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Duveyrier, La Tunitie, chap. iii

LA FltANCK COLONIALE

Les femmes ara}3es de la campagne ne sont point voilées et sortent librement; celles des villes ne sortent que le visage rigoureusement voilé d’un morceau de crêpe noir; les plus riches ont même sur le visage, descendant presque jusqu’à leurs pieds, une grande draperie opaque qu’elles écartent à peine pour regarder où elle marchent. Dans les classes supérieures elle ne sortent que très rarement et presque toujours en des voitures dont les portières sont fermées de rideaux.

I-iCs tribus tunisiennes. — La population des villes constitue plus de la moitié des habitants de la Tunisie. Les tribus ne forment pas, à elles toutes, un demi-million d’âmes. Elles sont, en général, de mœurs plus sédentaires que celles de l’Algérie; dans beaucoup de caïdats et notamment dans toutes les parties fertiles, la terre n’est point indivise et l’on trouve une constitution de la propriété relativement satisfaisante. Abandonnés à eux-mêmes et à leurs caïds, les indigènes se sont montrés de médiocres cultivateurs; la crainte des exactions que l’apparence de la prospérité ne manquait pas d’attirer, le défaut de routes et de débouchés, une indolence naturelle, tout contribuait à maintenir l’agriculture dans un état de pitoyable stagnation. Jusqu’à notre occupation du pays, on a égratigné le sol avec ces mêmes charrues que les Romains avaient vues aux mains des indigènes et qu’ils considéraient déjà comme des instruments fort primitifs; chacun ensemençait juste la quantité de terrain nécessaire pour que lui et les siens pussent vivre, sans jamais rien défricher. Mais déjà une sorte de réaction se produit; les Arabes de la Régence ne sont nullement insensibles à l’appât du gain; la sécurité plus grande dont ils jouissent, la diminution des impôts, l’amélioration des prix de vente sont pour eux d’excellents encouragements. Rs montrent déjà que leur indolence légendaire n’est point insurmontable; les propriétaires européens, en leur assurant des salaires passables, ont commencé à tirer de leur travail un excellent parti; ils ne sont pas difficiles à instruire et, dans beaucoup d’endroits, on a pu les employer avec succès à la culture de la vigne. Des salaires de 1 fr. 60 à 2 francs par jour ont suffi à leur faire prendre goût à ce travail.

% îiics. — La majorité des villes sont, comme la capitale même, au bord de la mer. Presque toutes ont gardé jusqu’ici leur antique caractère de cités musulmanes. Le voyageur qui connaît Constantinople, Beyrouth ou Damas, peut sans doute

faire dans son âme des comparaisons qui ne sont pas toutes en faveur des cités tunisiennes. Le pays n’en a pas moins sa beauté et les villes leur caractère. On est frappé dès le débarqué,

Tunis et ses environs. — A peine quelques maisons européennes s’élèvent-elles dans l’enceinte des murailles de Tunis; la masse de nos monotones constructions est bâtie en dehors des portes, dans le quartier bas qui avoisine le lac. Du pied des vieux murs, jusqu’au bord de l’eau, s’étend la promenade célèbre de la Marine : c’est une large voie tracée au milieu de terrains plats sur lesquels pourrissaient naguère des boues fétides. A l’une des extrémités s’élèvent la Résidence française et la cathédrale provisoire; à l’autre, les entrepôts. Non loin de là, la gare du chemin de fer français à droite et la gare du petit chemin de fer italien à gauche. A droite et à gauche, des rues entières ont déjà été percées et des rangées de maisons ont été construites rapidement pour recevoir le supplément de la population européenne que le changement de régime avait attiré.

On passe les portes et, tout de suite, c'est la ville arabe commerçante qui se présente. Sous la porte même et sur la place qui suit, une quantité de marchands de comestibles sont installés à terre; des saucisses minces et odorantes grillent sur des charbons, les piments baignent dans leur sauce, les oranges emplissent les paniers de négresses couleur acajou, les galettes arabes, les pâtisseries indigènes ornées de losanges eu papier d’or luisent sous le soleil. Il faut éviter les chameaux qui passent, et les ânes qui réfléchissent, et les cavaliers qui se poussent- comme de simples piétons à travers la foule, avec leurs étriers de fer grands comme des sabots, et leur selle à dossier commodes comme des chaises, et leur chevaux harnachés de velours violet et de broderies d’or.

