CHAPITRE II
LES INDIGÈNES
Deux races peuplent l'Indo-Chine française, la race annamite et la race cambodgienne. A côté d'elles, outre les Européens, vivent des tribus sauvages ou à demi-sauvages, des Chinois et des émigrants asiatiques.
I — LES ANNA3irrES
Caractères ptoyslques. — Des bouches du Mékong à la frontière chinoise, dans la Basse-Gochinchine, TAnnam et le Tonkin habite une seule famille ethnique. C'est la famille annamite du rameau indo-chinois de la race jaune.
Les indigènes sont petits, surtout dans la Cochinchine française (1™,59 en moyenne pour l'homme, l'n,52 pour la femme). Ils sont nerveux, mais d'une apparence faible, et souvent maigres. Leurs membres inférieurs sont bien constitués : le premier orteil est assez séparé des autres doigts et presque opposable à ceux-ci, aussi les Chinois surnomment-ils les Annamites chiao-chi ou doigts bifurques. On les voit souvent accroupis, la pointe du pied appuyée sur le sol et le torse reposant sur les talons. Leur démarche est disgracieuse et ils portent les pieds en dehors. Les jambes sont très arquées, par suite de la mauvaise habitude des mères de porter leurs enfants à califourchon sur la hanche. Le bassin est peu développé, le buste long et maigre, la poitrine en saillie mais bieo faite. Les muscles du cou sont accentués, les épaules larges, les mains longues et étroites avec les phalanges des doigts
UmDO-CHlNE FRANÇAISE Sif
noueuses; ils laissent très longs leurs ongles minces et effilés. Leur force musculaire, essayée au dynanomètre, est peu considérable, mais ils jouissent du privilège de braver impunément un climat brûlant et de pouvoir ramer jusqu'à dix heures de suite au soleil. Le poids moyen du corps est de 55 kilogr. 6 chez l'homme et de 44 kilogr. 7 chez la femme.
Le crâne est arrondi^ brachycéphale, son indice horizontal compris entre 0,83 et 0,85; sa capacité est évaluée à 1 418 centimètres cubes chez l'homme, à 1 383 chez la femme. L'ovale de la figure est presque en losange (eurygnathe) chez l'homme, le front est bas, l'angle externe des yeux plus haut que l'angle interne ; les paupières à demi closes couvrent des prunelles noires. La myopie parait rare. Les joues sont relevées vers les tempes, le nez est épaté, trop large vers le front, la bouche moyenne, les lèvres assez épaisses, le menton court, les oreilles grandes et détachées de la tète. Les dents sont larges, droites, teintes en noir par la mastication du bétel ou par le laquage avec certaines drogues.
L'angle facial de Camper est de 76<>4' chez la femme; l'angle facial alvéolaire de Cloquet est de 75o46' chez l'homme, de 76o2 chez la femme. La barbe ne croît que vers l'âge de trente ans et demeure toujours rare; elle est noire, dure et raide et ne se montre qu'au menton et sur les lèvres. Les cheveux, noirs et longs, blanchissent relativement tard. La peau paraît épaisse. Le teint varie beaucoup, suivant le rang et les occupations, depuis la couleur de la cire jusqu'à celle de l'acajou et de la feuille morte : les Annamites établissent, sous ce rapport, une transition entre les Chinois et les Malais, mais ils sont plus clairs que les Cambodgiens.
L'Annamite tonkinois est plus grand, mieux proportionné et surtout plus élancé que Thabitant du bas Mékong. Une moitié des Tonkinois atteignent i"*,58, quelques-uns i™.60 et même 1",65. Le cou est moins trapu que chez Tindigène du Gia-Dinh, la tète moins grosse, les molaires moins saillantes, le prognathisme moins accusé. Le front est bas, le poitrine développée et les membres grêles. Les femmes sont en général plus jolies qu'à Saïgon.
Caractères moraux. — Les Annamites sont doux et dociles, capables cependant de résistance, réfléchis, timides, gais, dépensant rapidement leur salaire et se distinguant ainsi des Chinois, économes et âpres au gain. Cependant ils sont très attachés aux terrains qu'ils possèdent; ils abandonnent diffici-
S4â LA FRANCE COLONIALE
lement le village où ils sont nés, où habite leur famille et où sont les tombeaux de leurs ancêtres. Ils aiment le plaisir, le jeu, les représentations théâtrales*.
