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II. — LA GUERRE AU DAHOMEY

Nous en étions arrivés, page 306, à rouverture des hostilités. Le 9 août 1892, Whydah, Avrékété, Godomey, furent bombardés par le Talisman, /ferow et l’Arden^/Zobbo, Abomey-Kalavy, sur le lac Denham, par VOpale, Y Émeraude et la Topaze. Le même jour, une colonne de 300 tirailleurs dirigés par le commandant Stéfani, rencontra les Dahoméens, dix fois plus nombreux, près de Zobbo : après un combat de dix heures, elle les mit en déroule. Toutes ces opérations avaient pour but de nettoyer la région maritime et de dégager le terrain pour la grande opération à l’intérieur.

Le 16 août, le corps expéditionnaire, sous les ordres du colonel Dodds, partit de Porto-Novo. 11 était fort de 1,300 hommes. Il mit deux jours à opérer le passage de la lagune d'Adjara. Le 19, il occupa Kouti; le 20, il enleva Takou; le 24, il entra dans Katagon, après un vif combat livré sur la route qui conduit à ce point. On se dirigea ensuite sur Sakété, dont le roi avait réuni 2,000 guerriers pour coopérer à nos efforts. Les Dahoméens évacuèrent alors leur camp de Bokandja, et la colonne se trouva concentrée, le 30 août, à Késounou, sur l’Ouémé. Tout le pays Décamé et toute la rive gauche de cette rivière étaient pacifiés.

La colonne fut alors rejointe par 800 hommes de la légion étrangère, 200 spahis et un détachement du génie.

Le 7 septembre on commença à remonter l’Ouémé par sa rive gauche. L’avant-garJe, composée de tirailleurs sénégalais et de cavalerie, se porta sur Fanvié et Dogba. Le 19, à 3 heures du matin, près de cette dernière ville, le colonel Dodds fut assailli par 4,000 Dahoméens commandés par Géo-Béo, frère du roi, et qui avaient passé l Ouémé. Après une lutte de quatre heures ils furent mis en déroute, perdant le tiers de leur effectif, abandonnant des masses de Winchester, Snyder, Mauser, Remington, et autres fusils à tir rapide, vendus, avant le hlocus, par les maisons étrangères de Whydah. Nous avions de notre côté 4 tués et 11 blessés, dont le commandant Faurax, de la légion étrangère.

Le 28 septembre, les canonnières Corail et Opale allèrent reconnaître le coude de Tohoué et furent criblées de balles par l’ennemi posté sur les deux rives.

Le 2 octobre, le colonel Dodds passait TOuémé à Gbédé, en aval de Tohoué, et commençait la marche sur Abomey. Le fleuve, sillonné par nos canonnières, devenait la ligne de ravitaillement et d’évacuation des blessés. Obligée de se frayer A coups de hache un passage dans la brousse, de s’éclairer par de fréquentes reconnaissances et de maintenir ses communications avec TOuémé, la colonne ne pouvait avancer rapidement. Elle devait rencontrer, en outre, une résistance des plus sérieuses. Le 6 octobre, à quelques kilomètres du fleuve, elle livrait combat à une bande de Dahc»méens retranchés derrière la rivière de Poguessa; le pont jeté sur ce cours

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d’eau fut enlevé à la baïonnette et tout le corps expéditionnaire le passa le même soir. Cet engagement nous avait coûté 7 morts et 22 blessés. Le 10, après trois jours employés à se ravitailler et à reconnaître le terrain, on prenait possession, douze kilomètres plus loin, d’une nouvelle ligne de défense, Sattovi, que les Dahoméens n essayèrent pas de défendre. Mais du 12 au 15 octobre, on dut conquérir le terrain pied à pied. L’ennemi défendait avec acharnement les abords de la ville sainte de Cana : la colonne comptait en quatre jours 127 hommes hors de combat, et l’armée de Behanzin tenait toujours derrière le marigot de Koto, en avant de Cana. Affaibli par ces pertes très sensibles (il n’y avait pas moins de 17 officiers tués ou blessés depuis le passage du fleuve), le colonel Dodds s arrêta et demanda du renfort. Pendant quelques jours, nos soldats enfermés dans le camp d’Akpa, soutinrent victorieusement les attaques de l’armée dahoméenne tout entière. A la suite de cet échec, Béhanzin demanda à traiter ; mais il refusa d’évacuer au préalable les lignes du Koto, et l’on rompit les pourparlers. Cependant le 25, 600 soldats, tirés en toute hile des garnisons de la côte, et 2,000 porteurs supplémentaires rejoignaient la colonne, conduits par le commandant Audéoud. Le 26, le colonel Dodds reprenait l’offensive, et enlevait d’assaut les retranchements élevés en avant du Koto. Le lendemain, on passait le premier bras de la rivière, et l’ennemi était chassé des deux forts de Kotopa, ouvrages en terre armes de mitrailleuses et de cinq canons Krupp. La plupart de ces pièces furent démontées par notre artillerie, mais les indigènes réussirent à les emmener. La colonne fit halle encore une fois entre les deux bras de la rivière, pour attendre son convoi de ravitaillement.

