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JUSQU’A L’INTERVENTION FRANÇAISE DE

Temps primitifs. — La Tunisie, comme l’Algérie, compte parmi les parties du globe les plus anciennement habitées. Les silex taillés retrouvés à Oglat-el-Hassi, sous une couche de travertin de soixante centimètres d’épaisseur, figurent parmi les preuves les plus caractérisées qu’on ait jamais découvertes de l’antiquité de notre race. Sur ces premiers habitants du sol africain, on ne sait naturellement rien ; mais

1. Charles Tissot, Exploration scientifique de la Tunisie : géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 2 vol., 1884-1888. — Rousseau, Amiales tunisiennes, Alger, 1864. — P. H. X. (le Baron d’Estournelles de Constant), La Politique française en Tunisie, 1891. — A. Rambaud, Les Affaires de Tunisie, 1882. — Duveyrier, La Tunisie. — J. de Lanessan, La Tunisie, 1887. — Le François, Annuaire Tunisien, — Paul Leroy-Beaulieu, L'Algérie et la Tunisie, 1887. — Léon Roche, Trente-deux ans à travers l'Islam, 2 vol. — M. Bompard, Législation de la Tunisie, recueil des lois, décrets et règlements en vigueur dans la Régence, 1888. — E. Plantet, Correspondance des Reys de Tunis et des Consuls de France avec la Cour, 1.577-1830. — La Blanchère, Collections du musée Alaoui. — Livres jaunes, 1882, 2 fascicules. — Notice descriptive et itinéraires de la Tunisie, p. p. le ministère de la Guerre, 1886. Rapports au Président de la République, 1881-95, 5 vol. — M. Faucon, La Tunisie, préface de Jules Ferry. — Tunis et ses environs (avec gravures en couleur).

FRANCE COLONIALB.

sur leurs successeurs immédiats nous sommes d’autant mieux renseignés que cette race peu changeante et peu assimilable habité et cultive encore sous nos yeux les domaines sur lequels, depuis le commencement des temps historiques, elle est campée. Cette famille d’hommes, qui a conservé jusqu’aujourd’hui sa langue, est la race Berbère. La similitude des mots a fait appeler, d’une manière générale, les territoires qu’ils occupaient. Barbarie par les Romains, Etals Barbaresques par nous.

Il n’est pas nécessaire de décrire ici les mœurs ni l’aspect de ces populations dont un tableau détaillé a été présenté à propos de l’Algérie. 11 suffira de rappeler qu’elles gardent en Tunisie les mêmes caractères que dans notre colonie, qu’elles y présentent, comme dans ce pays, les signes évidents d’un mélange extrêmement ancien avec une race Aryenne blonde, venue en Afrique probablement par le détroit de Gibraltar, à une époque antérieure au xv® siècle avant notre ère; enfin, que le sol de la Régence offre, lui aussi, en grand nombre, des monuments mégalithiques, dolmens, menhirs, etc., pareils à ceux de la Bretagne et des vieilles contrées celtiques. Il y en a notamment une grande quantité dans la plaine au sud de Zaghouan.

Les habitants primitifs de la Tunisie se trouvèrent, dès les temps les plus reculés, aux prises avec deux peuples dont l’histoire est familière à tous les enfants de toutes les écoles d’Europe. Pendant dix siècles, du XYii® au vu® avant notre ère, de Thoutmès III àTahraka, des expéditions nombreuses furent dirigées par les Pharaons contre les Berbères ou Libyens du nord de l’Afrique. Un souvenir curieux de leur passage est conservé dans le sud de la Tunisie : un archipel du chott Dqerid., composé de quatre îlots, porte encore aujourd’hui le nom de Nkal-Farâoun., les Palmiers de Pharaon.

Domination carthagrinoi^. — En outre, à partir du XVI* siècle avant notre ère, si ce n’est même plus tôt, les Berbères de Tunisie virent débarquer sur leurs rivages des groupes d’émigrants cAanawé^ns ou phéniciens. Poussés par les besoins d’un commerce de plus en plus riche et étendu, ou refoulés par les Israélites revenus en conquérants dans la Terre promise, les Phéniciens implantèrent en Tunisie les premières souches d’une population sémitique. On sait quel fut leur succès, comment leurs comptoirs s’enrichirent, comment l’un d’eux, fondé au ix^ siècle, devint la plus puissante ville delà Méditerranée,

Carthage, la rivale de Rome, et comment, en l’année 146 avant J.-C., sur la colline que couvre aujourd’hui la chapelle Saint- Louis, l’armée de Scipion Emilien vit monter les flammes qui dévoraient la femme et les enfants du Carthaginois Asdrubal. Carthage fut alors incendiée et anéantie. Des monceaux prodigieux de cendres et de scories de toutes sortes, mêlés de débris calcinés d’ossements humains, attestent encore à l’heure présente les horreurs du désastre, le plus grand qu’ait vu l’antiquité, catastrophe plus terrible que celle-là même qu’Homère a chantée.