Les ruelles tortueuses commencent ; quelques traces de commerce semi-européeny paraissent d’abord, puis s’effacent, et l’on se trouve à l’ombre des voûtes entre-croisées du marché souk. C’est un spectacle saisissant. Quand on arrive pour la première fois à Venise et qu’à peine sorti des wagons noire on aperçoit l’eau lumineuse du grand canal sillonné de gondoles, bordé de palais et qu’on suit sa route à travers les mille replis des canaux verts, on n’a pas une surprise et un plaisir plus grands que lorsqu’on pénètre pour lapremière fois

dans les souks de Tunis. Tout le réseau de ces allées de boutiques est couvert; par les jours du toit mal tenu passent des flèches de soleil qui éblouissent dans cette ombre. Le marteau des cordonniers retentit, des cordonniers à barbe pointue et à turbans, qui martèlent ou découpent le cuir jaune ou rouge des minces chaussures tunisiennes. Les tailleurs brodent les carapaces d’or et d’argent en forme de fourreau où les femmes enferment leurs jambes au jours de fête; les armuriers fourbissent leurs sabres, leurs longs fusils à pierre et les gros pistolets à entonnoir avec lesquels les Arabes de la province se sont si mal défendus.

Les voûtes se croisent indéfiniment. Les métiers, comme chez nous au moyen âge, sont groupés par quartiers. Certaines allées sont réservées aux parfumeurs, d’autres aux selliers, aux orfèvres ; les boutiques des savetiers en jaune sont rangées à la suite les unes des autres; celles des savetiers en rouge sont ailleurs et toutes ensemble aussi; il y a même un marché exprès pour les faiseurs de babouches recourbées en pointe. Le passant compare et choisit; il s’assied longuement chez le marchand d’étoffes, qui lui apporte aussitôt dans un godet de porcelaine du café mélangé de marc. Tout autour de lui, jusqu’au toit de l’étroite boutique, sont empilés les tissus. Accroupi sur ses tapis. Mohammed jure qu’on le ruine et qu’il cède tout à perte parce que l’acheteur est de ses amis; il rit, il met la main sur sa poitrine, il proteste, gesticule, se désespère. Attirés par l’odeur de la chair, des indigènes complaisants s’approchent, car rien n’est plus intéressant que de voir acheter, vendre et payer; ils aident le chaland à lutter contre les désespoirs et les découragements de Mohammed, et le marchand finit par céder, avec de grands gémissements, ses couvertures et ses turbans brodés.

En montant, toujours au hasard des ruelles, on passe devant l’ancien collège musulman Sadiki, fondé par le bey Sadok, devant les mosquées grandes et petites, dans lesquelles les Européens ne sont pas encore admis (tandis qu’ils le sont dans celles de la ville sainte de Kérouan), devant le tribunal musulman ou charà. On finit enfin par sortir des voûtes et par se trouver au grand soleil, sur la place de la Kasba et du Darel-Bey. Ce dernier palais est le lieu officiel de la résidence du souverain lorsqu’il vient à Tunis, ce qui lui arrive rarement; les bureaux du ministère tunisien, qui étaient provisoirement au Bardo, à deux kilomètres de la ville, sont aujourd’hui installés au Dar-el-Bey. La façade de la Kaslm ou citadelle a été

reconstruite il y a une dizaine d’années. On croirait que tout l’édifice est neuf; on enjambe la colonne renversée qui marque le seuil, et on s’aperçoit qu’on est dans une ruine. Tel était aussi l’aspect que présenûiient les institutions de la Régence avant notre venue : une belle façade à l’européenne, et, derrière, rien que des décombres. Notre œuvre, depuis dix ans, a consisté à mettre des réalités derrière des apparences. Mais nos soins ne se sont pas étendus jusqu’à la Kasba ; à travers plusieurs étages de voûtes crevées, on voit le ciel ; des escaliers croulants vous mènent jusqu’au pied du mât de pavillon et, dans toute cette immense enceinte, on ne voit, à hauteurs diverses, que des murs qui tombent, des arcades qui ne supportent plus rien, des monceaux de pierres. Des haies de cactus ont poussé là en liberté; de vieux canons sont alignés sur le rempart, artillerie peu redoutable, car les culasses sont tournées du côté des meurtrières.

