L A GUY A IN K
traité ne détermine pas l’emplacement de cette rivière; et, comme le mot oijapok signifie en guarani « embouchure de rivière », les chancelleries rivales relèvent aisément sur la côte d’Amérique plusieurs oyapoks entre lesquels il est embarrassant de choisir. Il y a notamment un Oyapock, qui débouche par 1 "55' latitude nord dans l’estuaire de l’Amazone et en dedans du cap Nord. Il y a un autre Oyapok qui débouche par 4"15' latitude nord à la hauteur du cap Orange. Il faut remarquer que l’Oyapok du cap Orange ne s’est jamais appelé la rivière devinrent Pinçon, et qu’au contraire Vincent Pinçon a justement découvert le Brésil en accostant au cap Nord. En 1732, une convention neutralise provisoirement la zone enfermée entre le Cachipour et le cap Nord, nous laissant par conséquent le libre usage de l’espace qui va du Cachipour au cap Orange. Le traité de Madrid adopte franchement, en 1801, la ligne du Carapanatuba par 0"10' latitude nord ; le traité d’Amiens y substitue en 1802 la ligne de l’Araouari ou Araguary, par 0"15' latitude nord. Enfin le traité de Vienne, en 1815, complété par une convention de 1817, décide que la France recouvre toute la Guyane, du Maroni jusqu’à l’Oyapok du cap Orange, et qu’une décision ultérieure sera prise quant à la délimitation du territoire contesté.
La f'rance et le Brésil ont parfois essayé de s’établir à demeure sur certains points du territoire contesté; mais les actes que l’un de ces deux États accomplissait soulevaient aussitôt les réclamations de l’autre, et les possessions sont toujours restées précaires. En 1836, nous installons un poste à Mapa; le Brésil nous adresse des représentations diplomatiques; nous évacuons Mapa. Les Brésiliens à leur tour s’y glissent après nous; nous protestons contre cette usurpation; en 1853, ils se retirent.
Le territoire contesté n’a point profité de cette anarchie. La sécurité des personnes et des biens n’y est pas garantie, comme elle le serait par un gouvernement reconnu. Les travaux publics les plus nécessaires ne s’y exécutent pas, car ils ne sont dotés par aucun budget. La population ne s’accroît pas ; elle comprend, à côté de quelques colons intrépides, des déserteurs de l’armée brésilienne, des évadés, des Indiens demisauvages. Les richesses du sol ne sont guère exploitées, en dehors du manioc; et cependant il y a là des forêts et de vastes prairies, qui nourriraient plus de bétail que nos savanes du Kourou et du Maroni.
Il serait digne de la France et du Brésil de régler à l’amia-
LA FRANCIi COLONIALE
ble ce difïérend plus que séculaire. Je ne propose pas que les chancelleries rouvrent leurs cartons et recommencent leurs plaidoiries, fondées de part et d’autre sur le droit strict. Je propose au contraire que les plaidoiries, tant de fois entendues, cessent, et je désire que les cabinets de Paris et de Rio-Janeiro définissent enfin par une transaction équitable nos limites du sud et de l’ouest. Il y a, entre l’Atlantique, l’Amazone, le Ilio- Negro et le llio-Branco, à mettre en valeur un territoire plus vaste et plus riche que notre Guyane, arrosé par le Cachipour, \eConani, le Mayacaré, le Carsoène, la Mapa, les lacs de Corassol, Piratuba, Roucou, Navo, et auquel est adjacente la grande île de Maraca, sans compter les espaces encore inexplorés, les immenses forêts vierges dans l’intérieur des terres.
Population. — Le chiffre de notre population dans notre Guyane est sensiblement égal à ce qu’il était en 1877 : au 31 décembre 1890, il était évalué à 26 903 âmes, y compris la population flottante. 11 se décomposait ainsi : enfants audessous de 14 ans, 5533; célibataires au-dessus de 14 ans, 14 093, dont 4 660 femmes seulement; hommes mariés, 3 153; femmes mariées, 2138; veufs, 802; veuves, 1 186. Dans le chiffre total étaient compris : tribus d’indiens aborigènes, 2 000; réfugiés brésiliens, 300; militaires de toutes armes, 692; personneldes services et administrations, 234 ; immigrants, 3510; transportés hors pénitenciers, 1 263 ; prêtres, religieuses, etc. ,91 .
