I.<a iiiain-fl’ceuvre et le prix de la terre. — Les
vignerons français qu’on a fait venir en plusieurs endroits se sont bien acclimatés, et il y a tout lieu de croire que notre race pourra faire souche, et se multiplier dans ce pays|où 1 e manque de bras est la principale entrave au développement de la richesse.
Où la main-d’œuvre se rencontre, elle est peu chère, comme on a vu; mais les indigènes ne sont jDas assez nombreux pour subvenir à tous les besoins et, bien qu’ils soient d’humeur moins vagabonde que leurs frères d’Algérie, ils ne sont pas encore suffisamment attachés au sol pour qu’on puisse partout et toujours compter sur eux. Quant au prix de la terre, il s’accroît très rapidement, il était de 25 à 30 francs l’hectare avant l’occupation, il a atteint ensuite 50 francs et s’y est maintenu deux ou trois ans. Il est aujourd’hui de 50 à 70 francs pour les terres non défrichées et de 100 à 200 francs pour les autres.
L.CS liuilcfii, les alfas. — Il faut espérer que des industriels du midi de la France s’apercevront des ressources qu’offre la culture de l’olivier dans le Sahel et apporteront dans ce pays leurs procédés perfectionnés qui, en doublant le rendement des olives, permettront à nos compatriotes de faire assez facilement fortune. Traitées avec soin, les olives de Tunisie donnent, en effet, un produit aussi parfait que celui des fabriques étrangères les plus estimées. Telle maison qui a commencé à traiter ses huiles à l’européenne les vend en Italie où un simple changement d’étiquette pourrait, si l’on voulait, les faire passer pour de l’huile de Lucques.
Les montagnes couvertes d’alfas du sud de la Régence commencent aussi à donner des produits pour l’exportation.
La plante est plus belle que celle de l’Algérie et n’est inférieure qu’à celle d’Espagne. Malheureusement, presque tous ces envois sont dirigés, non sur la France, mais sur l’Angleterre, qui s’en sert pour la fabrication de ses papiers. L’emploi de ce végétal donne aux papiers anglais cette solidité qui les fait rechercher dans l’univers entier elles met, dans l’opinion générale et dans celle des Français eux-mêmes, si fort au-dessus des nôtres.
Exploitation et proiluits des forêts. — Un des plus grands produits agricoles de la Régence sera, d’ici à peu d’années, celui des forêts, d’une superficie de 500 000 hectares, dont les massifs sont régulièrement classés, sousnotre direction, par l’administration indigène. Elles appartiennent toutes à l’État. La mise en exploitation a déjà commencé; une grande route de 4 mètres de large, conduisant chez les Ouchtéta à Ghardimaou (12 kilom.),et 646 kilomètres de sentiers muletiers avaient été ouverts en 1890. De 1884 à 1891, 3 860 000 chênesliège avaient été démasclés. Le liège qu’ils ont produit a une valeur de 2 534 000 francs.
Lorsque l’ensemble des forêts de Tunisie, chênes-liège et chênes-zéens de la région de Ghardimaou, chênes verts et pins d’Alep de la rive sud delaMedjerda, sera en pleine exploitation, c’est-à-dire dans cinq ou six ans, leur produit annuel sera d’environ 3 millions de francs, et peut-être du double dans quinze ans.
La Compagnie des chemins de fer n’aura plus à faire venir de l’Adriatique ses bois pour traverses; elle en trouvera, sur place même, d’aussi beaux à meilleur compte ; de même, la capitale, qui consomme pour 1 500 000 francs par an de charbon de bois, ne sera plus tributaire de la Sardaigne et de la Sicile, mais s’approvisionnera dans les forêts du pays.
Ees animaux sauvag;e«$. — Les animaux qui peuplaient autrefois la Tunisie en ont complètement disparu ’^. On n’y rencontre plus, et depuis des siècles, aucun spécimen de cette race d’éléphants qui y était nombreuse au temps des Carthaginois
1. L’alfa de Tunisie est exploité pour la fabrication du papier principalement par une société franco-anglaise. Le centre d’exploitation est la montagne de Bou-Hedma. Le lieu d’embarquement est la baie de Skira. Ces deux points, aux termes du cahier des charges signé par la compagnie, seront reliés prochainement, à ses frais, par un chemin de fer, La valeur de l’alfa exporté, en 1SSS-.S9, a été de plus de 4 millions de francs.