Sous les dehors d'une bonhomie native, les Annamites ont une certaine facilité d'esprit, beaucoup de bon sens et un grand talent d'assimilation; ils se familiarisent rapidement avec les coutuçies de la civilisation européenne et sont avides d'apprendre afin d'être considérés comme lettrés et d'entrer dans la classe des fonctionnaires. Certains Annamites montrent de l'esprit d'initiative. Le jury de l'Exposition de 1880, à Saîgon, signalait un indigène qui avait fait des plants de cacao avec des pieds fournis par le Jardin botanique; d'autres qui dirigeaient des exploitations agricoles comparables à certaines de nos bonnes fermes de la Bretagne et du Maine. Les indigènes se montrent capables d'imiter les procédés de nos industries ; ils sont faciles à conduire, intelligents, actifs et perfectibles ; ils sont même, sur ce point, supérieurs aux Chinois, lesquels, fiers de leur civilisation particulière, se montrent souvent rebelles aux instructions et aux conseils de leurs chefs. M. Fuchs, ingénieur des mines, a reconnu l'aptitude des Annamites à apprendre un travail délicat et nouveau. Ils se mettent facilement et vite à la serrurerie, à la manœuvre des machines à vapeur. Dans les écoles françaises de la Gochinchine, les indigènes se sont conduits en élèves dociles, appliqués et patients. Ils nous donnent des interprètes, des secrétaires, des instituteurs, des dessinateurs, des employés pour les postes et les télégraphes, pour la régie d'opium, etc. Certains ont su devenir de véritables savants, écrire avec une certaine élégance dans notre langue et subir des examens devant nos jurys d'enseignement supérieur.
Les Annamites sont courageux. On les a vus, aux attaques deTourane, de Saîgon, de Ki-Hoa, de Hanoï, de Nam-Dinh, de Thuan-An, de Sontay, de Bac-Ninh, se faire tuer ou ne prendre la fuite que devant la marche rapide de nos colonnes. Aux lignes de Ki-Hoa, ils tentèrent même une attaque de nuit, et à l'assaut il y eut un combat corps à corps. Les tirailleurs annamites et les tirailleurs tonkinois, entrés à notre service, se sont montrés d'une grande bravoure; ils nous ont partout secondés et se sont révélés comme d'excellents éclaireurs ou flanqueurs. Les régiments tonkinois, depuis
1. Los Annamites connaissent plusieurs jeux de hasard, les caries chinoises, le xoc-dia ou jeu de la sapèque, le co, sorte do jeu d'échecs. Beaucoup d'indigènes se plaisent à enlever des cerfs-volants.
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qu'ils sont complètement organisés comme le régiment annamite, recrutés sous la responsabilité des villages, nous donnent le moyen pratique de faire respecter partout notre domination.
Les Annamites sont, comme les anciens Gaulois, une race familière avec la mort. On n*a presque jamais vu un de ces hommes perdre le sang-froid devant les apprêts du supplice ; ils le subissent avec une remarquable fermeté.
Très jaloux de se distinguer aux yeux de leurs semblables et d'acquérir de la réputation, les particuliers consentent souvent, dans les villages, à faire de grands sacrifices d'argent pour des travaux publics, à condition que leur nom restera attaché à ces travaux.
Les principaux défauts des Annamites sont, en grande partie, la conséquence du despotisme. Ils sont ignorants, mais, sauf les lettrés, ils n'ont jamais reçu d'instruction ; ils sont craintifs, mais toujours ils sont sous le coup de la bastonnade ou d'atroces supplices ; ils sont dissipateurs, maispour qui amasseraient-ils, alors que la fortune est l'occasion de rapines et de persécutions? Ils sont menteurs, mais leurs chefs sont passés maîtres en fait de duplicité. L'action de la France combattra ces défauts dans tout Tancien Annam, comme elle le fait déjà avec succès dans la Basse-Gochinchine. Un plus grand défaut des indigènes est leur inconstance : ils commencent facilement un travail, mais ils se rebutent à la première difficulté.