Il convient de distinguer aussi : les créoles blancs, 100 ; les créoles mulâtres, 13 000; les Indous, dont l’immigration a été interdite, en 1876, par le gouvernement anglo-indien, 3 000. Puis viennent les Annamites, 300; les Chinois, 300; les forçais pour la plupart Arabes et Kabyles, 3 500. Il faut y ajouter les nègres des bois (Youkas, Poiygmdoux, Boschs, Bonis), descendants des anciens esclaves marrons, retournés presque entièrement à la vie sauvage, mêlant aux superstitions indiennes les superstitions originaires de l’Afrique, pratiquant le culte des mauvais esprits, formés en une sorte de confédération ou de confrérie religieuse, obéissant à un chef suprême et électif qu’ils appellent le grand Man. Ils sont au nombre de quelques inilliers. Quant aux anciens habitants du pays, il faut distinguer les Indiens' de la côte, ou Galibis, et les Indiens de l’intérieur, Oyampis, ^Appvouagnes, Arouacas, Emerillons, Roucouyènnes, Oyacoulets, Paraniakas, etc. Les premiers ne sont que quelques centaines et les seconds que quelques milliers.' Et pourtant, au xviii® siècle encore, les jésuites, avant leur
LA GUYANE
dissolution, avaient réussi à réduire, c’est-à-dire à grouper et à apprivoiser quelque 10 000 sauvages.
lifs communes et les lieux lial>ités. — Le décret du 12 décembre 1889 a divisé la Guyane en circonscriptions appelées communes. Seule la ville de Cayenne est une commune de plein exercice. Viennent ensuite six communes de première classe : Mana et dépendances, Sinnamary, Macouria, Roura, Approuague, Rémire; et sept communes de deuxième classe : Tracoubo, Kourou, Montsinéry, Tounégrande, Kaw, Oyapok, Mathour.
Voici la liste des établissements pénitentiaires : Cayenne (dépôt), Iles du Salut, Kourou, Maroni, Saint-Maurice (usine à sucre), Saint-Jean (dépôt de relégués), Haut-Maroni (section mobile). Il sera plus loin consacré un chapitre spécial à l’étude du régime pénitentiaire.
Il n’y a donc pas en Guyane une ville digne de ce nom, à part Cayenne, qui a 8 500 habitants. Saint-Laurent à\\ Maroni enaseulementl 000;ilfaîia, 1 668; Macouria, 789 ; Oyapok, 755; Sinnamary, 1509; Roura, 1 134; Approuage, 1044, etc.
Gouvernement et administration. — La Guyane est administrée comme nos autres colonies. Elle a un gouverneur, un conseil privé, un conseil général, élu au suffrage universel, et composé de 16 membres. Elle a nos codes, nos lois, le suffrage universel, moyennant certaines conditions de résideuce, la liberté de la presse, etc. Elle a un tribunal supérieur , un tribunal de première instance, une justice de paix à compétence étendue (Saint-Laurent-du-Maroni) et quatre à compétence ordinaire. Elle a une école coloniale d’enseignement secondaire, une école professionnelle dirigée par un lieutenant d’artillerie, un pensionnat de jeunes filles, dirigé par les dames de Saint-Joseph de Gluny, 7 écoles primaires pour les garçons et 6 pour les filles. Elle a une imprimerie (celle du gouvernement) et un jardin colonial. Elle a une chambre de commerce, une chambre d'agriculture et une cjiambre syndicale, des courtiers et agents de change et une Banque coloniale. Elle a \m journal officiel et un journal indépendant La Vigie. Elle a un préfet apostolique pour le service du culte..
A la tête de chacune des treize comigaunes qui ne sont pas de plein exercice il y a un administrateur assisté, s’il y a lieu, d’un administrateur adjoint. Auprès de lui) un conseil
Chiffres fournis par les KoUds coloniales ülusl.ées, 1889.
FnANCS COLOHIALK, ^7
consultatif formé sous sa présidence, de six membres désignés par le gouverneur; ce conseil se borne à émettre des vœux.-
La Guyane nomme un représentant à la Chambre des députés : ce droit, qui lui avait été accordé par le décret du 15 septembre 1870, retiré par la loi de 1875, lui a été restitué par la loi du 8 avril 1877.
Le budget local, tant en recettes qu’en dépenses, a été, pour 1892, de 1 844 199 francs. Les dépenses de la métropole se sont élevées à 1 326 497 francs. Crédits demandés pour 1893 ; 1 366 287 francs.
