CHAPITRE [V
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Proclnclloiis naturelles : faune. — Bien que TOuest africain soit peu peuplé, que ses habitants soient assez paresseux et que les productions du pays diffèrent sensiblement des nôtres, les blancs y trouvent, dès le début, d'assez grandes ressources lorsqu'ils savent se contenter du nécessaire pour vivre.
Le poisson de mer est une grande ressource pour les habitants des côtes. Il serait facile d'en faire des salaisons pour rintérieur. Le cachalot et le marsouin sont assez fréquents sur les côtes, le lamantin dans rOgôoué et ses affluents. Dans la mer, le requin, de grandes raies, Tespadon, le poisson-torpille, le poisson-volant, quantité de crustacés et de mollusques. L'Ogôoué, l'Alima et le Congo sont très poissonneux et renferment quantité d'espèces différentes des nôtres.
Il n'existe au Congo ni tigres, ni panthères, mais, assez loin du littoral, des léopards. On y trouve le chat-tigre, le chat
sauvage et un autre carnassier, qui tient de la loutre et du castor, le potamogal velox.
Les plus communs des pachydermes sont Téléphant et l'hippopotame, encore plus répandu dans le bassin du Congo que dans celui de rOgùoué, où il abonde cependant. Les loutres, les tortues, les caïmans et de nombreuses variétés de serpenta, de la petite vipère à l'énorme boa, figurent dans la cuisine indigène, avec les singes et môme les sauterelles.
Parmi les herbivores, de nombreuses espèces d'antilopes, le bœuf sauvage, un mouton sans laine, une chèvre au poil ras. Parmi les singes, le chimpanzé, le gorille, le macaque, le ouistiti. Parmi les rongeurs, le rat ordinaire, le rat palmiste, le rat de roseau, le porc-épic, l'écureuil. Parmi les édentés, le paresseux et le pangolin. Beaucoup d'oiseaux, parmi lesquels des perdrix, des cailles, des pigeons, qui, avec le touraco, le foliotocole et les perroquets, sont Tornement des forêts.
Parmi les reptiles, le boa constrictor, le python, le serpent noir, le serpent vert des bananiers, la vipère connue, etc. Parmi les sauriens, le crocodile, Tiguane, le caméléon, de grandes salamandres.
La liste des insectes n'est malheureusement que trop longue : la fourmi rouge et la fourmi blanche ou termite, la blatte ou cancrelat, la chique. En outre, des araignées, des scorpions, des scolopendres, des mille-pattes, l'ascaride, le filaire ou dragonneau ou ver de Guinée.
Quant aux animaux domestiques, on peut facilement les compter. Si l'on trouve dans les villages de la volaille et des porcs, il est assez rare de rencontrer des chèvres et surtout des moutons. L'àne, le cheval, ne sont pas connus, et peut-^tre faudrait-il bien des années de travail pour leur procurer une alimentation convenable, en admettant qu'ils puissent s'acclimater. Il me semble que le chameau rendrait d'utiles services dans la région des plateaux sablonneux des Batékés ; c'est une expérience à faire.
Flore. — Les études faites par les diverses missions montreront sans doute que la flore, ainsi que la faune de l'Ouest africain, présente quelques nuances en rapport avec les trois grandes zones ou divisions géologiques : — terres basses et argileuses reposant sur bancs de grès; — terrasses d'une nature schisteuse et granitique; — plateaux calcaires limitant le plateau central africain.
Ce pays de forêts est essentiellement le pays des lianes. On
en trouve de toutes espèces : lianes à eau, lianes à lait, lianes à gomme, lianes à sève abondante suivant leur grosseur; bonnes, saines ou vénéneuses. Parmi elles, la liane à caoutchouc abonde et constitue une des richesses de l'Ouest africain.
Un grand nombre de plantes, d*arbustes et d'arbres fournissent aux indigènes des remèdes : ainsi Técorce de Vanningo mokondo, bouillie avec du piment, sert de fébrifuge; le cassia alata, à guérir les eczémas; la partie interne de Técorce du kou-kou, râpée et appliquée sur une blessure, la cicatrise aussitôt.