La politesse est raffinée et se ressent des coutumes serviles imposées à la population par les mandarins. Ceux-ci exigent que leurs inférieurs se prosternent devant eux. Nous avons trouvé cette coutume au Tonkin dans la dernière campagne comme au temps de Francis Garnier, comme à Saîgon en 1858.
Les Annamites aiment le luxe, les vêtements aux couleurs voyantes, les bijoux, les cérémonies, la parade. Le costume des hommes et celui des femmes sont à peu près semblables et se composent d'un pantalon et d'une robe tombant jusqu'aux genoux. La coifi'ure est un grand chapeau onsalacco, en paille de riz ou en feuilles de palmier vernies de deux pieds de diamètre, attaché sous le menton. Les cheveux sont portés longs, parfois enveloppés dans un crêpe de Chine en forme de turban.
On peut reprocher aux Annamites une grande malpropreté qui engendre la vermine. Ils ne quittent leurs vêtements que lorsque ceux-ci tombent en lambeaux. Aussi les affections cutanées sont-elles très fréquentes, surtout chez les enfants.
Les Annamites des deux sexes mâchent le bétel. Ils roulent
un morceau de noix d'arec dans une feuille de bétel, légèrement recouverte d'un peu de chaux vive. Tous portent avec eux, dans la ceinture, leur tabac et leur boîte à bétel; lorsqu'ils reçoivent une visite, ils offrent à leurs hôtes la chique de bétel. L'usage de cette drogue noircit les dents et défigure pour nous les plus charmants visages. Le tabac est fumé en cigares, en cigarettes ou dans des pipes à long tuyau et à petit foyer*. Le funeste usage de Topium est beaucoup moins répandu qu'en Chine ; la proportion des fumeurs, dont la plupart sont des Célestes, ne dépasse pas 5 0/0 de la population mâle adulte.
La passion du jeu n'est que trop répandue chez les indigènes, qui perdent en un jour leur salaire et jusqu'à leurs vêtements. Avant notre établissement, le jeu était une des causes des dettes qui réduisaient une partie de la population en servitude. Le code civil franco-annamite admet avec sagesse l'exceplioD de jeu. Une distraction plus innocente et très appréciée est le théâtre dont les représentations, qui rappellent les mystères du moyen âge, sont mêlées de chœurs. Les pièces sont empruntées aux souvenirs héroïques ou mythologiques de la Chine. Les rôles de femmes sont remplis, comme en Grèce et à Rome, par des jeunes gens.
iVourrlture. — La base de la nourriture est le riz bouilli, le poisson et les légumes. Les Annamites mangent peu de viande, seulement du porc et des poules; parfois le bœuf ou le buffle fait apparition sur les tables, mais seulement quand un accident oblige à l'abattre. Les sauces sont très variées et très épicées; Tune des plus employées est le nuoc-wwim, fait avec de l'eau de mer, des épices et des petits poissons écrasés. L'Annamite est généralement sobre et boit rarement de l'eau-de-vie de riz. Les grands excès se font aux noces et aux repas de cérémonie, où l'on mange de la viande de porc, de buffle, des pâtisseries et la chair du crocodile. 11 existe des parcs de ces sauriens à Mytho et dans certaines autres localités. Les Annamites attribuent à la viande de crocodile des qualités aphrodisiaques.
nabiiaiions. — Les maisons sont généralement groupées par hameaux dans des bosquets touffus, semés çà et là dans les rizières et sur le bord des arroyos. Au Tonkin, les villages,
i. Le bétel et la noix d'arec étant plus rares et plus chers au Tonkin qu'en Cochinchine, certains indigènes de ce pays ne font pas usage de ce masticatoire.
gënëralement de forme rectangulaire, sont entourés d'une levée de terre surmontée d'une haie vive de bambous, de cactus et de lianes et précédée d*un fossé d'eau croupissante. Ainsi fortifiés, la plupart de ces villages pourraient soutenir un siège contre des Asiatiques ; aux prises avec des troupes européennes, ils leur feraient subir des pertes sérieuses.
