CHAPITRE IV
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Productions nntiirelles : futiiic. — Bien que l’Ouest africain soit peu peuplé, que ses habitants soient assez paresseux et que les productions du pays diffèrent sensiblement des nôtres, les blancs y trouvent, dès le début, d’assez grandes ressources lorsqu’ils savent se contenter du nécessaire pour vivre.
Le poisson de mer est une grande ressource pour les habitants des côtes. Il serait facile d’en faire des salaisons pour l’intérieur. Le cachalot et le marsouin sont assez fréquents sur les côtes, le lamantin dans l’Ogôoué et ses affluents. Dans la mer, le requin, de grandes raies, l’espadon, le poisson-torpille, le poisson-volant, quantité de crustacés et de mollusques. L’Ogôoué, l’Alima elle Congo sont très poissonneux et renferment quantité d’espèces différentes des nôtres.
11 n’existe au Congo ni tigres, ni panthères, mais, assez loin du littoral, les léopards. On y trouve le chat-tigre, le chat sauvage et un autre carnassier, qui tient de la loutre et du castor, le potamoyal velox.
Les plus communs des pachydermes sont l’éléphant ef l’hippopotame, encore plus répandu dans le bassin du Congo que dans celui de l’Ogôoué, où il abonde cependant. Les loutres, les tortues, les caïmans et de nombreuses variétés de serpents, de la petite vipère à l’énorme boa, figurent dans la cuisine indigène, avec les singes et même les sauterelles.
Parmi les herbivores, de nombreuses espèces d’antilopes, le bœuf sauvage, un mouton sans laine, une chèvre au poil ras. Parmi les singes, le chimpanzé, le gorille, le macaque, le ouistiti. Parmi les rongeurs, le rat ordinaire, le rat palmiste, le rat de roseau, le porc-épic, l’écureuil. Parmi les édentés, le paresseux et le pangolin. Beaucoup d’oiseaux, parmi lesquels des perdrix, des cailles, des pigeons, qui, avec le touraco, le foliotocole et les perroquets, sont l’ornement des forêts.
Parmi les reptiles, le boa constrictor, le python, le serpent noir, le serpent vert des bananiers, la vipère cornue, etc. Parmi les sauriens, le crocodile, l’iguane, le caméléon, de grandes salamandres.
L’OUEST AFRICALN
La liste des insectes n’est malheureusement que trop longue : la fourmi rouge et la fourmi blanche ou termite, la blatte ou cancrelat, la chique. En outre, des araignées, des scorpions, des scolopendres, des mille-pattes, l’ascaride, le blaire ou dragonneau ou ver de Guinée.
Quant aux animaux domestiques, on peut facilement les compter. Si l’on trouve dans les villages de la volaille et des porcs, il est assez rare de rencontrer des chèvres et surtout des moutons. L’àne, le cheval, ne sont pas connus, et peutêtre faudrait-il bien des années de travail pour leur procurer une alimentation convenable, en admettant qu’ils puissent s’acclimater. Il me semble que le chameau rendrait d’utiles services dans la région des plateaux sablonneux des Batékés ; c’est une expérience à faire.
Floi*e. — Les études faites par les diverses missions montreront sans doute que la flore ainsi que la faune de l’Ouest africain présentent quelques nuances en rapport avec les trois grandes zones ou divisions géologiques : — terres basses et argileuses reposant sur bancs de grès ; — terrasses d’une nature schisteuse et granitique; — plateaux calcaires limitant le plateau central africain. Ces résultats sont d’accord avec les observations faites en 1894 par M. J. Dybowski dans les régions marécageuses du bas Congo.
Ce pays de forêts est essentiellement le pays des lianes. On en trouve de toutes espèces: lianes à eau, lianes à lait, lianes à gomme, lianes à sève abondante suivant leur grosseur ; bonnes, saines ou vénéneuses. Citons la liane à caoutchouc qui abonde et constitue une des richesses de l’Ouest africain.
Un grand nombre de plantes, d’arbustes et d’arbres fournissent aux indigènes des remèdes : ainsi l’écorce de Vanningo mokondo^ bouillie avec du piment, sert de fébrifuge; le cassia alata.1 guérit les eczémas; la partie interne de l’écorce du kou-kou., râpée et appliquée sur une blessure, la cicatrise aussitôt.
