‹ La France colonialeChapitre 86 sur 180 · CHEIKH-SAID · texte numérisé non relu

CHEIKH-SAID

{Situation etliisfoire fie Clieïl£li-{|laifl. — L’Égypte, abandonnée aux Anglo-Saxons, et notre œuvre, le canal de Suez, livrée aux mêmes rivaux, il était naturel de penser que nous essaierions de pallier les fautes commises, c’est-à-dire de nous assurer, entre Saïgon et Suez, de points où nos navires, en temps de guerre, pourraient s’abriter et se ravitailler. L’a-ton fait? A peine a-t-on essayé de le faire.

Cette route de l’Inde et de l’Extrême-Orient, l’Angleterre a cru en saisir les clés, il y a plus de cinquante ans. Ce fut d’abord Aden, sur la côte arabe, puis Tîlot de Périm, qui, planté dans la partie la plus étroite du détroit de Bab-el-Mandeb, semble commander le passage. Pouvions-nous et devionsnous, devant cet accaparement, tenir la partie pour perdue, laisser en un mot nos voisins et rivaux maîtres de la mer Rouge?

Les plus obstinés partisans de la politique d’abstention coloniale n’oseraient répondre : Oui.

La France n’a pas à chercher les moyens de contrebalancer les avantages d’Aden et de Périm : elle les possède. Cet îlot do Périm placé à 10 milles de la côte d’Afrique et à un mille et demi de la côte arabe ne barre plus le chemin, par l’excellente raison qu’au bon endroit, ces deux côtes nous appartiennent. Les Anglais, en un mot, ont la porte, mais nous possédons, nous, les deux murs auxquels s’appuie cette porte, — ses deux montants.

C’est, sur le littoral africain, un vaste territoire autour d’Obock, de Kas-Doumeirah à Ras-Ali ; c’est enfin, sur le littoral arabe, Gbeïkh-Saïd.

Or, Gheïkh-Saïd, plus élevée que Tîlot de Périm, l’annihile, car ce cap se compose d’un massif volcanique dont les cimes atteignent une hauteur de 265 mètres, tandis que les rochers de Tîlot n’ont que 63 mètres au-dessus du niveau de la mer. Une batterie à Gheïkh-Saïd tiendrait donc à sa discrétion les canons anglais de Périm (placés en contre-bas à une distance de 2 800 mètres), éteindrait leur feu par son tir plongeant et,

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à elle seule, commanderait ainsi le détroit de Bab-el-Mandeb.

Gambetta 1 avait si bien compris qu’il avait fait commencer les plans et devis des fortifications à créer là. Si la mort ne l’avait pas surpris, notre pavillon flotterait aujourd’hui sur ce cap arabe, au-dessus de nos pièces, et la véritable clé delà mer Rouge serait entre nos mains.

La laisserons-nous échapper, comme nous avons laissé échapper Périm?... On sait l’histoire. L’occupation d’Aden par les Anglais (1839) avait secoué l’apathie du gouvernement de Juillet. En 1840, il envoya prendre Périm; seulement son envoyé vint mouiller sa frégate devant Aden, où, naïvement, à table, il raconta a ses hôtes, les officiers anglais, le but de sa mission! Les Anglais ne protestèrent pas, toastèrent à la gloire de la France, mais le lendemain quand notre bâtiment atterrit à Périm, le pavillon anglais flottait depuis quelques heures sur l’îlot. « Périm était à prendre, nous répondit-on,puisque vous veniez pour le prendre : — nous l’avons pris! »

Il semble que le secret de notre candeur d’alors ne se soit pas perdu. Les officiers ou fonctionnaires que le gouvernement français, a depuis vingt-quatre ans, expédiés à Cheïkh-Saïd, ont tous débarqué à Aden où soigneusement ils ont recueilli contre ledit Gheïkh-Saïd les dépositions des Anglais, c’est-à-dire de nos adversaires constants et des rivaux les plus intéressés à nous éloigner de la mer Rouge. Les indiscrétions de nos envoyés permirent en outre à la diplomatie anglaise de nous soulever des difficultés avec le gouvernement turc qui, à son instigation, tenta un moment d’occuper Gheïkh-Saïd et de discuter la légitimité de nos droits sur ce territoire.

Il convient d’ailleurs d’ajouter que ces missions débarquaient généralement avec une opinion préconçue. La dernière qu’on envoya ne cachait pas, au départ même de Paris, qu’elle conclurait contre notre établissement « en face de Périm ». Notre histoire coloniale n’est faite que d’erreurs pareilles à l’origine desquelles on retrouve presque toujours des rivalités entre des personnalités ou des « armes sœurs », sans parler des querelles des bureaux et de leurs lenteurs routinières.

Battue en 1840 à Périm, la France essaya, depuis, de s’établir dans les baies d’Adulis, d’Ainfilah et d’Edd", acquit ou laissa ses colons acquérir des territoires, mais elle ne se fixa

1. Le nom de ce territoire vient de celui d’un saint personnage de l’Islam, dant la Koubbu est située sur la pointe du cap. Près de là sont les ruines de la ville ancienne d’Okilés.

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