Les habitations, faites en bambous, construites souvent sur pilotis, couvertes en chaume, ont des murailles garnies de limon séché au soleil. Des cloisons en planches ou en nattes séparent les différentes pièces. Nos soldats ont donné aux maisons annamites le nom caractéristique depailiottes. L'ameublement est aussi rudimentaire que la demeure : quelques ustensiles de cuisine en terre, quelques planches servant de lits, de tables et de sièges, et c'est tout. Là vivent, pèle-mèle, hommes et animaux domestiques, chiens, porcs et volailles. Souvent des animaux sauvages, pythons, rats, margouillats, se font les commensaux du logis. II ne faut pas oublier les moustiques, dont le commerce est si désagréable.
Les riches Annamites possèdent seuls des maisons en briques, couvertes en tuiles, avec la charpente faite souvent en bois de prix, sculpté avec soin. A Saïgon et à Cholon, depuis la domination française, on voit les indigènes habiter des maisons à étages, construites sur des modèles européens.
Les pagodes, souvent belles et riches, surtout dans TAnnam et le Tonkin, sont construites avec des bois précieux, sculptés et dorés. A l'intérieur se trouvent les statues de divinités ou d'animaux symboliques, ayant leur rôle dans la mythologie bouddhique * ; parmi ceux-ci se trouvent la grue et la tortue, dont la présence est un souhait de longévité pour les fidèles et pour les princes qui ont reçu la dédicace du temple; car dans l'extrême Orient, comme autrefois dans l'Empire romain, les souverains reçoivent un véritable culte. Devant les simulacres des dieux, se trouve une table des sacrifices, laquée et dorée. Sur les murs, des plaques de marbre reçoivent des inscriptions dédicatoires, des maximes empruntées souvent à la doctrine de Confucius. Autour de la pagode sont souvent construits des hangars, véritables sacristies où sont renfermés les ornements, les accessoires pour les processions. Ces cérémonies se font en grande pompe, au son d'une musique désagréable pour des oreilles européennes, avec accompagnement du gong, du tam-tam et des pétards.
1. La statue du grand Bouddha, dans une pagode de Hanoi, a Z^yiO de hauteur C'est un produit de l'industrie indigène ancienne.
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Les descriptions précédentes suffisent pour nous démontrer cpie nous ne pouvons pas rencontrer dans les pays annamites un seul monument se rapprochant, même à grande distance, des merveilles de Tarchitecture des Khmers. Les Annamites, comme les Chinois, construisent rarement des bâtiments à plusieurs étages; ils aiment mieux occuper un grand espace, où ils édifient des kiosques, des petites pagodes, des hangars aux poutres sculptées. Le bois est la matière le plus généralement employée.
Eia Camille. — Les Annamites se marient en général de bonne heure. L'âge minimum, d'après le code franco-annamite qui a recueilli les traditions indigènes, a été fixé à 16 ans pour rhomme et 14 ans pour la femme ^
Quand un jeune homme a choisi son épouse, il la demande à ses parents qui font pressentir la famille de la jeune fille par un intermédiaire ou mai-dong. Les questions d'intérêt étant résolues, les fiançailles ont lieu. Puis viennent les épousailles avec des sacrifices faits aux ancêtres de la famille que va quitter la nouvelle épouse et aux ancêtres de la famille de répoux, où elle va entrer. La cause de ces doubles sacrifices se trouve dans les croyances religieuses des Annamites que nous exposerons plus loin.
Dans la Basse-Cochinchine , Tadministration française a essayé de régulariser la tenue des actes de mariage, de naissance et de décès pour assurer l'état des personnes. Les mesures qui ont été prises respectent absolument la liberté de conscience des conjoints et elles devront, un jour ou un autre, être étendues à tous les pays occupés par la race annamite ou cambodgienne.