Sur la pente opposée aux voûtes se déroulent les ruelles tranquilles oû s’élèvent les maisons d’habitation des Arabes. Les voitures n’y pourraient passer; à peine de temps en temps un cavalier fait-il jaillir les étincelles du pavé; les piétons mêmes sont rares, l’air est muet ; d’innombrables arcades jetées sur la rue soutiennent les maisons et, à leur ombre, les mendiants accroupis reposent. De distance en distance, de larges portails sont percés dans les murailles blanches des maisons et leur cadre est rempli par des portes de bois brut couvertes de dessins formés de clous aux têtes rouillées. Quelquefois, sur les pierres, une main ouverte peinte en rouge, pour écarter le mauvais œil. Les grands vantaux ne tournent jamais; une très petite ouverture, étroite et basse, pratiquée dans l’un d’eux, donne accès à la maison, et, dans sa demi-obscurité, on voit miroiter les carreaux émaillés des salles. Les idées, les modes, la curiosité européennes s’arrêtent sur les seuil. Le Tunisien de la vieillegénération vit derrière ces murs à sa guise, comptant l’argent de ses fermages ou de ses boutiques, laissant faire et laissant dire les chrétiens agités. Les fenêtres à triple grillage glauque, des grillages ouvragés et avançant sur la rue, sont le seul endroit d’oû les femmes puissent prendre l’idée du vaste monde. Quelquefois, à travers tant de barreaux, une tête paraît qu’on distingue à peine de la rue, et la tête, de là, peut voir le même coin du ciel éternellement bleu, le même morceau de la muraille éternellement blanche, en face desquels ses yeux d’enfants se sont ouverts et en face desquels ils s’éteindront.

La ville garde ses remparts, mais ils sont écroulés dans beaucoup d’endroits; les principales routes, toutefois, sortent par de vieilles portes fortifiées d’aspect pittoresque. L’une d’elles, Bab-Sidi-Abdallah, sur la hauteur derrière la Kasba, encadre le paysage de collines et la plaine où est le Bardo.

Sur la gauche, le second lac de Tunis, la Sebkha Sedjoumi, où il n’y a d’eau qu’en hiver, luit au soleil qui se couche. Les montagnes déjà indécises prennent une teinte bleue veloutée et un large reflet d’or raye la nappe sombre. De ce côté, aucune maison ne paraît, aucun bruit ne monte et le soleil semble s’éteindre dans le désert L

On croit que 'I unis a 135 000 habitants : 25 000 seraient Israélites, 20 000 Européens, dont environ 4 832 Français, à peu près autant d’Algériens; le reste, des indigènes musulmans

Les environs de la capitale abondent en sites charmants, dans lesquels les maisons de campagne des riches Tunisiens ont été construites : vastes édifices à l’air fragile qui semblent peints sur la toile d’un décor etqu’on penserait voir coucher par le vent, les jours d’orage. Outre le Bardo et Kasr-Sdid, palais officiels des beys, on a plaisir à visiter les villages de la Manouba, de VAriam, puis, au bord de la mer, de Sidi-bou-Saïd, de la Marsa près Carthage, où les consuls étrangers, le cardinal Lavigerie, le résident de France habitent l’été et où le bey actuel demeure toujours; la ville de la Goulette, cité maritime de 4 000 habitants, dont la rade sert provisoirement de port •

à Tunis; et plus loin sur le golfe, Radès, où l’on va prendre |

les bains de mer, et Hamman Lif, célèbre par ses eaux |

sulfureuses. j

lies villes de l’Intérieur. — Bien que la plupart des villes de la Régence soient situées au bord de la mer, quelquesunes, dans l’intérieur, sont à noter. Ainsi, tout à l’ouest, non loin de la frontière de l’Algérie, se trouve, haut perchée sur une roche, la ville du Kef, entourée de ses remparts. Elle renferme 4 000 habitants, dont 600 Juifs.

Tout du long du chemin de fer qui relie Tunis à nos lignes algériennes, on trouve une série de villes ou gros villages ayant de 2 000 à 4 000 habitants, renfermant presque tous | de vastes ruines romaines et construits en partie de leurs II

1. La Régence de Tunis, dans la Revue des Deux-Mondes, 1882. fl

2. Paul Langard, Grand Annuaire officiel de l'Algérie et de la Tunisie, fl

Paris, 4891. Nous lui empruntons également les chilTres de population pour fl

les autres villes. H

décombres. La plus importante de ces villes est Béja (5 000 habitants), dans la vallée de la Medjerda, au centre d’un district riche en céréales, qui sera bientôt riche en vignes.

En se rapprochant de la capitale, on rencontre Medjez-el- Bnb, Tebourba, la Djeâéïda, où a été construite la grande minoterie Valensi.

