CHAPITRE II
LES INDIGÈNES
lies raees. — Ces vastes territoires qui forment nos possessions du Sénégal etdu Soudan sonthabités par des bommes de races différentes: la race biaache, que nous pouvons subdiviser en race berbère et race arabe; la race peulhe; la race noire, dont les subdivisions, généralement très mélangées entre elles, sont : la race mandé ou mandingue»
comprenant les Bambaras, Bammam ou Bamba, \e?, Malinkés, les Somiinkés ou Sarrakolés, les Sousou ou Soso, les Mandé-Diula, la race ouolof-sérèrej la race mossi (dans les Etats de ce non)), etc. L
Race Rerbère. — La race berbère semble être la première race blanche qui ait peuplé l’Afrique septentrionale. Elle a une langue à elle, comprenant plusieurs dialectes, mais elle n’a laissé aucun monument écrit.
Les Zénaga, une des nations les plus puissantes des Berbères, ont donné leur nom au Sénégal. Ce sont eux qui formèrent la secte des Almoravides {el morabetin, marabouts) et qui, tout en fondant un vaste empire dans le nord, faisaient la guerre sainte tout le long du Sénégal et du Niger, convertissant ou refoulant plus au sud les Noirs fétichistes.
Race aralUe. — Les Arabes succédèrent aux Berbères, les vainquirent et s’unirent à eux. Aujourd’hui, depuis la Méditerranée jusqu’au pays des Noirs, les habitants sont à peu près, par parties égales, de race berbère et de race arabe. Braves, nomades, farouches comme les Berbères, les Arabes continuèrent contre les Noirs l’œuvre de conversion et de refoulement.
Les Maures des bords du Sénégal parlentun arabe corrompu. Cependant quelques-uns connaissent et écrivent correctement leur langue.
Pourogues. — De l’alliance des Maures avec les Noirs proviennent des individus connus sous le nom de Pourognes. Aussi pillards que leurs parents de race blanche, ils sont aussi braves et aussi durs à la fatigue et à la douleur ^
Race peulhe. — Les Peulhs, que l’on appelle aussi Poul, Foullah, Foulani, Fellah, sont d’un brun rougeâtre; leurs cheveux sont à peine laineux.
On a pensé que cette race était peut-être celle qui habitait l’Égypte au temps de son ancienne grandeur. Il est certain que bon nombre de types peulhs rappellent au voyageur, même au
1. Le général Faidherbe, Langues sénégalaises, 1875. — Binger, Du Niger au golfe de Guinée, appendice V : c’est ce qui a été écrit de mieux sur la classification de ces races. On y trouvera aussi des dynasties de rois et l’histoire ancienne de ces régions depuis l’an 800 après J.-C.
2. Je me rappelle un de ces Pourognes, engagé comme tirailleur et qui, blessé en descendant le fleuve, d’un coup de feu reçu dans les reins, ne se plaignait pas et marchait encore dans la nuit qui suivit sa blessure et pendant laquelle il mourut. Trois balles s’étaient logées dana le corps, entraînant de gros fragments d’os et perforant la vessie
simple voyageur peu versé en anthropologie, les figures que l’on peut voir au Louvre sur les bas-reliefs égyptiens. On pourrait donner encore comme preuve à l’appui de cette hypothèse la croyance généralement répandue che^ les Peulhs, et chez les nations noires qui en proviennent par union ou qui ont été en contact avec eux, d’une parenté avec certains animaux
I. Cette parenté supposée fait naître le respect et la vénération pour les animaux. N’est-on pas là bien près de l’adoration du bœuf, du crocodile, de Tichneumon et de tant d’autres animaux regardés comme dieux par les anciens Égyptiens ?
Cependant les gens dont nous parlons sont généralement musulmans, et l’islamisme condamnerait plutôt qu’il n’encouragerait cette grossière superstition. Ne faut-il pas voir là un reste d’une vieille religion oubliée?
J’ai connu un noir fort intelligent et bon musulman dont toute la famille se disait parente de la gueule-tapée et des serpents du genre python. Lui-même n’aurait jamais fait de mal à l’un de ces animaux et, (juand nous lui demandions si réellement il croyait à cette parenté : « Que voulez-vous que je vous réponde ? disait-il. Je sais bien que vous en ririez. Je ne me crois pas précisément parpnt, mais, de père en fils dans ma famille, on a respecté ces animaux : je n’aurais plus l’esprit tranquille si je venais à leur faire du mal. Prenez cela pour une superstition du genre de celle que vous avez quand vous vous trouvez treize à table. »
M. Binger dit que le nom des Bambaras vient de bamba ou bamma (caïman) ; celui des Malinks, de mali (hippopotame). Chaque peuple a ainsi son tenné ou fétiche, qui souvent lui donne son nom. (Voir la liste de ces tenné :\\oa, panthère, chien, singe vert, campagnol, rat palmiste, iguane, serpent boa, serpent trigonocéphale, dans Binger, Appendice V.]
Les Bambaras Gourbari se disent parents des hippopotames. Les habitants de Badombé ont pour cousins les pigeons verts. Le village de Diaoura, dans le Damga, se croit parent des crocodiles et voit avec peine les voyageurs s’amuser à les tirailler sur le fleuve; certains indigènes se fâcheraient même si l’on persistait à chasser, et le mieux est de remettre cette distraction au lendemain.
Beaucoup de Noirs, il est vrai, se montrent moins susceptibles, et je pourrais citer mon cuisinier, le Khassonké Osouby, qui, tout en se disant parent des perdrix rouges, ne se faisait aucun scrupule de les chasser pour mon compte. Il les faisait cuire sans remords, mais il se serait cru perdu s’il en avait mangé lui-même.
Que le lecteur me permette encore un souvenir, bien qu’il ne vienne plus à l’appui de la thèse précédente. Il montre chez les Noirs, comme chez nous, le besoin de remonter do l’effet à la cause et comment une coïncidence peut faire naître une superstition. Nous arrivions au campement de la Kolaboulinda. Un lieutenant d’artillerie de marine, M. Kammerlocher, s’établissait à l’ombre d’un épais fourré quand un énorme serpent s’en sauva; il fut bientôt rattrapé par le lieutenant, qui le tua à coups de sabre. Cinq ou six heures après, M. Kammerlocher était mort, enlevé par un de ces accès de fièvre assez mal définis auxquels les médecins donnent différents noms. A quelques jours de là.
Ces Peulhs, aux traits presque européens, sont les premiers parmi les indigènes qui se soient convertis à l’islamisme. Ils ont fondé d’importants Etats comme le Macina, le Fouta-Djallon, le Fouta sénégalais. Ils jouent vis-à-vis des Noirs le rôle de convertisseurs à main armée que les Arabes et les Berbères ont joué vis-à-vis d’eux.