Conquête et domination romaines. — A partir de cette époque, la Tunisie devint romaine, et une Carthage latine s’éleva sur l’emplacement de l’ancienne ; le pays se couvrit de monuments et de villas dont les ruines innombrables couvrent aujourd’hui le sol dans toutes les directions. Des bains, des théâtres, des amphithéâtres s’élevèrent dans toutes les villes importantes. L’un d’eux, l’amphithéâtre de l’antique Thysdrus, aujourd’hui El-Djem, manifeste encore, par ses vastes proportions et sa masse imposante, la richesse et la civilisation qu’atteignit, un moment, cette partie de la province romaine d’Afrique. Ce grandiose édifice, qui a souvent servi de forteresse au moyen âge, est relativement bien conservé ; trois de ses étages sur quatre, ses voûtes intérieures, une partie de ses gradins existent encore; moins grand que le Colisée, il est beaucoup plus vaste que les arènes de Nîmes.

D’innombrables colonnes et statues ont été retirées, pendant tout le moyen âge, de ces villes ruinées; une partie de la cathédrale de Dise fut construite, au xii*^ siècle, avec des colonnes provenant de Carthage. Si quelque génie vengeur de la vieille cité retirait tout à coup des murs et des maisons de Tunis ce qu’ils contiennent de colonnes romaines , la ville entière s’écroulerait. Jusque dans le sud, où s’élevait la riche Suffetula, dont les ruines attirent aujourd’hui les curieux dans le désert de Sbeïtla, les Romains avaient établi leurs jardins et leurs villas, et, en fouillant le sol, on découvre, sur tous les points où ils étaient fixés, ces mosaïques si caractéristiques dont ils avaient le goût et dont on retrouve des spécimens identiques dans les pays les plus différents, partout où ils allèrent, et jusque sous le ciel brumeux d’York et des villes du nord de l’Angleterre.

Cette époque est celle de la grande richesse de la Tunisie. Ses récoltes nourrissent la capitale de l’empire, tandis que ses

bêtes sauvages l’amusent; le pays fournit à la reine du monde les deux choses qui lui sont indispensables : panem et circenses. Les terres fertiles de la côte se peuplent d’oliviers dont les alignements réguliers ont été respectés des Arabes jusqu’à nos jours; les mines et carrières sont exploitées par tout le pays et, lorsque les persécutions contre les chrétiens commencent, un nouveau personnel d’ouvriers qu’on n’avait point à ménager se recrute parmi les condamnés religieux. Toutefois la population, sauf sur les côtes où elle était déjà bien mélangée, garde intacts ses caractères, ses mœurs et sa langue; l’élément berbère résiste à l’assimilation romaine comme il avait résisté à l’assimilation carthaginoise.

Du II® au III® siècle , la population des villes s’était convertie au christianisme. Après avoir entendu Sextius Augustinus et Thascius Cœcilius Cyprianus enseigner dans ses écoles le christianisme, Carthage les avait vus tous deux devenir chrétiens et évêques, celui-ci dans la capitale même, celui-là à Hippone (Bône), l’un au iii®, l’autre au V® siècle. Sous les noms de saint Augustin et de saint Cyprien, avec Tertullien, originaire aussi de Carthage, ils comptent parmi les plus illustres des « Pères de l’Eglise d’Afrique ».

Dominations diverses : les Vandales et les Byzantins. — Au V® siècle arrivent les Vandales, et c’en est fait des prospérités de la Carthage romaine. Genséric s'en empare en 439 et en fait sa capitale. Il part du fond de son golfe pour aller piller Rome en 455 : triste et lointaine revanche prise par le barbare possesseur de Carthage sur les descendants dégénérés de Scipion. Pendant cent ans, les Vandales ont, dans cette ville, le centre de leur empire; ils en sont chassés par Bélisaire en 533.