Plus loin, à 40 kilomètres de Tunis, dans un site splendide, au milieu des montagnes, la ville de Zahgouan, d’où part l’aquednc romain, restauré par le bey Sadok, pour donner de l’eau à Tunis. Les réservoirs antiques avaient été bien conservés et sont utilisés, à peu près tels quels, à l’heure présente. La ville compte 2 000 habitants, dont une partie s’y est établie à la suite de la grande émigration mauresque, amenée par les triomphes de Ferdinand et d’Isabelle d’Espagne. Elle se livre principalement à la fabrication et à la teinture des chéchias ou bonnets rouges. Ces produits sont estimés dans tout l’Orient, si bien que les marques tunisiennes sont fréquemment imitées en Europe et appliquées à des produits inférieurs et moins coûteux. Une bonne chéchia tunisienne vaut au moins quinze francs. C’est en grande partie pour sauvegarder les intérêts de ce trafic que le gouvernement du bey s’est décidé récemment à adhérer à l’union internationale pour la protection de la propriété industrielle.

Kérouaii. — Plus au sud encore, dans l’intérieur des terres, se trouve la ville sainte de Kérouan, fondée en 670 par Okba-ibn-Nafé. Elle a environ 25 000 habitants et, jusqu’à notre occupation, ne comptait dans ses murailles que des Musulmans. Les Chrétiens et les Juifs étaient exclus de son enceinte sacrée. Elle renferme un grand nombre de mosquées dont les plus belles sont la Djama Sidi-el-Houaïb, où est enterré le barbier du Prophète, et la Djama Sidi-Okba, la grande mosquée, dont la voûte est supportée par une multiple rangée de magnifiques colonnes antiques en marbre de toutes les couleurs. En dépit de la dévotion de ses habitants, la ville est très commerçante ; on y fabrique beaucoup de chaudronnerie et beaucoup d’ouvrages en cuir: selles, babouches, etc. ; les tapis de Kérouan étaient fameux autrefois, mais cette industrie est tombée en décadence.

En dépit encore de la sainteté de ses sanctuaires, Kérouan, comme plusieurs grands centres religieux, comme la Mecque notamment, a encouru souvent le blâme des croyants par le

relâchement des mœurs de ses habitants, et ce n’est pas, pour les fidèles, une petite mortification que de se dire « que le plus grand nombre des danseuses qui charment les Musulmans de Tunis, ont vu le jour sur le sol sacré où repose la barbe de Mohammed* ».

lies tbéoloslens de Kérouan. — La renommée des théologiens de Kérouan ne s’en est pas moins conservée et elle a plus d’importance que celle de ses danseuses. En 1841, le maréchal Bugeaud envoya en mission secrète dans la ville sainte, M. Léon Roches, depuis consul général à Tunis et ministre plénipotentiaire. Vêtu à l’arabe et passant pour un Arabe, il obtint des ulémas de la cité une importante consultation dont les termes modérés ne firent pas moins d’honneur à leur esprit libéral que de bien à notre cause en Algérie. La conclusion de ce document, qui n’est pas sans importance même aujourd’hui, était la suivante : « Quand un peuple musulman dont le territoire a été envahi par les infidèles les a combattus aussi longtemps qu’il a conservé l’espoir de les en chasser, et quand il est certain que la continuation de la guerre ne peut amener que misère, ruine et mort pour les Musulmans, sans même chance de vaincre les infidèles, ce peuple, tout en conservant l’espoir de secouer leur joug avec l’aide de Dieu, peut accepter de vivre sous leur domination, à la condition expresse qu’il conservera le libre exercice de sa religion et que les femmes et les filles seront respectées®. »

lies villes de la côte. — Les villes que l’on rencontre en suivant, de l’ouest à l’est et du nord-est au sud, les côtes de la Régence, sont les suivantes: Bizerte (5 000 habitants), sur son beau lac qui pourra former, moyennant quelques travaux, le port le plus commode et le plus sûr de toute la Méditerranée; aujourd’hui simple lieu de rendez-vous pour les bateaux corailleurs de la côte nord; Porto-Farina, la Goulette; puis, au sud de la fertile presqu’île du cap Bon, Nebel, où se fait un grand commerce de poteries, brutes, peintes ou vernissées, et Hammamet.

Enfin, en descendant vers le sud, Soitsse, Monastir, Mfihdia, Sfax, Mahres, Gabès et, dans l’île de Djerba, Houmt-Souk. Toutes ces villes, dont les plus importantes sont Sousse, avec

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