J’ai pu remarquer au Gabon et dans le bassin de l’Ogôoué une soixantaine d’essences propres à tous les besoins pour la construction des pirogues, des habitations, l’ameublement, ustensiles et instruments de tous genres. Je citerai notamment: l’o^ow/a, l’oâfl, le ntenga, le réré, Velondo, le ouata, bons pour les constructions, et Voté ou bambou, propre à tant d’usages; — le tchoumbo,le panja,\e chungo,Vassani, Vossouga, le nongo, Vevino, le niôoué, etc., pour meubles, menuiserie.
charronnage, etc. ; — Vocoumé^ Xelenghé^ Xohoga^ etc., pour la construction des embarcations. Je citerai, enfin, le yigo ou santal rouge, Xevila ou ébène, et le copal qui fournit la gomme : arbres et arbustes abondants dans la zone maritime, mais rares à l’intérieur. Pour donner une idée de la valeur de ces bois, j’ajoute que la mission catholique à Libreville, sa chapelle, ses maisons, magasins et leurs contenus sont uniquement fait de bois du pays.
Parmi les arbres les plus communs de l’Ouest africain, il faut citer : le cocotier, assez rare à l’intérieur; les palmiers, et entre autres Xelaïs guiaensis, qui fournit l’huile de palme ; le bananier, le manguier, appelé oba par les Gabonnais et ndo par les Pahouins, et dont une espèce sauvage fournit l’amande ndica, fort recherchée des noirs.
Les pistaches ou arachides se rencontrent beaucoup moins dans la zone des terrasses.
La canne à sucre, le coton, le café, l’indigo et la vanille pourraientêtrecultivésetleur culture développée en certaines régions. Le tabac croît partout et est d’assez bonne qualité.
La banane, l’igname, la patate douce, le manioc, le maïs, le sésame et le mil composent l’alimentation des indigènes; mais c’est principalement la banane et le manioc qui en font la base. Lorsque ces produits sontbien préparés, l’Européen peut assez vite s’y habituer et s’en accommoder. S’il ne devenait bientôt aussi insouciant que les indigènes, il pourrait avoir des légumes tels que salades, oignons, oseille, tomates, etc., la plupart des essais ayant parfaitement réussi, notamment ceux tentés par les déportés annamites à Libreville. Les fruits ne sont pas très variés, et je n’en trouve pas qui méritent d’être cités en dehors des cocos, bananes douces, ananas, qui abondent.
Parmi les produits que nous venons de citer, un assez grand nombre pourraient alimenter le commerce si les voies de communication et les moyens de transport étaient faciles et économiques. Mais il est évident qu’on n’ira pas chercher à l’intérieur de l’Ouest africain — et a fo?‘tiori dans le bassin central du Congo — desproduitsde peu de valeur qu’on trouve en quantité plus que suffisante sur toutes les côtes d’Afrique.
llla.i«iioii!« de coiiiiuerce an Gabou et au Coiig:o. — Il y avait en 1890 dans notre colonie :
Neuf maisons françaises; les plus importantes sont : Daumas, avec 7 comptoirs; Sajoux, avec 5; Pecqueur, avec 2; les six autres, Adhiba, Pêne, Sors, Brandon, Lagleyze, Gravier frères, n’ont de comptoir qu’à Libreville ;
L OUESÏ AKIMCALX
Une maison franco-américaine, Gillard et Parkes, avec b comptoirs en dehors de Libreville ;
Quatre anglaises, Holt, Hatton et Cookson, Fotliergill, Lynslager, avec 19 comptoirs, dont 18 en dehors de Libreville ;
Dix portugaises, avec 20 établissements.
Quatre allemandes, dont la plus importante est Wœrmann, de Hambourg : 10 établissements ;
Une espagnole : 1 comptoir ;
Une américaine : 4 comptoirs;
Unehollandaise, la Compagnie de Rotterdam : 9 comptoirs ;
Deux maisons indigènes : Louanga à Brazaville, Leitao à Loango et Pointe-Noire.
Total : 32 maisons et 93 établissements.
Coistlitioiii!» et cIiilTros du commerce. — Jusqu’au mois de juillet 1889, époque où fut créée (loi du Lb mars 1889) la ligne française de lacôle occidentale d'A frujue, partant alternativement du Havre et de Marseille (en tout 12 départs par an), aucune ligne française ne reliait directement notre colonie à la métropole. Aussi, pour 1887, sur un chiffre de 4391 810 francs à l’exportation, la France n’en comptait que pour 257 558 francs ; sur 2 919 254 francs à l’importation, seulement 646 781 pour la France L
Les principaux articles d’exportation à cette date, c’étaient les amandes de palmes, 20 000 francs ; le santal, 423 160; l’ébène, 455 977 ; le caoutchouc, 2 625 900; l’ivoire, 807 500 francs; l’ivoire vert, pris sur l’animal vivant ou récemment tué, est le plus estimé.