Par nature, les Peulhs sont pasteurs et ce n’est que dans les peuplades où ils se sont mélangés aux Noirs que le goût de la culture s’est développé chez eux. Ils s’identifient pour ainsi dire avec les troupeaux et les soignent avec amour. A la guerre, ils excellent à les enlever à leur ennemi
Xoiicouleurs. — Les Peulhs se sont mélangés avec les Noirs, leurs voisins ou leurs captifs, et quand, dans la race mélangée, l’élément noir domine, elle prend le nom de Toucouleur (de Toukousor, nom de l’ancien Fouta sénégalais).
en faisant le campement, les ouvriers noirs, Ouolofs pour la plupart, aperçoivent un gros serpent, et tout d’abord lui courent après pour le tuer, mais bientôt quelques-uns d’entre eux arrêtent les autres : « Ne lui faites pas de mal, cela vous porterait malheur I Vous avez vu le lieutenant l’autre jour! » Et le serpent, qui s’était réfugié dans un arbre, aurait eu la vie sauve si quelques Bambaras moins crédules, qui se trouvaient avec nous, ne s’en étaient rendus maîtres. L’un d’eux s’avança, saisit avec précaution l’animal par la queue et, se mettant à tourner quatre ou cinq fois autour de l’arbre aussi vite qu’il le pouvait, il désentortilla le serpent, puis il continua à courir en ligne droite assez vite pour que sa capture ne pût se retourner vers lui. Les autres Bambaras couraient derrière, tuant à coups de bâton l’animal que leur camarade entraînait tout étendu.
Il faut ajouter que les Ouolofs ne mangent pas le serpent, mais que les Bambaras et les Malinkés s’en régalent comme de toute espèce de viande. C’est à tort que quelques voyageurs ont prétendu que le porc ou le sanglier n’était en Afrique mangé par personne. J’ai vu souvent, et sans qu’ils y soient forcés par le besoin, les Bambaras et les Malinkés chasser et manger le sanglier.
4. Le général Faidherbe, qui les employait dans les razzias contre les Maures, signale cette espèce d’instinct.
En 4881, à la prise de Foukhara, les Peulhs, bergers du troupeau de la colonne et qui devaient rester au camp pendant l’action, s’en échappèrent. Ils passèrent le fleuve à un gué bien au-dessus de Foukhara, et, contournant une montagne, tombèrent sur les fuyards et tirèrent quelques coups de fusils pour effrayer le troupeau, que ceux qui le conduisaient ne purent maintenir. Le troupeau se sauva dans la direction qu’il suivait habituellement, celle du village qui était alors occupé par nous. Ce fut une heureuse surprise pour la colonne, un peu dépourvue, que de voir arriver ce butin accompagné par les Peulhs, qui, ne voyant dans l’affaire qu’une question de bœufs à enlever, ne s’étaient plus occupés des fuyards dès que ceux-ci s’étaient trouvés sans troupeaux.
Tels sont les habitants du Fouta sénégalais, du Boundou et du Fouta-Djallon.
Musulmans fanatiques, arrogants, voleurs, manquant de bonne foi, les gens du Fouta ont cependant des qualités : le patriotisme et la haine de l’esclavage, auquel ils préfèrent presque toujours la mort.
Leur amour du travail et surtout de l’agriculture fait du Fouta un pays très productif.
Race mandSng^ue. — Les Bambaràs, les Malinkés et les Sonninkés, les Sénoufos du roi Tiéba, les Bobo, les Mandê-Dioula de Kong, sont de véritables nègres au nez épaté, aux lèvres épaisses, aux cheveux crépus. Cependant ces traits ne sont pas aussi accentués que dans les races équatoriales, les nègres du Congo par exemple. On trouve parfois dans la race mandingue de beaux visages, pleins d’expression, surtout chez les hommes, et, quand le sang peulh est venu se mêler au sang noir, on peut trouver un ensemble de population, comme dans le Khasso, où la plus grande partie des types plaisent à des yeux européens.
Les Bambaras et les Malinkés sont généralement guerriers, mais avec des degrés de bravoure divers suivant les divers Etats qu’ils forment. Ils s’adonnent volontiers à la culture.
Les Sonninkés sont plus particulièrement commerçants et, par conséquent, conducteurs de caravanes et grands voyageurs.
Race ouolof-sérère. — Les Ouolofs et les Se'rèm habitent plus particulièrement les pays compris entre le Sénégal, la Falémé et la Gambie.
Ce sont les Noirs auxquels nous avons eu affaire tout d’abord; ce sont aussi ceux qui se sont le mieux assimilés à nous, si bien que bon nombre d’entre eux, répudiant toute idée de race, se disent avec complaisance « enfants de Saint-Louis ».
Ce sont les plus beaux Noirs de l’Afrique. S’ils ont quelques défauts, ils ont bon nombre de précieuses qualités. C’est parmi eux que nous recrutons principalement nos ouvriers et, façonnés par les Européens, ils sont bons maçons, charpentiers, menuisiers, forgerons, mécaniciens même.
Le plus grand nombre de ces ouvriers conserve l’imprévoyance de leur race et dissipe en quelques jours le salaire péniblement amassé pendant une longue campagne ‘.
1. Vaniteux, toujours prêt à donner, parce qu’il demandera ensuite sans honte, dès qu’un ouvrier ouolof se voit à la tête de quelques centaines de francs, il fait des dépenses folles. Il achètera, par exemple
Ceci est le cas général, mais il ya de nombreuses exceptions. Les femmes sont coquettes et vaniteuses; à Saint-Louis et dans tous nos établissements, les occasions de dépense sont fréquentes; mais on aimelesenfants et, pour entretenir leur famille, beaucoup d’ouvriers économisent et pensent à l’avenir. La femme, par ses défauts mêmes comme par ses qualités, contribue, là comme partout, à policer et à civiliser.
Ils ne deviennent pas seulement prévoyants et économes, ces ouvriers noirs que le travail tend à ennoblir. S’ils perdent leur sauvagerie, ils acquièrent le courage de l’homme intelligent, et, en maintes circonstances, ils ont rendu de bons services au point de vue militaire, quand les faibles effectifs des garnisons ou des colonnes obligeaient de nous adresser à eux. Ils comprennent, eux qui travaillent et demandent à vivre en paix de ce qu’ils ont gagné, que l’œuvre des Blancs est juste et bonne et que, si les Blancs cherchent à s’enrichir, ils répandent aussi la richesse autour d’eux.
Si ces travailleurs, à peine sortis de leur vieille barbarie, en sont arrivés déjà à débattre leurs intérêts, quelquefois avec dignité et à parler de grève, d’un autre côté ils s’attachent à ceux qui s’occupent d’eux et les traitent avec égard, à ceux surtout qu’ils regardent comme justes.