Le 2 novembre, le commandant en chef prit ses dispositions pour enlever la ville sainte. On se battit tout le jour autour du fort de Muako, qu’un dernier assaut fit enfin tomber le lendemain. Le 4, le village de Dioxoué et le grand palais du roi étaient enlevés à leur tour, après une lutte qui nous avait coûté 51 hommes hors de combat : les Dahoméens, conduits par Béhanzin lui-même, s’étalent battus en désespérés. L’élan de nos troupes avait été splendide .

« Je n’ai jamais eu, écrivait le colonel Dodds, l’honneur de commander à de plus admirables soldats. » (Dépêche du 5 novembre au ministre de la Marine.) Le 6 novembre, la colonne faisait son entrée dans Cana; la nomination de son chef au grade de général de brigade fut la réponse du ministère à ce glorieux succès.

Béhanzin avait concentré dans sa seconde capitale son armee alors bien réduite et fait de nouvelles propositions de paix. Le général Dodds consentit à négocier, en attendant les troupes fraîches que le Mytho avait amenées le 11 du Sénégal. Ces troupes rejoignirent le 15, et comme Béhanzin refusait les remises d’armes et d’otages exigées par nous comme garanties préliminaires, le général se porta sur Abomey en tournant le palais fortifié de Goho, et en menaçant la li"ne de retraite de l’ennemi. Béhanzin n’attendit pas le choc. 11 mit le feu à ses palais, ainsi qu’à ceux de ses dignitaires, et se

relira vers le nord-ouest, dans la direction du pays des Mahis. Le 47 novembre, trois mois, jour pour jour, après que la démonstration dans le pays Décamé eut marqué le début de cette difficile campagne, les troupes françaises pénétraient dans Abomey, et les cou leurs nationales étaient arborées snr les débris du grand palais. Le général Dodds séjourna dix jours dans la capitale, puis on revint à la côte par la voie de l’Ouémé. Une compagnie d’infanterie de marine et quatre compagnies de tirailleurs sénégalais furent laissées dans le palais Goho, à proximité de la ville, pour prévenir un retour offensif possible de Béhanzin.

Restaient à occuper les divers points de la côte : Whydah, Godomey, Avrékété. Privées de leurs garnisons qui étaient allées rejoindre Béhanzin pour la lutte suprême, ces villes ont fait une réponse favorable à la proclamation du général Dodds, qui les invitait à reconnaître la souveraineté de la France. Le 2 décembre, le capitaine de frégate IMarquer, à la tête d’un détachement de fusiliers marins, d’infanterie de marine et de tirailleurs sénégalais, a pris possession de Whydah, sans résistance. Deux colonnes mobiles, aux ordres des commandants Audéoud et Riou, sont chargées de recevoir la soumission des villages.

Ainsi s’est terminée cette expédition coloniale, une des plus . sérieuses que la France ait entreprises. Les 2,000 hommes de la colonne n’ont pas eu seulement à vaincre la brousse, les marécages, les fièvres, la dysenterie et tous les obstacles d’une marche en pays tropical; ils ont dû chasser devant eux une armée de 42 à 45 000 hommes, dressée à l’offensive par une longue tradition de guerres, et admirablement instruite au tir. Mais ce qui rend surtout cette campagne remarquable, c’est la méthode avec laquelle elle a été menée. Le général Dodds n’a voulu rien laisser au hasard. La santé des troupes a été l’objet de la plus grande sollicitude. Les hommes ont été munis d’avance de leurs vêtements coloniaux, et remorqués sur la lagune de Kotonou dans des pirogues munies de tentes. La flottille de canonnières et de canots remorqués par les chaloupes à vapeur, n’a pas cessé de remonter l’Ouémé avec des convois de vivres, qu’un détachement amenait ensuite sur le théâtre des opérations. Deux forts, l’un à Dogba (fort Faurax), l’autre à Adégon, au confluent de la rivière de Poguessa, assuraient la liberté de la navigation. On avait constitué un parc flottant de pièces de montagne, toutes prêtes à servir en cas de débarquement. Les malades et les blessés étaient évacués après chaque grande affaire, et dirigés, au moyen des canonnières et de pirogues couvertes, les noirs sur l’hôpital de Porlo-Novo, les blancs sur l’ambulance de Kotonou, d’où on les transférait le plus tôt possible, loin des miasmes de la côte, sur l’hôpital flottant du Mytho. L’ensemble des opérations a nécessité une dépense d’environ 40 millions : la campagne du général Wolseley contre les Achanlis en a coûté 22 1/2 à l’Angleterre.