Faune. — La Guyane, en fait de mammifères, présente le jaguar, qui est assez rare, mais dont un échantillon est venu se faire tuer, il y a quelques années, dans les rues de Cayenne, par le soldat de garde à la porte de la prison; le tapir ou maipouri, ce pachyderme qui semble une réduction de l’éléphant et qui atteint la taille d’un veau; V agouti, un rongeur de la taille du lièvre; le tatou à écaille, des biches, des chevreuils, des porcs sauvages. Le vampire est une énorme chauve-souris qui suce le sang des animaux endormis. Les singes, présentent de nombreuses espèces : ouistiti, tamarin, sapajou, singe roux ou hurleur, etc. Des oiseaux aux plumages éclatants, mais sans ramage, papes, évoques, cardinaux, colibris, oiseaux-mouches, animent les forêts : Vibis à aigrette fait la guerre aux insectes; V urubu, vautour noir, se charge de déblayer les immondices.
Les eaux douces sont infestées de caïmans et l’eau de mer de requins, funestes les uns et les autres à tant d’évasions. Le gymnote, anguille électrique, hante les ruisseaux et les marais. Le boa constrictor peut étouffer et avaler un bœuf. Le serpent h sonnettes, \e liane, le perroquet, le trage, etc., sont les plus redoutables des reptiles venimeux : les indigènes ont des secrets, paraît-il, pour se garantir de leur piqûre ou la rendre inoffensive.
La Guyane abonde surtout -en insectes; elle a les fulgores porte-croix, les fulgores porte-lanternes, les papillons et mouches à feu, toute latribu des mouches, coléoptères ou papillons phosphorescents ; die a de nombreuses variétés de moustiques, depuis le petit maringoin jusqu’au gros maque; elle a des guêpes sans raison à la piqûre douloureuse, des fourmis dites de feu à cause de leur âcre morsure, et qui, sur le passage de leurs colonnes serrées, détruisent tout ; la mouche hominivore qui, dans les narines de l’homme endormi, dépose ses larves qui
LA GUYANE
rongent la victime et la font mourir par inflammation des méninges; des scorpions, de la taille d’une écrevisse; des scolopendres ou mille-pattes; de nombreuses variétés d’araignées, parmi lesquelles Varaignée crabe qui, les pattes étendues, atteint huit pouces de diamètre.
Flore. — La Guyane renferme de nombreuses variétés de palmiers : cocotier, chou-palmiste, dattier, puripon, maripa, bûche; des bois précieux pour l’ébénisterie ; angélique, bois de fer, ébène, gaïae, assafras, acajou, cèdres; d’autres qui produisent des résines, des gommes, une sorte de caoutchouc, comme le balata. On récolte dans les forêts le quinquina, la salsepareille, l’huile de carapa. Le bananier et l’arbre à pain contribuent à l’alimentation. On peut cultiver, à la Guyane, les plantes vivrières : maïs, mil, manioc, ignames, patates, chou caraïbe. La noix d’arek, la noix de bancoule, les pistachiers, etc. , fournissent des huiles; le roucou, l’indigo, le nopal, le coton, des teintures. Le café, le cacao, le tabac, la canne à sucre, toutes les épices, peuvent y prospérer.
iiiiici*alog;ie. — lia découverte «le l’or. — La Guyane a le fer, la houille, le plomb, le cuivre, l’argent, les pierres précieuses, les pierres meulières, les argiles. On ne s’y intéresse qu’à l’exploitation de l’or.
Au XVI' siècle, le bruit s’était répandu en Europe que, au centre de la Guyane, au bord d’un lac mystérieux, il existait une ville dont les maisons étaient construites avec des lingots d’or. La légende avait embelli les choses*. Cependant il est désormais avéré que l’or se trouve, soit en poudre, soit en filons, dans les alluvions et dans les quartz de la colonie. C’est un pauvre Indien, nommé Paoline, autrefois occupé dans les mines du Brésil, qui, ramassant de la salsepareille sur les rives du Haut-Approuague, crut reconnaître, en 1854, la présence du précieux métal. Le commandant du quartier, Félix Cony, se rendit aussitôt sur les lieux et vérifia la découverte de l’Indien. Mais les deux explorateurs ne profitèrent pas de leur expédition. Félix Cony fut, quelques mois après, assassiné par des rôdeurs, et Paoline s’éteignit dans la misère à l’hôpital de Cayenne.
1. On racontait que, quelque part dans l’intérieur des terres, était une ville d’une richesse fabuleuse ; son souverain était, des pieds à la tête, couvert de paillettes d’or; on l’appelait El Dorado ou le doré. Pendant les xvi® et xviie siècles, beaucoup d’aventuriers allèrent à la recherche de cette cité de l’or : bien peu en revinrent. Encore en 1720, un de nos gouverneurs de la Guyane, M. d’Orvilliers, faisait partir une expédition à la conquête de l’Eldorado.
