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Le Toukowo avait été annexé en 1882 aux États de Samory

LE SÉNÉGAL ET LE SOUDAJî FRANÇAIS 227

dents d'éléphants. La petite armée française rentra le soir même à Kérouané, puis revint par Sanankoro et Bissandougou, battant plusieurs fois les bandes samorystes.

Les plus importants de ces combats furent celui du 10 mars à Fabaia, et du 14 mars au marigot de Besséy où Samory commandait en personne.

Cette magnifique campagne a été exécutée par une force militaire quinecomprenaitpas plus de 140 Européens, 600 tirailleurs sénégalais, et quelques centaines d'auxiliaires.

Du 20 janvier au 14 mars 1892, elle n'a pas livré moins de seize combats. Elle n'a perdu que 4 Européens et 30 indigènes.

x\près le départ de la colonne Ilumbert, Talmamy essaya d'inquiéter nos nouveaux postes de Sanankoro et Kérouané, commandés par le capitaine Wintenberger. Il s'était posté à Kabiadiambara, à 40 kilomètres de Kérouané. Le capitaine résolut de l'y surprendre et de terminer la guerre par un coup de main. Le 30 mars, il fît partir de nuit 110 hommes sous les lieutenants Biétrix, Bunas et Laurent. Le village fut surpris, mais Samory put encore s'échapper, essuyant trois coups de feu. Ses sofas protégèrent sa fuite par une résistance désespérée, qui coûta la vie à Biétrix et à 1 tirailleur. On eut en outre 10 blessés. Les choses en sont là, et il faut encore au moins ime campagne pour réduire Samory.

La coB^entloii ansrlo-f rançalu e du 5 août 1 ^90. —

Pendant que s'accomplissaient au Soudan ces merveilleuses campagnes, les plans d'extension indéfînie en Afrique étaient compromis. Au moment où nous nous assurions la possession du Niger supérieur, nous perdions définitivement le cours inférieur du grand fleuve.

Les Anglais, qui avaient négligé le bas Niger depuis l'expédition de Baillie (en 1856), y reparurent après 1870. Plusieurs maisons anglaises s'y établirent, mais la concurrence qu'elles s'y faisaient les menaçait d'une ruine commune. En 1879, elles se fondirent en une seule société, V United African Company. Le terrain lui fut disputé, dès 1880, par la Société française de PAfriqne équatorialey fondée parle comte de Semelle*, et la Ctmpagnie du Sénégal; leurs agents remontèrent le bas Niger, jusqu'aux cataractes et explorèrent son affluent la Bénoué. Elles luttaient vaillamment contre les Anglais, ayant 32 comptoirs

L H. Schirmer, La France et les voies de pénétration au Soudan, avec earte» dans les Annales de Géographie du 15 octobre 1891. Paris, Armand Colin.

contre 34, des vapeurs mieux construits et de nombreuses marchandises. La Grande-Bretagne et le gouverneur anglais de Lagos soutinrent énergiquement leurs nationaux; la France, malgré les avertissements des hommes compétents * , ne sut pas faire les sacrifices nécessaires ; elle allait y perdre un empire. En 1884, les deux Compagnies françaises, hors d'état de soutenir la concurrence, vendirent leurs comptoirs à la Compagnie anglaise. Celle-ci se fit décerner en 1886 une charte royale, et, dès le 18 octobre 1887, le gouvernement britannique notifiait officiellement son protectorat t sur les territoires possédés par la Compagnie royale du Niger ».

Lorsque l'Angleterre, après avoir réglé par la convention du l«f juillet 1890 ses litiges africains avec FAllemagne, entra en arrangement avec nous, la situation se trouvait déjà si défavorablement modifiée pour nous sur le bas Niger que nous fûmes contraints d'abandonner une des meilleures régions du Soudan. La convention anglo-française du 5 août 1890 règle deux ordres de questions : questions de Madagascar et Zanzibar, sur lesquelles nous reviendrons plus loin •; questions relavives au Soudan. Sur ces dernières il faut citer la déclaration anglaise : t Le gouvernement de Sa Majesté britannique reconnaît la zone d'influence de la France au sud de ses possessions méditerranéennes jusqu'à une ligne de Say, sur le Niger, à Barrua, sur le lac Tchad, tracée de façon à comprendre dans la zone d'action de la Compagnie du Niger tout ce qui appartient équitablement au royaume de Sokoto, la ligne restant à déterminer par des commissaires à désigner... Les commissaires auront également pour mission de déterminer la zone d'influence respective des deux pays dans la région qui s'étend à l'ouest et au sud du moyen et du bas Niger. »