Jamais, pendant quatre ans, je ne leur ai vu refuser une fatigue ou un travail, parce qu’en donnant les ordres, je le faisais, dans les cas difficiles, au nom du colonel Desbordes. Et ce n’était pas seulement des nuits de travail qu’il fallait leur demander après des journées de travail de douze heures; ce n’était pas seulement de porter pendant de longues étapes des blessés en civière, parce que nous savions qu’entre leurs mains nos blessés seraient à l’abri des secousses ou des chutes dans les passages difficiles ; ce n’était pas seulement de faire la garde de nuit quand tous les valides de la colonne faisaient une sortie : c’était quelquefois de faire le métier de manœuvres, et
chez nos commerçants, un costume de velours vert orné de brandebourgs et doublé de satin, une toque de velours grenat soutachée d’or, des bottes rouges à glands d’or, une canne, une ombrelle, des lunettes bleues, et, affublé de tout cela, fumant un gros cigare, il se promène dans les rues, la tête haute, balançant les bras, suivi d’une bande de Noirs lui criant qu’il est beau, qu’il est riche, qu’il est généreux.
Généreux, il l’est si bien que, deux ou trois jours plus tard, il a dù revendre les diverses pièces de son costume qu’il n’a pas données, et qu’il s’engage de nouveau pour un an, sans regret du passé, tout prêt à supporter de nouveaux voyages, de nouvelles fatigues, pour revenir ensuite émerveiller encore ses amis de Saint-Louis.
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c’était là surtout ce qui leur coûtait le plus, à eux ouvriers, fiers d’avoir fait un apprentissage et de s’étre placés ainsi au-dessus de leurs frères noirs.
J’ai tenu à rendre hommage à ces travailleurs noirs, parce que, comme le leur disait le colonel Desbordes sur la tombe de fun d’eux, le vieux et brave maître charpentier Barrik, mort à Bammako après trois campagnes successives dans le haut fleuvé : « En travaillant de leurs bras, ils travaillent pour une grande œuvre, pour l’avènement du jour où, chez eux comme chez nous, l’homme sera respecté. »
lies castes. — Chez toutes les peuplades du Soudan, la société se divise en hommes libres et en esclaves, plus souvent appelés captifs.
Ils sont les uns et les autres guerriers, agriculteurs, pasteurs, ouvriers, griots, chasseurs ou pêcheurs.
Aucun métier, pas même celui des armes, ne semble l’apanage des hommes libres, de préférence* aux esclaves. Souvent le même individu est successivement guerrier, agriculteur, ouvrier.
Il n’y a guère d’exception que pour les forgerons et les griots qui, libres ou captifs, forment des corporations fermées pour quiconque n’est pas d’une famille de forgerons ou de griots.
Les membres de ces corporations, véritables castes, passent pour avoir des relations avec les esprits, pour être plus ou moins sorciers. Ils ne sont pas tenus, parce qu’ils sont forgerons ou griots, de forger ou de danser et chanter; mais toujours on a pour eux une sorte de crainte superstitieuse; on les ménage, on les flatte, on les nourrit, on leur fait des cadeaux; on courtise leurs filles, mais on ne voudrait pas entrer dans leur famille ; on regarde comme une injure d’être appelé griot ou forgeron, et, après leur mort, les griots ne sont pas enterrés dans le cimetière commun.
Le Noir est industrieux et fait à peu près lui-même tout ce dont il a besoin.
La guerre et la culture des champs lui laisssent-elles des loisirs, il construira une case pour agrandir sa demeure, il tressera des nattes, fera un lit en bambou, creusera quelque tronc d’arbre pour en faire un mortier à couscous, un vase, ou, en le recouvrant d’un morceau de peau de bœuf, un tam-tam ; il se taillera des sandales dans cette même peau non tannée, confectionnera ou raccommodera son vêtement, car chez les Noirs
les hommes sont plus que les femmes chargés de la couture; il s’amusera à fabriquer quelque instrument de musique avec une calebasse: puis, ne voyant plus rien à faire autour de lui, il passera de longues journées assis près de sa case, son fusil à côté de lui, ne faisant rien ou pinçant l’unique corde d’une sorte de petite guitare, dont il tire toujours à peu près le même son.
Pour un individu ainsi occupé, on conçoit quelle bonne aubaine est l’occasion de discuter, de palabrer, et on comprend que les décisions ne se prennent pas vite.
Il est vrai qu’il existe des ouvriers qui se sont spécialisés dans telle ou telle profession et qui vendent leurs produits.
Ouvriers. — Les forgerons construisent des miniatures de hauts fourneaux en terre et savent extraire le fer de son minerai. Ils fabriquent des instruments aratoires, des armes, des couteaux, des étriers, des éperons, des entraves pour les captifs; ils réparent les fusils; ils fabriquent leur outillage : soufflets de forge, marteaux, tenailles, limes, petites enclumes, coupelles.
Ils font des bijoux en or et en argent, en fer et en cuivre, des pipes en fer, des clochettes et divers instruments de musique en fer.
Les ouvriers en cuir tannent les peaux et en font des équipements militaires, des harnachements, des chaussures, des outres, pour transporter les liquides et les grains, des petits sachets servant de poches, de blagues à tabac ou d’étuis à amulettes.
Les ouvriers qui travaillent le bois vont abattre des arbres et en font des pilons, des mortiers, des sièges, des portes et des serrures en bois pour les magasins et les habitations, des carcasses de selle.
Les tisserands fabriquent avec le coton du pays de petites bandes de toile de 5 à 10 centimètres de largeur, que l’on coud ensuite les unes contre les autres pour en faire des vêtements, des boubous, des pagnes ou des couvertures. Les fils teints, soit avec de l’indigo, soit avec quelque autre plante, forment souvent de fort jolis dessins de belle couleur bleue, noire, rouge ou jaune.
Dans le Macina et le Ségou, on fait sur ces vêtements de coton de curieuses broderies, avec de la soie, que des caravanes viennent chercher jusque dans les environs de Koundou, où certains arbres se couvrent des cocons du bombyx Faidherbii.
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Cette soie se trouve aussi dans le Gayor, mais là les indigènes n’en tirent aucun parti.
Chasseurs et pêcheurs. — Sauf dans quelques villages riverains des grands cours d’eau, où tout le monde est pêcheur, la pêche et la chasse semblent attirer assez peu les Noirs.
Dans chaque village cependant, il y a quelques individus dont c’est l’unique occupation.
Chez les Malinkés et les Bambaras, les chasseurs sont généralement reconnaissables à leur coiffure bizarre, ornée de morceaux de peau de bête, et l’on en voit qui rappellent absolument les bonnets à poil des anciens grenadiers de la garde.
Souvent les chasseurs de villages voisins se donnent rendezvous pour quelque grande battue. Il y a alors tout un cérémonial pour le départ, des sacrifices, des serments de tout partager équitablement.
Les chasses sont souvent fructueuses. Les hippopotames, les éléphants, les sangliers et les biches en font généralement les frais. On boucane la viande en la découpant en lanières, qu’on enfume sur un gril en bois, et on fait des provisions pour longtemps.
Les crocodiles, dont presque tous les Noirs se nourrissent avec plaisir, sont pris par les pêcheurs avec des harpons.