La fièvre de l’or n’en gagna pas moins toute la Guyane; et bientôt tous les travailleurs valides, qu’ils eussent la peau blanche ou la peau noire, désertant absolument tout autre métier, coururent aux pépites. Les prospecteurs se sont lancés dans toutes les directions, interrogeant avec plus d’ardeur que de science tous les terrains, retournant au fond des vallées les boues les plus malsaines, procédant au lavage des sables avec des instruments informes, nourris de vivres dont le transport à dos d’hommes et à longue distance avait quintuplé le prix, mais non la qualité. Ce fut une gigantesque loterie, qui enrichit quelques individus, mais qui en ruina et en tua un plus grand nombre.
L’industrie de l’or est peut-être à la veille d’une transformation radicale. D’habiles ingénieurs ont entrepris récemment d’extraire le métal, non plus des alluvions de la surface, mais des veines du quartz. Seulement le traitement du quartz aurifère exige l’établissement d’un outillage très coûteux. Il a fallu importer d’Europe et monter péniblement des machines assez puissantes pour broyer le quartz. Si ce procédé nouveau réussit, la production de l’or se régularisera, et je crois que ce progrès technique profitera aux compagnies honnêtes et au budget local.
Quoi qu’il en soit de l’avenir, je ne saurais trop souligner ce fait significatif : dans notre colonie, l’homme ne fouille plus le sol que pour y chercher de l’or. C’est, à la lettre, l’unique agriculture et l’unique industrie du pays. La Guyane n’est plus qu’un placer.
Agriculture. — Au 1®^ janvier 1891, 3 334 hectares étaient occupés par diverses cultures. Le nombre des habitations rurales était de 1414; celui des travailleurs agricoles, de 6 200; la valeur des bâtiments et du matériel d’exploitation était estimée à 2 millions; la valeur des animaux de trait et de bétail, à 1200000 francs. On calculait qu’il y avait dans la colonie 218 chevaux, 62 ânes, 99 mulets, 203 moutons, 337 chèvres, 6 199 bêtes à cornes.
Commerce. — La Guyane est la moins productive de nos colonies. L’agriculture, nops l’avons vu, y est presque nulle. L’industrie, à part celle de l’or, n’y est représentée que par quelques scieries mécaniques et quelques briqueteries. Le chiffre du commerce va plutôt ,en croissant ; il atteignait 12 854 000 francs en 1867; il n'était plus, en 1883, que de 8 962000, mais s’est relevé à 14299 423 en 1884. Il a été de
LA GUYANE
13 222 409 francs en 1889, savoir: importations, 8 950 485 francs, dont 5 877 648 de France ; exportations , 4271 924 francs, dont 4115125 pour la France. Les importations de France sont surtout destinées à l’entretien des troupes et des fonctionnaires : les ressources de la colonie sont si insuffisantes cpi’il y a quelques années les chevaux de la gendarmerie étaient nourris avec du foin expédié de Bordeaux et revenant à 32 francs les 100 kilogrammes. Quant à l’exportation de la colonie, elle ne s’élèverait qu’à 300 000 francs, si l’on ne tenait compte de l’or : la colonie, d’après les chiffres officiels, en expédie annuellement en France 1 800 kilogrammes, d’une valeur d’environ 6 millions; mais, comme la fraude des droits sur l’or se pratique largement, il faut évaluer cette exportation à environ 5000 kilogrammes.
Les moyens de communication sont des plus défectueux: peu de routes ; aucune ligne télégraphique, ni terrestre, ni sousmarine, ne relie la colonie au reste du monde. Une fois par mois, un vapeur de la Compagnie transatlantique touche à Cayenne; un autre fait un service mensuel entre Cayenne et rOrénoque; un voilier américain, six fois par an, fait le service entre Cayenne et Boston. Enfin de petites goélettes, appelées tapouyes, mettent en relations, assez irrégulièrement, les différents points de la côte. Le mouvement de la navigation donne un total de 191 navires, dont 111 français et 80 étrangers.
L’affranchissement des noirs était commandé par le droit. Mais cette mesure a ruiné de fond en comble les anciennes familles. Le pays, jusqu’à ce jour, n’a pu reconstituer sur des bases nouvelles sa fortune économique. Aucun des moyens employés pour lui procurer des travailleurs et des colons non volontaires n’a eu de succès : ni la déportation des condamnés politiques, ni la transportation des forçats, ni la relégation des récidivistes.
La Guyane a presque toujours été, et je crains qu’elle ne soit longtemps encore la plus malheureuse de nos colonies.