Ainsi nous laissions à l'Angleterre tout le pays situé entre le Bornou et le Niger, c'est-à-dire le groupe de royaumes qu'on appelle habituellement les États haoussas. Nous acceptions que, sur le cours du grand fleuve, la limite de nos protectorats fût marquée à Say (ou Saï), tandis que la limite naturelle des deux influences rivales est aux cataractes de Boussa (BoiLSsa, en langue haoussa, veut dire cataractes), au point où le Niger cesse d'être navigable. Ce qui est laissé à la France c'est d'abord le Sahara méridional, un désert; au nord et à l'ouest du lac Tchad, des régions inconnues, des steppes arides, un avant-

i. Voyez Ed. Viard, Au Bas Niger, î. Voyez le chapitre sur Madagascar.

désert, Zinder, le Damerghou, le Maradé, le Gober ; enfin la courbe du Niger de Tombouctou à Say, c'est-à-dire les rives d'un fleuve pressé entre deux zones désertiques. La Compagnie anglaise et son suzerain le gouvernement britannique appliquaient largement, comme on le voit, la théorie nouvelle de Vhintet*land, puisqu'ils revendiquaient, comme dépendances de quelques comptoirs au delta du Niger et sur la Bénoué, tout l'empire de Sokoto, le Noupé, le Bomou, avec Kouka sur le lac Tchad. Ds ont allégué qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Say pendant que nous n'avancions que jusqu'à Tombouctou, et qu'ils avaient déjà passé des traités avec le Sokoto. Ces allégations étaient dénuées de fondement : le 4 février 1889 l'émir de Noupé, informé par les Allemands que les Anglais prétendaient à un protectorat sur ses États, fit venir les deux agents de la Compagnie britannique, W. Wallace et T. Robinson, leur fit une scène terrible, qui mit leur vie même en danger, et leur signifia qu'il n'avait jamais reconnu ce protectorat, qu'il avait seul le droit de percevoir des douanes et que le commerce dans ses États était ouvert à toutes les nations européennes. D'autre part, le sultan de Sokoto déclarait à l'Allemand Standinger qu'une ambassade anglaise était venue le voir et avait voulu acquérir de la terre et qu'il avait « refusé net ». En 1889, non seulement les Anglais n'avaient pas de poste à Say, mais ils n'en occupaient pas un seul au nord du confluent avec la Bénoué. Comment auraient-ils pu, avec 70 Européens civils ou militaires et 500 mercenaires haoussas, dominer une si vaste région dont ils n'avaient exploré qu'une si faible partie? Quelle comparaison établir entre leurs quelques comptoirs précaires et le puissant établissement militaire que nous avons sur le haut Niger, tant de marches victorieuses, tant de traités réguliers, surtout le consentement de tant de peuplades à notre protectorat? Les Anglais sont si peu sûrs de leurs droit qu'en octobre 1890 ils ont fait obstacle aux explorations du lieutenant de vaisseau Mizon, et peut-être ne furent-ils pas étrangers au guet-apens où il fut grièvement blessé par des indigènes. C'est sur des affirmations aussi peu fondées, mais audacieusement soutenues, qu'a été arrêtée la convention du 5 août. On a pu dire qu'elle avait donné à la France le droit de t régler la question touareg » , et lord Salisbury a pu égayer ses auditeurs britanniques en qualifiant d' « un peu légères » les terres qu'il avait abandonnées aux Français : en réalité des sables ^ En

1. Schirmer, La France et le$ voies de pénétration au Soudan (dans les Annales de Géographie, 15 octobre 1891).

1892, les agents de la Compagnie anglaise ont été expulsés du Bornou. En mai de cette même année, ils ont dû faire campagne contre les Egbas et les Jétms ou Yébous qui ruinaient le commerce britannique en interceptant les caravanes descendant de Yoruba à Lagos.

MlnMloii du capitaine Blnser. — Ce cadre où la convention de 1890 a circonscrit Tinfluence française est encore très vaste. On a essayé de le remplir non seulement par des conquêtes, mais par des explorations pacifiques ou armées. Les unes sont parties de notre Soudan, les autres du bas Niger ou du Congo. Ou trouvera plus loin Texposé de ces dernières*.

En 1887, le lieutenant (depuis capitaine) Binger était parti de Bammako, accompagné seulement de deux serviteurs indigènes et de quelques porteurs ou convoyeurs. Il était entré dans les États de Samory, alors en paix avec nous. Samory le fit retenir longtemps à OuolosébougoUt pendant que lui-même était occupé au siège de Sikasso.