Des iVrabes. — Un siècle encore se passe et de nouveaux maîtres se présentent. La vingt-huitième année de l’hégire, en 648, les Arabes, déjà maîtres de la Syrie, de la Palestine et de l’Egypte, envahissent la province sous le commandement d’Abdallah-ben-Saad, marchent sur Suffetula, alors la première cité du pays (aujourd’hui Sheïtla), et écrasent les troupes du patrice Grégoire. Un nouveau flot d’invasion arabe couvre le pays en 666; les partisans de l’Islam occupent Sousse, puis Bizerte; ils fondent la ville sainte de Kérouan; enfin, en 689, ils prennent et pillent Carthage et, tout auprès, Tunis ; puis, rétablissant celle-ci et la dotant d’un arsenal, ils en font la capitale de la province désormais soumise à leurs lois.

Croisade de saint l^ouis et expéditions européennes. — Vainement, en 1270, une armée française, commandée par saint Louis, vint-elle camper à La Goulette; le roi y mourut, l’expédition échoua et l’Arabe triompha de nouveau. Vainement, en 1535, Tunis fut-elle soumise et pillée par une armée d’Espagnols, de Génois, de Flamands, de Portugais, d’Italiens, de 3Ialtais, commandée par Charles-Quint. Vainement, André Doria, en 1539, prit-il Sousse, Monastir, Sfax, et le héros de Lépante, don Juan d’Autriche, s’empara-t-il une seconde fois de Tunis, eu 1573, aunom de -la monarchie espagnole : le brigandage maritime n’était pas près de cesser. Il dura, à travers toute la période des temps modernes, jusqu’à la prise d’Alger, en 1830, par une armée française.

E*es Turcs. — L’année même où le fils naturel de Charles- Quint avait reconquis la capitale tunisienne, les Turcs qui, dans la première moitié du siècle, avaient commencé, avec l’appui du célèbre corsaire d’Alger Khaïr-Eddin Barberousse, à prendre pied dans le pays, l’envahirent de nouveau avec Sinan- Pacha et y établirent, sous la suzeraineté nominale du sultan de Constantinople, un gouvernement qui se composait essentiellement d’un Dey, souverain effectif du pays, et d’un Divan ou conseil.

Ce régime se prolongea jusqu’au commencement du xviii® siècle. Son histoire est celle de guerres incessantes avec les régences voisines d’Alger et de Tripoli, d’assassinats terminant le règne de la plupart des Deys, auxquels une milice de janissaires donnait ses favoris, souvent d’anciens corsaires, pour successeurs, sans se soucier le moins du monde d’avoir ou non l’agrément du Chef des croyants. C’est aussi l’histoire de querelles incessantes et de traités d’amitié constamment violés avec les puissances européennes, d’épouvantables brigandages maritimes, de captivités dont les plus célèbres sont celles de Michel de Cervantes et de saint Vincent de Paul. C’est du bagne de Tunis, « cette tanière et spélonque de voleurs sans aveu du Grand-Turc», où il était prisonnier depuis deux ans, que ce dernier s’échappa, Je 18 juin 1607, et, monté sur une barque, eut la bonne fortune de gagner les côtes de Provence.

lia dynastie busseïnite : la Tunisie indépendante.

— En 1705, commence pour la Tunisie une nouvelle période politique. C’est Tannée de Tavènement d’un soldat de fortune nommé Hussein-ben-Ali, qui, porté au trône à la suite d’une guerre civile, prit le titre de Bey et fonda la dynastie Hus-

seïnite qui règne encore à l’heure actuelle. Sous cette nouvelle forme de gouvernement, les liens qui reliaient la Tunisie à la Porte se relâchèrent tout à fait. Plus que jamais, dans toutes les questions internationales, la Régence joua le rôle de puissance indépendante, traita en son propre nom, et répondit seule de ses actes. La destruction, en 1811, par le bey Hamouda, d’une milice turque demeurée à Tunis, acheva, mieux que tout le reste, de marquer la rupture. Si, en diverses occasions, la Tunisie envoya des troupes se joindre à celles du Grand-Seigneur lorsque celui-ci était en guerre, ce fut en tant qu’alliée naturelle de Tempire ottoman et non en qualité de vassale. Ce fait mis à part, le gouvernement des Beys ressembla fort à celui des Deys. Il fut signalé par les mêmes troubles intérieurs, les mêmes guerres avec les régences voisines et par les mêmes brigandages maritimes. De temps en temps, la présence d’une escadre européenne faisait mettre en liberté des centaines d’esclaves chrétiens ; une fois le traité de paix et d’amitié perpétuelle signé et l’escadre partie, les déprédations recommençaient.