J'ai pu remarquer au Gabon et dans le bassin de TOgôoué une soixantaine d'essences propres à tous les besoins pour la construction des pirogues, des habitations, l'ameublement, ustensiles et instruments de tous genres. Parmi eux je citerai : Vogoula, Voba, le ntenga, le réréy Velondo, le ouala, bons pour les constructions, et Voté ou bambou, propre à tant d'usages ; — le tchoumbo, \e panja, le changOy Vassani, Vossouga.lenongo, Vevino, le niôoue\ etc., pour meubles, menuiserie, charronnage, etc.; — Vocoumé, Velenghé, ïoboga, etc., pour la construction des embarcations. Je citerai, enfin, le yigo ou santal rouge, Veiila ou ébène, et le copal qui fournit la gomme : arbres et arbustes abondants dans la zone maritime, mais rares à l'intérieur. Pour donner une idée de la valeur de ces bois, j'ajoute que la mission catholique à Libreville, sa chapelle, ses maisons, magasins et leurs contenus sont uniquement faits de bois du pays.
Parmi les arbres les plus communs de l'Ouest africain, il faut citer : le cocotier, assez rare à l'intérieur; les palmiers, et entre autres Velaïs guinensiSj qui fournit l'huile de palme ; le bananier, le manguier, appelé oba par les Gabonais et ndô par les Pahouins, et dont une espèce sauvage fournit l'amande ndica, fort recherchée des noirs.
Les pistaches ou arachides se rencontrent beaucoup moins dans la zone des terrasses.
La canne à sucre, le coton, le café, l'indigo et la vanille pourraient être cultivés et leur culture développée en certaines régions. Le tabac croît partout et est d'assez bonne qualité.
La banane, Tigname, la patate douce, le manioc, le maïs, le sésame et le mil composent l'alimentation des indigènes; mais c'est principalement la banane et le manioc qui en font la base. Lorsque ces produits sont bien préparés, l'Européen peut assez vite s'y habituer et s'en accommoder. S'il ne devenait bientôt aussi insouciant que les indigènes, il pourrait avoir des légumes
tels que salades, oignons, oseille, tomates, etc., la plupart des essais ayant parfaitement réussi. Les fruits ne sont pas très variés, et je n'en trouve pas qui méritent d*ètre cités en dehors des cocos, bananes douces, ananas, qui abondent.
Parmi les produits que nous venons de citer, un assez grand nombre pourraient alimenter le commerce si les voies de communication et les moyens de transport étaient faciles et économiques. Mais il est évident qu'on n'ira pas chercher à rintérieur de TOuest africain — et a fortiori dans le bassin central du Congo — des produits de peu de valeur qu'on trouve en quantité plus que suffisante sur toutes les côtes d'Afrique.
Maisons de commerce au Ciabon et Coniro. — Il y
avait en 1890 dans notre colonie :
Neuf maisons françaises ; les plus importantes sont : Daumas, avec 7 comptoirs ; Sajoux, avec 5 ; Pecqueur, avec 2 ; les six autres, Adhiba, Pêne, Sors, Brandon, Lagleyze, Gravier frères, n'ontde comptoir qu*à Libreville;
Une maison franco-américaine, Gillard et Parkes, avec 5 comptoirs en dehors de Libreville;
Quatre anglaises, Holt, llatton et Gookson, Fothergill, Lynslager, avec 19 comptoirs, dont 18 en dehors de Libreville;
Dix portugaises, avec 20 établissements.
Quatre allemandes, dont la plus importante est Wœrmann, de Hambourg : 10 établissements;
Une espagnole : 1 comptoir;
Une américaine : 4 comptoirs ;
Une hollandaise, la Compagnie de Rotterdam : 9 comptoirs;
Deux maisons indigènes : Louanga à Brazzaville, Leitao à Loango et Pointe-Noire.
Total : 32 maisons et 93 établissements.
Conditions et ebilTres du commerce. — Jusqu*au mois de juillet 1889, époque où fut créée (loi du 15 mars 1889) la ligne française de la côte occidentale d'Afrique, partant alternativement du Havre et de Marseille (en tout 12 départs par an), aucune ligne française ne reliait directement notre colonie à la métropole. Aussi, pour 1887, sur un chiffre de 4 391 810 francs à l'exportation, la France n'en comptait que pour 257 558 francs; sur 2 919 254 francs à l'importation, seulement 646 781 pour la France *•
1. Tous les chiffres officiels sont nécessairement inférieurs & la réalité, car on n'a pu tenir compte de la contrebande.
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Les principaux articles d'exportation à cette date, c'étaient les amandes de palmes, 20000 francs; le santal, 423 i60; Tébène, 455 977; le caoutchouc, 2 625900; l'ivoire, 807 500 francs; rivoire vert, pris sur Tanimal vivant ou récemment tué, est le plus estimé.
