inférieur au niveau des grandes marées. Cette plaine, où surgissent quelques rares mamelons, constitue les terres basses.
Mais, si le voyageur, tournant toujours le dos à l’Océan et regardant toujours du côté des Andes, pouvait percer du re^-ard l’horizon, il apercevrait au loin, au second plan, par deîà les terres basses, les terres hautes qui commencent. Elles
lui apparaîtraient, s’élevant peu à peu, montant doucement vers le ciel, découpées en trois gradins successifs qu’on peut appeler, en marchant de l’est vers l’ouest, XdiVégion des Cascades ou
Sauts, puis \e plateau central de l’intérieur, enfin, la chaîne des monts Tumuc-Humac. Sur chacun des trois gradins, des mornes ou pitons se dressent isolés, ne dépassant guère 300 mètres au-dessus de la mer dans la région des Sauts, 300 mètres sur le plateau central, 1 000 à 1 200 mètres sur les monts Tumuc-Humac.
La Guyane n’est donc pas du tout un pays plat. Elle offre sans doute à l’Européen, qui descend de son navire, d’abord une terre basse ; mais cette terre basse n’est que le rez-dechaussée. La Guyane présente bientôt, à des altitudes progressivement croissantes, le triple et successif étage de ses terres hautes. L’histoire de la colonie s’est, il est vrai, principalement déroulée sur le littoral; les terres hautes ne sont guère parcourues que depuis trente ans, depuis qu’il y a des chercheurs d’or. Le rédacteur de l’avis du 23 octobre 1884 a pris la partie pour le tout, la terre basse pour toute la Guyane.
Liittoral. — La côte est presque droite et ne présente ni échancrure profonde, ni rade, sauf celle où se trouve l’îlot qui supporte la ville de Cayenne. Elle n’a donc pas un bon port. Presque partout le littoral inondé, à deux ou trois lieues de profondeur, se confond avec les bancs de sable d’une mer fangeuse. 11 n’est guère dessiné que par une ligne plus ou moins épaisse de palétuviers.
Signalons, à quelque distance du rivage, les îles du Salut.
nydrograpltie. — La Guyane française est arrosée par une vingtaine de cours d’eau. Les plus importants, en allant du nord au sud, sont : le Maroni, avec ses deux affluents du Tapanahoni et de VAwa; la Mana, qui peut recevoir les grands bâtiments jusqu’à 16 kilomètres de son embouchure; le Sinnamary, le Kourou, célèbres par les malheureuses tentatives de colonisation en 1763 et 1798 ; la Cayenne, qui a donné son nom à la rade de son embouchure; enfin, VOyapok. Tous ces fleuves, à une certaine distance de leur embouchure, sont malheureusement coupés, grâce aux terrasses successives de la Guyane, par des sauts et des barres.
Dans l’intérieur des terres sont les affluents, encore mal connus, de l’Orénoque et de l’Amazone. Le regretté docteur Crevaux, dans une de ses dernières explorations, a montré que YYari, affluent de l’Amazone, communique avec le Maroni et
LA. GUYANE
qu’on peut, par un travail de canalisation, ouvrir l’accès du plus grand bassin de l’Amérique méridionale. Dans les régions presque inexplorées se trouvent encore les lacs Mepecncu, Macari et Mapa.
eiimatoioKic. — La Guyane est caractérisée par l’abondance des pluies et par la permanence d’une température élevée. Deux saisons s’y partagent l’année, comme dans les Antilles. La moyenne de la chaleur est de 28'^ ; le maximum dépasse rarement 31° ; le minimum ne s’abaisse guère au-dessous de 23°. Il pleut de 160 à 180 jours par an, et la quantité d’eau tombée représente la hauteur considérable de 3 à 4 mètres.
La configuration du sol et le climat une fois indicpiés, voyons les phénomènes réguliers qui vont se produire. Les pluies de l’hivernage s’abattent sur le pays. Une partie de ce torrent se jette dans les fleuves, en accélère le cours et se perd dans l’Océan. Une autre partie lave et dénude le sommet des montagnes et des collines, enlève l’humus et l’entraîne au has des vallées, où la végétation, sous la triple influence de l’eau, de la cha.leur et d’une terre profonde, devient luxuriante. Enfin la majeure partie de cette masse liquide, roulant de gradin en gradin, se précipite des terres hautes sur les terres basses et s’accumule au bord de la mer dans l’immense cuvette, tapissée d’argile, qui la reçoit et qui la retient.