Constructions des PVoirs. — Malgré ces quelques professions, auxquelles s’adonnent exclusivement quelques individus, chez les Noirs le manque de spécialité dans les occupations a produit, bien plus que leur apathie naturelle, leur état de civilisation qui est resté stationnaire depuis bien longtemps.
Comme tous les peuples, les Noirs du Soudan ont passé par l’âge de pierre. Le D" Collin a trouvé dans le Bambouk beaucoup de hachettes en pierre polie et le musée du Trocadéro en possède une en hématite rouge, trouvée près de Kayes. Mais aujourd’hui l’usage de la pierre semble à peu près oublié pour la confection des menus objets*, et il n’est jamais venu à un Noir l’idée de l’utiliser pour faire une construction durable, bien que partout il trouve d’excellentes pierres de taille.
1. J’ai trouvé cependant chez quelques forgerons de grosses pierres rondes entourées d’un transfilage d’osier et munies de peigné'’'^ pour servir de marteaux; j’ai vu aussi des polissoirs en forme de tambour et de confection récente.' Des pierres plates servent à décortiquer le coton, à écraser les arachides pour en extraire l’huile ou à malaxer le savon noir qui est labriqué avec cette huile et des cendres.
La pierre calcaire, il est vrai, fait complètement défaut, et les immenses bancs de coquilles d’huîtres qu’on trouve dans les cours d’eau auraient sans doute été vite épuisés si les Noirs les avaient utilisés comme pierres à chaux; mais, dans de semblablescirconstances, d’autres peuplesauraient utilisé les pierres sèches et les pierres taillées.
Dans le Soudan, à peine de loin en loin, quand des roches stratifiées se trouvent à proximité et qu’il n’y a déjà qu'à ramasser et transporter de belles dalles, voit-on les pierres utilisées pour le mur d’enceinte d’un village. Encore ne sontelles pas appareillées, mais séparées les unes des autres par des couches de terre plus épaisses que les pierres ellesmêmes.
Quelquefois, pour isoler du sol les magasins ou les cases d’habitation, on dispose par terre quelques grosses pierres irrégulières; des traverses de bois vont de l’une à l’autre; au-dessus de ces traverses on met un clayonnage, et l’édifice en terre s’élève sur cette base fragile.
A part deux murs en pierres sèches, l’un tout en ruines dans la montagne de Kita, élevé par les habitants pour la défense contre les musulmans, l’autre construit par l’armée de Samory sur les bords de l’Oueyako, près de Bammako, comme mur de retranchement, à part Koundian, Koniakary, forteresses construites par El-Hadj-Omar qui avait vu Saint-Louis et qui faisait travailler des maçons noirs formés dans cette ville, à part Nioro, où nous avons trouvé des remparts de grosses dalles, — je n’ai pas vu utiliser ces belles carrières de grès, de granits et de pierres de même formation qu’on trouve presque partout.
Les routes des Noirs, même les routes très fréquentées par les caravanes, ne sont que des sentiers où l’on ne peut passer qu’un à un. Un arbre vient-il à tomber en travers, une roche vient-elle à rouler jusque-là, personne ne songera à l’enlever : tout le monde fera le tour de l’obstacle et la route aura une sinuosité de plus.
Comme on le voit, les Noirs du Soudan semblent ne s’être jamais préoccupés que de satisfaire les besoins immédiats. Assez industrieux pour les satisfaire pleinement, pour fabriquer du fer, du savon, de la poudre, des boissons fermentées, ils ne nous ont pas donné un monument qui ait résisté au temps, pas une inscription pouvant servir à leur histoire.
Si l’on voit quelques dessins chez eux, ce ne sont le plus souvent que des lignes de diverses couleurs, ornant les cases
et quelquefois s’entrelaçant, souvent même, comme sur les murs de Daba, de simples applications juxtaposées de la main ouverte préalablement blanchie. Cependant j’ai vu aussi des représentations d’animaux et surtout de crocodiles.
Comme ornement d’architecture, quelques arabesques et quelques clochetons en terre grossièrement façonnés.
Comme sculptures, des reproductions peu exactes de quelques tètes d’animaux, de quelques masques humains munis de •ornes, destinés soit à orner une serrure de porte, soit à être mis sur un bonnet d’osier à la façon des aigles russes; enfin des statuettes en bois représentant grossièrement des hommes et des femmes C
Guerriers. — Chez les Noirs, tout le monde est guerrier, l’esclave aussi bien que l’agriculteur quand son maître croit pouvoir assez compter sur lui pour lui confier une arme. Cependant il y a une classe d’hommes qui n’a pas d’autre profession que la guerre et qui, en temps de paix, ne vit que des richesses amassées ou de la munificence- de ceux pour lesquels ils combattent. Ce sont les membres des anciennes familles illustres ou les mercenaires de quelque prince puissant, qu’on appelle sofas dans les États d’Ahmadou et Samory, et soldassis dans ceux de ïiéba.
Comme la guerre est leur seule ressource, ils la font souvent sans autre motif que le désir du pillage.
On se réunit, on décide quel est le village riche qui servira d’objectif, on tombe dessus à l’improviste, on pille, on tue, on ramène des esclaves qui ne font que changer de propriétaires, et des femmes, des jeunes gens et des enfants qui libres la veille et possesseurs d’esclaves, deviennent esclaves à leur tour.
Esclaves. — Ces brusques changements de fortune et de condition ne paraissent pas en général faire une très grande impression sur les malheureux qui en sont victimes.
Ils semblent avoir entrevu dès longtemps la possibilité de ce changement et s’y être préparés moralement. Ils ont eu des
1. Dans le Bélédougou, au moment où l’on va travailler aux champs, les jeunea gens se réunissent et décident qu’ils feront à l’un de leurs concitoyens, réputé juste et généreux, la surprise de lui labourer et de lui ensemencer son champ. On y travaille vite, et à son insu; puis on va prendre l’heureux homme chez lui et on le conduit à son champ. Une fête dont il doit faire les frais est la conséquence. Les bonnets dont nous parlons servent à ces sortes de réjouissances.
osclaves, ils savent que ce n’est pas toujours une condition l)ien dure, et la joie d’avoir la vie sauve leur fait souvent vite oublier le meurtre de toute leur famille et l’anéantissement de leur fortune.
Il faut dire, et j’y reviendrai tout à l’heure, que chez les Noirs du Soudan, où l’esclave constitue la richesse même, il est traité plus humainement que par les Blancs qui, eux, ne le regardaient que comme un moyen d’acquérir cette richesse.
Chez les Noirs, la considération qui s’attache à la fortune ne se mesure pas au nombre de pièces de guinées représentant notre monnaie ou au nombre de gros d’or, mais bien au nombre d’esclaves dont on est possesseur.
Certains maîtres, et je citerai le roi du Boundou, Boubakar- Saada, exigent si peu des leurs qu’ils ne suffisent pas à leurs propres besoins, et que, de temps en temps on doit en vendre quelques-uns, pour assurer l’existence des autres.