Les mœurs admettent à côté du mariage de premier rang, caractérisé, comme la confarréation des Romains, par la pratique des cérémonies religieuses, des unions de second ordre, reconnues par le code civil franco-annamite, et qui confèrent aux enfants issus de ces alliances, les droits d'enfants légitimes. Les dissentiments entre les épouses de premier et de second rang sont d'ailleurs très rares, car les concubines sont soun^ises à l'épouse et d'autre part, l'homme qui a plusieurs femmes forme souvent avec chacune d'elles un ménage partic;ilier, situé le plus souvent dans des localités différentes; il
i. Pendant un ministère de sept ans dans le Hatinh, un missionnaire loi P. Le Gall^ a seulement marié trois ou quatre jeune slUles de quinze à s«ze ans ; T&ge moyen des fiancées était vingt ans.
arrive fréquemment que les femmes ne se connaissent pas et n'ont entre elles aucune relation. Les Asiatiques et les indigènes prennent souvent des femmes de second rang pour les placer à la tête d'une maison de commerce éloignée où ils seraient obligés d'avoir un agent salarié beaucoup moins dévoué que l'associée constituée par ce genre de mariage.
La cause la plus puissante de formation des unions de second ordre est la crainte des Annamites de ne pas avoir de postérité. Ils tiennent beaucoup en effet à avoir des fils qui rendront plus tard les honneurs funéraires à la lignée familiale et empêcheront les ancêtres d'être délaissés dans la vie future. Si ses mariages sont demeurés stériles ou n'ont produit que des filles, l'homme qui n'a point de fils adopte en général un cadet d'une autre branche de sa famille pour se créer une postérité religieuse et légale.
Comme au Cambodge, la politique impose la polygamie aux princes. Us choisissent leurs épouses dans les familles des hauts mandarins et s'assurent ainsi de la fidélité des grands.
Si les lois de TAnnam admettent la polygamie, elles sont très sévères contre les unions entre proches parents et elles considèrent comme incestueuses des alliances permises par le code civil français et par le droit canonique chrétien. Ces prohibitions s'expliquent par les mœurs du pays qui réunissent souvent dans une habitation commune ou dans un même village, sous la surveillance d'un même chef, plusieurs générations d'une même famille, et par la facilité avec laquelle peuvent se contracter les unions de second degré.
Le divorce peut s'obtenir pour sept cas divers dont quelquesuns propres à la législation asiatique. £n dehors de ces cas, le mariage est censé indissoluble, mais en réalité les séparations sont fréquentes, de sorte que, dans la pratique, il y a des divorces par consentement mutuel.
Dans les temps reculés, la famille était soumise à l'autorité maritale et paternelle la plus absolue. Depuis, la rigueur du droit ancien s'est adoucie; les femmes et les enfants ont pu acquérir certains droits civils qui leur avaient été refusés autrefois.
Les funérailles sont une grave affaire pour les Annamites comme pour les Chinois, parce qu'elles se rattachent au culte des ancêtres. Le respect des tombeaux est général ; leur entretien fait souvent l'objet de la donation d'un huong-hoa, bien immobilier laissé en nue propriété à l'atné de la famille et dont le revenu doit être consacré au soin des sépultures et à l'offrande des sacrifices aux mânes de la lignée paternelle.
Ii*esclavase. — L'esclavage existe dans TAnnam, mais il est peu répandu et mitigé par le caractère généreux des habitants et les prescriptions de la loi, en général très douce. Les causes de Tesclavage sont au nombre de six : Tenlèvement des sauvages du Laos, Fesclavage de la peine, l'esclavage pour dettes, l'engagement des enfants par leurs parents, la piraterie et la naissance de condition servile. Nul doute que nous n'arrivions à détruire l'esclavage dans les contrées occupées par les Annamites comme nous l'avons extirpé de la Bassç- Cochinchine.
Au Tonkin et sur les côtes de l'Annam, dans le golfe do Siam, la piraterie a régné jusque dans ces derniers temps, et si nous avons réussi à empêcher le honteux trafic des personnes et le pillage des biens sur les côtes du Cambodge et de la Basse-Cochinchine, il nous reste à faire régner la môme police dans le golfe du Tonkin et sur la frontière sino-annamite. Nous obtiendrons cet heureux résultat avec de la persévérance, moins encore par les efforts de nos croisières et de nos colonnes que par la surveillance des autorités indigènes, lesquelles se sont trop souvent rendues complices des forbans de la haute mer et des pillards chinois.