Quand l’hivernage a cessé, le soleil, qui n’est plus contrarié par la pluie, chauffe sans trêve ni merci la surface des terres basses; l’évaporation s’accomplit; les plantes et les poissons périssent dans la vase, où grouillent les reptiles ; on cherche en vain le lac que parcouraient naguère les canots; il ne reste plus, sur beaucoup de points, qu’un marais fétide où trop souvent le voyageur imprudent s’enlise et trouve la mort.
Oe l’ÎBisaliiB»rité «le la CJttyaiic pour les Planes.
— J’aborde maintenant la question controversée de savoir si les blancs peuvent vivre, et surtout s’ils peuvent travailler la terre sous les tropiques. A l’instant où la métropole ne demanderait pas mieux que d’expédier là-bas quelques centaines de forçats blancs et quelques milliers de récidivistes, il importe que ce problème soit discuté à fond.
Dans cette partie délicate de ma tâche, je.ne pouvais m’en rapporter à mes appréciations individuelles. Mais le ministère de la Marine avait, à ma prière, donné l’ordre au conseil de santé de la Guyane de formuler son avis sur la salubrité ou l’insalubrité du pays; et le savant rapporteur du conseil, M. le
docteur Hache, qui habitait depuis huit ans la colonie, a bien voulu m’accompagner partout, m’éclairant de sa science. Dans les pages qui suivent, s’il y a, au point de vue médical et hygiénique, quelques idées neuves et justes, tout l’honneur doit lui en revenir; je n’aurai été, en cette circonstance, qu’un auditeur fidèle.
Il semble tout d’abord que l’insalubrité de la Guyane ne puisse faire doute. L’administration pénitentiaire n’a-t-elle pas dû fermer l’un après l’autre presque tous les établissements qu’elle avait fondés? Le décret de 1867, qui a suspendu l’envoi des forçats envoyés en Guyane, n’a-t-il pas été l’aveu d’une situation intenable? Le Conseil supérieur de santé métropolitain n’a-t-il pas rendu un jugement décisif dont j’ai rappelé les conclusions au début de cette notice? Enfin le chiffre effroyable d’une mortalité qui a pu monter jusqu’à 63 0/0 n’apporte-t-il pas au débat l’autorité d’un fait écrasant?
Je ne crois pas que ces arguments soient aussi écrasants qu’on l’affirme. Je vais examiner de près cette mortalité qu’on invoque, en chercher les causes, en dégager la moyenne vraie et expliquer ce chiffre de 63 0/0 qu’on agite comme pour un épouvantail.
lia fièvre paludéeiiite. — Les forçats européens qui sont décédés en Guyane depuis 1833 ont été principalement enlevés par la fièvre paludéenne, par la dysenterie, par l’anémie, par la fièvre jaune. Je reconnais que les trois premières maladies sont endémiques dans cette colonie; elles naissent sur place; elles proviennent du sol ou du climat. Je pense, au contraire, que la fièvre jaune a toujours été importée du dehors; elle est un accident ; elle peut être tenue à distance par des quarantaines sévères.
Les maladies endémiques et les maladies exotiques ne sauraient donc être mises sur la même ligne, quand on veut, dans un pays déterminé, définir l’état normal et permanent de la santé publique.
La fièvre paludéenne procède à la façon d’une intoxication lente. Elle provient moins du marais que du défrichement d’un sol vierge, pour la première fois exposé au soleil. Je puis justifier cette opinion. Depuis que l’on ne défriche plus en Guyane, les fièvres paludéennes sont devenues moins nombreuses. En 1860, elles représentent les deux tiers des cas de maladie ; aujourd’hui elles n’en représentent plus qu’un huitième à peine ; cependant la surface des marais n’a pas été diminuée. Les noirs
LA GUI ANE
OU les peaux-rouges dressent impunément leurs carbels sur des bancs de sable, à la lisière même des marais; mais, quand ils déboisent, quand ils font un abatis pour planter le manioc, ils prennent la fièvre paludéenne. Les affections paludéennes proviennent, par conséquent, du défrichement et non du voi- ^ sinage des marais. Le marais est inolîensif, surtout quand il ' est boisé.
liSi riysciitcvic» — La dysenterie est frequente en Guyane; elle atteint ceux qui boivent des eaux impures, où se trouvent en suspension des matières organiques, végétales ou animales. Pendant plusieurs années, les soldats et les transportés buvaient, aux îles du Salut, l’eau de pluie qui avait d’abord lavé le sommet des plateaux; ils étaient éprouvés parla dysenterie. L’Administration construisit sur le plateau^ supérieur de l’île principale une vaste citerne maçonnée, où 1 eau de pluie était recueillie telle qu’elle tombait du ciel; la dysentGri6 CGSSQ,*
Voilà donc une maladie qui a fait de grands ravages, c’est la dysenterie qui a tué l’expédition de Kourou en 1763 et 1764, — voilà une maladie due à la faute des hommes et qu’on élimine avec un peu de soin.