Certainement l’esclavage est une plaie honteuse que toutes les nations civilisées doivent chercher à faire disparaître, mais peut-être n’avons-nous pas pris le moyen le plus sûr et le plus rapide pour y arriver.
En supprimant la traite des Noirs, nous n’avons aucunement supprimé l’esclavage, mais seulement abaissé sur place la valeur de l’esclave pour lequel le propriétaire a moins de débouchés. Dans le Dahomey et quelques pays de l’Afrique équatoriale, la vie de l’esclave ayant moins de valeur, on en fait meilleur marché, et les jeux sanglants des coutumes n’ont pu qu’augmenter de nombre. Dans le Soudan, éloigné de la côte, la situation n’a pas dû se modifier beaucoup.
En proclamant tout d’abord l’abolition de l’esclavage dans des pays que nous ne connaissions pas encore, nous nous sommes enlevé les seuls moyens vraiment pratiques d’y pénétrer, de nous y implanter et de pouvoir ensuite y répandre notre civilisation.
Nous ne voulons pas de l’esclavage : or, les esclaves euxmêmes sont contre nous, soit qu’ils se trouvent heureux et ne désirent pas changer de condition, soit qu’ils rêvent de recouvrer un jour leur liberté et d’avoir des esclaves à leur tour, car c’est surtout là, pour eux, l’apanage de la liberté. Il y a évidemment des exceptions, mais elles sont rares*.
L En i88L au début de la seconde campagne du haut fleuve, un esclave des environs de Rayes vint se réfugier dans notre camp. Ses maîtres vinrent le réclamer.
Le colonel Desbordes, qui cherchait autant que possible à ne laisser
LIî SÉNF'GAL GT I.Iî SOUDAN FHANOAIS 2o7
Peu a peu cependant nous apportons quelques améliorations, mais il faudra bien du temps avant que ces peuples aient renoncé à posséder des esclaves. C’est là pour eux une révolution si complète, ils la trouvent si étrange, ils y sont si peu préparés, maîtres et esclaves!
Tout prétexte est bon quand il s’agit de réduii'e son voisin
aucun mauvais vouloir derrière la colonne expéditionnaire dont l’œuvre était plus loin, observateur scrupuleux cependant d’une ligne de conduite qu’il s’était fixée, répondit que les blancs ne chercheraient pas à luire évader les esclaves mécontents ou paresseux, mais que, le camp étant sol français, jamais il ne permettrait d’y saisir un esclave réfugié. Le malheureux eût recouvré définitivement la liberté s’il s’était attaclié à la colonne ou s’il avait demandé à être envoyé prés d’un poste français, mais il eut la mauvaise idée d’aller faire une promenade du coté du village d’où il s’était échappé, et il fut retrouvé un matin à quelque distance du camp, mort, assommé à coups de bâtons. A Kayes, avec le personnel dont nous disposions, les enquêtes étaient faciles, et nous sûmes qu’il avait été tué par d’autres esclaves n’obéissant à aucun ordre, mais furieux de ce que l’un des leurs eût voulu sortir d’une condition de laquelle, eux, se contentaient.
En 1880, après l’incident qui amena la prise de Foukhara, nombre de captifs avaient été faits par les indigènes qui nous accompagnaient ; pour des noirs, ils étaient de bonne prise: c’étaient des esclaves pouvant se vendre en moyenne de 2S0 à 300 francs. Le colonel, voulant affirmer que les blancs ne faisaient pas la guerre pour en retirer du butin, et qu’il n’y avait pour lui que des hommes libres, fit réunir tous les captifs, leur adressa quelques paroles et les rendit à la liberté en leur demandant jusqu’où ils voulaient être accompagnés par nos soldats pour être sûrs de ne pas être repris comme captifs par quelques maraudeurs. De tout ce monde, une soixantaine de personnes peut-être, pas un ne remercia. Seule, une vieille femme impropre au travail et qui sans doute, nous dit-on, aurait été tuée par ses maîtres, se mit à embrasser les mains du colonel et à lui faire de grands discours.
Après la prise de Goubanko, en février 1881, presque tous les habitiints furent réduits en esclavage par les populations voisines, toutes hostiles à ce nid de voleurs qui les avaient longtemps pressurées. Le colonel fut impulsant dans ce cas, ne connaissant le plus souvent ni les prises qui étaient faites, ni les gens qui les faisaient. Plus tard seulement, tous ces gens, qui aujourd’hui sont pour nous de bons alliés et des auxiliaires précieux comme manœuvres, guides ou courriers, purent peu à peu être rendus à la liberté.
Dans une course que je faisais avec un lieutenant indigène, il m’arriva de trouver dans un village des esclaves provenant du sac do Goubanko. Leurs maîtres cherchaient à les vendre et les prix étaient peu élevés en raison du grand nombre. Je fus frappé par l’air désolé d’une femme déjà âgée tenant entre ses bras un moutard de quatre ou cinq ans. Peu habitué encore au pays et quelque peu ému, je demandai pourquoi cette femme était triste au milieu de ses compagnes à l’air indifférent. On me répondit qu’elle avait mauvais caractère et qu’elle ne cessait de se plaindre depuis qu’elle avait été prise. L’enfant avait déjà été marchandé plusieurs fois, mais on ne voulait nas de la mère, peut-
LA. FRANGE Gül.ONlALE
en captivité. Il est si séduisant d’acquérir sans peine, en un instant, une valeur de plusieurs centaines de francs!
Dans le Bélédougou, qu’un Bambara, libre chez lui, puis fait captif à la guerre par des voisins, parvînt à s’échapper et à rentrer dans son pays, il était regardé comme l’esclave du premier de ses compatriotes qui mettait la main sur lui. Le commandant de Bammako a pu faire changer cette odieuse coutume.
Évidemment le meilleur moyen d’arriver à la suppression de l’esclavage, c’est d’assurer la tranquillité dans le pays, de ne pas permettre aux peuplades voisines de prendre les armes les unes contre les autres sans notre autorisation. C’est là couper le mal dans sa racine en empêchant le recrutement de ces malheureux.
Gomme je l’ai dit tout à l’heure, la captivité n’est pas toujours bien dure et l’on ne peut réellement pas se prendre de pitié pour un esclave quand on le voit chercher lui-même à acquérir un esclave, pour lequel il sera presque toujours plus dur qu’on ne l’est pour lui.
être justement à cause de son air peu résigné qui pouvait faire croire qu’elle chercherait à s’évader dès qu’elle le pourrait. Je demandai le prix du moutard. La mère se mit à pousser des cris de désespoir. Je lui fis dire que, si j’achetais son enfant, je l’achèterais elle aussi, voulant seulement lui épargner la séparation et ne pouvant, moi Français, acquérir d’esclaves que pour les rendre libres. Ses cris redoublèrent; je ne l’avais pas convaincue. Elle avait peur des blancs plus que de la perte de son enfant; on lui avait raconté que nous faisions notre savon avec de la graisse d’homme et mille autres contes semblables.
