Duveyrier, La Tunisie
2. Léon Roches, Trente-deux ans à travers VIslam, t. II, 1885.
58 000 habitants et Sfax avec 45 000, sont encore des villes purement arabes. Les colonies européennes y grandissent, mais elles sont jusqu’ici peu nombreuses. Les hôtels, les maisons à plusieurs étages, avec balcons à la française, commencent bien à sortir de terre et menacent d’ôter à ces cités blanches, leur caractère tout oriental, mais ces édifices ne se sont pas encore beaucoup multipliés. Presque toutes ont gardé leurs vieilles fortifications construites etéventrées tour à tour, au moyen âge, par les Arabes, les Génois, les Espagnols et les Français. Sousse, Monastir, Sfax furent bombardées par André Doria, au.xvi* siècle; Monastir et Sousse, par une flotte française en 1770. Mehdia fut longtemps le centre des opérations de Dragut, le vaillant corsaire, celui-là même qui, voyant un jour sur une de ses galères le prince Lomellini ramer comme esclave, lui disait sans aucune surprise : « C’est une des chances de la guerre, compagnon! * et qui, prisonnier lui-même peu après, se trouvait compris dans la chiourme du même Lomellini et s’entendait dire à son tour: « Changement de fortune, camarade’! » Les rues sont étroites et tortueuses; les murailles, uniformément blanches, ont au soleil un éclat insoutenable; dans le centre ou sur le point le plus élevé, se dresse toujours une vieille kasba, citadelle, prison et maison du gouvernement à la fois. Tour de Londres au petit pied, toujours rébarbative d’aspect, en réalité toujours croulante. Au-dessus des terrasses, s’élèvent les minarets blancs des mosquées, qui se détachent, ainsi que toute la silhouette de la ville, sur le fond sombre formé par les grandes ramures des jardins. Les environs immédiats de toutes ces villes sont, en effet, plantés de jardins et de vergers où fleurissent et fructifient à l’envi les orangers, les citronniers, les figuiers, les jujubiers, les pistachiers, les grenadiers, les poiriers, les amandiers, les oliviers et cent autres espèces d’arbres productifs. Toute la région parallèle à la côte s’appelle le Sahel; elle est extrêmement fertile; les céréales y réussissent à merveille; les oliviers y sont très nombreux et donnent d’excellents produits; la vigne, qu’on y plante depuis quelques années en grande abondance, promet un rendement peu ordinaire. Les pêcheries de la côte sont aussi une source de richesse. A Mehdia, la ville « du Mahdi », fondée en 912 de notre ère par Obéïd-Allah, dit El-Mahdi, la pêche de la sardine est très fructueuse, ainsi qu’on verra plus loin. Dans la région de Sfax, au Kerkenna, à Djerba, on pêche en abondance des éponges qui
4. H. de Grammont, Études algériennes (dans la Revue historique).
approvisionnent les marchés europe'ens, notamment celui de Paris, et des poulpes qu’on fait sécher et qui se vendent en Grèce, en Turquie et en Syrie. Le droit de recueillir les poulpes et les éponges est affermé par le gouvernement et, depuis des années, ce sont des maisons françaises qui en sont concessionnaires. La redevance annuellement payée par elles est de 150 000 francs, ce qui suppose, comme on le voit, un commerce considérable.
liCS n'illes de la région des Oasis. — Dans le sud, à la hauteur du golfe de Gahès et des chotts, on trouve de petites villes dans le voisinage de chaque oasis. C’est d’abord Gabès, qui se compose des deux grands villages d’El-Menzel et de Djara, avec 12 600 habitants ; puis, en avançant vers l’ouest, Kebilli, dans le Nefzaoua, au sud du chott; El-Aïaclia, au nord ; Gafsa, et, plus au nord encore, dans la direction de Tebessa, l’oasis de Feriana.
En redescendant vers le sud, on trouve, à côté de splendides oasis, les petites villes d'Oudiane avec 3 800 âmes et 190 000 palmiers, de Tozeur, avec 35 000 palmiers, de Nefta, qui compte 9 000 âmes et 240 000 palmiers.
De toutes ces villes, Gafsa est peut-être, par sa situation, la plus importante; elle a environ 5 000 âmes: elle possède des fortifications et une kasba, des mosquées, une très grande oasis. Elle était fort populeuse du temps des Romains et de vastes ruines attestent son ancienne richesse ; les thermes qu’avaient construits les conquérants y ont été conservés et servent encore; ils sont divisés en trois piscines que la même eau remplit tour à tour. Après avoir lavé les autorités de la ville, l’eau chaude de la source sert aux hommes de la localité, puis en dernier lieu aux femmes. Le chemin de fer qui reliera à Tebessa la ligne projetée du Sahel passera probablement par Gafsa.
Outre son grand commerce de dattes, cette région est enrichie par la fabrique de très beaux tissus laine et soie, de burnous, de couvertures de laine rayées de rouge qui sont fort estimées. La présence de nos troupes dans cette partie de la Tunisie, en rendant aux populations une sécurité que les brigandages des Ourghama et des Hammama troublaient sans cesse, et le forage de puits artésiens entrepris sous la direction de M. de Lesseps contribueront puissamment à accroître l’importance du mouvement industriel et agricole de ce riche pays.