2. Le général Faidherbe, Mémoire sur les éléphants des armées carlhaginoises. Bône, 1867.
et des Romains, qu’on dressait à la guerre et qui, à la suite d’Annibal, vinrent jusque dans notre pays passer le Rhône et les Alpes pour redescendre ensuite en Ralie; singulière invasion tunisienne, la seule que notre patrie ait subie. En franchissant, avec les troupes françaises, il y a cinq ans, les frontières de la Régence, le général Forgemol a rendu, après saint Louis, au peuple de Tunis et Carthage, la visite qu’il y a vingt siècles Annibal, avec ses mercenaires et ses éléphants, avait faite à nos ancêtres gaulois. Aujourd’hui l’éléphant ne se rencontre plus en Tunisie, et si les serpents de la Régence descendent encore de celui qui donna tant de mal à l’armée de Régulus, et qui avait trente-cinq mètres et demi de long, il faut avouer qu’ils sont singulièrement dégénérés; les plus robustes atteignent rarement huit mètres. L’autruche a, comme l’éléphant, disparu de ce pays. On y trouve, ainsi qu’en Algérie, en fait d’animaux sauvages, l’antilope, la gazelle, le sanglier, le mouflon, quelques rares cerfs et daims, le chacal, l’hyène, et dans les montagnes voisines de l’Algérie, quelques lions.
L«cs animaux clomcsli<cucsi. — Les animaux servant à l’homme sont les mêmes qu’en Algérie; les chèvres, les moutons à grosse queue sont très nombreux. La race bovine est petite et maigre. Les bêtes de somme sont les ânes et les mules, les chameaux dont la race fut probahlement importée au temps de l’empereur Justinien, le cheval barbe autrement dit berbère, qui est originaire du pays même, et le cheval arabe qui, venu en Tunisie à la suite des conquérants musulmans, n’a pris d’importance et ne s’est multiplié qu’à partir du xF siècle de notre ère. Cette dernière race est malheureusement bien dégénérée dans la Régence; les Tunisiens n’ayant plus depuis longtemps l’humeur militaire, ont cessé de donner des soins à leurs chevaux. Ils les ont laissés s’accoupler au hasard et l’espèce s’est abâtardie.
lîiève «les animaux. — Quelques efforts ont été tentés pour l’amélioration des races bovines, ovines et chevalines ; des troupeaux de moutons de Sétif ont été introduits en Tunisie par la Société franco-africaine en vue de remplacer peu à peu le mouton à grosse queue auquel les indigènes ont jusqu’ici donné la préférence, mais qui est, pour le commerce et la nourriture, une espèce fort inférieure.
Un essai d’acclimatation de la race bovine charolaise est fait aussi à Sidi-Tabet, à 27 kilomètres de Tunis, où se trouvent
200 têtes de bêtes à cornes. Dans la même localité il y a tin haras (224 têtes dont 9 étalons).
ProiliiilN de la mer : coraux, éponges, pêcheries.
— Les eaux maritimes de la Régence fournissent en abondance ; du corail, pour la pêche duquel, dès l’année 1720, un privilège exclusif a été réservé à la France; des éponges, des pourpres. De grandes pêcheries de thon sont établies aux Kerkenna: les mulets du lac de Bizerte sont très recherchés, et le droit de les pêcher est cédé par l’Etat à des particuliers moyennant fermage. Les produits de cette dernière pêche sont consommés principalement à Tunis. On pêche aussi la sardine à la hauteur de Mekdia; il s’en exporte en Grèce, en Turquie, en Syrie, environ 10 000 barils par an, au prix de 20 francs le baril de 54 kilos.
Industries minières, or, fer, plomb. — Le sel des
Sebkas n’est que le moindre des produits minéraux que fournisse le sol de la Tunisie. Ses montagnes sont riches en marbres et en métaux. Parmi ceux-ci il suffira de signaler les très abondants minerais de fer exploités dans le pays des Khroumirs, des Nefza et des Mogod par deux compagnies françaises, dont l’une, bien connue en Algérie, est la compagnie Mokta-el-IIadid. Chacune de ces deux compagnies s’est engagée par un cahier des charges signé en 1884 à creuser un port, l’un à Taharka, l’autre au cap Serrât, et à construire à ses frais un chemin de fer reliant à la côte les régions minières. Ces deux tronçons seront continués plus tard dans la direction de Béja, et feront communiquer la riche contrée des Khroumirs avec la grande ligne de Tunis à Bône. L’exploitation minimum du minerai doit être, à peine de déchéance, de cinquante mille tonnes par an pour chacune des deux compagnies. Elles verseront un droit s’élevant au vingtième du produit net.