Je rentrais à Kita avec des idées assez tristes quand j’entendis un grand remue-ménage au camp. Le colonel avrit appris que nos tirailleurs noirs avaient, eux aussi, fait des esclaves ; il avait voulu sévir et rendre tout ce monde à la liberté. Les tirailleurs avaient répondu qu’ils n’avaient pas de captives, mais des épouses heureuses de les avoir pour maris. Les tirailleurs, devenus troupiers français, avaient-ils acquis une galanterie irrésistible? Toujours est-il que les femmes interrogées avaient demandé à rester les compagnes de nos tirailleurs, et elles revenaient riant et chantant, partager les gourbis de ceux qui la veille donnaient l’assaut à leur village; la famille détruite était déjà oubliée, et je me rappelle le colonel, riant un peu, mais murmurant: « Sale race! des chiennes qui changent de chenil! »
En 1883, comme la colonne revenait de Bammako, le colonel et une escorte de spahis, ayant pris les devants, voulurent camper près de Ouoloni dans le petit Bélédougou. Malgré toutes les menaces, les habitants, qui avaient de nombreux troupeaux, ne voulurent vendre aucun bétail, quelque prix qu’on leur en offrît. Ils envoyèrent leurs bêtes dans les montagnes et il fallut se passer de ration. Pour punir ce mauvais vouloir à notre égard, le colonel prévint le village qu’il serait brûlé au passage de la colonne et il envoya en arrière des instructions dans ce
On peut diviser les esclaves en deux classes; les esclaves de. case, qui sont nés dans la maison de leur maître, de parents esclaves, et les esclaves de trafic.
Les premiers ne peuvent être vendus sans que la déconsidération n’atteigne leur maître; il en est de même de la captive qui a donné un enfant à son maître. Tout ce monde fait alors comme partie de la famille.
Les esclaves de trafic, au contraire, peuvent, suivant les hasards de leur fortune, vivre tranquillement employés à la culture des terres ou être revendus sans égard aux liens de parenté qui peuvent les unir entre eux. Ils forment ces tristes caravanes de malheureux, hommes et femmes, attachés par le cou les uns derrière les autres, tout le long d’une longue corde, surchargés des marchandises de quelques commerçants noirs. Privés de nourriture pendant la marche, ils sont accablés de fatigue par calcul, pour leur enlever toute idée de fuite et rendre leur garde plus facile aux quelques hommes armés qui les escortent. Arrivés à l’étape, on leur met les fers aux pieds et, s’ils se sont montrés récalcitrants, on leur attache les mains.
sens. Ouoloni étant cependant un village allié, le colonel recommandait de ne pas molester les habitants et de ne rien leur prendre. Il s’agissait seulement là d’une punition assez douce, remplaçant une amende qu’on n’avait pas le temps d'exiger. Le village prévenu aurait déménagé ses provisions et l’incendie n’aurait guère eu à dévorer que les mauvais petits toits en paille des habitations des noirs. C’était pour eux l’obligation, après notre passage, de déblayer leurs maisons et de refaire à neuf leurs toitures. Les mobiliers sont peu de chose et leur perte peu importante; d’ailleurs on les déménage en partie bien facilement. Généralement, quand les noirs se sentent coupables et les moins forts, ils laissent leur village absolument vide et désert à la discrétion de leur ennemi et n’y reviennent que plus tard. Cette fois, le village avait conservé tous ses habitants, mais aux premières flammes de l’incendie tout le monde sortit. Les hommes, n’osant pas lutter, gravirent une colline voisine pendant qu’une centaine de femmes terrifiées, groupées comme un troupeau de moutons, ne connaissant pas nos intentions, restaient auprès de leur village, ne songeant pas à fuir ou n’osant peutêtre pas le faire de peur des coups de fusil dont pas un cependant no fut tiré. Elles attendaient la captivité qu’elles ne croyaient pas pouvoir éviter. Bientôt les noirs, qui à toute espèce de titres suivent la colonne, quoi qu’on fasse pour s’en débarrasser, se précipitaient sur ces malheureuses et les entraînaient comme captives. Ce fut contre eux qu’il fallut agir pour leur faire lâcher prise, et tout ce troupeau humain lut reconduit par les spahis jusqu’au pied de la colline où s’étaient réfugiés les pères et les maris et rendu à la liberté. Malgré les efforts des chefs de colonne, que d’exactions ont dû se produire de la sorte entre tous ces malheureux êtres dégradés, se servant, les uns contre les autres et à notre insu, du prestige de nos armes 1
S’ils sont trop fatigués ouina’ades, s’ils ne peuvent continuer la route, on les tue impitoyablement d’un coup de fusil et leurs cadavres pourrissent sur place. Leurs maîtres ne les vendraient pas à quelque village rencontré sur la route (ils n’en tireraient qu’un faible prix) et l’exemple pourrait être suivi par d’autres malheureux cherchant à se soustraire aux fatigues de la route. Porteurs de marchandises et marchandises eux-mêmes, ils assurent de bons profits à ceux qui les exploitent.
lia famille cbez les noirs «lu Soudan, mœurs, coutumes. — Le noir abuse de sa force contre tout ce qui est plus faible que lui. C’est l’idée qui vient tout d’abord quand, après avoir rencontré quelque caravane d’esclaves, on entre dans un village et qu’on y voit les femmes et les enfants appliqués à de durs travaux, tandis que le mari, accroupi dans quelque coin à l’ombre, se contente, pour toute occupation, de se bourrer les narines de tabac ou d’avertir, par quelques coups vigoureusement frappés sur un tam-tam, qu’il aperçoit un petit nuage noir à l’horizon et qu’il faut éteindre tous les feux et ramasser les calebasses vides et tout ce qui peut traîner autour de l’habitation, parce que dans un moment la tornade se sera déchaînée sur le village, faisant voltiger tout ce qui se trouve sur son passage.
Qu’il faille porter quelque lourd fardeau au village voisin, la femme, à défaut de captifs, le charge sur sa tête et, pliant sous le faix, se met en route sans se plaindre, suivie de son soigneur et maître qui emboîte le pas derrière elle et porte fièrement son fusil sur l’épaule. Aux champs, la femme et les enfants cultivent et partagent les travaux des esclaves, et s’il y a souvent des exceptions à cette règle pour les femmes provenant de quelque grande famille ou de condition aisée, il n’y en a guère pour les enfants.