Traités arec la France. — Au xviie siècle, plusieurs de ces traités avaient été conclus entre la Tunisie et la France. A partir du xviii® siècle jusqu’à l’époque de la prise d’Alger et de l’abolition définitive de la course et de l’esclavage, ils devinrent plus fréquents.

La délivrance des esclaves français avait été arrachée à la Régence en 1604; puis le duc de Beaufort et son escadre imposèrent, le 25 novembre 1665, une convention stipulant la mise en liberté des prisonniers, l’interdiction, à l’avenir d’en faire de nouveaux et assurant « que le consul français aurait la prééminence sur tous les autres consuls » (art. 15).

Des traités, ayant ce même objet, furent signés en 1672 par le marquis de Martel et, en 1685, par le maréchal d’Estrées. Au xviii® siècle, le renvoi des esclaves, la sécurité du commerce français, les privilèges des corailleurs de notre pays et de la Compagnie royale d'Afrique sont garantis, notamment, par les traités du 6 décembre 1710, du 28 février 1713 (consenti à la suite d’une expédition de Duquesne), du 20 février 1720, du 1®'' juillet 1728, du 9 novembre 1742, du 24 février 1743, du 14 mars 1768, du 25 août 1770 (signé à la suite du bombardement de Bizerte et de Sousse par la marine française), du 24 juin 1781, du 8 octobre 1782, etc. Enfin, le 23 février 1802, un traité est signé dans lequel il est accordé au représentant

du premier consul Bonaparte que « la nation française sera maintenue dans la jouissance des privilèges et exemptions dont elle jouissait avant la guerre et, comme étant la plus distinguée et la plus utile des autres nations établies à Tunis, elle sera aussi la plus favorisée » (art. 2). On voit que la prépondérance française dans la Régence a des origines anciennes et remonte en fait à Louis XIV et à Napoléon.

Le Congrès de Vienne, qui amena de si graves changements en Europe, eut son contre-coup jusque sur la côte septentrionale de l’Afrique. En 1816, lord Exmouth se présenta dans chacune des Régences avec une flotte de guerre et imposa la suppression de la course et l’abolition de l’esclavage ; le traité avec Tunis fut signé le 17 avril 1816. Encore une fois cependant, la dernière, les Régences revinrent de leurs terreurs et, sans souci des papiers signés, recommencèrent leurs pirateries. L’acte qui y a mis fin en Tunisie, il semble pour jamais, fut signé au Bardo, le 8 août 1830, par le consul général Mathieu de Lesseps, au nom de « la merveille des princes de la nation du Messie, la gloire des peuples adorateurs de Jésus, l’auguste rejeton des rois, la couronne des monarques, l’objet resplendissant de l’admiration de ses armées, et des ministres, Charles X, empereur de France ». Par l’article 1®’’, le bey renonce à la course ; par l’article 2, il » abolit à jamais dans ses États l’esclavage des chrétiens » et s’engage à mettre en liberté tout ce qu’il peut en rester dans la Régence et à indemniser leurs propriétaires. Si ce traité fut mieux respecté que les précédents, c’est qu’il n’avait pas été signé par la crainte des boulets d’une flotte de passage ; le S juillet Alger avait été prise ; nous étions devenus les voisins permanents des beys de Tunis.

Rapports entre la Tunisie et la France depuis 1930 ; tentatives de réformes. — A partir de 1830, la piraterie est donc supprimée définitivement et ce n’est pas pour notre pays une mince gloire, dans ce siècle de progrès commercial et industriel, d’avoir accompli les deux grands actes qui devaient le plus faciliter les rapports de l’Orient avec l’Occident, en détruisant à jamais les repaires des corsaires africains et en perçant l’isthme de Suez.

Cependant, voisins de provinces françaises dans lesquelles les principes stricts de l’administration européenne étaient appliqués, où le commerce commença bientôt à prospérer, où la justice était la même pour tous, les beys essayèrent.

après 1830, d’introduire dans leur pays quelques réformes, de le civiliser et d’en utiliser les richesses. L’un d’eux, le bey Ahmed (1837-1855), voulut se rendre compte par lui-même des supériorités diverses que les peuples européens avaient sur les pays islamiques, et visita, en 1846, la France où il fut reçu en souverain. Ce même bey, las des désordres des tribus nomades, voulut doter la Régence d’une armée régulière et fit venir une mission d’officiers français, à la tête desquels se trouvaient le lieutenant-colonel Campenon, pour organiser ses troupes à l’européenne. Un autre, le bey Mohammed (1855- 1859), fournit un contingent de 8 000 hommes pour la guerre de Crimée, dota son pays d’une loi organique ou constitution, qui rendait théoriquement applicables à la Tunisie les grandes règles fondamentales des gouvernements civilisés (1857). Un troisième, le bey Mohammed-el-Sadok (1859-1882), fit restaurer, au prix de 14 millions de francs, l’aqueduc qui amenait, du temps des Romains, les eaux de Zaghouan à Carthage, dota Tunis de ses fontaines, créa des routes, concéda à la France des chemins de fer et des télégraphes, fonda le collège Sadiki, dans lequel les musulmans reçoivent une instruction secondaire analogue à celle qui se donne dans nos lycées.