Les principaux articles d’importation étaient les armes à feu (le commerce des armes rayées est prohibé; on ne doit importer que des fusils à pierre); les armes blanches; les étoffes et confections; le tabac et les denrées coloniales ; la chaudronnerie, quincaillerie, particulièrement sonnettes, clochettes, marmites, casseroles, clous, épingles, aiguilles, hameçons, rasoirs, couteaux de poche, ciseaux, haches, pelles, pioches; les lunettes, lorgnettes, lorgnons, télescopes, parapluies, ombrelles, chapeaux hauts de forme, chaussures; les malles fermant à clef, etc. ; les métaux (360000 francs), la parfumerie, odeurs et savons (120 000); les conserves et
1. Tous les chiffres officiels sont nécessairement inférieurs à la réalité car on n’a pu tenir compte de la contrebande.
LA FHANCE COLONIALE
viandes salées. (190 000) ; les spiritueux (214441 francs par la France et seulement 31 677 par l’étranger); les vins (50 205 par la France et 15 000 par l’étranger). — La verroterie ne compte que pour 30 625 francs.
Aveiiii* fin coiiiinerce flmis l’Ouest africain. —
Les peaux, l’arachide, le copal, l’huile de palme, le bois rouge, etc., resteront donc toujours — au moins bien des années — les principaux produits de la zone maritime. Il faudrait que les transports — au lieu d’augmenter de prix — se fissent presque pour rien; il faudrait aussi trouver les capitaux et surtout la main-d’œuvre nécessaire au développement des ressources naturelles de l’Ouest africain et de l’Afrique centrale, y créer une agriculture prospère qui n’existe que dans l’imagination des rêveurs, pour que l’exploitation d’une telle catégorie de produits fût rémunératrice. Or cela ne se fera pas sans tenir compte du temps, sans un sage régime économique qui lui-même dépend d’une sage administration.
Dans l’état actuel — :et pour longtemps — le seul commerce qu’on puisse faire avec l'intérieur de ces contrées est celui des produits riches ; et il se borne au commerce du caoutchouc, de l’ivoire, de quelques essences forestières et de quelques métaux tels que le fer et le cuivre.
Ce commerce, entrepris dans de bonnes conditions^ peut être rémunérateur pour quelques-uns de nos commerçants.
En général, toutes les contrées, sous n’importe quelle latitude, sont moins saines pour l’homme que son pays d’origine; mais toutes les contrées s’assainissent par l’habitat et la mise en valeur. Le département du Nord, aujourd’hui le plus peuplé, le plus riche de France, ne fut autrefois que des marécages infects longtemps inhabités.
L’homme peut vivre sous toutes les latitudes. N’essayons pas de demander davantage aux statistiques et surtout aux statistiques coloniales qui n’enregistrent que des résultats Lorsqu’elles dénombrent les malades, elles se taisent sur leur genre de vie; elles ne nous disent pas que la plupart (militaires, fonctionnaires ou colons) commettaient toutes les imprudences imaginables. Elles ne tiennent pas compte, par exemple, que telles personnes qui, dans nos pays tempérés, vivaient modestement avec 20ü, 5Ü0, 1 OOÜ franc» par mois je suppose, dépensent là-bas cinq ou six fois plus et mènent sous un climat de feu une existence qui les aurait
L’OUEST AFRICAIN
usées presque aussi vite en Europe. L’existence des Anglais dans certaines parties malsaines de l’Inde est encore plus mal comprise que la nôtre en Indo-Chine. Mais, quelque imparfaites que soient nos statistiques, elles prouvent au moins que l’étal sanitaire de nos colonies s’améliore toujours avec leur développement et leur prospérité.
La politique coloniale est une nécessité, une fatalité tout comme la politique intérieure. 11 ne s’agit donc pas de savoir si nous en ferons ou non ; nous en ferons malgré tout. Toute la question revient à savoir comment nous en ferons, c’est-àdire comment nous entendrons la colonisation, comment nous la pratiquerons, car, encore une fois, les procédés de colonisation doivent varier comme les procédés de la politique intérieure, avec les pays, les populations, les temps, l’état du progrès, etc.
A notre époque, nous n’avons pas encore les moyens de faire de la colonisation gratuite; et, contrairement à l’idée internationaliste développée à la Conférence de Berlin, idée dont l’application en Afrique ne pourrait être envisagée sérieusement que le jour où existeraient les États-Unis d’Europe, la colonisation, sous peine d’être ruineuse, doit consister, pour les peuples civilisés, d’abord à se partager aussi pacifiquement que possible les pays neufs, ensuite à y établir exclusivement leur influence morale et matérielle, de façon que leurs nationaux, leur industrie, leur commerce, y trouvent un débouché privilégié.
J.-L. DUTllEUIL DE RhINS.
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