COLONISATION — RESSOURCES DE LA TUNISIE
lia vcgrétatlon. — Sous ce ciel, en somme assez doux, et sur ce sol assez bien arrosé pour une terre d’Afrique, mieux arrosé que celui de l’Algérie, infiniment mieux que celui de la Tripolitaine, croît dans de vastes régions une végétation qui ne peut être comparée pour sa richesse qu’à celle des belles parties du Maroc et même de la France. Le district de Tabarka n’est pas riche seulement en mines : il est couvert par les plus belles forêts que présente l’Afrique du nord ; avec les arbres de France, l’orme, le peuplier, le saule, l’aune, le houx, avec toute la verdure et toutes les mousses de nos forêts, on trouve encore là-bas le chêne zéen et le chêne liège en abondance, sur de très vastes étendues. Les ravages des invasions successives et les déprédations séculaires des nomades, qui ont déboisé et stérilisé tout le centre de la Tunisie, ont respecté ce territoire. Les
massifs forestiers offrent une superficie de cent mille hectares au nord de la Medjerda, de dix-sept mille au sud.
Au sud de ce massif et jusqu’à Tunis, toute la vallée de la Medjerda est riche en céréales de toutes sortes; l’olivier y réussit très bien ausi.
La côte orientale présente, de même que la côte nord, une très large bande de terrain d’une extrême fertilité. Le centre de la Tunisie et, presque sur tous les points, les bords du golfe de Gabès sont, au contraire, en ce qui concerne ces cultures, à peu près stériles. C’est la région des landes. Elle produit toutefois en quantité de Talfa.
Les terrains fertiles de Test produisent, avec autant d’abondance au moins que ceux du nord, tout ce qu’il plaît aux travailleurs de leur demander : pâturages, céréales, olives, oranges, raisins, amandes, grenades, figues, etc. Chaque ville est entourée d’immenses jardins ou vergers qui Tencadrent de leur verdure. Au delà s’étendent des champs dans lesquels des Européens, de plus en plus nombreux, viennent apporter leur travail, leur expérience de la terre et leurs capitaux. Dans un temps qui n’est pas éloigné, l’industrie de nos compatriotes devra s’attaquer aux terrains laissés en friche depuis des siècles, et partout où les couches artésiennes, heureusement assez nombreuses, permettront d’obtenir des eaux d’arrosage, il pourront, sans peine excessive, rendre à ce sol l’antique fertilité qui en a fait autrefois le grenier de Rome.
Oasis : palmiers, eic. — Le sud de la Tunisie, Tîle de Djerba, le voisinage des Chotts constituent la région des oasis. Le sol y est sablonneux, mais partout où on peut l’arroser il devient d’une fertilité surprenante*; les palmiers surtout y prospèrent, mais avec eux et au-dessous d’eux tout un monde de végétaux moindres. « La voûte gigantesque que forment les éventails de palmes des dattiers couvre une forêt de pistachiers, de grenadiers, d’orangers et de citronniers qui protège ellemême un fourré d’arbrisseaux dont les fruits mûrissent encore sous ce double abri. Pline nous a laissé de Toasis de Tacape, qu’ilavait certainement visitée, dans Tunede ses deuxexcursions en Afrique, une description qui est encore la plus exacte qu’on en puisse donner : t ... Là, sous un palmier très élevé croît un
1. Cette expérience a été tentée, sous la direction de M. de Lesseps, par le conîmandant Landas : un puits artésien creusé dans la région de Gabès, près de l’oued Mêla, donne aujourd’hui 300 mètres cubes l’heure d'excellente eau d’arrosage.
« olivier, sous l’olivier un figuier, sous le figuier un grenadier,
« sous le grenadier la vigne; sous la vigne on sème du blé,
« puis des légumes, puis des herbes potagères, tous dans « la même année, tous s’élevant à l’ombre les uns des autres. » Ce tableau est celui de toutes les oasis tunisiennes, Gafsa, Oudiane, Tozeur, Nefta, Telemin, Kbilli, DjerbaC » Les dattes de la Régence sont les plus célèbres et les meilleures du monde entier; infiniment supérieures à celles d’Égypte, elles sont préférées à celles de la Tripolitaine, de l’Algérie et du IMaroc. Leur excellence est attribuée en partie à l’avantage qu’elles ont d’ètre arrosées partout, sauf dans le Nefzaoua, par les eaux tièdes des sources thermales.
