Livre jaune. Affaires de Tunisie, supplément, 1881, p
du territoire tunisien, le développement naturel de notre politique’ ».
Telle était la manière dont l’Angleterre envisageait la possibilité d’une intervention française dans la Régence, et l’on peut dire qu’à ce moment cette opinion était celle de l’Europe entière. Si l’exercice de cette action ne fut pas sans exciter dans quelques pays, en Angleterre même, la manifestation de sentiments chagrins, c’est qu’il en est fatalement ainsi toutes les fois qu’une puissance étend les limites de son influence. Des manifestations pareilles, beaucoup plus vives même, s’étaient produites lors de la conquête de l’Algérie et se sont renouvelées tout récemment lors de l’occupation du Tonkin. Ces jalousies sont de petites faiblesses dont les nations les plus envahissantes ne sont pas exemptes. Elles sont passagères et il ne faut pas en savoir à ceux qui en sont atteints un mauvais gré durable. Dans la réalité, nous nous trouvions libres de tout engagement vis-à-vis des puissances européennes et entièrement maîtres de notre action.
Dernières années de Tancien régime tunisien.
— Avant d’exposer quelle a été cette action, il convient de rappeler, comme ayant marqué les dernières années de l’ancien régime tunisien, les conventions conclues avec la France, en 1861, pour assurer à notre pays le droit exclusif à l’exploitation des lignes télégraphiques de la Régence; avec l’Italie, en 1868, pour régler les rapports commerciaux des deux nations, traité qui expire en 1896, mais est renouvelable au commencement de chaque période septennale moyennant mutuel accord; avec l’Angleterre, en 1875, pour le même objet, convention renouvelable dès aujourd’hui moyennant que les deux parties s’entendent sur les modifications à introduire ; enfin la banqueroute de la Régence et l’unification de la dette en 1869-1870. On sait comment, poussé par son premier ministre, le célèbre Moustapha-Khaznadar, le bey Sadok fit, ou plutôt laissa faire, de 1863 à 1869, de gros emprunts. La Tunisie n’avait cependant pas besoin de beaucoup d’argent, mais le Khaznadar en manquait toujours. Aussi était-il constamment disposé à en demander au public européen qui lui en donnait volontiers. Il gardait pour lui ce qu’il pouvait, le reste était dissipé n’importe comment. Souvent les prêteurs s’entendaient avec le ministre pour lui faire, comme à un fils de famille aux abois, des livraisons
L M. Waddinglon au marquis d’Harcourt, 26 juillet 1878, Livre jaune, Affaires de Tunisie, supplément.
moitié argent, moitié nature, et l’on expédiait à Tunis quelque, vieux bateau hors d’usage afin de renforcer la flotte du bey ou, sous le nom de canons rayés, de vieilles pièces garnies par le dehors d’un bourrelet de plomb qui leur donnait l’apparence de nouveaux modèles. Ayant ainsi renouvelé l’armement de ses troupes de terre et de mer, le bey payait deux millions et demi de francs pour le bateau et un million pour les canons.
En 1869, le bey, qui ne distribuait plus rien des gros intérêts promis et se montant parfois à 12 pour 100 et au delà, fut obligé de déposer son bilan. Il implora l’intervention de la France d’abord, puis celle de l’Angleterre et de l’Italie. D’un commun accord, ces trois puissances procédèrent au règlement de la banqueroute. Le bey fut placé, au point de vue financier, dans un état équivalent à l’interdiction. Une commission internationale où figuraient deux représentants de chacune des trois puissances, fut chargée d’administrer les ressources du pays et de veiller au payement du coupon de la dette unifiée. Les créanciers durent consentir à une réduction considérable dans le montant de leurs créances et dans le taux des intérêts. Ainsi réduite, la dette, qui était de 475 millions, ne fut plus que de 125. La commission administra le pays comme elle put; mais, disposant d’agents et de moyens insuffisants, impuissante à régénérer le personnel de fonctionnaires rapaces qui pressurait le pays, elle se trouva bientôt, elle aussi, au-dessous de ses affaires. Les coupons furent irrégulièrement payés; leur moyenne, jusqu’à notre occupation, fut de 4,75 au lieu de 5 pour 100; les impôts mal assis, plus mal perçus, écrasaient le pays et, entravant son commerce, devaient, dans un avenir peu éloigné, l’épuiser complètement. Une dette flottante se formait à côté de l’ancienne et grossissait d’année en année. Bref, lentement, légalement, paisiblement, sous la surveillance et la garantie morale des puissances, on s’acheminait à une deuxième banqueroute.
C’est à ce moment que, nos difficultés avec le bey et les désordres de la frontière algérienne s’étant accrus, nous fûmes amenés à intervenir activement dans la Régence.
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