Beltyloiis. — Les différents cultes païens professés dans la Cochinchine, l'Annam et le Tonkin sont :
i» Le culte du Ciel ne comptant qu'un seul adorateur privilégié, le roi, en sa qualité de Fils du Ciel;
2» Le culte de Confucius;
3^ Le culte des esprits tutélaires rendu par les notables des villages à un esprit désigné par le roi ;
4® Le culte des ancêtres, le plus répandu, dont la conséquence est le collectivisme familial des peuples orientaux ;
5<> Le bouddhisme, en pleine décadence.
Les lettrés ont adopté la doctrine de Confucius. La morale enseignée par le philosophe chinois est pure, fondée sur la raison. Le but du législateur est de faire des hommes parfaits dans les relations de la vie de famille et de la vie sociale.
Chez le peuple, la véritable religion est le culte du foyer et des ancêtres divinisés qui ont, dans chaque demeure, un autel analogue à celui des lares et des pénates de la mythologie classique. On offre aux ancêtres des sacrifices, des repas, du bétel, des papiers d'or et d'argent, des habits, des piastres et des sapèques, etc. Il y a là évidemment, comme chez les Aryens, puis chez les Grecs et les Romains primitifs, une croyance
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confuse à la persistance de la vie au delà de la tombe, et à la continuation, dans une existence future, des conditions de la vie terrestre.
La principale fête religieuse est le Tét ou premier jour de Tan; elle est marquée par une visite aux tombeaux qu'on orne de fleurs, par des sacrifices aux ancêtres, par des présents aux amis les plus intimes, par un repas des membres de la famille à côté de Tautel domestique, par la cessation des travaux et par des réjouissances qui durent un certain temps.
Le fanatisme religieux n'existe pas dans Tlndo-Chine. Si les chrétiens ont été persécutés par la cour de Hué, c'est parce que celle-ci voyait dans les missionnaires des ennemis de Tempire et dans les chrétiens indigènes des alliés de l'étranger.
Le christianisme, prêché dès le xvii® siècle, a rencontré comme principal obstacle le culte des ancêtres qui constitue un collectivisme familial opposé à l'individualisme chrétien. Il est cependant suivi par le vingtième de la population.
Le christianisme, en effet, ne rencontre pas de grandes difficultés pour se répandre au milieu des Annamites, si ce n'est l'attachement aux sacrifices funèbres à la lignée familiale. Le culte des saints et celui des âmes du Purgatoire succèdent assez bien aux hommages nationaux rendus aux ancêtres, et la polygamie, peu répandue, n'est pas un grand obstacle pour l'introduction de la discipline catholique dans la famille.
lianiriie. — La langue annamite, comme la plupart des idiomes de l'Asie orientale, est une langue monosyllabique, dont les mots sont séparés, inflexibles et invariables. Chaque mot est une racine, ayant à la fois le caractère du substantif et celui du verbe; la manière dont on le place dans la phrase, l'intonation dans la prononciation (l'annamite est une langue chantante) marquent seules son sens catégorique et sa fonction grammaticale. Dans ces conditions, les mots ne peuvent être soumis qu^ des règles de syntaxe. La langue annamite n'a pas de patois et Ton remarque à peine une différence d'accentuation de certaines voyelles entre les provinces du bas Mékong et celles du Song-Koï. Vers la frontière chinoise seulement on constate l'influence de la langue du Céleste-Empire, et un méridional pourrait difficilement s'y faire comprendre.
Les lettrés se servent du chinois qui, devenu la langue offlcielle, a fourni à l'annamite, comme au japonais et au coréen, les termes pour exprimer les idées abstraites et joue
ainsi le même rôle que Tarabe dans le turc, le persan et le malais. Les caractères idéographiques employés dans TAnnam sont d'origine chinoise. Les lettrés chinois et annamites peuvent s'entendre par l'intelligence des caractères représentant une même idée exprimée dans les deux idiomes par des vocables différents.
La langue annamite a produit quelques romans et quelques poèmes.