L.’anémie. — D’où provient l’anémie qui épuise tant de transportés? Assurément la chaleur humide de la Guyane débilite les tempéraments; mais, avec une nourriture tonique et azotée, les Européens libres, qui peuvent se la payer, résistent. Les transportés blancs, qui n’obtiennent qu’une nourriture insuffisante en quantité et surtout en qualité, s’affaiblissent promptement.
Les cas de dysenterie et de fièvre paludéenne sont devenus plus rares dans les dernières années; les cas d anémie au contraire plus nombreux.
I.a fièvre jaune. — On peut lutter contre l’anémie en renforçant la ration des hommes.. On peut lutter contre la dysenterie en veillant aux eaux que les hommes boivent. On sait que le paludisme est surtout le résultat d’un premier défrichement. Peut-on lutter contre la fièvre jaune? Et d’abord d’où vient-elle? Elle est endémique à la Nouvelle-Orléans, à Rio^e- Janeiro ; elle s’y est acclimatée et tous les ans elle y sévit. Estelle endémique dans la Guyane française ? C’est un point débattu. Il est certain que les trois épidémies qui ont éclaté dans la colonie, en 1830, en 18 i2, en 1885, et
LA. FRANCE COLONfALE
qui se sont prolongées plusieurs années, ont eu des causes précises; elles ne sont pas nées clans le pays même; elles y ont été apportées du dehors. On ne s’en garantit et on ne s’en débarrasse qu’au moyen de quarantaines rigoureuses.
I.a mortaiilé. — J’ai défini les principales maladies, c’està-dire les principales causes de mort qui enlèvent les transportés. Je vais discuter maintenant le résultat des maladies, c’està-dire le taux de la mortalité.
Si l’on défalque des statistiques officielles de la Guyane les années d’épidémie, où ont sévi des maladies importées du dehors, on ne rencontre plus que des mortalités de 6,7, de 4,7, de 5,9. Ces chiffres nous conduisent à une moyenne générale de 6 0/0. Or, nous avons en France des maisons centrales d’une mortalité égale et môme supérieure ; il me suffira de citer les maisons centrales d’Aniane, de Nîmes, les pénitenciers de Corse.
J’ai tâché de fixer une moyenne normale; maison comprend de reste que si, au lieu d’embrasser une série d’années, on ne vise qu’une opération isolée de défrichement ou une année isolée de culture d’un terrain déjà défriché, on constatera des résultats très différents. Une opération isolée de défrichement, exécutée d’après les méthodes anciennes, pourra coûtei' 20 0/0 du personnel ; une année isolée de culture ne coûtera guère que 5 0/0. La moyenne générale de 6 0/0 s’étend au contraire sur une longue période.
Et cependant, m’objectera-t-on, la Montagne d' Argent a occasionné une mortalité de 63 0/0, le Maroni lui-même une mortalité de 29 0/0 ! Je ne conteste pas ces chiffres spéciaux; je dis seulement qu’on en a forcé la portée. Ces deux épisodes correspondent à deux tentatives de défrichement, qui ont été d’ailleurs conduites avec une imprudence et un manque de suite tout à fait remarquables.
Superficie et limiteü^. — La Guyane est bornée, au nord et à l’est, par l’Atlantique; au sud, parla lignede partage des eaux entre les bassins de ses fleuves et le bassin de l'.Vmazone; à l’ouest, par la limite qu’a fixée l’arbitrage du tsar Alexandre III; au sud-est, par l’Oyapok, dont le cours forme la frontière sujette à contestation du côté du Brésil. La superficie totale est d’environ 150 000 kilomètres carrés.
Ij'aritilrasc rus!!$c. — Les limites de la Guyane française et de la Guyane hollandaise étaient aussi l’objet d’un litige qui a duré depuis le traité d’Utrecht jusqu’en 1891.
LA GUYANE
Ce traité avait nettement indiqué le cours du Maroni , comme devant servir de frontière aux deux pays, mais cette rivière qui a un lit unique dans la partie inférieure de son cours, est formée, dans la partie supérieure, de deux branches, le Tapanalioni et TAwa.