Samory finit par recevoir M. Binger à son camp sous Sikasso. Il voulut Tempêcher de poursuivre son voyage ; le capitaine réussit à se dérober par une marche de nuit, passa le Bagoé sur un pont de branchages, retrouvant partout sur son chemin, dans toute la zone d'influence de Talmamy, les villages dévastés et pleins de cadavres, les populations mourant de faim et le pays désert. Il visita ensuite plusieurs régions, entre autres celles du Niéniédougou, des M^BoinÇy des Karaboko. U entra dans Kong (10 février 1888), capitale du pays de Kong, une importante ville de commerce, et y fut bien accueilli par le chef de ce pays, Karamokho-Oulé-Ouattara. Puis il visita une partie du Mossi : à Banénia, il fut Ihôte du futur roi des rois |Bocary ou Bakary; à Ouagaddougou, il fut reçu par le roi des rois Sanoum, mais ne put obtenir de celui-ci ni la signature d'un traité de protectorat, ni le droit de continuer au nord son voyage, pour visiter Mani, le grand marché du Mossi, ou le pays de Yatenga. Alors il traversa le Gourounsi, le Mampoursi, le Dagomba, le Gondja, le pays des Diammou et Ligouy^ les Etats d'Ardjoumani, roi du Bondoukou. Il revient à Kong le 15 janvier 1889. Il s'y retrouva avec un autre explorateur français, Treich-Laplène, venu à sa rencontre de Grand-Bassam et qui avait fait reconnaître le protectorat français par le roi du Bondoukou (décembre 1888). M. Binger fit reconnaître le protectorat par les États de Kong (traité du 10 janvier 1889), par

i. Voyez ci -dessous. Ouest Africain.

ceux du Djimini (30 janvier) et par le royaume d'Anno, Puis, par les bords de la rivière Comoé, soit, à pied, soit en pirogue, très éprouvé par la fatigue et les fièvres, il rejoignit avec ses compagnons Grand-Bassajn en mars 1890. Dans cet immense parcours de 4 000 kilomètres, il n'avait rencontré que sur deux ou trois points des tribus pillardes et hostiles ou des chefs malveillants ; le plus souvent il avait trouvé des populations paisibles, hospitalières, où il fut accueilli, secouru, soigné. Partout il avait donné une grande idée du courage et de la puissance des Français, fait constater la supériorité de nos produits sur ceux de TAngleterre et de TAllemagne, noué des relations d'hospitalité, de commerce et de politique. En outre, il rapportait une masse énorme de renseignements sur la géographie, les productions, les centres d'industrie et de commerce, l'histoire, les langues. En un mot, il nous a révélé ces contrées qui allaient entrer dans notre zone d'influence reconnue par l'Europe.

Le IF Croxat dans le Monal. — Le D^* Crozat, escorté de deux tirailleurs, de deux spahis, d'un interprète et de quelques porteurs, sortit de Sikasso, capitale du roi Tiéba, le 1" août 1890.

Les instructions que lui avait remises le capitaine Quiquandon lui prescrivaient de se rendre auprès du souverain du Mossi, afin de nouer avec lui des relations amicales, et, sur sa route, de chercher à établir ou consolider notre influence auprès des chefs indigènes; enfin de recueillir des renseignements de tout ordre. Il traversa les tribus des Sénophos, Sambélaws, Tomia, BobOy qui paraissent aborigènes et qui sont subordonnées à une aristocratie conquérante, à des Bambaras et à des Marckas et traités par eux en captifs, sauf qu'on ne les vend pas. Ces indigènes sont misérables et vont à peu près nus. Les principales difficultés que rencontra l'explorateur lui vinrent de la classe conquérante : marabouts, almamys ou chefs, sofas ou guerriers, diulm ou marchands : non parce qu'ils sont musulmans, mais parce qu'ils sont très hostiles au roi Tiéba et que quiconque venait de son pays leur semblait suspect, t A peu près nulle part, nous dit M. Crozat, je ne suis arrivé en ami , mais à peu près de partout j'ai eu la bonne fortune de partir en ami. »

11 parvint enfin dans le pays mossi. Les Mossis, tout aussi

nus et misérables que leurs voisins de l'Ouest, sont également

•soumis à une race conquérante. Le premier naba ou roi du

Mossi, d'après la légende, aurait eu 333 fils; en conséquence le

pays serait partagé en 333 royaumes. Au-dessus de tous s'élève

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le fiaba-ouhOy « éléphant des rois », roi des rois, qui trône dans Otiagaddougou,

Le naba-ouho était alors ce même Bocary que M. Binger avait connu simple naba, et par lequel il avait été cordialement accueilli. Il se montra moins familier avec le docteur. Le roi des rois du Mossi, quoiqu'il n'ait pour ainsi dire pas d'armée, est assez redouté pour que le pays, de mémoire d'homme, n'ait jamais été envahi; les indigènes croient qu'il possède des grigris redoutables dont la vertu magique disperserait les envahisseurs. Ce prestige ne se maintient qu'à l'aide d'une étiquette fort rigoureuse, qui tint d'abord M. Crozat à distance. Il ne reçut qu'une audience très courte, le 19 septembre, en présence des courtisans prosternés devant leur prince. Il ne put que remettre ses présents ; il lui fut impossible de parler affaires. Il sut cependant que le prince était enchanté des cadeaux, surtout de certain manteau rouge et d'un sac d'écus.