L’histoire de celle petite guerre comporte également une leçon.

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Pour la première fois, on a eu à combattre une armée noire pourvue d’artillerie et sachant s’en servir. Ce sont des laptots, jadis employés à bord de nos navires du Sénégal et de la Gambie, qui ont pointé contre nous, avec trop de succès, les canons de Béhanzin. Rien ne démontre mieux le danger des engagements à court terme, qui permettent aux noirs instruits par nous de se faire ensuite les mercenaires de nos ennemis. Il faudra aussi savoir réprimer à l’avenir la contrebande de guerre. Les amazones de la garde du roi étaient armées de winchesters à répétition; on a ramassé sur les champs de bataille des masses de fusils à tir rapide, dont un certain nombre avec la marque : Loeive, Berlin, 1891. Enfin, d’après les déclarations d’un chef de bataillon récemment rapatrié, on a pris des caisses de poudre de provenance française. Ce n’est pas le trait le moins caractéristique de notre époque, que cette assistance prêtée par des commerçants sans vergogne à un régime unanimement flétri comme une honte pour l’humanité.

n. SCHIUMER.

Le 3 décembre 1892, le général Dodds mettait le royaume de Dahomey sous le protectorat exclusif de la France, a l’exception des territoires de Whydah, Savi, Avreketé, Godomey et, Aboiney- Kalavi, qui étaient simplement annexés aux colonies françaises; un second décret divisait en deux cercles ces territoires et plaçait respectivement à leur tète MM. d’Albeca et Roget.

Si la pacification se faisait dans les régions voisines de la côte et pour ainsi dire placées sous la volée des canons français, si la* population y rentrait et s’y remettait au travail, on comprenait néanmoins en haut lieu qu’on n’aurait une paix sérieuse qu’à la condition de s’emparer de Bebanzin ; aussi, le 21 juillet 1893, la Chambre votait-elle un nouveau crédit de 7 millions pour continuer les opérations. Retiré dans le nord du Dahomey, chez les Mahis, Bebanzin avait par deux fois fait parvenir des demandes d’entrevues et s’y était dérobé.

Le général Dodds, qui était venu en France pour prendre les ordres directs du gouvernement, ne tarda pas àrentrer au Dahomey. Son retour fut marqué par de nouveaux arrêtés qui organisaient la région maritime en quatre cercles et refondaient l'organisation de l’intérieur en rétablissant les anciennes divisions du royaume de Bebanzin.

Cette période fut marquée par le voyage en Europe et l’arrivée à Paris (10 novembre) d’ambassadeurs dahoméens venus par.Lagos et qui cherchaient à faire supporter au général Dodds tous les torts de Bebanzin. Ils ne purent se faire recevoir du ministre des affaires élrangères.

La campagne fut commencée le 8 octobre; quatre colonnes convergeant vers Alchéribey. où se trouvait Bebanzin, celui-ci dut

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prendre la brousse, tandis que toute la région se soumettait à nous, livrait ses armes et que quatre oncles et huit frères du roi venaient se remettre en notre pouvoir.

Le 15 janvier 1894, Agoliagbo, frère de Behauzin, était installé comme roi à Abomey, ce qui porta un nouveau coup au prestige du fugitif, qui, serré de près par une colonne volante, abandonné successivement de tous les siens ; parents, amis et sujets, finit par se constituer prisonnier à Ajago, d’où il ne tarda pas à être expédié à la Martinique. Cette fois, la guerre était bien finie !

Un décret, daté du 22 juin 1894, est venu modifier ceux du 17 décembre 1891 et du 10 mars 1893 et réorganiser l’administration du Dahomey et des établissements de la côte de Bénin. Toute celte région a pris le nom de Dahomey et dépendances, avec M. V. Ballot pour gouverneur.