L’or se trouve au Bou-Hedma et de grandes exploitations de ce métal y ont été faites dans l’antiquité; elles n’ont pas été reprises jusqu’ici. Le plomb se rencontre en plusieurs endroits, notamment à Djebbo dans la vallée de la Medjerda, et surtout dans la montagne voisine de Tunis appelée Djebel Rcas. Ces deux mines ont été utilisées par les Carthaginois et les Romains; les pentes qui avoisinent la dernière sont couvertes d’une quantité de scories évaluées à soixante-cinq mille tonnes, d’où la société italienne concessionnaire retire encore trente-deux et demi pour cent de plomb que les procédés imparfaits des anciens y ont laissés.
Marbres, arg^iles, phosphates. — Quant aux marbres, la carrière la plus importante est celle de Chemtou dans la partie orientale de la vallée de la Medjerda. Elle est exploitée par une compagnie franco-belge. Les Romains s’étaient longtemps servis de ces marbres, et les ruines considérables que présente cet endroit naguère encore presque désert, attestent l’importance de la ville qui s’était élevée peu à peu autour de la carrière. Les beaux travaux exécutés par M. Closon, président de la société, ont mis hors de doute que le marbre numidique, si recherché au temps des Romains pour ses belles teintes jaunes et rouges, etdont les carrières étaient considérées comme épuisées ou perdues, provenait en réalité de Chemtou. Indépendamment des spécimens principaux rouges et jaunes, aux tons chauds, avec lesquels on commence à être familier en France et en Belgique, des veines d’onyx et des couches de marbre d’un très beau vert ont été trouvées tout récemment dans les galeries de cet antique Simittu. Un chemin de fer construit par la compagnie relie ses chantiers à la grande ligne de Tunis à Bône. Les produits de la carrière avaient .été ouvrés jusqu’ici à Liège; mais les propriétaires ont établi récemment à Tunis même une scierie et un grand atelier de fabrication.
Enfin, en beaucoup d’endroits, le sol de la Régence fournit une argile excellente soit, comme à l’Erifida, pour la fabrication des briques, soit, comme dans le voisinage de Nebeul, pour la confection des poteries. Celles-ci, ornées de dessins grossiers mais fort pittoresques, et enduites d’un vernis brillant, servent aux usages journaliers du ménage et de la cuisine dans les maisons arabes. Quant aux briques, des droits exorbitants frappés autrefois par l’administration beylikale en avaient arrêté complètement la fabrication, et l’on en était venu à les importer toutes faites de l’étranger. Cette industrie vient d’être reprise il y a cinq ans, à la suite de dégrèvement opérés par nous.
D’importants gisements de phosphate ont été découverts et commencent à être exploités dans les régions de Gafsa, le Kef, Téboursouk.
liourccs minérales. — Dans un pays aussi riche en métaux, les sources minérales sont naturellement nombreuses. Elles sont aussi fort variées : il en est de carboniques et ferrugineuses dans la région de TEnfida, et il en est de sulfureuses sur plusieurs points, notamment à Hammam-Lif, sur le golfe de Tunis. Les distances sont trop grandes et les moyens de trans-
port trop peu développés encore pour que les propriétaires puissent en faire l’exportation et que nous les voyions rivaliser sur nos tables avec Saint-Galmier et Orezza. Quelques eaux toutefois, d’un goût fort agréable, commencent à être exploitées pour la consommation locale. Une seule, la source sulfureuse d’IIamrnam-Lif, près de laquelle s’élevait de vieille date un établissement balnéaire important, est administrée depuis quelque temps à l’européenne et remplace, l’été, pour les Tunisiens, nos stations d’eau des Pyrénées. Elle guérit les maladies de gorge et de poitrine et les maladies de peau; elle est très bonne aussi pour la goutte et les rhumatismes et une foule d’autres maux; il n’est pas surprenant que, n’ayant sur les lieux aucune rivale convenablement aménagée, elle doive se charger à elle seule de guérir toutes les maladies.
Travaux, publics. — Le 14 août 1880 la création du port de Tunis a été concédée à la Compagnie du chemin de fer Bône-Guelma. Les travaux comprendront ; un avant-port à la Goulette, un canal de 8 kilomètres de la Goulette à Tunis, un hassin à Tunis avec quais, voies ferrées, appareils. Tous ces travaux, évalués à une dépense totale de 13 730000 francs, sont en voie d’exécution.
La création du port de Bizerte, qui a un moment préoccupé l’Angleterre et qui inquiète l’Italie, a été concédée à une autre société. Une des jetées de l’avant-port est déjcà construite. Les travaux sont estimés à 12 millions, dont 6 en argent fournis par la compagnie, et 6 représentant les concessions qui lui ont été accordées.
On a aménagé les ports de Tabarka et de Sfax.
On a amélioré les anciens phares du rivage tunisien et on a bâti ceux du cap Serrât, du raz Engala, de Kélibia, de Sousse, de Mahédia, de Sfax.