Les territoires compris entre ces deux branches sont habités par deux tribus principales, les Boschs et les Bonis. Les premiers établis particulièrement le long du Tapanahoni reconnaissaient la suzeraineté de la Hollande ; les seconds, éclielonnés sur l’Awa, s’étaient toujours considérés comme sujets français.
Jusqu’à ces derniers temps, les choses étaient restées en l’état, sans qu’aucune des deux puissances rivales cherchât à régler le différend; mais des gisements aurifères ayant été découverts sur le territoire contesté, des spéculateurs, suivis d’une armée de travailleurs, vinrent exploiter le sol et lui donner une importance qui éveilla les convoitises des deux pays.
Comme aucun d’eux ne pouvait appuyer ses prétentions sur un document historique ou géographique quelconque, ils durent recourir à un arbitrage qui fut soumis à l’empereur de Russie.
Le 25 mai 1891, le tsar rendit une sentence aux termes de laquelle l’Awa devait être considéré comme fleuve limite entre les deux Guyanes. Le territoire en amont du confluent des rivières Tapanahoni et Awa devait, désormais, appartenir à la Hollande.
Dans les préambules de sa sentence arbitrale, Alexandre III, après avoir rappelé la convention du 28 août 1817, qui a fixé les conditions de la restitution de la Guyane française à la France par le Portugal, considère que cette cession n’a jamais été reconnue par-les Pays-Bas. Passant ensuite à l’examen du fond de la question, il ajoute que cette convention ne saurait servir de base pour résoudre la question en litige, attendu que le Portugal, qui avait pris possession, en vertu du traité d’Utrecht, d’une partie de la Guyane française, ne pouvait restituer à la France, en 1815, que le territoire à lui primitivement cédé; or, les limites de ce territoire ne se trouvent nullement définies par ledit traité d’Utrecht.
Enfin, l’empereur de Russie appuie sa détermination sur cette considération que les autorités françaises ont, maintes fois, reconnu les nègres établis sur le territoire contesté, comme dépendant médiatement ou immédiatement de la domination hollandaise.
En conformité de cette décision, une conférence eut lieu à
Saint-Laurent du Maroni, entre le gouverneur de la Guyane française et le gouverneur de la Guyane hollandaise, pour arrêter, d’un commun accord, les formalités à remplir par les sujets des deux pays qui voudront se livrer à la recherche des minéraux ou obtenir des concessions dans le territoire qui faisait l’objet du litige.
Le résultat de cette conférence fut approuvé par les gouvernements des deux nations *.
L<a 6StayaBic coattesiée. — La frontière qui doit séparer la Guyane française du Brésil, au sud et au sud-ouest, reste indécise; cette situation fâcheuse dure depuis le xvii® siècle, La diplomatie a dépensé sur cette question des trésors d’érudition; mais la question n’a pas fait un pas. Ne serait-il pas temps que ce procès historique se liquidât par une bonne transaction entre deux peuples amis?
La difficulté est double. Nous prétendons en effet que nous sommes limités à l’ouest par leRio-Negro et le Ilio-Branco, au sud par l’Amazone. Le débat a surtout porté sur ce dernier point, la possession de l’intérieur du continent américain dans la direction de l’ouest ne présentant guère qu’un intérêt de lointain avenir.
Il est certain que, dès 1555, des Français construisaient sur l’Amazone, près de l’emplacement actuel de Macapa, le fort de Brest. Il est certain que le roi Henri IV concédait, en 1G05, au comte de Soissons la vice-royauté de la contrée comprise entre l’Amazone et l’Orénoque. Il est certain que Jérôme d’Albuquerque reconnaissait, en 1614, que la rive septentrionale de l’Amazone était française, tandis que la rive méridionale était brésilienne.
Le conflit commence précisément lorsque les Portugais fondent la ville de Macapa et veulent s’étendre au nord du fleuve. Des négociations, qui n’aboutirent pas, s’engagent à Lisbonne en 1698. Notre ambassadeur demande nettement que l’Amazone soit la frontière des deux États. Les Portugais soutiennent que la frontière doit être reportée au debà du fleuve; et ils la placent successivement à YAraouari, puis au Mayacaré, enfin au cap Orange.
Des traités nombreux sont inteiwenus qui compliquent cette affaire. Le traité d’Utrecht dispose, en 1713, que notre limite du sud est la « rivière d’Oyapock et Vincent Pinçon ». Mais le
4. Tout ce paragraphe a été rédigé par M. le capitaine Victor Nicolas, de l’infanterie de marine.