CHAPITRE PREMIER
HISTOIRE
lia découverte. — L’île de la Réunion a été découverte, en même temps que l’île Maurice, par le Portugais don Pedro Mascarenhas. Désignée d’abord assez vaguement, paraît-il, sous le vocable de Sainte- ApoUonie, elle a reçu successivement les noms de Mascareigne ^ Bourbon, la Réunion, Bonaparte, puis encore Bourbon et enfin la Réunion en 1848.
Occupatiou «le l'île «le la Réunion. — Elle était complètement déserte quand, en 1638, Salomon Goubert, en 1642, de Pronis, agents de la Compagnie des Indes à Madagascar, en prirent possession au nom du roi de France. Cette formalité fut renouvelée en 1649 par de Flacourt, successeur de Pronis, et en 1671 par Jacob de la Haye. De toutes ces cérémonies, une seule, la dernière, est restée dans le souvenir des habitants, qui ont conservé le nom de la Possession au village où elle s’est accomplie. ,
En 1664, le roi fit cession à la puissante Compagnie du pays qu’elle venait d’ajouter à ses États, et auquel Flacourt avait donné le nom de Bourbon, n’en trouvant « aucun qui pût mieux cadrer à la bonté et à la fertilité de l’ile et qui lui appartînt
1. Notices coloniales, 1885, et Notices coloniales illustrées, 1889. — Elysée Reclus, t. XIV, 1889. — Fernand Hue, La Réunion et Madagascar, 1887. — Annuaire de Vile de' la Réunion, Saint-Denis, 1891.
2. Les Mascareignes forment un groupe de trois lies : Réunion, Maurice, Rodrigue. Les deux dernières sont présentement aux Anglais.
Soi LA FRANCE COLONIALE
mieux que celui-là ». Ce sont les employés de la Compagnie, partis de Lorient, sur le vaisseau le Taureau, qui en furent les premiers occupants vers 1665.
On n’a que très peu de documents sur cette époque ; les colons avaient assez à faire de défricher ce bouquet de verdure où ils avaient planté leurs tentes, et le temps leur manquait pour écrire leur histoire, d’ailleurs assez insignifiante. A partir de 1683, le gouverneur fut nommé par le roi; ce haut fonctionnaire rendait la justice et concédait des terres; dans son ignorance de la géographie locale, il aliénait parfois d’un trait de plume la superficie d’un canton ou d’un arrondissement.
Occupation de l’île Maurice. — En 1721, Duronguet Le Toullec partit de Bourbon avec un certain nombre de soldats et de colons, et prit, au nom du roi de France, possession de fîle Maurice, l’ancienne Cerné, abandonnée en 1712 par les Hollandais qui l’avaient occupée dès 1598. L’île Maurice devint VUe de France, nom qu’elle a porté jusqu’au jour où elle perdit sa nationalité (en 1810).
lia Bourdonnais g^ouverncur des deux îles. —
L’île de France, d’abord satellite de Bourbon, ne devait pas tarder à prendre le pas sur son aînée. En 1735, La Bourdonnais réunit sous son autorité les deux îles et fut gouverneur du groupe des Mascareignes. La guerre contre les Anglais occupait tout son esprit, et Bourbon ne pouvait lui servir de point d’appui dans une lutte maritime. Cette île elliptique, aux côtes géométriquement arrondies, sans baies, sans criques, n’olïrait aucun abri aux flottes improvisées qui tenaient la mer des Indes.
L’île de France, au contraire, capricieusement découpée, présente aux navires de nombreux refuges, parmi lesquels le Grand-Port, immense bassin, célèbre par l’admirable combat naval de Bouvet, et surtout le Port-Louis, moins vaste mais plus sûr, et que sa forme même met à l’abri des insultes de l’ennemi.
A partir de 1766, il y eut un gouverneur général des deux îles, qui, avec un intendant, s’établit au Port-Louis. Bourbon n’eut plus qu’un gouverneur particulier. Peu de temps après, 1767, la Compagnie des Indes ayant fait faillite, les deux colonies firent retour au roi.
É|)oi|ue «le la Réxolutioii et «le l’ii:miiirc. — La
période révolutionnaire se passa à Bourbon dans un calme
LA RÉUNION
sas
relatif. Une assemblée coloniale s’empara rapidement de tous les pouvoirs et promulgua les nouvelles lois métropolitaines ; mais, malgré l’effervescence du temps, jamais une goutte de sang ne fut répandue. Les patriotes réunis des deux îles frappèrent une médaille en l’honneur de cette rmiîow (13 mars 1793), dont Bourbon prit alors le nom pour prendre ensuite, sous l’Empire, celui éCile Bonaparte. La république fut proclamée le 16 mars 1793. En 1803, arriva le général Decaen, capitaine général.
Les îles sœurs furent toutes deux conquises en 1810 par les Anglais que commandait Abercrombie, après de sanglants combats où les volontaires créoles soutinrent dignement la réputation qu’ils s’étaient faite sous les ordres de La Bourdonnais, de Suffren, de Surcouf. Bourbon fut rendu à la France le 6 avril 1815 et se défendit vigoureusement contre une nouvelle tentative des Anglais pendant les Cent-Jours.
üéparatlon des deux colonies. — L’ile de France resta au pouvoir de l’ennemi et redevint l’île Maurice.
Les deux colonies, cependant, ont continué à vivre de la même vie et se donnent toujours le doux nom &’îles sœurs. Maurice, aux termes de sa capitulation, a gardé le Code civil, ses usages, ses mœurs. On y est Français comme en Alsace- Lorraine ; et quatre-vingt-dix ans de conquête n’ont pu réussir à rien y effixcer, à rien y implanter. Les femmes surtout, auxquelles les affaires n’ont pas, comme aux hommes, imposé la connaissance de la langue anglaise, sont admirables de patriotisme; les fières vertus bretonnes sont encore aussi vivaces dans leurs cœurs que chez leurs ancêtres, le jour où ils quittaient le port de Lorient.
L’île Bourbon, plus heureuse, a grandi sous le drapeau français, et l’étranger qui y débarque est profondément étonné de retrouver là, à 3 000 lieues, les mœurs, les usages, les modes de la mère-patrie, voire le titi parisien chez le gamin de Saint-Denis.
La bonne compagnie a les manières, le langage des grandes villes européennes; la conversation n’a pour aliment que les dernières nouvelles apportées par le courrier. La Réunion, en un mot, vit de la vie de France; et, chaque fois qu’il a fallu verser son sang pour la mère-patrie, la fidèle colonie, où n’existe pas le recrutement, a envoyé un grand nombre de ses enfants mourir dans les rangs de notre armée. Ah! il fallait voir, durant l’Année terrible, la foule amassée sur le quai.
quand arrivait le paquebot portant en bloc les nouvelles de tout un mois. Il fallait entendre les sanglots et les gémissements pendant qu’on égrenait le long chapelet des fatales dépêches, nt quand le sémaphore, reproduisant les signaux du vapeur encore à plusieurs lieues en mer, jeta la phrase : « Paris a capitulé! »
France chérie, mère adorée! et l’on écrit que tu ne sais pas coloniser ! Un de tes fils d’outre-mer pleure encore des larmes de sang en agitant ces lugubres souvenirs.