De temps en temps, le chef de la famille vient jeter le coup d’œil du maître, toujours porteur de son inévitable fusil, renfermé généralement dans une gaine en cuir et qu’il tient sur l’épaule, la crosse en l’air. Il s’est muni, en plus, d’une sorte de martinet à trois lanières de cuir. Suivant la faute qu’il aura à punir ou suivant la qualité du coupable, il se sert de ce martinet en ne laissant libres qu’une ou deux des lanières et en maintenant les autres dans sa main contre le manche. Il sait qu’un coup donné avec une seule lanière cingle davantage et fait plus de mal, et c’est de la sorte qu’il frappera un esclave. Pour sa femme ou ses enfants, il se servira de deux ou des trois
LE SÉNÉGAL hrf LE SOUDAN FRANÇAIS 261
lanières. Évidemment, chez les Soudaniens, la femme est souvent réduite à l’état d’une bête de somme ' ; pour son maître, elle est une richesse comme l’esclave, et sa fécondité ajoute à sa valeur. Il ne faudrait cependant pas trop généraliser, car à mesure quel’on fait plus ample connaissance avec les noirs, on s’aperçoit que tout ce qui d’abord vous avait péniblement impressionné est presque l’exception et que, dans beaucoup de familles, la femme jouit d’un bien-être et d’une oisiveté qui seraient enviés par bien des Françaises.
La mère est toujours, pour ses enfants, l’objet d’une vive atfection et même d’une certaine vénération.
Dans une société aussi peu homogène que celle des noirs, où chaque village semble vivre à peu près indépendant de tout ce qui l’entoure, où, déplus, il n’existe aucune loi, aucun document écrit , les coutumes, les croyances doivent varier et varient à l’infini. Il serait difficile de parler d’une façon générale, car tel fait qu’on a vu est souvent en contradiction évidente avec tel autre fait qu’on a également vu. Je ne cherche ici qu’à grouper quelques souvenirs pour donner un aperçu de cette société noire encore assez peu observée.
Pendant ses premières années, l’enfant se développe librement et n’est couvert que pendant la mauvaise saison. Quand sa mère le porte, c’est sur son dos, et elle le place alors à califourchon sur ses hanches, retenu par une bande d’étoffe enveloppant la mère et l’enfant et attachée par devant sur la poitrine.
Chargée de son précieux fardeau, qui ainsi ne lui enlève pas l’usage de ses bras, la femme continue à s’occuper de tous les soins du ménage ; elle va au fleuve laver le linge, elle pile le couscous, et l’enfant, sans crier, suit tous ses mouvements et laisse ballotter sa petite tête.
L’enfant n’est complètement sevré que vers trois ans, et l’on fait alors, comme on a fait quelques jours après la naissanre quand on lui a donné un nom, une fête qui réunit les amis et les parents à un repas donné par la familfe. Les griots et les sorciers sont plus ou moins mêlés à ces cérémonies, suivant la condition et la fortune des parents.
C’est vers cet âge aussi que les pères pratiquent, avec un couteau rougi au feu, les plaies qui deviendront des cicatrices ethniques. Souvent le père se laisse un peu guider par le
1. Cependant, chez les noirs, la femme peut être appelée à jouer un certain rôle, non seulement dans la famille, mais même dans les affaires publiques. On peut en citer des exemples, mais ce sont là des exceptions.
caprice et le désir de rendre son enfant aussi beau que possible; cependant, chez les Bambaras, on voit toujours trois grandes cicatrices sur chaque joue, s’étendant de la tempe à la mâchoire inférieure; on les retrouve chez les Sonninkés du Kaarta. Les Khassonkés pratiquent les mêmes raies, mais généralement moins longues, et ils en ajoutent souvent trois petites, verticales, sur le front, entre les deux yeux.
Lafigure ne reçoit pas seule ces ornementations. LesMalinkés et les Peulhs du Ouassoulou ont parfois la poitrine, le ventre et presque tout le corps couverts de petites cicatrices. Peut-être y a-t-il là une idée médicale, mais la disposition des cicatrices prouve certainement qu’il y a aussi le désir d’embellir *.
Dès que l’enfant parle facilement, il va plus ou moins régulièrement chez quelque marabout, s’il est musulman, ou passe sa vie aux champs, au village ou sur le bord de l’eau.
Généralement, à treize ou quatorze ans, que l’enfant soit musulman ou fétichiste, il doit être circoncis.
Chez les Malinkés, un forgeron du village est chargé de l’opération; chez les Bambaras, c’est le nama, le sorcier; chez les Ouolofs, tout le monde peut se charger de l’affaire et les parents ou amis tiennent à opérer ceux qui leur sont chers. Les cérémonies varient, mais toujours l’enfant se montre courageux devant la douleur : c’est pour lui l’entrée dans la vie réelle; il pourra porter une arme, il pourra prendre part aux palabres, et beaucoup d’entre eux attendent ce moment avec impatience^.
Les Bambaras et les Malinkés peuvent avoir plusieurs femmes et, outre leurs esclaves, un nombre illimité de concubines.
Le plus souvent, les jeunes filles sont mariées sans avoir le choix de leur mari : l’affaire se conclut entre les parents. La dot est payée par le fiancé au père delà jeune fille, mais très
1. Pour cette questioQ des tatouages nous ne pouvons que renvoyer au texte et aux dessins de Binger : il n’existe rien de plus sérieux et de plus complet.
2. J’ai vu de ces pauvres petits bonsliomines s’agenouiller bravement devant le tam-tam qui servait de billot, puis se relever la douleur empreinte sur leur visage, mais tout heureux et endossant, au milieu des félicitations, des coups de fusil tirés en l’air, des gambades des spectateurs, le vêtement neuf sur lequel on avait marmotté des prières ou des incantations. Quelquefois, aussitôt après s’être servi d’un fusil, l’un dos assistants en remplissait d’eau le canon et la faisait boire au jeune circoncis. Il faut un bon mois pour que la cicatrisation soit complète • c’est un mois de fêtes et de réjouissances. Pendant la journée, les jeunes
fréquemment une partie seulement de la dot est remise immédiatdment et le mari s’engage à en payer la reste plus tard. Le mari peut divorcer quand bon lui semble et renvoyer sa femme dans sa famille; mais, s’il ne peut citer aucun grief sérieux contre sa femme, il ne peut réclamer la dot qu’il a payée, ou du moins il ne peut pas la réclamer en entier. Les contestations sont d’ailleurs fréquentes à ce sujet entre les noirs et donnent lieu souvent à des querelles de famille à famille, parfois même de village à village.
Le cérémonial pour le mariage n’est pas toujours le même; il y a d’abord échange de divers cadeaux de peu de valeur; puis, quelquefois, on simule un enlèvement pour lequel les parents et amis prêtent leur concours; quelquefois la nourrice, qui a élevé la jeune fille, la remet sur son dos, comme elle faisait pour l’enfant, et l’apporte elle-même au nouvel époux. Des danses, des coups de fusil tirés en l’air, des cris, des repas, où se consomment force couscous de mil, du riz, des poulets, des moutons et plus rarement un bœuf, sont la suite de tout mariage. On boit du dolo (boisson fermentée faite avec du mil) et on s’enivre tant qu’on peut.
Les vieillards sont généralement très respectés dans les familles et restent au village dans l’oisiveté la plus complète sans qu’on leur laisse jamais supposer qu’ils sont à charge.