Un service de bateaux-mouches a été inauguré en 1801 sur le lac de Tunis et fait une rude concurrence au chemin de fer italien de la compagnie Rubattino.
En 1883 la Tunisie ne possédait que 4 kilomètres de route empierrée entre Tunis et le Bardo : tout le reste étaient de simples pistes, impraticables en hiver et dans la saison des pluies. On a créé 600 kilomètres de routes et l’on fait un plan d’ensemble pour 4 000 autres kilomètres.
On a relié Tunis à l’Algérie par la ligne de Bone-Guelma (195 kilomètres de Tunis à la frontière). La ligne de Tunis à Hammam-Lifest de 17 kilomètres. On étudie un plan d’ensemble
pour un réseau de 359 kilomètres. Les lignes projete'es sont celles de Tunis, par Ilammam-Lif, cà Hammamet; de Tunis à Gabès, par Kérouan, Fériana, Kasryn, Gafsa ; de Kasryn à Tebessa (Algérie) ; de Kérouan à Sousse; de Tunis à Bizerte.
Entre Sousse et Kérouan le service est fait actuellement par une espèce de tramway tiré par des cbevaux.
Le chemin de fer Ilubattino, à voie étroite, met en communication la Goulette, Tunis et la Marsa.
On a transformé la ville de Tunis; on l’a dotée de tramways, du téléphone, de l’éclairage au gaz, d’un bon service d’eaux, d’une police bien faite, où des agents indigènes sont enrôlés dans des cadres français.
Le réseau télégraphique de la Régence qui comptait, en 1888, 1907 kilomètres de lignes et 3 520 kilomètres de lîls, atteignait en 1891 2 250 kilomètres de lignes et 4 060 kilomètres de fils.
Entre ces deux années le nombre des lettres transportées par le service postal s’est élevé de 4300 000 à 8 540 084. Le nombre des autres objets transportés s’est accru dans la même proportion.
Industrie indig;ène. — Les développements de l’industrie tunisienne ont été faibles jusqu’ici. On continue à fabriquer exactement comme parle passé des chéchias ou bonnets rouges à Zagbouan; des tissus de laine à Djerba et dans le sud; des tissus de soie dans le Sahel et à Tunis;, des objets de sellerie et des ouvrages de cuir, des broderies d’or et de soie à Tunis et à Kérouan; des parfums, surtout du jasmin, célèbres dans tout l’Orient, à Tunis; des tapis à Kérouan.
La création d’une école d’arts et métiers indigènes peut seule donner à l’industrie l’essor qu’elle devrait avoir, vu les aptitudes des Tunisiens.
On a pu voir aux différentes expositions ce dont les indigènes sont capables lorsqu’ils sont encouragés. Dans la liste des diplômes d’honneur des Expositions d’Amsterdam (1883) et de Paris (1889), la Régence prend rang parmi les grandes puissances. Elle a reçu un nombre plus élevé de ces récompenses que la Russie et l’Italie.
Commerce. — Les chiffres suivants donneront une idée des progrès du commerce depuis notre occupation:
Années
EXPORTATIONS : Valeur totale.
piastres.
Cette augmentation dans le chiffre des exportations pour ces dernières années s’explique ; par les dispositions votées par les Chambres de France qui ont enfin, en 1891, accordé l’entrée presque libre dans la métropole des produits du sol tunisien; et, en outre, pour 1890-1891, il faut remarquer que cet exercice est plus long que les précédents, allant non plus du 13 octobre au 12 octobre de l’année suivante, mais du 13 octobre au 31 décembre.
Si l’on trouve, que le total des exportations n’est pas encore bien grand, on fera bien de se souvenir, avant d’en tirer des conclusions fâcheuses, que vingt ans après la conquête de l’Algérie, l’exportation pour l’ensemble de la colonie n’était que de 10 262 000 francs.
Voici la décomposition de ces 85 482 339 piastres, par
pays de destination :
Pour la France . 49 57"2 646
— l’Algérie . 42 483 940
— l’Italie . 6 460 514
— Malte . 1 443 228
— l'Angleterre . 10 403 410
Autres pays . 5 715 624
Donc, près des quatre cinquièmes de l’exportation tunisienne est à destination de France et d’.Algérie.
Les principaux produits à l’exportation ont été, en 1890-91 :
L’alfa, qui y figure pour .
piastres.
L’huile d'olive .
Les éponges lavées .
Le tan .
Le blé .
L’orge . .
Légumes secs .
Vins .
1 . Cette année fut particuliérement mauvaise à cause de l’insurrection de 1881, qui avait empêché les semailles, et à cause de la fuite d’une partie de la population en Tripolitaine,