Depuis cette époque, la tranquillité n’a pas été troublée, mais nous avons à plusieurs reprises organisé des expéditions dans l’intérieur du pays, afin de nous ouvrir de ce côté l’accès du Soudan et du iNiger. En 1893, le chef d’escadron d’artillerie de marine Decœur avait fait une première pointe dans le pays des Mahis; il reprit cette route en 1891 avec le lieutenant Baud, tandis que le gouverneur Ballot gagnait Savalou et créait chez les musulmans Baribas, près d’Agbassa, par 8“ 59 de latitude nord, un poste qu’il appelait Carnotville. Le 4 décembre 1894, le commandant Decœur pénétrait à Nikki et signait avec le roi des Baribas un traité qui plaçait tout l'hinterland jusqu’au Niger sous notre protectorat.

Le commerce du Dahomey, qui ne dépassait pas 9 millions et jjemi en 1890, s’est élevé à 19 millions en 1893, et les ressources du budget local sont passées de 170 000 fr. en 1890 à 1 212 000 fr. en 1893.

Dans leur éloquence , ces chiffres rendent bien compte de la prospérité du pays. De nombreuses voies de communication ont été créées ou améliorées par la création de ponts ou de digues. L’ancien canal de Kotonou était creusé par les indigènes sans frais pour la colonie, ce qui permettait aux pirogues venant de Porto- Novo de gagner Godomey. A l’huile de palme, qui forme la base de son commerce d’exportation, viendront bientôt s’ajouter le café, le riz, le cacao, etc. Le Dahomey ne sera pas longtemps à noua l’embourser largement les avances considérables que nous aura causées sa conquête.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE. — INTRODUCTION HISTORIQUE Par M. Alfred RAMBAfjD.

I. Jusqu’à Henri IV. — Les plus anciens explorateurs français, page 4.

— Jean Cousin, 2. — Paulinier de Gonneville, 3. — Les Ango et le groupe dicppois, 3. — Les compagnons français de Magellan, 4. — François î®’’, O. — Les Français dans l’Amérique du Nord : Jacques Cartier à Terre-Neuve et au Canada, — Les entreprises de Coligny, 6. — Villegagnon au Brésil, 6. — Jean Ribaud et Laudonniére à la Floride, 8.

II. Jusqu’au traité d’Utrecht (1713). — Projets et entreprises de Henri IV, 11. — Les Français à la Guyane, 12. — Colonisation de la Nouvelle-France : Champlain, 12. — Projets et entreprises de Richelieu, -13. — Le Canada repris aux Anglais, 14. — Les Français dans la mer des Antilles, 14. — Les Français au Sénégal, IS. — Les Français dans la mer des Indes, 15, — La Nouvelle-France sous Colbert, 15. — Cavelier de la Salle; le Mississipi, ta Louisiane, 16. — Autres colonies françaises sous Colbert, 18. — Situation de notre empire colonial à la mort de Colbert, 19. — La Nouvelle-France attaquée par les Anglais, 19. — Le traité d’ütrecht, 20.

III. Jusqu’au traité de Paris (1763). — Progrès du Canada et de la Louisiane, 20. — L’île de France, 20. — Premiers établissements dans l’Indoustan, 21. — Gouvernement de Martin et de Dumas, 22. — Gouvernement de Dupleix, 22. — Prise do Madras, 23. — Bataille de San-Thomé, 23. — Guerre pour la succession du Dekkan et du Garnatic, 24. — Disgrâce de Dupleix, 25. — Traité Godebeu, 23. — Rivalité des Français et des Anglais dans ITndoustan, aux Antilles et dans l’Amérique du Nord, 26. — La guerre de Sept Ans, 26. — Perte du Canada, 27. — Perte de ITndoustan, 28. — Traité de Paris (1763), 29.

IV. Jusqu’au temps présent. — Découvertes des Français sous Louis XVI, 30. — Madagascar et l’Indo-Ghine, 31. — La guerre d’Amérique et le traité de Versailles (1783), 31.— Les colonies pendant la Révolution, 32.

— Les colonies sous le Consulat et l’Empire, 33. — Traité de Paris (1814), 34. — Ce qui nous reste des colonies perdues, 30. — Les colonies libres, 39

LA. l'HANCE COLONIALE

L’ALGÉRIE Par M. Pierre Fo.ncin.

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