Les marabouts, d'accord avec les féticheurs, travaillanient l'esprit du roi : ils lui rappelaient que les blancs jettent des sorts et que son oncle et prédécesseur était mort peu de temps après la visite du capitaine Binger. Ils invoquaient des raisons politiques : t Les blancs procèdent toujours de môme; il en vient un d'abord, et si celui-ci est bien accueilli, ils arrivent en foule ; et où ils sont installés il n'y a plus de chefs ifioirs : ce sont eux qui commandent. » Ils faisaient remarquer qu'il n'avait pas plu depuis l'arrivée du docteur. « Si tu peux faire pleuvoir, disait à M. Crozat la princesse royale Baouré, qu'il avait intéressée au succès de sa mission, tu feras bien de le faire. » Une seconde audience fut aussi brève : le roi était couvert de grigris et d'amulettes, et un féticheur, placé tout près de l'envoyé, ne cessait d'en agiter. Le 29 septembre eut lieu l'audience de congé, et le jour môme un émissaire du roi vint dire au docteur : € Le naba déclare faire alliance et amitié avec les Français. Ta venue à Ouagaddougou lui a fait plaisir. Avec plaisir également il verra d'autres Français venir ici, à condition qu'ils ne soient pas trop nombreux... De môme le naba enverra des gens du Mossi dans vos possessions... Surtout n'oublie pas que le naba aime beaucoup l'argent. » Ce fut sous cette forme un peu sommaire, mais parfaitement valable au point de vue du droit international européen en Afrique, que fut conclu le traité d'amitié, d'alliance et de commerce entre la République française et le roi des rois du Mossi.

Par ce traité nous touchons presque à la limite que la convention anglo-française de 1890 a fixée de ce côté à notre zone

d'influence. En effet, le Mossi confine presque au Niger et se trouve à la hauteur dç Say. Le D' Grozat rentrait à Sikasso le 20 novembre, après avoir parcouru 1 470 kilomètres, tant à Taller qu'au retour * .

Autre» mlssloiis au Soudan fk*aBçal9. — Le capitaine Monteil a été chargé d'une autre mission, qui, par Sowro, qu'il atteignit le 2 mars 1891, puis par Bobo-Dioulasso et Chiagad' iougou, devait le conduire à Say sur le Niger*. — En 1891, M. de Beckmann a été chargé d'une nouvelle mission dans le Fouta-Djallon; le commandant Marmier a commencé les études pour le prolongement de la voie ferrée de Bafoulabé à Bammako; leD'' Rançon a été chargé d'une mission d'exploration scientifique entre le Sénégal et la Gambie; le capitaine Ménard, d'une exploration dans la boucle du Niger, mais il fut tué le 4 février 1892, près de Séguéla, forteresse samoryste ', au moment où, de concert avec le roi Fakourou-Denba, il faisait le siège de cette place.

Bésultats urénéraux. — Les campagnes, négociations et missions au Soudan, dans les trois dernières années, ont eu pour résultats : 1^* de réduire les deux grands obstacles à l'extension de notre influence, l'empire d'Ahmadou et celui de Samory; ^ de nous mettre en contact direct, en ces régions, avec les populations opprimées par eux et qui nous ont accueillis en libérateurs, se soumettant volontiers à une autorité humaine et bienfaisante ; 3® de porter la superficie du Soudan français d'environ 200 000 kilomètres carrés à 330 000 ; 4» d'annexer les États d'Aguibou, d'affermir notre protectorat sur ceux de Tiébaet sur le Fouta-Djallon, de l'établir sur le pays de Kong et à la rigueur sur le Mossi; 5» de relier directement le Sénégal, les Rivières du Sud, le Soudan français à nos possessions de la côte de Guinée ; 6® de réduire les colonies anglaises de la Gambie et de Sierra-Leone, ainsi que la Guinée portugaise, le Togo allemand, et la république de Libéria à la situation d'Etats côtiers sans prétention à un hinterland, II est vrai que les Anglais ont pris leur revanche sur le bas Niger.

1. Le rapport du Di* Crozat a été publié au Journal officiel dans les naméros du 5 au 9 octobre 1891.

2. Voyez au chapitre Ouest Africain le résultat de cette mission & Say et an delà du Niger.

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