Ijcs acquisilious de ferres. — Les difficultés dans l’acquisition de la terre par les Européens venaient de l’incertitude habituelle des titres de propriété, de l’absence de tout enregistrement, enfin de certaines coutumes indigènes qui assuraient aux parents du vendeur et aux voisins de l’immeuble un droit de préemption, fort gênant pour l’acquéreur. En outre, c’était le tribunal du Chàra qui était exclusivement compétent pour les contestations immobilières, même entre Européens et indigènes. C’est contre ces difficultés qu’avaient échoué les premiers colons français venus en Tunisie après l’établissement du protectorat. La loi du le*" juillet 1885 a eu pour objet d’écarter les obstacles. Elle rend applicables dans la Régence, non pas les savantes dispositions de notre code, plus convenables pour un pays de droit romain que pour une contrée pour ainsi dire neuve, mais bien les règles du fameux act Torrens, dont les effets ont été si bienfaisants en Australie.
Tout propriétaire d’immeubles peut aujourd’hui en réclamer l’immatriculation. Un conservateur de la propriété foncière procède, après des délais fixés et l’accomplissement de certaines formalités destinées à sauvegarder les droits des tiers, à l’enregistrement du titre; si des contestations se produisent, un tribunal spécial en décide. Un plan de la propriété doit être joint à toute demande d’immatriculation^ Toute propriété ainsi enregistrée tombe, pour l’avenir, sous la juridiction des tribunaux français. Selon toute vraisemblance, les biens un peu importants seront tous enregistrés d’ici à peu de temps. On obtiendra alors ce triple résultat avantageux : que la transmission des terres les plus riches de Tunisie sera facilitée par
1. Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d’Afrique, liv. I, ch. ui.
Texisteiicede titres inattaquables ; que le cadastre de ces mêmes terres se trouvera fait sans que l’Etat ait rien eu à débourser, enfin qu’elles échapperont au tribunal religieux musulman, le Ghûra*, pour relever de nos magistrats.
Les biens dits habous, ou de mainmorte, les uns publics, c’est-à-dire affectés à des fondations pieuses, les autres particuliers, constitués en espèces de fidéicommis, ne pouvaient être acquis par les colons français. On ne crut pas devoir toucher au principe même des habous, qui a un caractère religieux; mais un décret beylikal du 21 octobre 1885 a permis, maisuniquementpar voied’enchères publiques, de les constituer en enzel, c’est-à-dire à bail emphytéotique pour une durée très longue et moyennant une redevance annuelle. Tout le monde y a gagné : les colons, qui ont pu acquérir la terre dans des conditions très favorables, et les fondations pieuses ou les fidéicommissaires, qui ont acquis ainsi un revenu assuré.
Ces dispositions et d’autres encore, comme la location à bas prix des terrains domaniaux que les colons s’engagent à planter en oliviers, la prise à la charge de l’État des frais d’immatriculation, la simplification de la procédure d’enregistrement, ont favorisé grandement le développement de la colonisation française. Sur 6 068 hectares de biens habous mis aux enchères, 3430 ont été acquis par nos compatriotes. Par achat aux propriétaires indigènes ou par contrat d'enzel, de 1881 à 1890, 400 000 hectares sont passés entre des mains françaises. Ce chiffre s’est accru de 38 876 hectares en 1890 et 1891. Tel des propriétaires nouveaux possède 3 000, 5 000, 6 000, 8 000 hectares. La Société franco-africaine en a 11 500 à Gafour et 120 OOO à TEnfida^.
L<es pDaiitations €le vig^nes. — La terre tunisienne, éminemment propre à l’agriculture et surtout à la vigne, recueillera d’ici à peu d’années une partie de cette population agricole que le phylloxéra a ruinée en France. Dans cha({ue nouvelle propriété acquise par nos compatriotes la vigne est plantée. On a commencé il y aura bientôt dix ans, et le produit a dépassé l’attente. Gomme rapidité de croissance et comme fécondité, les plantations ont donné de meilleurs résultats qu’en Algérie même. On récolte dans la Régence des
1. Il n’a gardé sa compétence que pour les immeubles non immatriculés.
2. Voir la curieuse liste de ces propriétaires, en presque totalité français, dans V Annuaire tunisien de G. Blondeau.
vins rouges assez analogues à nos vins du midi de la France, et des vins blancs à peu près pareils aux vins chauds et secs de la Sicile. Nous ne pouvons leur souhaiter qu’une chose : c’est qu’ils finissent par égaler sur les marchés européens la réputation dont jouissaient dans le monde romain les vins de la province d’Afrique. A l’Exposition d’Anvers, en 1885, à l’Exposition universelle de 1889, de nombreuses médailles et mentions ont été accordées à des viticulteurs de Tunisie. La franchise accordée, en 1891, par les Chambres françaises sur l’entrée en France des vins de Tunisie, à raison de 50 000 hectolitres par an, donnera certainement à l’industrie viticole un grand essor.