Quand la femme meurt, le mari hérite de ce qu’elle possé- . dait; quand un homme meurt, ses frères et, à défaut de frère, ses fils deviennent héritiers de ses biens et, par conséquent, de ses femmes.
Les funérailles sont toujours l’occasion de cérémonies et de fêtes qui varient suivant les pays et suivant la condition du défunt. Toujours les cadavres sont enterrés, soit dans un cimetière à quelque distance du village, soit tout près du village près de l’une de ses portes, et quelquefois dans le village
circoncis se promènent, allant d’une maison à l’autre, recevant des cadeaux, portant des armes d’apparat, des instruments de musique, on plutôt des instruments de bruit. Ils sont bizarrement et diversement accoutrés de longues robes et de bonnets ornementés. Le soir, les danses commencent; elles sont quelquefois fort belles et fort intéressantes. Au lieu des pirouettes ridicules que viennent faire, en temps ordinaire, les gens du village qui éprouvent le besoin de s’agiter, il semble y avoir une certaine régie, un certain ensemble pour les danses, un certain nombre de couplets choisis pour les chants. Certaines figures rappellent nos figures de cotillon, mais une même figure est indéfiniment répétée pendant toute la soirée et ne changera que le lendemain ou le surlendemain.
LA FIUNCE COLONIALE
même. Ce n’esL qu’en voyage et pour les gens de peu d’importance qu’on ne fait aucune cérémonie. Quelquefois, mais je ne sais trop dans quelles circonstances, le cadavre du défunt est introduit dans l’intérieur de quelque gros arbre creux dont les issues sont bouchées avec de la terre gâchée.
Religions. — M. Binger, à la fin de l’ouvrage déjà cité, a dressé une carte des religions dans les pays sénégalais, soudaniens et guinéens. Il distingue en pays : 1° presque entièrement musulmans; 2*^ presque entièrement fétichistes; 3° où les deux religions sont mélangées.
Les principaux groupes musulmans sont : 1° Saint-Louis et sa banlieue ; 2° les deux rives du Sénégal, sur une grande largeur, de Kichard-Toll jusqu’au delà de Bakel; 3° tout le pays autour de Ségou, sur les deux rives du Niger et du Baoulé ; 4° Tombouctou et les environs; 5° le Fouta-Djallon avec le Dinguiray ; 6° les pays de Kong et de Bondoukou ; 7° un cercle d’un rayon assez étendu autour de toutes les grandes villes et de tous les marchés importants du Soudan.
Les pays presque purement fétichistes commencent au 4e degré de longitude ouest et au 8® degré de latitude nord ; c’est-à-dire à l’est des États de Tombouctou, de Ségou, du roi Tiéba, du Kong, du Bondoukou ; au sud des États de Kong, de Tiéba, de Samory.
Dans tout le reste, c’est-à-dire dans la majeure partie du Sénégal et du Soudan français, les deux religions sont mélangées.
D’une manière très générale, on peut dire que les Ouoiofs- Sérères, les Toucouleurs, les Peulhs, les Sonninkés, les Mandé- Diüula sont musulmans, et qu’au contraire la plupart des Mandingues (surtout Bambaras et Malinkés, etc.), ainsi que les Bobo, les Mossis, les tribus de la Volta et du Comoé, celles de toute la côte de Guinée sont fétichistes.
Chez les fétichistes, le sorcier (iiama chez les Malinkés et Bambaras) est souvent tout à la fois le grand prêtre et le dieu.
Aux environs de chaque village, se trouve un petit bois sacré, dans lequel se font des sacrilices et des offrandes.
Nulle part je n’ai rencontré d’idoles sculptées, mais tous les noirs portent des talismans ou grigris, auxquels ils attribuent les vertus les plus diverses*.
4. Ce sont des sachets renfermant quelques débris d’animaux ou (luelque mixture de terre et de sang, ou bien ce sont des os d’animaux, lies cornes d’antilope, des crins, des racines. 11 y en a pour se garantir
Toutes les croyances trouvent un écho chez ces populations primitives. Qu’un cheval, par exemple, attaché à quelque pieu, mette par hasard ses deux pieds de devant sur ce pieu, il devient un objet de respect; qu’un animal quelconque vienne à manger quelques graines déposées en offrande au nmna, il devient sacré; qu’une inoffensive mante religieuse, le prie-Dieu de nos campagnes, attrape votre omhre, et il doit vous arriver malheur; qu’au contraire vous trouviez avant la première pluie une de ces jolies petites bêtes au corps de velours rouge que les Toucouleurs appellent filles de Dieu, vous aurez une année de bonheur devant vous, et les noirs qui seront là toucheront doucement l’insecte et porteront la main à leur front pour partager votre bonheur. N’allez pas demander son âge à un noir : il aurait peur, en cherchant à le déterminer, de hâter sa mort. 11 lui répugne aussi de dénombrer ses troupeaux, pensant qu’il attirerait ainsi quelque épizootie sur eux.
D’ailleurs l’islamisme, dans la plupart des peuplades qui le professent, même chez les noirs du Sénégal, les Peulhs elles Toucouleurs, les Sonninkés, les Mandé-Diula, se concilie avec la plupart des superstitions locales. On trouve des marabouts chez des peuples et auprès de princes absolument fétichistes, et des sorciers ou féticheurs même auprès de princes musulmans. Les marabouts font bon ménage avec les griots. Du reste, ils sont parfois d’une ignorance épaisse : ils peuvent à peine déchiffrer les feuillets détachés et dépareillés qui forment tout leur Koran. S’ils font le pèlerinage de la Mecque, c’est pour en rapporter des formules plus infaillibles et des grigris plus puissants. Dans leurs discussions théologiques, leur grande préoccupation c’est de déterminer le nom de la mère de Moïse, car ce nom serait un talisman universel : « Les blancs, disentils, le savent, ce nom, et ils le cachent; c’est ce nom qui les
des serpents, des crocodiles, de la foudre et surtout des balles ou des coups de couteau. La tête de pintade, cousue dans une gaine de cuir, semble jouir d’une grande vertu, car elle est très fréquemment portée. Beaucoup ont de petites entraves en fer semblables à celles qui servent pour les esclaves: elles protègent conti’e la captivité. Le fouet d’une queue d’éléphant suspendu au cou d’un cheval lui assure une longue vie. Souvent le poids des grigris, portés par un seul indigène, surtout s’il s’agit de se mettre en campagne, dépasse 2 kilogrammes et demi.
Les grigris vendus par les marabouts musulmans ne sont pas dédaignés; loin de là, les noirs fétichistes les payent souvent fort cher. Go sont quelques mots arabes écrits sur un morceau de papier et renfermés dans un sachet de cuir. D’ailleurs, sans se convertir à l’islamisme, tous ces peuples Joignent assez volontiers à leurs coutumes quelques usages mahomélans.
rend forts. » (Docteur Crozat.) Ailleurs c’est le nom des deux femmes d’Abraham ou de Jacob. (Binger.)