Ces tentatives isolées ne pouvaient suffire à établir d’une manière durable l’ordre dans la Régence. L’imprévoyance, la mauvaise administration, l’abandon de mainte entreprise dispendieuse à moitié terminée, par-dessus tout le désordre général des finances, que vint aggraver une succession d’années d’insurrections, de famine et de peste, amenèrent, en 1869, un premier et éclatant aveu d’impuissance de la part du gouvernement beylikal ; l’Etat faisait banqueroute et l’Europe était obligée d’intervenir. R était évident dès ce moment qu’aussi longtemps que la Régence serait abandonnée à ellemême, elle marcherait à sa ruine. Il lui fallait trouver un appui, un protecteur, un redresseur de torts. Quel serait-il?

Depuis que nous étions installés en Algérie, des rapports étroits s’étaient, comme on voit, établis entre les beys et nous, et la Régence en avait profité. Les travaux d’utilité publique qui avaient été accomplis en Tunisie, aqueducs, chemins de fer, télégraphes, étaient dus à des Français; les quelques réformes qui avaient été introduites dans l’administration et l’armée de ce pays étaient dues à notre influence. Sans entretenir d’idée de conquête, nos ministres avaient, à maintes reprises, laissé entendre que nous ne permettrions jamais à aucune puissance de s’établir en Tunisie et que, politiquement

et géographiquement , nous nous considérions comme les protecteurs naturels, désignés à l’avance, des États beylikaux. Des déclarations, fréquemment répétées, étaient surtout faites pour tenir en respect la Porte ottomane qui se plaisait à ne point reconnaître notre conquête de l’Algérie, nommait de temps en temps un gouverneur général de cette province, lequel exerçait tranquillement à Constantinople ses fonctions in partions. Elle rêvait enfin de rétablir le pouvoir, perdu depuis des siècles, qu’elle avait eu autrefois sur les Régences. Dans cette question, la politique de la France, souvent taxée de versatile à l’étranger, n’a jamais changé ; celle de Louis- Philippe a été aussi celle de la deuxième République et du second Empire; c’est encore la nôtre aujourd’hui. « Une escadre turque, écrit M. Guizot dans ses Mémoires, sortait presque chaque année de la mer de 3Iarmara pour aller faire sur la côte tunisienne une démonstration plus ou moins menaçante... Mais nous voulions le maintien du statu guo, et chaque fois qu’une escadre turque approchait ou menaçait d’approcher de Tunis, nos vaisseaux se portaient vers cette côte, avec ordre de protéger le bey contre toute entreprise des Turcs. » La Porte qui, en 1835, avait rétabli par la force sa domination à Tripoli et réduit en simple vilayet cette ancienne Régence, comprit qu’il fallait renoncer, vis-à-vis de la Tunisie, aux moyens violents. Elle essaya des voies administratives, mais sans plus de succès. Les firmans d’investiture qu’elle décerna au bey, en 1845, en 1864 et en 1871, demeurèrent d’aussi vain effet que ses nominations de gouverneurs pour le « vilayet d’Alger ». Interrogés à tour de rôle sur la question des firmans, les gouvernements de Constantinople et de Tunis répondirent l’un et l’autre « en déclarant qu’ils n’entendaient apporter aucune modification au steitu qm. Nous ne pouvions demander ni désirer davantage ' ».

JUa question tunisienne au Conji^rès de Berlin. —

Quant aux sentiments de l’Europe sur nos rapports avec la Tunisie, ils étaient assez bien résumés dans les déclarations faites par le marquis de Salisbury à M. Waddington lors du Congrès de Berlin. Dans la pensée du ministre britannique, « il ne devait tenir qu’à nous seuls de régler, au gré de nos convenances, la nature et l’étendue de nos rapports avec le bey, et le gouvernement de la Reine acceptait d’avance toutes les conséquences que pouvait impliquer, pour la destination ultérieure

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