Les principaux articles d'importation, c'étaient les armes à feu (le commerce des armes rayées est prohibé; on ne doit importer que des fusils à pierre) ; les armes blanches; les étoffes et confections; le tabac et les denrées coloniales; la chaudronnerie, quincaillerie, particulièrement sonnettes, clochettes, marmites, casseroles, clous, épingles, aiguilles, hameçons, rasoirs, couteaux de poche, ciseaux, haches, pelles, pioches; les lunettes, lorgnettes, lorgnons, télescopes, parapluies, ombrelles, chapeaux hauts de forme, chaussures; les malles fermant à clef, etc. ; les métaux (360 000 francs), la parfumerie, odeurs et savons (120 000); les conserves et viandes salées (190 000); les spiritueux (214 441 francs par la France et seulement 31 677 par l'étranger) ; les vins (50 205 par la France et 15 000 par l'étranger). — La verroterie ne compte que pour 30 625 francs.
Avenir du commerce dans l*Ouest africain. —
Les peaux, l'arachide, le copal, l'huile de palme, le bois rouge, etc., resteront donc toujours — au moins bien des années — les principaux produits de la zone maritime. Il faudrait que les transports — au lieu d'augmenter de prix — se fissent presque pour rien; il faudrait aussi trouver les capitaux et surtout la main-d'œuvre nécessaire au développement des ressources naturelles de l'Ouest africain et de l'Afrique centrale, y créer une agriculture prospère qui n'existe que dans l'imagination des rêveurs, pour que l'exploitation d'une telle catégorie de produits fût rémunératrice. Or cela ne se fera pas sans tenir compte du temps, sans un sage régime économique qui luimême dépend d'une sage administration.
Dans l'état actuel — et pour longtemps — le seul commerce qu'on puisse faire avec l'intérieur de ces contrées est celui des produits riches ; et il se borne au commerce du caoutchouc, de l'ivoire, de quelques essences forestières et de quelques métaux tels que le fer et le cuivre.
Ce commerce, entrepris dans de bonnes conditions, peut être rémunérateur pour quelques-uns de nos commerçants.
En général, toutes les contrées, sous n'importe quelle latitude, sont moins saines pour l'homme que son pays d'origine; mais toutes les contrées s'assainissent par l'habitat et la mise
•èoi LA FRAN'CE COLONIALE
en valeur. Le département du Nord, aujourd'hui le plus peuplé, le plus riche de France, ne fut autrefois que des marécages infects longtemps inhabités.
L'homme peut vivre sous toutes les latitudes. N'essayons pas de demander davantage aux statistiques et surtout aux statistiques coloniales qui n'enregistrent que des résultats. Lorsqu'elles dénombrent les malades, elles se taisent sur leur genre de vie ; elles ne nous disent pas que la plupart (militaires, fonctionnaires ou colons) commettaient toutes les imprudences imaginables. Elles ne tiennent pas compte, par exemple, que telles personnes qui, dans nos pays tempérés, vivaient modestement avec 200, 500, 1 000 francs par mois je suppose, dépensent là-bas cinq ou six fois plus et mènent sous un climat de feu une existence qui les aurait usées presque aussi vite en Europe. L'existence des Anglais dans certaines parties malsaines de l'Inde est encore plus mal comprise que la nôtre en Indo-Chine. Mais, quelque imparfaites (jue soient nos statistiques, elle prouvent au moins que l'état sanitaire de nos colonies s'améliore toujours avec leur développement et leur pï^ospérité.
La politique coloniale est une nécessité, une fatalité tout comme la politique intérieure. 11 ne s'agit donc pas de savoir si nous en ferons ou non ; nous en ferons malgré tout. Toute la question revient à savoir comment nous en ferons, c'est-àdire comment nous entendrons la colonisation, comment nous la pratiquerons, car, encore une fois, les procédés de colonisation doivent varier comme les procédés de la politique intérieure, avec les pays, les populations, les temps, l'état du progrès, etc.
A notre époque, nous n'avons pas encore les moyens de faire de la colonisation gratuite; et, contrairement à l'idée internationaliste développée à la Conférence de Berlin, idée dont l'application en Afrique ne pourrait être envisagée sérieusement que le jour où existeraient les États-Unis d'Europe, la colonisation, sous peine d'être ruineuse, doit consister, pour les peuples civilisés, d'abord à se partager aussi pacifiquement que possible les pays neufs, ensuite à y établir exclusivement leur influence morale et matérielle, de façon que leurs nationaux, leur industrie, leur commerce, y trouvent un débouché privilégié.
J. L. DUTREUIL DE RhINS.